CHAPITRE X
Fojrage de KizUar à Mozdok.
dbaîne du Caucase. — Chedriusk. — Visite chez le prince Kootchîuk à BragouQ. — Mollah à harbe pointue. — Communication que les familles des princes caucasiens entretiennent avec les beys d'Egypte. — Le général de Medem. — Manière de laquelle les Tchetchentses font des prisonniers sur le territoire russe. — Kalinova. — Cosaques grébenskie. — Naour. — Le général Saveliev. — Visite chez le prince Ali-begh, dans la petite Kabardah. — ^Panthères tuées au nord du Caucase. — Feu de Saint-Elme. — Bourgoussan, ruines d'une ville dans le step. — Galougaï. — Arrivée à Mozdok.
Aujourd'hui le 8 novembre , j'ai aperçu pour la première fois les sommets du Caucase inhospitalier , et les vers d'Horace m'ont rappelé avec amourpropre que j'avais autrefois parcouru les steps brûlans de l'Afrique. Dix-neuf ans se sont écoulés depuis ce premier voyage. Ce temps est loin de moi. Mais les mêmes motifs me guident et me soutiennent. Les gens passionnés pour l'étude sont tous un peu comme le géomètre de Syracuse, qu'un soldat de Metellus a pu tuer et non distraire. Je bénis même l'heureuse abstraction qui me donne des plaisirs isolés et paisibles , au milieu de l'affreux
( ^3G) chaos où notre siècle est plongé. Que de choses depuis dix-neuf ans! — des empires renversés 1 — des royaumes séparés! — d'autres rejoints, d'autres qui chancellent encore! On croit voir les Rochersdes Symplégad€s^(^i)(\\i\ , s'entre-heurtant avec un bruh épouvantable, écrasaient les oiseaux attirés dans leurs tourbillons. Heureux de n'être pas un de* écrasés, je vais passer mon hiver bien tranquillement au pied de ce mont fameux , antique berceau des origines que je recherche; — plus heureux si j'y pouvais ignorer les choses du monde actuel, mais aujourd'hui Tantre le plus sauvage n'est point à l'abri des nouvelles du temps, et les bruit» des gazettes font une fois la semaine retentir les échos du Caucase, aussi bien que ceux des Alpes et des Pyrénées.
Le 9 novembre à Chedrinsk,
(i) Les Symplégades ou Cyanées étaient deux petites îles ou deux groupes de rochers, à Tentrée du Pont-Euxin, où les eaux étaient resserrées dans un espace étroit de vingt stades. Comme les vaisseaux étaient entraînés avec une vitesse extraordinaire dans ce canal , les anciens crurent d'abord que ces rochers s'écartaieut et se rapprochaient, ce qui leur vaïut le nom de Symplégades ou Syndromades, Par l:a suite oq reconnut la vérité; alors s'établit la tradition fabuleuse suivant laquelle CCS rochers avaient la complaisance de rester immobiles pour toujours depuis qu'un vaisseau les avait traversés ; ce qui était arrivé au vaisseau Argo.
k^oWoTiwxSj Argonautiquc ^ liv. II, 3 18, 55i, 608, — Pomponius Mêla, Géographie ^ liv. II, chap. 7, — Strabon. GfOgraphiè^ liv. III, pag. i49; VII, p. 319, — Homère, Odysséey Kv. lï, 73. Kx.
( '37) 3Vi contemplé les sommets sourcilleux du rempart de Gog. Puis j'ai évoqué les ombres de Bochart et deHuet, et j'ai fait mon entrée élans l'érudition hébraïque par un commentaire su^ le chapitre trente-huitième d'Ezéchiel, très important pour l'histoire des Scythes. Demain je nagerai sur le Terek pour aller voir le prince Koutchiuks^onsenîxn de Bragoun.
Le lo novembre. Je partis à cheval accompagné de trente Cosaques et me rendis sur les bords du Terek dont le passage me prit un temps assez considérable. Arrivés sur l'autre rive, nous y trouvâmes le prince Solam , fils du prince Koutchiuk. Au bout d'une demi-heure de galop, nous arrivâmes à sa résidence de Bragoun , qui est un grand et beau village situé sur la Soundja. Koutchiuk m'attendait à la porte d*un pavillon, bâti en dehors de la porte de sa cour. Il m'embrassa avec beaucoup d'aiïabilité, et me fit entrer dans l'intérieur du pavillon , où je trouvai un petit feu de cheminée des plus confortables. On me fit asseoir sur des carreaux auprès du feu, et Koutchiuk lui-même se plaça dans un vaste fauteuil, qui avait assez la forme et l'apparence d'un trône,au travail près qui n'était qu'une charpente des plus grossières. Un canapé de même façon était couvert d'un tapis qui loi donnait un peu l'air d'un meuble.
