‹ Voyage dans les steps d'Astrakhan et du Caucase: Histoire primitive des peuples qui ont habitéChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Voyage de Mozdok à GhéorgieifsA.

lekaterioograd. i— Ancien tombeau ou tumulus. — Mirian, fils du roi Irakli de la Géorgie. — Représailles contre k$ brigands tcherkesses. — Vengeance d'un Ingouch. — "ttsile chez le prince Chabas-Gheraï Koudenat.— HabiutioDset villages des Tcherkesses. — . Aissoury, peuple qui rend ua culte à Satan. — Albaniens. — Fausse alarme. — Soldatskaïa stanitsa. -^ Brouillards épais. — Existence des Alain» dans le Caucase. -^ Statue curieuse sur le bord de la rivière letoka.

Le premier décembre à lekaterinograd (i).

C'est ici l'ancien quartier- général et la ci-devant capitale de ce qu'on appelait alors le gouvernement du Caucase, Ton y voit déjà des ruines prématurées, ainsi qu'il arrive souvent à ces nouveaux établissemens, que l'on est forcé d'abandonner, faute d'avoir tout bien examiné d'avance. De Moz-

(i) lekaterinograd^ ainsi nommée en honneur de Timpératriée Catherine II (en russe lekaterina) , est la première forteresse de la Ligne du Tereky à Touest. Elle fut établie, en 1^77, sur la gauche du Malka, douze verst au-dessus de son embouchure daus le Terek. Quelques werstes au-dessus de cette ville se jette le Kara-Terck (Terek noir), dans la droite du Malka. Kl.

dok ici, j'ai vu des moghila en petit nombre, mais grandes et remarquables dans leurs genre. J'en ai observé une que Ton avait défaite ; elle n'était point construite avec la terre environnante, mais avec du galet ou cailloutage de la rivière. Les débris couvraient une place circulaire de deux cent quarante pas de circonférence ; je n'ai pu savoir si ¥on y avait trouvé quelque chose. Je suis ici reçu et hébergé par le tsarévitch Mirian^ fils du roi de Géorgie (i), et major-général au service de Russie. Le jeune prince connaît très bien les langues et l'histoire de l'Asie.

Le 7 décembre. Cette nuit il y a eu une alarme, parce que des voleurs tcherkesses sont venus tout près de la ville et ont enlevé deux chevaux. Ensuite nous nous sommes mis en gala pour la Saint- Nicolas. Pendant le dîner on a dit que des Ossétes voulaient passer, quoiqu'ils n'eussent pas de passeports. Comme cela paraissait suspect, un prince tcherkesse, qui était du nombre des convives^ nous dit avec beaucoup de naïveté, qu'il connaissait parfaitement tous les voleurs de sa patrie et leurs chevaux , et qu'il n'y avait qu'à les lui montrer pour qu'il dît ce qui en était. L'on croit généralement ici qu'il est impossible de corriger les Tcherkesses de leur goût pour le brigandage.

(a) C'est le quatrième fils du roi Irahliy plus connu en Europe sous le nom du tsar Heraclius. Son épouse, et la mère de Mirian, était la reine Daria^ fille du Dadian de la Mingrélie. Rx.>

Cependdtit j'ai appris hier que les Côsaqtiés Za*poroi^iens avaient tenté à cet égard une expérience qui avait assez bien réussi. Ayant attrapé un prince qui volait des chevaux chez eux, ils lui ont donné deux cents coups de bâton sur la plante des pieds, après quoi ils l'ont remis à cheval, et l'ont renvoyé chez lui avec une exhortation assez respectueuse, de ne plus voler leurs chevaux et d^en détoumAr les princes de sa famille. Tout le pays des Tche^ kesses fut révolté de cette violence faite à la pe^ isonne d'un prince, et voulut y intéresser les puis^ sances; mais lesZaporoviensse tirèrent d'affaire par une distinction assez subtile. Ils dirent qu'ils avaient rossé le voleur et non pas le prince, et que, pour le prince, ils l'avaient renvoyé chez lui très honorablement. Il y a peut*-étrè trop de scotisme dans ce distinguo zaporovien ; mais on assure que depuis lors les terres du bas Kouban ont joui d'une parfaite Iranquillilé. Il parait donc que ce moyen a réussi aux Zaporovîens , mais il faut observer qu'on les considère dans le Caucase comme d'aimables roués à qui tout passe , et le moyen qu'ils ont employé pourrait aussi réussir fort mal. J'ai appris une anecdote qui le prouve avec assez d'évidence. Gomme le régiment d'infanterie de Moscou avait établi une arrière-garde à celte entrée de la Géorgie où était autrefois la forteresse de Wladj' KcLifkas (i), un grenadier s'avança, je ne sais pour

