COUP-D'OEIL GÉNÉRAL SUR CE PAYS
Les peuples Caucasiens habitent tout le pays situé entre le 43^ et le 45' degré de latitude septentrionale , le 55* et le 64' de longitude orientale. Il est borné au nord par le Kouban et le J'érek , qui le séparent du pays des Kosaques Tchernomortsy et Ghrébentsy\ à l'est par le Dag-histân ; au sud par Vlmeréthi^ la Mingrélie et la Géorgie ; à l'ouest enfin par la Mer-Noire. La haute chaîne du Caucase en traverse la partie occidentale du N.-O. au S.-Ë. dans toute sa longueur , et étend ses ramifications jusque sur les côtes. Elle je dirige ensuite vers l'E. , en s'élevant jusqu'à pic comme une vaste muraille, que la nature , dans ses formes bizarres, semble lui avoir donnée pour limites, et elle va se terminer en pente douce 1 une petite distance de la Mer-Caspienne. Les Per-
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sans lui ont donné le nom de Seddi Iskender (^barrière d'Alexandre (i)). On y contemple avec admiration les sommets de V Elbrouz et du Mquim^mi ou Kazbek, Au pied de ce dernier est la fameuse Porte caucasienne j où passe la route que les Russes se sont pratiquée au milieu des peuplades OssèteSj KisteSj IngoucheSy Ghoudamakari et Touchi^ pour communiquer avec la Géorgie, Au nord du Caucase, la* vue s'étend au loin sur de belles plaines arrosées par une infinité de rivières, qui, après un cours de peu d'étendue , vont grossir le KoU" ban et le Térek^ qui se jettent Tun dans la Mer- Noire et l'autre dans la Mer-Caspienne.
Le sol , généralement inculte , y est partout bon, fertile, et conviendrait a toutes sortes de cultures encore inconnues aux habitans. Une grande partie du pays est aujourd'hui couverte d'immenses forêts, où croissent les plus beaux arbres de haute futaie qu'il soit possible de voir.
Sur les côtes, qui offrent aux navigateurs de bons mouillages, le climat est chaud , ainsi que dans les profondes vallées qui séparent la chaîne continue des montagnes que l'on y voit, et où coulent quelques petites rivières. Mais dans les plaines situées au-delà des monts, l'air est plus
(i) C'est une erreur, le nom de Sedd-i Iskender appartient à la muraille de Derbend , qui , d'après les traditions des Orientaux , s étendait depuis cette ville sur presque toute la crête du Caucase, et qui fut bâtie par Iskender Dzulkarnain, et renouvelée par les rois Kôbâd et Nouchirvân. Kl.
l ^5i ) vif, et les hivers s'y font sentir ayec plus de rigueur.
Il serait difficile de parvenir à faire connaître d'une manière précise l'origine de ces peuples ; elle se perd dans la nuit des temps et au milieu du grand nombre de fictions dont les poètes grecs voilèrent les pays qu'ils ont connus.
Plusieurs historiens de l'antiquité s'accordent cependant à placer dans le Caucase et vers la Mer- Caspienne les Albaniens ^ les Ibères ^ les Khazar , les Massagètes , les Cadusiens , les Cissianies , les Moskhes , les Phtéirophages , les Sauromates , les Hyrcaniens , les Amardes , les Pescies , les Der-biens ^ etc., dont la plupart, retranchés derrière des rochers inaccessibles , opposèrent constamment la plus grande résistance aux efforts des conquérans qui essayèrent de les soumettre en franchissant la porte caucasienne. Ce merveilleux passage était défendu par un château appelé Cumania , qu'on suppose avoir existé à l'endroit où l'on voit aujourd'hui Fladykaçkaz , vis-à-vis le bourg ibérien d'Harmastie (i), sur les ruines duquel est bâti le village ossète de Lars,
(i) C'est une erreur, il n'y a pas de bourg géorgien appelé Uarmastie; l'auteur confond la Porte- Caucasienne avec le château ^Harmastis de Pline, Harmotsikè de Strabon et Harmak" tica de Ptolémée; mais ce fort était situé au sud du Kour, dans une vallée qui aboutit à la droite de ce fleuve ; c'est la même ville appelée Armazis-tsikhé dans l'histoire géorgienne et fondée par Parnabaz, premier roi de la Géorgie. — Le village ossète de Lars est au moins à 27 lieues au nord de cette place. Kl.
