‹ Voyage dans les steps d'Astrakhan et du Caucase: Histoire primitive des peuples qui ont habitéChapitre 11 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Séjour h Kalmuk'bazar.

Kalmuk-bazar. Famille des Voronin. — Campement de Tatars d'Astrakhan. — Mosquées portatives. — Solianka, bourg.' — Troubadours tatares. — Récolte des melons d*eau..~ Caravanes qui arrivent à Astrakhan. — Ambassade des Kirghiz. — ^Manière singulière de faire le commerce avec les Kirghiz. — Princesse tchetchentse. — Office d'un archevêque arménien. — Excursion aux bords de la mer Caspienne. — Vatagh on pêcheries sur le Volga.

Kalmuk'bazar (i), ou le marché des Kalmuks, est sur la rive droite du Volga , à sept verst au dessus d'Astrakhan. C'est là le point de contact entre le peuple citadin et le nomade. Les Russes -yj portent de l'eau-de-vie, du pain et quel(|ues mauvaises merceries ; les Arméniens , du vin et des étoffes communes. Les Tatares y vont chercher des moutons pour leur marché d'Astrakhan; les Circassiens y travaillent en fer et en cuir. Enfin, les Kalmuks eux-mêmes y viennent vendre leurs bras, leur bétail et leurs feutres blancs. Mais leur extrême simplicité est cause que rarement il font des affaires bonnes pour eux-mêmes, et delà

(i) Ou plutôt Kalmutskoi bazar ^ ou mena y c'est-à-âire , place dTéchange. Kl.

vient la presse [des marchands qui fait de R^lmuk-bazar un lieu très fréquenté.

Au midi de Kalmuk-bazar^ est une plaine inondée; au-delà une colline agréable , sur laquelle est une belle maison appartenant aux Voroiàn^ famille actuellement composée de plusieurs membres, respectables par leur caractère moral ^ ainsi que par la connaissance qu'ils ont de la langue kalnâul^e , et leurs liaisons avec les noy'on ou princes kalmuks. Us sont surtout les intimes amis de Tumen, ce qui forme à mon gré un préjugé en leur faveur.

Puis vient une autre plaine et d'autres alluvions, en6n un bourg tatare compris encore sous la dénomination de Kalrnuk- bazar. C'est là que j'ai demeuré habituellement depuis le quinze de juillet. Alors les Tatares avaient déjà quitté leurs maisons, et campaient sous des hangars, tout-à* fait attenans à la bourgade , puis ils en descendaient s'établissait dans la plaine toujours plus avant , à mesure qu'elle était abandonnée par les eaux du Volga. Mais jamais ils ne se sont éloignés dM bourg de plus de deux qents pas. Ainsi y leurs campemens ne sont plus qu'un souvenir de la vie nomade et une manière de prendre l'air. Quelque peu considérable que soit cette distance , le^ Ta* tare^ s'y font suivre par leur^ Mollah, qui ont, à cet effet, des mosquées portatives fort ressemblantes à des cages à poulets, dans lesquelles ils ont un air très comique. Le bourg de Solianka a sept mpsquées et autant de Mollah; de plus^ les dévots

( 85 ) ont encore des chapelles d'osier qu'ils Irainent avec eux; elles sont assez grandes pour qu'un homme puisse s'y prosterner à son aise.

' Les hommes graves passent une grande partie de leur journée accroupis autour de la cage du Mollah , à observer tout ce qui se passe dans la bourgade ; on les accuse de trop mêler le prochain dans leurs pieuses conversations.

Les hommes de mœurs plus faciles tuent le temps dans un petit camp séparé , où les femmes kalmukes vendent du lait de jument et de la viande de cheval. La poésie fait pour l'ordinaire le charme de ces petits comités. Le troubadour tatare s'accompagne d'une guitare à deux cordes. Le chevalet de son instrument touche à son oreille gauche^ sa tête est penchée sur son épaule droite , et ses yeux fixés sur la terre, où il semble chercher des pensées ou des réminiscences. La plupart des poésies sont une suite d'allégories exprimées en deux TerSf et qui n'ont pas de liaisons enlre elles; par exemple :

a J'ai laissé dans mon jardin une fleur que per- I sonne n'avait aperçue, je voyage et je rencontre k sous mes pas un ravin escarpé. — Mon épervier « et mon cheval ne connaissent plus ma voix. — Je K voulais attraper un phénix {oumâ-'kouch\ei\en^ai < trouvé que des corneilles dans mon filet. » — Nous ne pouvons pas bien sentir le sens profond de ces aphorismes allégoriques; mais il n'en est pas de même d'un auditeur tatare. Lorsque la pensée du poêle est allée à son cœur, et qu'elle y a tou«-

cbé une corde sensible^ ii le fait connaîtrle en levant la tête et en poussant un cri affreux, puis il remet son menton sur ses genoux, et rentre dans le silence; parce que les autres auditeurs n'étant pas émus au même distique, n'avaient pas bougé. Souvent le poète chante de véritables romances de chevalerie.