(i) Cette forteresse, dont le nom signifie gouverne le Caucase, fut établie , en 1785 , à quelque distance de la droite

( i75 ) tjùelle raison , à quelque cent pas du camp. Un coup de fusil partit de derrière les rochers, le grenadier fut tué sur la place , au même instant on vit paraître un Ingouch qui lui coupa les deux oreilles et se perdit dans les rochers avant qu'on pût Patteindre. Or, voici l'histoire de ce féroce assassin. Lorsque le$ Russes occupaient la forteresse de Wlady-Kas^kas ^%on frère avait l'habitude de voler dans les environs. Il fut pris , on le fit passer par les veines, après quoi il fut lâché, se traîna comme il put dans ses montagnes et mourut des suites de son supplice. Alors le frère qui restait se mit en campagne tout seul armé de son fusil, inspiré par la vengeance.

Il passait les jours et les nuits à ramper de rocher en rocher, attendant et choisissant sa victime. Enfin un jeune officier sortit inconsidérément de la place, l'Ingouch tira son coup de fusil, le tua, lui coupa les oreilles et alla les porter sur le tombeau de son frère, avec les cérémonies païennes d'usage en pareille occasion; après quoi il se remit en campagne , et le grenadier en question a fait sa dix-huitième victime, dont trois officiers. Sur quoi j'observai que les peuples du Caucase ont sur les mânes précisément les mêmes idées

duTerek, et à l'endroit oii ce fleuve quitte les montagnes et entre dans la plaine de la Petite Kabardah. Elle fiit abandonnée plus tard, mais rétablie en 1801 , elle existe encore. Les mon^ Higoards rappellent Terek-kalia, ou forteresse du Terek. Ku

obscures et vagues qu'avaient les anciens. C'est aux mânes qu'ils sacrifient ; de plus la vengeance y est mise à la tôte de toutes les vertus cardinales , et l'on ne peut nier que la vengeance pour un autre y ne soit le sentiment le plus directement opposé à l'égoïsme.

Demain je ferai une excursion en Kabardah, à savoir une visite à Chabas^Gheraï de l'illustre fer mille des Koudenat^ lesquels ne sont pas princes proscrits ; car trois familles réunies peuvent proscrire un prince: et il ne peut point trouver d'asile chez un autre prince : il faut qu'il aille chez le chef de la famille de Koudenat^ ou de celle d'^/isorle. Il y est en sûreté, et pendant ce temps-là on tâche d'arranger l'afTaire. Telles sont les lois de la Kabardah.

Le 8 décembre. Je suis parti de lekaterinograd vers les onze heures du matin , et suis venu à Prih khladnoi^ où m'attendait une brillante escorte de Cosaques de l'Oural avec Ismail^ fils de *** ,qui était venu à ma rencontre ; nous passâmes le Malk, et entrâmes dans un step qui nous semblait à perte de vue, parce que les montagnes étaient couvertes par des amas de nuages; bientôt après nous arrivâmes à un village tcherkessc , qui ne ressemble point à ceux des Tchetchentses, ou des Koumuk.

Les habitations des Tcherkesses ne sont pas proprement des maisons ; ce sont plutôt de grandes corbeilles faites de branches soigneusement entrelacées, toutes bien crépies en terre glaise, et couvertes d'un toit de roseaux. Le coup d'œil gêné-

( ^77 ) rai en est agréable; il y a des alignemens, des enclos, des recherches de proprelé, et des pavillons séparés consacrés à l'hospitalité , c'est-à-dire à loger des voyageurs. Un tel village ne reste pas dans le même endroit plus de quatre ou cinq ans. Alors les princes se sont brouillés avec leurs voisins, ou bien ils ont formé de nouvelles liaisons , et ils vont planter le piquet ailleurs , car la terre appartient à la nation en général. Cette manière d'être nomade était autrefois commune a presque tous les peuples barbares, et les historiens n'ont pu s'en former de justes idées, faute d'en avoir eu des exemples sous les yeux ; mais les véritables Nomades étaient les Hamaxobiens on Oikophorountes\ c'est-àdire qui portaient leurs maisons avec eux sur des chariots, et les anciens les ont toujours soigneusement distingués d'avec \csSieniteSy qui vivaient sous des tentes.

