CHAPITRE VIII
Séjour à Kizliar,
Maladie à Kizliar. — Poste Lachoiirin. — Cheikh Manzour excite'les Tchetchentses à -^.révolte. — Fruits du pays du Chamkhal qu'on envoie à Saint-Pétersbourg. — Khan des Avar. — Otages de différentes nations du Caucase Langue Tat dans le Daghestan. — Turcs Koumuk. — Alains existant encore dans le Caucase. — Iméréthi et Mingrélie. — Koubitchi, bourg dans le Caucase oriental, dont les habitans passent pour être d'origine européenne. — Leur langue est un dialecte leighi. — Voyage à Koubitchi , entrepris par deux frères moraves. — Khans des Kirghiz. — Politique caucasienne. — Chaire de hibou prise comme remède contre l'hypocondrie. — Habitans je Koubitchi et de Koubdan.
Le i®^ octobre.
La population de cette ville offre un spectacle assez triste. Ceux qui ont eu la force et le bonheur de surmonter la maladie, et de résister à la convalescence, commencent a revenir chez eux blêmes et défigurés; les autres en sortent aussi, mais c'est pour se faire enterrer, et les convois que l'on rencontre à tout instant ont quelque chose de très attristant. C'est actuellement l'époque où se. fait cette séparation terrible, parce que ceux qui avaient échappé a la maladie succombent encore à ses suites
et particulièrement à la dyssenterie et à i'hydropisie. Ce séjour est donc pour le moment fort triste, mais je le trouve si fécond en notions nouvelles , que je veux m'y arrêter quelque temps.
Le 2 octobre. Il y a un bois très agréable attenant àla ville; j'y ai trouvé des oiseleurs occupés à attraper de jeunes faucons. Leur costume est grotesque et faunesque. Ils sont tapis dans un cône tronqué formé de branches entrelacées, et leur téte^ qui est coiffée d'herbes^ ^^de branchages, forme le sommet du cône. C'est dans cet équipage <[ii'ib se tiennent près de leur filet.
Le 3 octobre. Tai suivi le général Kissefei^ au poste de Lachtchourin où est la frontière des Koamuk; il est gardé par trente hommes et garni de quelques caoons eo fer. Un Cosaque y est en vedette au haut dVn arbre , d'où il domine toute la plaine. C'est ce même poste qui fut enlevé par le Cheikh Manzour. Ce fanatique dut à ce succès une sorte de réputation qui ne lui avait pas coûté beaucoup, car le fort n'était alors gardé que par des invalides; et les canons, qui avaient des affûts pourris, se démontèrent d'eux-mêmes. Ensuite le cheik attaqua la ville, mais il fut repoussé; puis il eut encore quelque succès; enfin il fut fait prisonnier à Anapa, en 1 791, et a fini ses jours dans la forteresse de Schiusselbourg.
Nous avons rencontré d'immenses caravanes de sujets du Chamkhal. Ils portaient à Astrakhan, des fruits qui y seront^ embarqués pour être mangea k. Pétersbourg. Autrefois les montagnards n,c sâ?*
( io3 ) valent aller (jne jusqu'à Kiziiar, et les habitans de cette ville en avaient l'étape , mais aujourd'hui ils l'ont perdue. Tout en se promenant on a lâché des épei^iers sur d^s faisans et des lièvres. //lo/, prince Icherkess , a tiré' quelques flèches contre des côriVéillés; te prince est de la même famille que ce Btkeifùch qui a péri dan& l'expédition de Kbiva, sotis fe' règne de Pierre-le-Grand. C'était la première fois que je voyais un Tcherkess tirant de l'arc à cheval, et certes cela est beau à voir.
Le 4 octobre. Je ne pouvais être mieux pour prendre des informations sur la nation des Avar^ mon fcôte y envoie souvent des marchandises. Dernièrement Oama-khan^ souverain de cette nation , lui a fait demander une pendule qu'il avait et qui sonne les heures; pareille chose n'avait encore janiais été vue à Khoundzagj qui est la capitale des Avar; on y compte jusqu'à mille maisons. La lettre du khafi* était eu géorgien, écrite par une princesse géorgienne qu'ita enlevée. Mon hôte a étéàRhoundt&ag^ et m'a dit toutes ces choses en présence d'autres Arméniens qui y ont aussi été.