Après les complimens d'usage on couvrit la table, c'est-à-dire qu'on apporta un plateau circulaire de laiton, dont on garnit le bord d'une corniche de petits pains carrés, surmontés chacun d'une côte-
( «38 ) Icttc de mouton ; dans l'intérieur étaient divers rôtis, et au centre un grand plat de pilau. Nous iimes honneur àla superbe ordonnance de ce repas, mais Koutchiuk ne se mit point à table et s'assit sur le canapé.
Sur ces entrefaites arrivèrent le kadi et le mollah, on se rangea pour eux , et ils prirent place auprès du prince. Le mollah se distinguait par une bande de toile qui entourait son bonnet , et par une barbe pointue qui lui descendait jusques à la ceinture. La pointe de cette barbe se relevait d'une façon singulière, et le mollah avait les yeux toujours fixés sur cette pointe, sans daigner regarder personne, ni répondre autrement que par des monosyllabes. Je devinai aisément que tant d'orgueil et d'hypocrisie ne pouvait avoir sa source que dans un pèlerinage de la Mecque, voyage qui est ici assez rare. Effectivement le mollah y avait été parFÉgypte, Cesujet de conversation prit un peu , mais il ne dura point, et le maussade personnagese remità contempler le bout de sa barbe.
Cependant Koutchiuk reprit ce discours, et montra qu'il connaissait très bien Mourad, Ibrahim^ et tous les autres beys de l'Egypte; ce qui prouve que les Mamelucks conservent toujours quelques relations avec leur mère-patrie. Ensuite on parla des familles du Caucase. Koutchiuk me dit sur la sienne ce que l'on a déjà vu ci-dessus; savoir, qu'elle venait des khans de Crimée. Il ajouta avec une sorte de suffisance qu'il n'avait point de parens dans le Caucase , à l'exception du khan des Avar
qui était son allié et son ami. Il me montra méme^ de la fehêtre, les montagnes des Avar, qui semblent si près, que l'eau en vient à la bouche pour y aller, et il n'y a véritablement de difficulté que pour le retour. La conversation se faisait en turc, que mes interprètes ne comprenaient pas. Mais la connaissance de cette langue entre ici dans l'éducation des princes. La visite fut prolongée assez avant dans la soirée, et nous nous sommes quittés fort contens les uns des autres.
Le 1 1 novembre. La maison où je suis depuis trois jours fut jadis le quartier-général du fameux général de Médem (i), qui a établi la ligne et se faisait si bien craindre dans tout le Caucase, qu'encore aujourd'hui, lorsqu'on veut faire taire les enfans, on leur dit : Le général sourd va venir\ parce qtfcfféctîvement il avait l'oreille un peu dure. — La maison conserve des restes de fortifications qui ne liii sont point inutiles ; car elle est environnée d'un "bois des plus malencontreux qu'il y ait dans l'univers , ainsi que l'attestent assez les croix et les tombes dont il est semé. Depuis le mois de juillet il y a des postes de Cosaques de l'autre côté de la rivière, et les vols sont devenus plus raVes. Mais auparavaint la forêt de Chedrinsk n'était jamais sans qudque embuscade de Tchetchentses, qui enlevaient le voyageur et son bagage , et voici comment ^ pratique cette déportation.
(i) Le général de Médem fut, de 1769 jusqu'en 1776, com- «wndîtttt (de la frontière russe vei's le Caucase. Kl,
LesTchetchentses, embusqués, commencent par tirer sur les chevaux. et leurs conducteurs, après quoi ils tombent sur le voyageur et lui mettent dans la bouche un bâillon, qui n'est qu'un bout de bâton arrêté par une courroie faisant le tour de la nuque. Si le voyageur né marche pas de bonne grâce , on l'attache par les bras et les jambes, et on le porte jusqu'au bord du Terek. Là on lui attache dçs outres sous les bras, et au cou une corde dont le nœud est coulant. Alors tout le monde se jette à Feau. Le voyageur est obligé de tenir la corde de toutes ses forces, sous peine de s'étrangler lui-même. Deux nageurs le tirent par cette corde , et l'on arrive bientôt à l'autre bord; alors on se remet à cheval et l'on s'enfonce dans les montagnes. C'est ainsi que les Tchetchentses ont poussé la tactique des enlèvemens à la plus grande perfection dont elle parait susceptible. Il est rare qu'ils tuent un voyageur dont ils espèrent une bonne rançon; mais pour les domestiques et les postillons, ils ne les épargnent pas.