Nous traversâmes tout le village et nous arrivâmes chez le maître, qui me reçut à la porte de sa maison, c'était un vieillard à barbe blanche de la figure la plus pittoresquement vénérable qu'il soit possible d'imaginer. Son habit était très magnifique. Un large et riche cimeterre était attaché sur le devant de sa ceinture , absolument comme dans l'ancien costume de nos rois de tragédies ; enfin il tenait un véritable sceptre dans sa main droite ; ce qui me fit un extrême plaisir , parce que je crus être et j'étais effectivement chez un descendant et successeur des anciens Skeptouches ou portesceptres , qui gouvernaient les Sarmates du Dali I!2

( »78 ) iwbe 9 aussi bien que ceux du Caucase , ainsi que nous le voyons dans Strabon et Tacite.

Le vieux Chahas nous fit entrer dans sa petite maison , qui était tapissée en nattes et d'une propreté singulière. Il me parla des professeurs Zofwïjs et Guldenstœdt ^ et de plusieurs autres voyageurs qu'il avait accompagnés dans leurs courses , et il m'indiqua une statue couverte d'inscriptions sur la rivière letoka. Tout ce qu'il m'en a dît a singulièrement piqué ma curiosité, et lorsque je serai à Ghéorghievsk, je ne manquerai pas d'en faire le but de ma première excursion. Je ne voulus pas abuser des poumons du bon vieillard, et je demandai à voir la princesse ( c'est le titre qu'on donne à son épouse), nous passâmes dans son pavillon , et nous la trouvâmes tenant cercle ; il y avait auprès d'elle un personnage à turban rouge que je jugeai devoir être le mollah, et quelques demoiselles suivantes, fort jeunes. La princesse elle-même pouvait avoir soixante ans, mais sa taille était encore d'une finesse remarquable, c'est-àdire qu'on la remarquerait ailleurs, mais chez les Tcherkesses cet avantage est général, et il n'y a presque point d'exception. Ma visite ne fut pas longue , en sortant j'entrevis dans un pavillon prochain de jeunes personnes très belles et très bien mises. On me dit que l'une d'elles était la femnae d'Ismaïl. Nous remontâmes à cheval; le vieillard et son fils nous accompagnèrent jusques à leurs frontières et nous fûmes de retour à lekaterinograd avant la fin du jour.

Le 9 décembre. Aujourd'hui le tsarévitch eut la complaisance de m'expliquer quelques passages du Kharthlis tsoifreha^ c'esl-à-dire la Vie de la Géorgie^ ou de l'histoire de Géorgie écrite sç^t% le milieu du siècle par le tsarévitch Vakhouchta. J'appris à cette occasion l'existence d'un peuple 2l^ l^élé j4issory{i) qui habite au sud de l'Arménie, et, d'après ce que l'on m'a dit de leur religion, je suppose que ce doit être un reste de manichéisme. Ils rendent une sorte de culte à Satan, sous prétexte que Dieu n'est que brouillé avec lui et qu'il peut irentrer en grâce d'un moment à l'autre. Cette petite découverte m'a fait un véritable plaisir. Cependant la joie que j'en ai eue n'approche point de celle que j'ai éprouvée , il y a quelque jours, en retrouvant l'histoire positive et l'existence des Albaniens sur la mer Caspienne , dont la trace se perdait au cinquième siècle de notre ère , sans que personne en ait oncques reparlé depuis; mais je les tiens et ils existent.

Des voyageurs ont été attaquées près d'ici par les Tchetchentses ; l'un d'eux a été enlevé, çt l'on croit qu'il y a eu un tchetchentse de tué. Tout le monde est en l'air pour courir après les brigandset leur couper la retraite, mais je doute que l'on réassisse.

Le lo. Le voyageur perdu s'est retrouvé. C'est un osséte baptisé qui ne parle que sa langue et un

(i) Vraisemblablement des Assyriens. Kl.

peu de géorgien. li dit qu^aprés avoir tiré son coup de fusil , et tué ou fort blessé son homme , il s'est jeté dans un ravin, que les voleurs Font cherché, mais que, ne l'ayant pas trouvé,ils ne se sont plus occupés qu'à emporter leur camarade maltraité. L'on a suivi les traces des chevaux jusques à un terrain marécageux, où on les a perdues. Les connaisseurs prétendent qu'il y a du louche dans toute celle affaire.