Le 5 octobre. J'ai vu dans la forteresse les otages- des nations des Osses ou Ossètes, des /ngouch et des Tchetchenises ; les uns étaient mourans, et d'autres dans un état de convalescence, qui ne donnait pas beaucoup d'espoir. Deux Russes et un Tatare sont arrivés échappés de chez les Kirghiz , où ils avaient passé dans l'esclavage des douze et qtiioae ans; Us avaient pendant ce temps fait plusieurs tentatives pour s'enfuir^ mais on les avait
toujours rattrapés, battus et brûlés avec des fer» chauds.
J^ai fait aujourd'hui la découverte d'une langue qu'on parle dans le Mouchhour^ pays où l'on dit que les Afghan ont habité autrefois (i). J'en ferai demain le vocabulaire. J'étudie aussi le turc ou kouniuk, que Ton parle depuis le Terek jusqu'à Derbend. Ce dialecte se distingue tellement du nogaï, et des autres dialectes turcs, qu'on nç saurait reconnaître dans le peuple qui le parle le reste d'une grande nation , à savoir des Coumaniens qui sont les Polovtses de Nestor. La plus grande partie de cette nation a, fui en Hongrie, dans les provinces que l'on appelle encore aujourd'hui Grande et Petite Coumanie.
Le 6 octobre. La langue dont je parlais hier est en usage enlre Kouba et Chahran au delà du Samour. Ce n'est qu'un dialecte persan. On appelle ce dialecte l'ât. En général on divise la Perse en Turc et Tât, Les Turcs (descendans des Seldjoukes ) habitent les Adzarbaïdjân et les Tât l'Iran. De ce mot Tât vient le nom de Tâdjik (2) , queles
{\) C'est une fable inventée par les Arméniens, qui prononcent le mot Alban comme Aghban , ou Aghvan , parce qu'ils ont de la difûculté à proférer le son de la lettre /. Kl.
(2} Tdt, ovi plutôt 'riuit, est le nom général par lequel les tribus turques qui habitent la Perse septentrionale désignent les Persans. Cette dénomination est même en usage dans les j)ays situl6s au delà' du Djihoun. Dans son voyage à Kliiva, M. Moaravièsf dit: « Les Sar-ty ou ïat sont les habitans primi- « tifs de ces pays, et leur Jiorjibre y est. très considérable. Ils
Ouzbek de la Boukharîe donnent aux naturels du pays. — Les Arméniens de Mouchkour pour dire: « Dieu me soit en aide » disent : « Khoda ioukmek bochi. » Dans cette phrase le mot Khoda ^Jiiexx^ est persan et le reste turc. Les juifs agricoles du Chirvân parlent aussi le Tàt , mais ils ont encore un autre langage, qu'ils parlent entre eux, à ce que m'a dit l'Arménien sous la dictée duquel j'ai fait mon vocabulaire Tât.
Le 7 octobre. Il est arrivé des grands de la cour du Chamkal. Ce prince est, comme l'on sait, le chef de tous les princes Koumuk; ilrésideàTarkou,son nom est Makhti^ et il vient de succéder à son père, qui s'appelait Bahmots. Les autres princes koumuk sont ceux de Kostiak , d'Endériy dAksaî Bragoufij etc.j etc. IjCs Koumuk ou Coumaniens (i) ont conservé les coutumes pratiquées par les anciens
« habitent les villes, et le commerce et la fourberie sont leurs « occupations ordinaires. » Les Sarty sont, comme je l'ai déjà dit (page 47> n<>fe i) » les Boukhars; mais je ne pense pas que le mot Tadjlk dérive de Tàt. Ce dernier sert à dési^^er lepcupie conquis , c'est pourquoi on trouve aussi eu Crimée des Tat qui parlent le dialecte turc de ce pays, tandis que les Tât du Da{>hestân et du Chirvân parlent persan. Dans le Chirvân les 2Wr habitent les districts de Mouchkour ^ de Barmak et de Saadan, Ils sont Alites comme les Persans , tandis que toutes les peuplades qui les entourent sont de la secte des Sounni. Pallas s'est trompé eu dérivant le mot Tdt de Tarabe mourtedd, reuéijat. Kl.
