CHAPITRE VII
FoycLge d'Astrakhan à KizUàr.
Kochkotchdu. — Djôurouk ou Ouzourouk. — Bassis, ou Bassj. — Ztttzili, petit TÎIlage de Tatares de Kiizan. — Lacs coairerts
d'oies sauvages Choûrali. — Batkàly. — Talagaï-terny.-^
Cygnes sauvages. — Alabouga. — Ak-koul ou Bèloî-osero.-^ Khoudoutskaï^^Saraïtchik,palaisd*un Arménien. Konniâ| le fleuve TUdon de Ptolémée. — ^Kt)uniskaL — ^TarakandibMgor. — Rolpitchiia. Tchebaklou , ou Gorkaïa rèka; — AdjjikhanskiiÏÂ. — Borozdinskaïa^ — Phénomène optique dans lé
step.*— Tents pénéttans 2ergak, manteaux de peàù de
cheval. •^— Passage du Terek. — • Kizliar.
Le 26 septembre à Kochkotchou.
A peine sortis de KaliAuk-bazar nous avons perdu de vue la terre habitée, pour ne plus voir que le ciel et le step avec nombre de lacs encroûtés de sel. Un vol de cygnes a passé sur nos tètes.
Comme le vent de sud-est avait fait refluer les eaux dans diverses alluvions de la mer, nous avons été obligés de prendre une autre route, et nous avons trouvé la poste, en bivouac, près d'un petit lac d'eau douce. Nous avons rencontré des Ralmuks qui voyageaient sur des chameaux.
Nous arrivâmes le même jour à Djôurouk^ ou Ouzourouk, Il y a ici quatre maisons habitées par
(93) des Cosaques ; la poste çst servie, comme les précédentes, par des Tatares d'Astrakhan qui y restent une année de suite. Ils vont vite , mais leurs chevaux sont si mal dressés qu^il arriverait sûrement beaucoup d'accidens, si le chemin n'était aus{»i large que le pays lui-même.
Le 37 septembre, à B assis ^ en russe Bassy.
Prés de la poste nous rencoptrâmes un loup qui s'arrêta en nous regardant avec beaucoup de fierté. Un Tatare qui passait en ce moment , à cheval ^ courut sur lui avec trois chiens ; maisle loup ne s'en
déconcertanuUemént.Ilfitsi bonne contenance quç les chiens et le Tatare jugèrent à propos de conti>- Quei* leur route , et le loup s'en alla aussi de ^^on côté. Comme ce caractère héroïque n'est point naturel aù^ loups, je suppose que celui-ci était en<r ragé , ou quelque chose de pareil.
Le même jour à Chedeliy nommé par le^ Ru/ises ZinziU.
Peu après être partis deBassy nous avons trouva près d'up lac les troupeaux du prince Sandfoucha^ k même avec qui nous avions passé tant de temp^ chez Tumen. Ils étaient accompagnés de deu¥ chameau:!: i^argés de barrique^ pour i^W^ de l'e^u. Ici ^% ^Q petit «village de Tatares de S^^an ; ils p^T^is^nt aisés, et sopt curieu^^ d^ belles ifé^pul^ ^ros. J'eii ai vq trois dan$ (çur qii^çtière qui
i^iep^ bien »culptéç^ dp.iî3 \^ geurfi arab^.
Le même jour à Chourali. Nous avons passé près d'un lac tellement co^ivert d'oies sauvages, que je ne trouve pas de termes
pour exprimer cette quantité; la campagne même en était couverte aussi loin que la vue pouvait s'étendre. Nous avons aussi vu des troupeaux de grues et d'outardes, qui ne s'éloignaient point lorsque nous en approchions. Ici il n'y a pas de maison de poste; elle a été brûlée. Les Tatares sont au bivouac, et l'écrivain de la poste a construit une alcôve de roseaux dans laquelle il a placé son lit.
Le même jour à Batkaly,
Assez près du chemin, un aigle était assis sur sa proie, et une douzaine de corneilles noires avaient l'impudence non seulement de voltiger sous son nez, mais même de béqueter ce qu'il mangeait. Notre approche troubla cegrand couvert, et le roi des oiseaux prit son vol, enlevant dans ses serres son repas, qui consistait en une oie sauvage, ainsi que nous l'avons jugé par une patte qui était restée à terre. Plus loin nous avons rencontré les haras et les chameaux du prince Sandjoucha ; les chameaux étaient couchés précisément sur le grand chemin, et ils ont montré beaucoup d'humeur d'être obligés de se lever pour nous.
Le 28 septembre, à Talagaï-temy (1).