Le 1 1 décembre. De lekateriuograd le chemin passe sur des hauteurs, desquelles on découvre toute la plaine de la Kabardah avec plusieurs villages tcherkesses. Et c'est ainsi qu'on arrive à îa stanitsa Soldats kaïa, que l'on m'avait beaucoup recommandée, parce que le mont Elbrouz s'y présente à merveille ; mais je n'ai aperçu ni lui ni aucune partie de la chaîne depuis mon départ de Mozdok; car il a fait un temps particulier à ce pays-ci , et que je n'ai point vu ailleurs. Ce ne sont pas des brouillards, mais des nuages suspendus à une très petite distance de la terre. Les anciens en avaient déjà fait l'observation.

A celte stanitsa j'ai quitté l'extrême frontière pour rentrer dans le step, où j'ai voyagé jusque fort avant dans la nuit, qui était très noire. Les lumières de la maison du commandant-général nous ont servi de fanal et nous nous sommes dirigés dessus; sans cela nous n'aurions pas trouvé le chemin.

Le i5 décembre. J'ai trouvé à la chancellerie

( ï8i ) tcherkesse des preuves de l'existence des^/a£>2j(i), qui sont aujourd'hui réduits à un millier d'ames. S» ToD pouvait communiquer avec ce reste de peuple et savoir la langue qu'il parle, l'on aurait sans doute la solution d'un grand problème historique; j'y ferai ce que je pourrai. C'est ici qu'un mot de la cour me fût venu bien à point. Mais ce mot je ne l'ai pas y quelques peines que je me sois données à Moscou pour l'obtenir. Il faudra donc s'en passer. Cependant voici bien huit mois que je parcours ces déserts sans qu'il y ait eu un seul jour dont je n'aie employé la plus grande partie à dessiner, écrire, faire des cartes pour la géographieancienne,. ou comparer entre eux des dialectes barbares , et tout cela en dépit des saisons et des nuées d'insectes de tout genre qui infestaient mon papier et ma personne. Je sens que mon esprit et mon corps ont besoin de repos , et je me propose de le goûter pendant un couple de mois dans la société du comte Goudomtch , qui m'accueille avec toute la grâce possible. Je ne veux pourtant pas que mon hiver soit entièrement perdu pour l'accroissement des matériaux historiques, et je vais dépouiller mes auteurs de tout ce qui a rapport aux Scythes Skolotes, et aux Cimériens. Cette occupation pourra bien se prolonger jusques au printemps, qui est hâtif dans ces contrées; après quoi je reprendrai mes travaux.

(i) Voyez ce qui a été dit sur ce point aux pages io6 et i4§'

Le 1 janvier 1798. La Gazette des Deux-Ponts m'a donné des nouvelles du ci-devanl abbé^A? BeaU' champ ^ que j'ai connu autrefois à Malte, lorsqu'il allait s'établir à Bagdad, et que je partais pour faire mon premier voyage d'Afrique. Il vient de rectifier la géographie de l'Asie mineure; sans doute il a nnjirman^ et je n'ai pu avoir un oukaze (i).

Dans le dernier jour de février le temps devint très beau ; j'en profitai pour faire quelques excursions dans le voisinage de Ghéorghievsk. J'ai été deux fois sur les bords du letoka pour dessiner (o) la statue dont le vieux Chabas m'avait indiqué l'exi*stence. Les Tcherkesses lui donnent le nom de Douka-beg'^ elle est placée sur une hauteur de la droite de la rivière, prèsd'une source limpide, et dans un site agréable. Elle représente un homme armé à la tcherkesse, et peut avoir quatorze à quinze pieds de hauteur^ l'inscription est en caractères grecs mêlés de lettres esclavones. La pierre est schisteuse et de couleur grise foncée. liCS Abazes et les Tcherkesses n'ont aucune tradition de son origine. Le nom de Douka-beg ^oxxrrdXi faire penser aux Génois établis en Crimée , cependant la langue de l'inscription n'est pas italienne.

(i) Il faut se rappeler que le comte Potocki écrivit sous le r('»gne de Paull^^ de glorieuse mémoire. Kl.

(1) Le dessin du comte Potocki ne se trouve pas avec le ma-^ nuscrit de son ouvrage; je donne donc la figure de la statue d'après celui fait par Guldenstaedt en 1773. Kl.

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