‹ Voyage dans les steps d'Astrakhan et du Caucase: Histoire primitive des peuples qui ont habitéChapitre 10 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Suite du séjour chez les Nomades.

Repas de noces dans la horde de Koundour. — Danse de jeunes

ûlles Mollah Begh-Ali Ghilderga ou chariot à tente.

— Dîner. — Akhtouba. — Djîd-hadji, ou Selitemoï gorotlok , ruines d'une ancienne ville. — Tombeaux. — Bogdo oula , montagne sacrée. — Visite chez le Lama. — Mont Bogdo ooia dans la Petite-Boukharie.

I^e 19 août,

Pendantlespremiers jours que j'avais passés dans la horde de Tumen, il avait soufflé des vents très froids, puis un vent de mer assez chaud mais fort pénétrant. Cette intempérie eut des effets rcmai^ quables. Plusieurs Kalmuks furent enrhumés; ce qui leur arrive rarement. D'autres eurent la fièvre. Tumen lui-même fut incommodé, et comme de raison je m'en ressentis plus que les autres. C'estpourquoi j'ai quitté le camp, et me suis retiré dans une maison très agréable, que Tumen a fait bâtir pour y passer les hivers. Ce bon logement et tel soins que l'on y a pris de moi , n'ont pas tardé à nac rétablir, si bien que je me trouve déjà en état de suivre la horde qui doit décamper demain; de plus nous sommes d'un repas de noces; Din-Islam^

( 7^ ) le plus riche des Tatares Koundour, marie sa fille ^ et l'on m'assure que les fêtes qu'il doit donner à cette occasion surpasseront toute idée de magnificence.

Le ao août.

Je me suis rendu de bonne heure à la horde, que fai trouvée en marche. Un nombre infini de chameaux portaient les tentes et le bagage. Ils étaient conduits par des femmes à cheval, dont plusieurs avaient encore un enfant sur le devant de leur selle. Les hardes des plus pauvres étaient chargées sur des vaches. Personne n'était à pied ni en chariot ) et le vieux Lama lui-même était à cheval à la tête de son clergé octogénaire.

Nous suivîmes quelque temps la colonne, puis nous prîmes à droite, et nous nous enfonçâmes dans le territoire des Tatares Koundour, où nous avancions avec quelque peine, à cause d'une centaine de petites eaux qui entrent dans le Volga, ou qui en sortent, et qu'il fallait passer sur des gués prétendus^ où l'on nage presque toujours. Cependant nous traversâmes plusieurs aouls des Koundour^ et nous arrivâmes enfin à celui de Du^Islam , que nous reconnûmes de loin à la foule qui s'y rendait de toutes parts.

Notre premier hommage fut pour ia troupe des jeunes filles qui s'étaient rassemblées sur une colline autour d'une escarpolette \ mais à notre sipproche ces farouches personnes quittèrent leurs jeux, et en avançant nous ne vîmes plus rien <)u'un tas de mouchoirs de soie.

Alors, Tumen s'adressant à elles en langue nogaie, leur fit un compliment dont le sens était : qu'elles ne devaient point avoir peur de nous, vu que nous n étions pas venus pour leur faire de la peine, mais seulement pour les prier de danser. Les douces paroles, accompagnées de la musique du kabour.^ apprivoisèrent les jeunes beautés , qui daignèrent soulever leurs voiles, et nous montrer les bouts de leur nez camus; puis, deux se levé* rent et s'avancèrent vers nous. Un musicien ôta leurs voiles , et à ce signal elles commencèrent à danser; mais les yeux si fort baissés , que je crois même qu'ils étaient fermés tout-à-fait. D'ailleurs elles ne manquaient ni d'oreille pour la mesure ^ ni de grâce dans les bras. Lorsqu'elles eurent fini, elles mirent les deux mains sur leur visage avec l'air du plus modeste embarras; le musicien le& couvrit de leurs voiles et elles se retirèrent. Quant au costume de ces jeunes filles, il était surtout remarquable par la quantité d'argent massif dont elles étaient couvertes, travaillé en chaînes, plaques, agrafes, boutons, amulettes, et autres objets semblables; les anneaux qu'elles avaient au nez étaient aussi très riches et garnis de pierres fines.