(i] Il n'est pas bien sûr que les Koumuk soient le même peuple que les Cnumanicns ou CoinanSy du moyeu âge; ce
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Scythes dans leurs enterrements; j'en parlerai ailleurs.
Le 8 octobre. Il est arrivé de chez les Tchetchentses un Cosaque qui arait été pris cet hiver, et qui est racheté. Les Tchetchentses avaient alors chez eux ûnTatare d'Astrakhan , qui sait le rosse et leur servait à toutes sortes de ruses de guerre qui réussissaient presque toujours. Mais aujourd'hui Ton a mis des postes dé Cosaques de l'autre coté duTerek; et moyennant cette sage opération il n'arrive pluà de désordres.
On a promis de me faire parler à un citoyeû de la république de Koubitchi^ ou Kôubetcfuif mais je â'ôse pas me livrer à cette espérance, car ils sorte t>t peu de chez eux. Cette république e^ comme la Geinève du Caucase, un foyer de lumières et d'industrie.
Leg octobre. Ce jour doit être marqué dans mes tablettes avec le plus beau carmin, car j'y ai acquis la presque certitude que la nation des AUxins existe encore, avec sa langue, son nom, et peutêtre ses mœurs. Je dois cette agréable nouvelle à Dauidj Eristhavi, ou prince de Radjadansl'Iméréthi. Comme son roi l'envoyait en ambassade à celui de Géorgie, il a été fait prisonnier par les Ossètes, qui l'ont gardé trois ans, après quoi il est venu en Russie. Le roi régnant en Iméréthi s'appelle Salo-
sont plutôt quelques tribus appartenant à la nation nogaïe, qui descendent de ces derniers. Le dialecte turc qu'elles parlent diffère de celui des Kouniuk. Kl.
( io7)^ mo/i; L'ancien Salomon dont il a souvent élé question en Europe , est mort ii y a quatorze ans. II a eu pour successeur son neveu Mephé David ^ dont le successeur s'appelte aussi Salomon. La capitale est toujours Cotatîs, mais la couronne des Mephé, ou Rois , est conservée dans le couvent de Gelathi.
La Mingrclie est gouTernée comme autrefois par
un Eristhavi. On me dit que le mingrélien n'est pas
ta même langue que le géorgien (i). Le père
Lambertï écrit le contraire. Eristhavi est un titre
et non pas un nom de famille.
Le lo octobre. Paid Kaloustoi^, frère de mon liô&e^ a été k KLOubitchi; il me dit que les habitans se disent Frenki d'origine , mais que du reste ils sont mystérieux, et ne parlent pas volontiers de ce qui se passe chez eux. Cependant on peut y aller; les marchands y sont bien reçus, et les princes infortunés y trouvent un asile sûr pour eux et leurs richesses ; aussi les Koubitchi ne sont jamais retenus ni faits esclaves par les autres habitans du Caucase. Leur principal commerce se fait à Gandja et Chouchi capitale du Karâbâ^h, où ils portent; des armes à feu qui sont très recherchées davs toute la Perse. Paul Kaloustov a vu des maisons de pierre sur lesquelles sont des figures
(i) Le miogrélien est uq dialecte grossier du géorgie^^i comme on peut s'en coovaiDcre par le vocabulaire que j'ai donaé dans le second volume de mon Voyage au Mont Caucast ( pag. 519 a 538 ), et par une collection de phrases en mingré^ lien et en ^^éorgien vulgaire^ insérées (kins le Nouveau Journat asiatique de 1819, vol. HI^ pag i56 etsuiv. Kl.