Le T2 novembre à Kalinova,
J'ai pris congé de M. le général Kisselev ^ en le remerciant des honnêtetés dont il m'avait comblé; il reprit le chemin de Kizliar, et moi je suis parti pour Naour. — Un rideau de nuages me dérobait la vue des monts , et ne me laissait apercevoir qu'un dos de hautes collines qui régnent jusqu'à la porte de 7Vb^o^/<2âfAwiz , où j'avais quitté le pays des Cosaques grebenskie pour entrer dan^ celui des semenskie. Depuis là le bord opposé du
Terek est une plaine élevée et coupée à pic du côté du fleuve. Cette plaine est déserte, et les caravanes qui vont à Anapa y sont souvent attaquées. Comme la nuit approchait^ je n'ai pas voulu pous ser plus loin que Kalinot^a^ gros bourg un peu fortifié , et qui a besoin de l'être , car les Tchetchentses s'y montrent souvent en force.
Le i3 novembre. Honneur aux brigands du Caucase, leurs cœurs valent mieux que ceux des philanthropes européens. Voici ce que j'ai lu dans la gazette de Hambourg : « Constance , le 2 octébre. «On a trouvé un émigré mort sur le grand checc mîn; on l'a ouvert, et l'on a trouvé dans son es- « tomac du cuir et du drap. » Que d'horreurs dans ces deux lignes! — Certainement cela n'arriverait point ici, et cependant le Tchetchense n'a souvent qu'une poignée de millet pour toute nourriture.
Le 14 novembre. J'ai trouvé à Naour le général
Saueliei^^ l'homme de Russie qui connaît le mieux
son Caucase. Sa conversation m'a assuré que j'avais
bien vu jusqu'à présent, et qu'il n'y a effectivement
que trois peuples de Derbend à Mozdok, savoir,
les Lesghi, les Misdjeghi et les Turcs Koumuk.
Tout comme il n'y en a que trois de Mozdok à
Anapa, savoir, les Turcs Basians, les Ossètes et
les Tcherkesses. — Maïs ni le général, ni personne
en Europe ne connaît les peuples qui habitent sur
le revers des monts, et ce sont précisément les
peuples historiques. J'espère pourtant que leur
<30Qnaissance ne m'échappera pas, mais je ne sais
pas encore par où je l'entamerai, — En attendant
j'irai demain voir un prince tchelcbentse, qui demeure vi3-à-vis de Naour , de l'autre côté de Ter^. Le i5 novembre. Je passai le Terek avec une escorte de douze chasseurs et de six Cosaques. Bientôt après je découvris un coteau couronné d'un beau village, et le prince lui-même qui descendait de son coteau pour venir à ma rencontre; nous nous trouvâmes dans la plaine, et après les coraplimensd'usage,je continuai marouteaveclui; nous montâmes dans le village où tout ce peuple nous att^dait avec beaucoup de curiosité. Ce village ressemble à Bragoun , et la maison du prince à celle de Koutchiuk, si ce n'est qu'au miUau de la cour il y a une espèce de donjon, duquel on découvre une partie de la plaine. J'entrai chez le prince , et nous nous assîmes auprès du feu sur des carreaux, car il n'y avait point d'autres meubles. Alors je mis la conversation sur la religion des Ingouch , dont je voulais encore savoir quelques par^ ticularités. — Toute la cour se mêla de la conver* salion, chacun disant ce qu'il en savait; je vis par là qu'Ourous m'avait dit la vérité en tout point, et j'appris aussi qu'ils adoraient des bois de cerf, mais Paul Raloustov mp l'avait déjà dit. Nous parlions moitié russe et moitié tatare. CepeadanI l'audience languissait d'ailleurs; on n'apporta nia boire ni à manger, ce qui tiédit toujours ucte entrevue. C'est pourquoi je pris congé; mais le prince m'accompagna jusques au Terel^. Qe prince s'ap^ peWe^lj'begh; c'e^ un bel homiuie, qui fiie mH pv^ preqiçpj: et ne fait (Je ffi^ à person»|e; ^nm sm
sujets imitent sa bénignité; ils vont vendre leurs œufs et leur lait à Naour, mangent du pain et portent des chemises.— On dit qu'ils ont presque entièrement renoncé au brigandage, mais je pense qu'ils le font encore sous des noms supposés.