Ensuite nous allâmes voir les matrones, que nous trouvâmes occupées à commenter sur le trousseau de la mariée. Le costume des femmes ne diffère de celui des filles que par le voile qu'elles mettent sous leur bonnet, et il en est de même à Astrakhan.

Puis nous allâmes voir les apprêts du festin ; Ta-* bondance y présidait. On avait tué quatre chevaux, quatre bœufs et quarante moutons; de plus les parens avaient apporté des queues de mouton, des tètes, des tripes, et d'autres morceaux fins et délicats. Ainsi Ton peut voir que rien ne manquait à la somptuosité de cette fête nuptiale , et que Din-Islam était un véritable Gamache de Tatarie.

Ensuite nous nous retirâmes dans une tente que Ton avait préparée pour nous, et je m'y entretins avec un Mollah Koundour appelé Begh-JH. Cet homme est assez instruit pour un Nogaî, et, ce qui est encore plus rare chez eux, il paraît curieux de s'instruire davantage. On lui avait dit que je possédais une grammaire turque, et il désirait infiniment l'avoir. Nous traitâmes plusieurs points de l'histoire des Koundour, qui sont de véritables Nogaï. Mais aujourd'hui ils ont adopté l'usage des ghirs à la kalmuke , ce qui donne à leurs aouls un aspect tout différent, et l'hiver ils vivertt dans des iqaisons aux environs de Krasnoï-iar. Ils ont cependant conservé l'usage des ghilderga^ qui sont des espèces de fourgons qu'ils placent autour de leurs tentes pour s'en servir en guise d'armoires. Cette coutume est très ancienne, puisque les jàmbassades de Ménandre en font mention. Chez quelques Nogaï , qui ont conservé les anciennes mœurs. Ton y met anssi la fille aînée de la maison, ou la plus belle, des filles, ou celle qu'on veut marier la première. Les cainpemens des Koundour diffèrent

aussi de ceux d'Astrakhan , en ce que les babitans y sont fort séparés les uns des autres.

Enfîn Ton apporta le diner, qui fut servi dans des auges grandes et petites; la plus grande coi> tenait un quartier de jument, dans les autres il j avait du mouton , du riz et du millet. J'avoue qu'il m'était impossible de jeter les yeux sur la pièce dn milieu sans songer à toutes les charognes que j'avais jamais rencontrées sur les grands chemins; car c'est une ressemblance que la chair de cheval ne prend jamais, même lorsqu'elle est coupée en moindres morceaux, parce que la graisse est séparée d'une certaine manière qu'on ne voit pas dans les autres viandes. Le reste du repas était assez ragoûtant, mais ma santé n'était pas encore assez brillante pour pouvoir y faire honneur.

Après dîner tout le monde se mit à cheval, et fit un cercle équestre autour des jeunes filles qui se balançaient sur l'escarpolette; puis il y eut des courses assez brillantes; puis on devait lutter: mais, comme nous avions encore beaucoup de chemin à faire, nous prîmes congé dé nos hôtes, et nous remontâmes sur nos coursiers. Le soleil n'était pas encore couché lorsque nous arrivâmes sur l'Akhtouba , où nous trouvâmes des chameaux pour passer les plus honorables de la compagnie; le reste passa à la nage. Enfin la nuit était avancée lorsque nous arrivâmes au nouveau campement de la horde. Nous avions fait, dans la journée, plus de dix lieues à cheval , ce qui est considérable pour la première sortie d'un convalescent.

( 77) Le !ii juin.

Je me suis tenu tranquille et j'ai décrit la journée d'hier. Tumen m'a montré ses cottes de mailles, qui ont cjiacune un nom , comme jadis Tépée de Roland, qui s'appelait Durandad^ et le sabre de notre roi Boleslav,qui s appelait Szeczerbek. La plus remarquable des armures de mon hôte s'appelle Kistchim^kUintchik ^ ou la chemise de Kistchimkhan. Elle est fort connue de tous les Tatares et même dans le Caucase.