( «oS ) d'animaux et d'anciennes inscriptions. On lui a dit qu'un homme de l'ancienne religion avait longtemps vécu dans ces montagnes, sans vouloir embrasser le mahométisme, et que sa femme était morte depuis peu. Il est certain pourtant que le petit vocabulaire inséré dans le Dictionnaire cotH" paratif de Pallas (i) ne présente qu'un dialecte
(i) Les mots comme étant de pas; ils sont du
indiqués dans ce Focabulaire, comparatif la langue de Koubitchi, n'y appartiennent dialecte de Kaboutch , district des Lesghi-
Avar. Le comte J. Potocki a parfaitement raison de dire que l'idiome des Koubitchi est un dialecte lesghi; il se rapprocie le plus de celui d Akoucha , comme on le verra par les mots
suivans :
Kouhitchi.
Ahoucha.
Barbe
Moutsour.
Moutsoul.
Bas
Karti.
Bonnet Botte
Kapa.
Tchekma ( turc ).
Kapa.
Bouche Ceinture
Moli, mougli.
Iri.
Myiouli.
Chaud
Boutsi.
Botsarle.
Chemise
Kheva.
Hoou'a.
Cheval
Artch.
Ourtchi.
Chien
Koï.
Khva.
Ciel
Zoub.
Zob.
Cou
Kaf , kaou ,kou.
Kav.
Cunnus
Koutma.
Kouta.
Dent
Souda .
Tsoulvé.
Droite
Kahib, lahib.
Leel.
Eau
Épouse, femme
Chin, tsun.
Konoud.
Chin.
Khounonh
Estomac
Boulda.
Feu
Tsâ.
Tsâ.
( I09 ) . Ainsi il est bien certain que les Koubitchi
Osso.
Diblai.
Outsou,Outsi Dàle.
Darga, gahé.
Kissil , lisil.
Dourha.
Kontsal.
Soktan.
Paltar.
Bigonla.
Nik.
Beri.
Nak.
Kall.
Talgan.
Nem.
Talkan.
Ncch.
Massa.
Matsa.
Kanki, mirr.
Kaiik.
Zougoulda.
Ghirik.
Goutsilli.
Doukkî.
Olva,kliouli.
Ouli.
Leghé.
Laï.
Mouké.
Mouké.
Rats
Tsoulha.
Tiutanna.
Donna.
Touna.
Doudech.
Tonttech.
Tag, taï.
Moukoï.
Kach.
Tsé.
Dzé.
Dossi.
Doutsi.
Barghé, zouzi.
Tchekma.
Beri.
Net , koutva.
Moussa, ouochi.
Moussa.
Bek.
Bek.
Al.
Al.
Woutsi^ roursi.
Doursi.
ne sont poîpt un peuple étranger au Caucase; mais il est possible que des Génois fugitifs ont porté dans la ville leur industrie et leur religion (i). Il y a une vingtaine d'années que les frères mi> raves de Sarepta ont envoyé deux frères à Koiibitchi, mais comme je ne Tai su que depuis moB départ de cette colonie, je n'ai pu avoir sur leur expédition que des notions incertaines. Tout ce que je sais, c'est qu'elle n'a rapporté aucun fruit, et que le sénat de Koubitchi s'est débarrassé ^e^ deux voyageurs le plus vite qu'il a pu ; on leur a dit que les citoyens de cette ville ne s'adonnant qu'aux manufactures, et non point à l'agriculture,
Vierge
Woutsi, roursi.
Doursi.
Sah.
Tsa.
Kou , giva.
Kou.
Reïerbek.
A bal.
Auff.
Oh val.
Ykou.
Kouial.
Âkeleika.
Oukeek'al.
Wereteika.
Weral.
Werneikp.
Ghehal.
OrsouRideiku.
Ourtchemal.
lO
Wazdika.
VVetsal. Kl.
(i) Les Koubitchi sont connus dans tout le Caucase et éb Perse sous le nom de Dzereb-kerdn y Zereh-kerân ou Zeredkerân , qui en persan û^i^e faiseurs de cuirasses. Actuellement on les appelle aussi Zer-kerdn ou orfèvres -, la première mention de cette tribu se trouve chez Massoudiy auteur arabe de la première moitié du X* siècle; il les appelle Dzereb-kerdn, Cette mention rend très douteuse l'origine européenne des Koubitchi.— -Voyez mon Magasin asiatique^ vol. I*'^, pag. a84. Ki.