Ce fut avec une surprise extrême que nous aperçûmes un gros navire tout au milieu du step. J'appris, à cette occasion , que l'année passée le vent de sud-est ayant soufflé avec beaucoup de violence,
(i) Appelé aussi Oulagan-^ternik et Alagan-ternik. Kl.
pendant quelques semaines, avait inondé toute cette contrée, et porté plusieurs vaisseaux jusqu'à soixante et dix verst de la mer. On avait dépecé les autres, et il ne restait plus que celui-là. Nous passâmes prés d'une flaque d'eau sur laquelle je comptai vingt-deux cygnes; c'est , autant que je me le rappelle, la première fois que j'en voyais dans Tétat sauvage. I^ maison de poste est vaste et ornée d'un enclos qui lui donne une superbe apparence; mais l'intérieur ne répond point à ses dehors, car elle n'a ni toit, ni fenêtres, ni même de plancher, si ce n'est quelques planches qui se soulèvent comme un clavier, véritable orgue d'Éole, sur laquelle ce dieu, tyran des steps, vient improviser des airs très fâcheux pour le voyageur transi de froid. Ici commencent les eauxsaumâtres; j'en ai voulu faire du thé, mais il n'était pas potable. Dans ces environs campent des Kalmuks, sujets de la couronne, et, à en juger par le nombre de leurs chameaux , ils doivent être très riches. Le même jour , à Alabouga.
Ici on touche aux alluvions de la mer, dont la vue est cachée par de certaines collines où l'on ne peut aller que l'hiver. Le vent semble avoir redoublé de furie , mais la maison vaut mieux que ta précédente^ quoiqu'elle ait moins d'apparence.
Le 39 septembre, à Ak^koul^ en kalmuk
TiO^an-noor ^'^\ en russe Bèloï-ozero (le lac blanc).
Il est assez singulier que des gens qui voyagent
parterre soient arrêtés par des vents contraires;
voilà pourtant ce qui nous arrive, car l'inondation
C96) va toujours plus avant et nous force à faire die grands détours. Si ce vent continuait ^ Astrakhan pourrait être en danger.
Le même jour à Khoudoutskaia (i).
Ceci est un endroit peuplé, il y demeure un sergent et trois soldats préposés à la garde des marais salans. De plus, un Arménien, qui fait un petit commerce de feutres, a construit dans les environs une humble cabane que les Tatares des environs appellent Saraïtchuk ou le petit palais; apparemment par contre-vérité, comme les railleurs de Chamouny appellent château de Montenpe$U une hutte de chevrier près de la vallée de g^ce.
Le même jour k Koumskaia , sxkr X^l àvoxie du Kouma,
Comme j'avais la grande route à poursuivre le long de l'ancien lit du Kouma, je fis la découverte d'un peuple nomade dont je ne me doutais nullement. Ce sont des Arméniens dont les pères avaiept déjà embrassé ce genre de vie, beaucoup plus approprié au climat que la culture des terres. J^eijir çLQul est peu nombreux, et ils se sont jpints à un petit oulus kalmuk.
Il ^l'importait, pour l'explication d'uncertainpa»- ^ag(^ de Ptolémée, de savoir si le Kouma se jetaitHxaDS la mer» ou ne s^y jetait pas; et non seulement je n'en liv^is çu à Astrakhan que des notions incertaines 9 iQ^is i à^\x% postes d'ici l'on m'en avait donné d^ tout->^*fait fausses. La vérité est que le Kouma se
(i) Ceaooi vient du kalmuk ilAotfdbf/t, puits. Kl.
V [)1 ) jetait autrefois clans la incr par trois cmhouchurcs, et qu'aujourd'hui il se répand dans le slcp où ses eaux se perdent par l'évaporation, qui est une suite de la grande surl'ace (ju'ellcs présentent. Voilà du moins comme j'explique ce phénomène, qu'au reste }'abandonne à la sagacité des physiciens, et je me contenterai de faire observer que le Kurna est le fleuve Uc/on de Ptoléïnée. Ici la poste est tenue par des Nogaï; il en est de même jusqu'à Kizliar. Je demandai si les Troukhménes ne tenaient pas aussi quelque' poste, mais on me répondit que c'étaient des gens trop riches pour faire ce métier-là.
Il y a ici une maison appartenant à un particulier d'Astrakhan; on m'en avait parlé sur toute la route comme d'un lieu de délices; et effectivement l'on y trouve les ruines d'un canapé et quelques autres meubles, mais la maison ne répond que trop à ces tristes débris : elle est fort délabrée et le veut la traverse dans tous les sens, comme celle dont j'ai parlé ci-dessus.
Le même jour à Tatrakanel bougor.
Entre la dernière poste et celle-ci, est une rnoghila ou colline sépulcrale; c'est la première que j'aie vue sur cette route ; ce que je fais observer et ce que je ferai toujours observer parla suite, parce que l'histoire de ces monumens peut jeter le plus grand jour sur celle des peuples qui ont erré dans ces déserta; Le mênGfe jour à Kolpitchiïa. j .