Mais la guitare a bien d'autres usages dans les mains des jeunes gens, et l'on juge aisément que le dieu qui se plaît aux désordres , doit faire de furieux ravages dans les familles oisives, dont les demeures ne sont entourées que par de faibles enceintes d'osiers ou de roseaux. Comme les habitans du même aoul sont tous parens , on se marie d'ordinaire dans des aouls éloignés ; mais il se passe souvent des années entre les fiançailles et les noces, et Ton dit qu'en attendant, les cousins ont leur jeu, et se font quelquefois écouter de leurs cousines. Ce que pourtant je ne voudrais pas assurer , car ce n'est point dans des contes galans qu'il faut chercher la peinture fidèle des mœurs d'une nation; mais ce que je puis certifier, c'est qu'à Madrid et à Cadix, je n'ai pas autant entendu racler de chansons amoureuses,» et cela pendant des nuits entières.

Le mois d'août a été ici un temps d'allégresse et de joie; la récolte des melons rf'^^w (i) inspirait

(i) Cucamis citrulUiSy eu russe arbouz , en arménien tsmerougy en turotatare Aarbouz, en kalmuk et en mongol abolis y en mandchou doungga, en cninois si koua. Kx.

( 8? ) partout l'activité et le goût des plaisirs. Partout on

eu mangeait, on eh offrait ou bien Ton en vendait; une foule Sarabds ( chariots ), à voix criarde , les apportaient de la campagne, une foule de barques venaient d'Astrakhan pour les enlever. Des montagnes de ces melons garnissaient le rivage; la plaine et le fleuve offraient des tableaux également animés.

Puis le mouvement a diminué peu à peu, et dé|S les premiers jours de septembre chacun a songé à rentrer en ville et à y rapporter sa maison de campagne. On les faisait entrer dans la cour par dessus la muraille, et on les mettait dans quelque coin où elles servaient encore de magasins. Cependant, notre bourg a toujours conservé un air de population , qu^il doit à ce que l'on y prend des barques pour passer à Astrakhan soit les voyageurs , soit les marchandises.

Il n'y a point de jour qu'il n'y vienne des caravanes de Tatares du Kouma , du Kouban et des Cinq Montagnes, et j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec des individus de toutes les races des Troukhmènes, Nogaï, Riptcliak, etc.

Nous y avions aussi des Cosaques du laïk, mandés pour rétablir la sûreté sur les grandes routes, et des Cosaques Zaporoghes, qui revenaient de la guerre de Perse. Enfin , nous y avons eu une ambassade de Rirghiz, qui véritablement Q^avait point Fair diplomatique.

Cette ambassade avait eu lieu pour l'échange de quelques prisonniers, car d'ailleurs les Kirghiz

l88) ti'oDt aucune relation avec Astrakhan. Leu^ principal commerce se fait à Orenboui^^ et voici ce qu'on m'en a conté : Lorsqu'un Kirghiâ^ arrive à la foire "avec son bétail , une foule de marchands et d'interprètes russes se jettent sur lui, ils rarrachent de dessus son cheval, le tirent par les bràé et les jambes pour l'entraîner chacun à sa boutique. Cet empressement flatte le Rii^hiz, mais il n^en fait point le semblant, et se détermine machinalement pour la boutique de celui qui lé tire le plus fort. Le marchand étale tout ce qn*\\ a pour amener quelque échange , mais le Kii^hul ne dit mot et regarde tout avec indifférence. Alorè le marchand fait apporter de Teau-de-vie, de la tisane de salsepareille , on boit , on s'embrasse, le tout en vain. Enfin, lorsque le marchand jugé que le moment est arrivé, il saisît le kantchouk du Kirghiz , et lui en sangle une douzaine de coups de toute sa force , alors on voit le Kirghiz sourire agréablement et l'affaire se conclut bientôt après. Comme les Kirghiz n'ont absolument aucune. idée du prix des marchandises -qu'ils acquièrent ^ oii juge bien que ces échanges doivent être fort avantageux au détaillant moscovite. Voilà ce qu'on m'a conté, et ce que je distingue soigneusement de ce que j'ai vu par moi-même, ainsi que faisait Hérodote.