Le a a août, à Djid-hadjL

Djid'hadji est appelé par les Russes Seliternoï^ gorodok {i) ; j'y suis venu pour voir des ruines d'édifices tatares; mais mon attente a été trompée. Il ne reste des anciennes constructions que d'immenses amas de briques, dont quelques-uns ont un côté émaillé en bleu, vert ou blanc; Ton y trouve même des traces de mosaïques. Quant aux quatre tours que Von y voit encore, elles sont modernes^ mais construites comme les murs d'Astrakhan , avec les briques anciennes. Cest un ou^ vrage d'un certain marchand appelé Kabeïkov. Ce qui prouve leur nouveauté, c'est d'abord le mor^ lier, qui ne consiste qu'en une mauvaise argile et Bc peut se comparer à celui que les Tatares em«> ployaient autrefois; ensuite le bois des fenêtres, qui eat dans le goût moderne; enfin les tuiles ver *<- Qifi8ée8,qui sont mêlées avec les autres, tandis que U Tatares ne les emploient qu'aux portes et aux

(i) Voyesplus h«at» à I4 pag^ 3».

(•78 ) cymaises. Il paraît que les Russes ont voulu autre^ fois faire de ce liôu un point de défense pour leur navigation sur l'Akhtouba; ils avaient même élevé sur une de ces tours une échauguette. en bois qui subsiste encore Les voyageurs qui ont parlé de tombeaux voûtés en briques, se sont trompés. Par les mots de moghila^ kourgan ou bougor iz' kirpitchjles Russes n'entendent que des ruines ou des tas de décombres. A Astrakhan l'on confond Djid-Jiadji avec Devlet-khan et Zelenoe Metched\ mais Devlet-khan est un autre tas de ruines à trente verst d'ici , et je pense que Zelenoe ifefetched est aussi autre chose. Entre les quatre tours dont j'af parlé plus haut, sont encore d'autres débris de quelques maisons bâties en bois^et formant une apparence de places et de rues; mais aujourd'hui ces maisons n'ont plus ni portes, ni fenêtres, ni toit, ni habitans, si ce n'est des couleuvres et des tarentules, et une famille russe, très pauvre, qui fait un petit commerce avec les nomades des environs. Quant aux couleuvres, je ne sais pas ce qu'elles font dans un lieu si sec et élevé; mais il ' est sûr qu'on ne peut pas faire un pas sans en rencontrer. Pendant la journée sont venus plusieurs Tatares et Kalmuks, qui ont paru fort surpris dé trouver ici des étrangers. Le soir il est venu des hôtesd'une autre espèce ; c'étaient des loups dont les hurlemens mirent l'épouvante parmi quelques mâtins qui composent aujourd'hui toute la garnison de cette ancienne forteresse. La vue de ces ruines successives et de la misère actuelle, celle du vaste

(-79) et uniforme désert, l'horreur qu'inspirent les animaux venimeux et malfaisans, font certainement du Djid'hadji l'un des séjours les plus mélancoliques qu'il y ait au monde.

A trois journées au nord-ouest de la route de Djid-hadji, une montagne isolée s'élève au milieu du step; les Russes la nomment Bogdo-gora; les Kalmuks, Bogdo-oula, Le mot bogdo est mongol, et signifie sainte grande auguste. Ainsi, quand le cabinet de Saint-Pétersbourg donne à l'empereur de la Chine le titre de Sa Majesté Bogdo-khon nienne^ cela ne veut pas dire Khan donné par le ciel; on se sert d'un vieux mot qui fut probablement adopté en Russie à l'époque où les Mongols dominaient sur la Chine. Ici on raconte beaucoup de choses [de ce mont Bogdo; on dit, entre au-. Ires, que sa cime est habitée par un génie kal- ' inuk,quin'y laisse grimper personne au delà d'une \ certaine hauteur, et qui précipite dans l'abîme ^ quiconque a la témérité de le défier. Une aven- *\ ture si extraordinaire aurait eu assez d'attrait pour FI moi; mais les nuits commençaient à être froides, 1-1 les jours même ne sont plus assez chauds pour ni qu'après une forte pluie, ou après s'être mouillé }el en passant une rivière à la nage, on puisse se secs l cher. La fièvre que j'ai à peine vaincue , me fait e plus de peur que le génie; je renonce donc à la

lâh gteîre de monter au séjour éthéré qu'il habite. ^Q Le 2k3 août.

ç5 le suis arrivé assez tard à la horde. J'y ai trouvé

j^ les ghelong annonçant au peuple le jeune appelé

Malseg. Ils ont fait à ce sujet des cérémonies qui ont dure fort long-temps, et que je n'avais pas vues auparavant.