Je croyais ne plus trouver que des ])0âtes. troglodytes, c'est-à-dire des zemUanki^ ou huttes sou- II 7
(98) terrâmes; au lieu de cela j/e trouve une boDne maison 9 une cheminée et du feu. Personne w m'en avait parlé sur la route, et voilà conOime le vrai mérite est souvent ignoré.
Le 3o à Tchebaklou ou Gorkaïa rèka.
Près de Kolpitchiïa est une belle moghil^t et j*en ai remarqué quelques autres répandues dans la campagne, mais en petit nombre. Nous avons vu un aigle entouré de corneilles et prenant son repas comme celui dont j'ai parlé plus haut; les corneilles étaient de l'espèce qu'on appelle mantelée.
A cette poste les chevaux sont très sauy^es; au lieu de se laisser atteler, ils sont allés rejeter dans la rivière et l'ont passée à la i)age. Les NogiV se sont mis à nu , ont aussi passée et les ont r^ain^ nés; mais ils ont eu beaucoup de peine à les atjte- 1er. L'un de ces chevaux vient de pasiser sur le toit de la zemlianka où j'écris ceci , et il y a causé b^^• coup de désordre.
Le même jour à Adji^khanskoua.
Nous sommes heureusem,ejQt arrivés, i^oqobstant la pétulance de nos coursiers, qui n'o^t fait, toute la route ', que ruer et mordre.
Le même jour à Borozdinskaïa.
Ici je ne suis plus qu'à une poste de Kizliap. Depuis le Kouma, le terrain a toujours moins dfî mouvement, et ici ce n'est qu'une plaine aufiusi nivelée que la mer elie-mém^e. J'y ^i obsjçrvé en plein ce phénomène optique particulier au stçp^ duquel parlent Pallas et &melijQ. C'est un éViPgî^
( 99 ) semant de Tangle visuel , qui fait paraître td«2s les objets plus grands qu'ils ne sont. A une certaine distance, je prenais le9 hommes pour des obélisques et les touffes de bruyères pour des karatchou qui" ont dix pieds de haut ; les chameaux chargés me semblaient des montagnes. Les professeurs que je viens de nommer attribuent ce phénomène à des vapeurs tremblantes, mais il faut que ces vapeurs n'aient pas autant d'effet lorsque le terrain est inégal, du moins je ne l'ai jamais observe que dans des lieux où le step a le plus de niveau. J'ai encore observé sur mer, au lever du soleil , quelque choae de semblable; alors les
vaisseaux et les rivages paraissent être coiAme en
1» • air.
Ici le vent déracine souvent des touffes de bruyère qu'il promène dans toute la plaine, et, ocNOime leur apparence est grossie par une suite de cette illusion optique , on est surpris de voir mar^ cher de ai grosses masses, et l'on ne sait ce qu'on voit. Les chçvaux en sont toujours fort effrayés, oe qui prpuye que leur rétine éprouve la même iQu$ioa , et même elle doit être plus forte , parce qae chez eux le raisonnement peut difficilement rectifier le faux témoignage du sens de la vue. Le Tenta une force prodigieuse dans ces campagnes si rases et nivelées, mais je commence à m'y Êdre; de plus je me suis revêtu de àexxxzergakj qui sont des robes de peau de cheval; rien n'est meilleur dans ces climats. Les Kirghiz , qui sont encore plus à l'air que les Kalmuks etlesNogaï, mettent
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tant (ïc ces zcrgak les uns par dessus les autres, qu'ils ont l'air die masses mouvantes plutôt que de créatures humaines. Les Nogaï portent aussi de longues el larges culottes de peau de cheval, mode excellente et que je compte adopter. Depuis Tchebaklou l'on ne trouve plus de moghila.
Le même jour à Kizliar.
Au sortir de Borozdinskaïa on voit un arbre qui est le premier depuis Astrakhan. Bientôt après l'on découvre les peupliers qui couronnent Kizliar, puis l'on passe sur un bac le bras septentrional du Terek, Enfin l'on entre dans Kizliar et l'on est dans une ville tout autre que les villes européennes. Les maisons et les enceintes y sont revêtues en terre glaise. Les toits de même sont si aplatis qu'on pourrait les appeler des terrasses.
On n'a pas pu me recevoir à la maison de poste, parce que personne n'y était assez bien portant pour venir m'ouvrir la porte. Je nie suis logé chez un arménien, chez qui il y a douze malades; la plupart sont actuellement en pleine convalescence. Il faut savoir que cette année les fièvres ont été affreuses. Quelques uns attribuent ce redoublement de malignité aux grandes chaleurs, d'autres à une contagion apportée de Perse. Tous se réunissent à dire que le danger est maintenant passé.
( 'loi ■)