Les navires destinés aux voyages deMànghichlag viennent de ramener beaucoup de marchands de Khi va et des ïroukhraènes, je les ai vus à la douane, où ils se conduisaient avec tant d'emportem#i)t

. ( «9 ) qu'on avait beaucoup de peîAe à les ramener à

Fordre.

J'ai au^si vu ces jours-ci une pmncësse tcheichentse que les hasards de la guerre ont amenée jusqu'à Astrakhan. Elle est assez belle et bien élevée à sa manière, c'est-à-dire qu'elle sait le turc tel qu'on le parle dans le Chirvâil , mais elle iie saurait «e défaire des préjugés de sa dation. Elle trouve qu'un pays où on ne vole pas sur les grands chemins, a toujours quelque chose de monotone et d'ennuyeux, et que pour elle un mouchoir volé lui fait plus de plaisir qu'un collier de perles qu'on lui achèterait. Elle dit que depuis le commencement du monde, les princes de sa maison ont toU* jours volé sur le chemin de Tiflis, ou sur celui de Tarkou, et que pour tout au monde elle ne voudrait pas quesesparens et ses amiâ sussent qu'elle a épousé un homme qui ne vit pas de rapine. Telles sont les niès^rs dû Caucase, à quoi il faut ajouter un grand mépris pour la vie, un grand respect pour l'hospitalité et l'amitié, avec un extrême penchant pour le mensonge et la perfidie , excepté k f^ard de son ami , qu'il n'est pas permis détromper, E» Voilà assez sur ce sujet; j'en dirai davantage lorsque j'aurai vu de mes yeux.

Tandis que je m'occupais à Kalmuk-bazâf de toutes ces races sauvages , Astrakhan m'a ofTert un spectacle nouveau pour moi. L'archevêque âfrtiiénien oftîcia pontifîcalement, couvert de la tiare patriarcale qu'il avait obtenue ou achetée des Persans, après l^ pillage d'Etchmiadzin au pied de l'A-

(9oK rarat. La cérémonie était imposante et rappebit

l'église primitive d'orient plus que tout ce que j'ai jamais vu dan^ le même genre. Peu de jours après arriva Melik Djoumchioud^ prince Arménien très distingué par son mérite et son habileté dans les affaires. Il s'était trouvé à Chouchi^ lorsque j^ghu" Mohamedr-khan y fut assassiné, et m'en a dit des choses très intéressantes. Aujourd'hui }es nouvelles de la Perse sont que Baba - khan -serdar (i) est maître de l'armée et des trésors, et que, pour faire preuve d'autorité, il vient de déposer le khan de Talichah. Ce Baba-khan est le neveu d'Âgha-Mohamed-khan , et celui-ci disait ne travailler -que pour lui transmettre l'autorité souveraine. -

Enfin je n'ai pas voulu quitter Astrakhan sans avoir vu les bords de la mer Caspienne : la navigation sur le fleuve a été des plus agréables. J'y fis donc un petit voyage en compagnie de l'amiral Akhmato^f et sa femme. Mais arrivé au but, je n'ai trouvé que des rives noyées et couvertes de roseaux, et je doute que le pinceau même de Vernet pût réussir à en faire des tableaux. Cependant j'ai été un peu dédommagé de ce manque de pittoresque par les pêcheries qui sont sur les îles du Volga. Celles que l'on appelle Vatagha sont des demeures bâties sur l'eau même, garnies de filets relevés en draperie ; maisles 5^a/^x méritent encore mieux l'attention d'un dessinateur. Ce sont des établissemeos

(i) C'est le même prince qui règne aujourd'hui sous le nom de Feth-ali'chak; il est de la tribu des Kadjar. Kl.

passagers que tes pécheurs font dans quelques calangues, elles semblent de véritables décorations. Cest une rangée de huttes en nattes ou roseaux , des hameçons et des bouées enfilés en chapelets et relevés en festons, et puis des câbles, des nasses, des corbeilles, des lignes, des feux, des pavillons, des lits, des images, des barques. — Cette grande variété de détails pourrait même difficilement être représentée dans un petit espace.

A présent je ne songe plus qu'à partir pour ifwffflr, mais je croirais me rendre coupable d'ingratitude ^ si je terminais ce chapitre sans parler de ce que je dois à M. Arsénevski^ gouverneur d'Astrakhan, ainsi qu'à tous les autres gens en place et habitans de cette ville. . Leur empressement à favoriser toutes mes i'echerches ne m'a rien laissé à désirer, et prévenait mon zèle dans toutes les occasions d'instruction qui pouvaient s'offrir.

%^/>'%»/^%^%/%^>mr»%/%/^V»%»%<^%/^<^.%/m^%»%<^^«'^^%l^»^»/%»%l%/%'^%/%»^^

Page 1