Le soir, il arriva des Tcherkesses, que l*on 6t danser. Il n'est pas surprenant que ce peuple étant si voisin des Cosaques, leurs danses se ressemblent. Mais comment se fait*il que la danse des Norvégiens ait également de l'analogie avec celle des Cosaques ? C'est ce que je ne suis pas en état d'éclaircir, quoique j'en aie été témoin i Copenhague.

Le a4 août.

aujourd'hui , il y a eu de grandes dévotions dans toute la horde ; entre autres , chez la princesse Nourdjana : elle tenait sur ses genoux un livre dont les feuillets étaient séparés, et elle les don- .*nait successivement à quatre hommes laïcs ^ qui se tenaient à genoux près d'elle ; ceux-ci les passaient les uns aux autres, et les chautaieaC^ comme un canon; dans les autres ghirs Fo^ chantait aussi, ou bien on faisait tourner l^*^ kurde ^ sortes de toupies qui sont censées prie?^ lorsqu'elles tournent.

Puis j'ai été prendre congé du Lama, quej'î^^ remis sur le chapitre de la cour de Galdan - ts^^ reng. Il m'a dit que de son temps on faisait mom ^ ter le nombre des quatre races à trois cent mill^ ghirs j ce qui fait, d'après le calcul ordinaire di^-^ Russes, un million et huit cent mille âmes de^ deux sexes. Que de plus, les Turcs de la Peiit^ irpuA:^r{e, soumise aux Khoung-icuchi j pouvaient

former une population de quatre cent mille âmes mâles. Que ces Turs ressemblaient en tout à ceux d'Astrakhan, qu'ils habitaient dans des villes et cultivaient des jardins. Il dit que de son temps (ialdan-tséreng en avait fait Venir un certain nombre pour établir des jardins sur les bords de 17//. Le Lama m'a encore dit qu'il y avait dans ce payslà un mont Bogdo-oola sur lequel les ghelong al-^ laient faire leurs dévotions; et que dans les environs de cette montagne il avait vu des chameaux sauvages qui ne différaient en rien des autres , si ce n'est que leurs deux bosses étaient à peine sensibles. Ceux que l'on prend jeunes sont faciles à dompter , mais on ne fait aucun cas des vieux , et l'on ne cherche pas à les prendre, à ce que m'a dit le Lama.

Tai été rendre une dernière visite à la princesse, et je pris le thé avec elle; puis j'ai pris congé du brave Tumen et de son aimable famille, et je me suis mis en chemin pour Astrakhan , où je suis arrivé de bonne heure.

Je terminerai la relation de cette excursion chez les Rahnuks par une petite exhortation. Je pense qu'il serait temps de mettre à profit les livres mongols et tibétains, tant ceux que l'on trouve chez les hordes de ces cantons et en Sibérie, que la collection précieuse de l'académie de Saint-Pétersbourg. Pallas avait confié ce travail à un certain Jœhrig^ frère morave de Sarepta , qui, dans le commencement , étudia chez le vieux Lama de cette ^1 province, ensuite alla chez les Bouriètes de Sibè- II 6

( 8-^ ) rie , et y demeura assez long-temps dans un couvent de ghelong ; on dit qu'il est mort. Si , en effet , il ne vit plus, il faudrait le remplacer, ce qui ne serait pas impossible, car il y a, tant à Sarepta qu'à Astrakhan , des hommes qui sont en état de bien traduire les livres mongols; le tangutain ou tibétain est plus difficile ; les ghelong sont les seuls qui le comprennent, mais ils ne savent pas le russe. Il en est de même du gallik , alphabet qui tient le milieu entre le mongol et le tangutain. Un mot de la cour ferait merveille (i).

Ce travail vaut la peine qu'on s'en occupe, puisqu'on trouve dans ces différentes langues des livres de philosophie, d'astronomie, et de médecine, des tables généalogiques, des histoires et des contes. J'ai acquis un fragment de ces derniers qui sont entièrement dans le goût des Mille et une Nuits \ on m'a parlé d'une histoire cP Ouchounderikharij que Ton ne peut entendre sans verser des larmes. Que ne naît-il pour les langues mongole et tibétaine un nouveau Herbelot, qui soit pour ces idiomes ce que le premier a été pour le persan et pour l'arabe.

(i) Depuis quelque temps l'étude du kalmuk et du mongol se répand en Russie. Kl.

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