Le i6 novembre. A présent un mot d'histoire naturelle. D'abord, j'ai vu chez le général Savelîev les peaux de deux panthères , ou peut-être de deux onces tuées près de Naour, de l'autre côté de la rivière; la plus grande avait sept empans, depuis le bout du museau jusqu'à l'origine de la queue. — Mus, un animal peu ou point connu des naturalistes. Il tient le milieu entre la gazelle et le chamois; ses formes sont élégantes, son poil lustré, d'un fauve doré, tirant sur l'orange, sans mélange d'aucune autre couleur. Sous le menton il a une petite barbe orange qui lui sied à merveille. Il est beaucoup plus grand qu'aucun autre animal du même genre, ayant six pieds anglais de longueur depuis le bout du museau, et trois de hauteur jusqu'au garrot. Je ne l'ai vu qu'en paille.
Gomme nous avions sous la main un voyageur qui parla de feux Saint-Elme, le général a dit qu'on le» voyait souvent sur les pointes des lances, lorsque les Cosaques couraient la nuit dans le step, par un temps orageux, et que plusieurs voyageurs en avaient été effrayés. — A propos de lances, je dirai que j'en ai vu une chez le général, que l'on a apportée des provinces du midi de la Perse ; le fer est un damas noir incrusté d'or, le bambou de dix pîeda de long aussi léger qu'une plume.
Le 16 novembre. J'ai appris qu'il y avait encore une vilie ruinée dans le step, autre que Madjar, on appelle ce lieu Bourgoussan; on me dit aussi que l'on avait ouvert quelque moghila dans les environs de Naour,mais que l'on n'y avait trouvé que des mors et des étriers de fer.
Le 17 novembre. C'est avec un véritable regret que j'ai- pris congé de M. le général Saveliev, qui était pour moi une source inépuisable d'anecdotes caucasiennes. Lorsque je croyais qu'il m'avait tout dit sur un sujet , il rappelait encore quelque chose qui était toujours quelque notion historique des plus intéressantes. Je me suis promis de le revoir; et cependant je me suis mis en route sous d'heureux auspices, c'est-à-dire que le temps était aussi doux que dans un beau jour de printemps, le ciel pur, mon escorte alerte, et mes chevaux fringans; si bien que je suis arrivé à Kalougai di\2iUl le coucher du soleil; et tout de suite je me suis mis à dessiner une haute chaîne de glaciers qui est derrière une autre chaîne secondaire, où demeurent les Karaboulak, peuple misdjeghi et païen, de la même religion que les Ingouch.
Tandis que je dessinais, le soleil s'était caché derrière les monts; d'autres feux éclairaient le ciel ^ et les eaux du Terek répétaient leur éclat rougeâtre. D'abord ce n'était qu'une longue ligne enflain* mée qui coupait la plaine et la séparait des moà-^ tagnes, mais à mesure que la nuit devenait plu^ obscure , de nouvelles clartés se faisaient voir ^ grossissaient en torrens, remontaient les collines^
descendaient dans le creux des vallons et serpentaientdans la campagne ; enfin toute la Petite-Kabardah était illuminée. Cependant cet immense feu d'artifice ne coûtait rien à personne ; les Tcherkesses avaient mis le feu aux herbes et voilà tout; mais le spectacle en était fort beau.
Le i8 novembre à Mozdok.
Je suis entré par un quartier très étendu, où les maisons n'ont que six pieds de haut, quoique elles soient d'ailleurs bien bâties; il y avait dans la rue des chameaux qui semblaient vouloir les enjamber. On m'a dit que telle est l'architecture tcherkesse.
Le major de place à Mozdok est un comte de Bei/brt; il parle cinq langues, a été étudier dans cinq académies, mais son éducation a été gâtée, ace qu'il dit, par cinq impératrices, dont deux russes et trois allemandes. U a pour femme une Italienne , autrefois danseuse de corde , qu'il n'appelle jamais autrement que la comtesse, malgré sa mise dégoûtante. La connaissance de cet aven-» turier mérite seule un voyage au Caucase.
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