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Les Colches , les Gelons , les Mélankhlènes , les Kolihes , les Coraxiles , les Abasgi , les Hénioches^ les Akhéens^ les Cerketes et les Sintiens , habitaient les bords de la Mer-Noire. Séduits par le commerce, ils facilitèrent l'entrée de leur pays aux étrangers , et plusieurs d'entre eux courbèrent la tête sous le joug des Romains. Pompée en orna son triomphe , et l'empereur Adrien leur donna des rois. On voyait sur leurs côtes la ville de Dios» carias ou Sebastopolis , colonie de Milésiens , selon Arrien , que d'autres disent bâtie par Amphitm et T^lkhius , cochers de Castor et Pollux^ et dont il ne reste plus que le petit bourg appelé lscouna\ Pjrthius , surnommé le Grande aujourd'hui vallon presque désert , appelé Pitsounda , à une petite distance au nord àe Sokhoum-kalah ; Borgys , Mos^ saetika , Heracleum , où commençait le pays des Akhéens'j Pagrœ , Hiérone et Sindica^ bâtie par les naturels du pays , que l'on prétend retrouver dans Soudjouk-kalah,
Nous connaissons , en Europe , ces différentes peuplades sous le nom général de Circassiennes. Les Turcs et les Russes les appellent l^cherkesses y et ceux qui habitent la partie méridionale des côtes de la Mingrélie, Ahâzes, Les Turcs se servent de ce nom indistinctement pour tous. Il est singulier que les Tcherkesses eux-mêmes ne connaissent que celui dAdïghé (i) , dont on ne voit point de
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(i) Tcheikes çst la déiiominalion turque de ces peuples; elle siguille coupeur du chemin ou brigand. Kl.
traces parmi ceux que les historiens de l'antiquité nous ont transmis. Le nom de la peuplade Abazekh^ devenu par corruption Abâze^ dérive sans doute de celui SAbassas*^ celui des Circassiens ou Tcherkesses àes Cerketes ^ et peut-être que lesiVbwtakhaî tirent leur origine des Akliéens. Appien d'Alexandrie prétend que ceux-ci étaient des Grecs qui , au retour de la ville de Troie , furent jetés par la tempête dans le Pont-Euxin , où ils eurent beaucoup à souffrir des Barbares ; et qu'ayant envoyé quelques uns de leurs vaisseaux dans la mère-patrie , ils y furent mal reçus et repoussés , ce qui les mit dans une telle fureur, qu'ils adoptèrent la coutume des Scythes , d'immoler tous les étrangers qui venaient aborder chez eux. D'abord ils les sacrifièrent tous indistinctement ; ensuite ils choisirent le plus beau, et enfin le sort désigna la victime.
LesTcherkesses offrent aujourd'hui le spectacle étonnant d'une population libre qui s'est toujours conservée dans l'état primitif de toutes les sociétés, quoique entourée de nations plus civilisées. Ils sont disséminés jusque sur la cime des plus hautes montagnes , divisés par peuplades de dénominations particulières, et formant autant de petites républiques féodales, dont quelques princes sont les chefs. Les Turcs seuls , depuis la conquête du Bas-Empire, sont en relations commerciales avec eux ; et sans chercher à les soumettre, ils se contentent de la possession SAnapa^ forteresse située sur l'extrémité septentrionale de la côte, presque
(a54) vis*à-vis les limites de la Russie, et à Feinbouchure du Kouban ; ils y ont établi leur marcbé avec les Tcherkesses, dont ils reçoivent les filles et les garçons en échange de quelques marchandises apportées annuellement de Constantinople et d'Anatolie. Ce commerce, qui introduit chez eux la peste et enlève leurs enfans, cause nécessairement un décroissement notable dans la population. Un amour outré de l'indépendance, une valeur guerrière que rien ne peut dompter, les rendent redou* tables à leurs voisins. Accoutumés, dèsFâge le plus tendre , aux exercices violens du corps et au maniement des «armes et du cheval, ils ne connaissent de gloire que celle de vaincre Fennemi , de honte que la fuite. Aussi les voit-on, s'élançant de leurs frontières , fondre sur leurs voisins, ravager leurs terres, enlever leurs troupeaux, et traîner dans l'esclavage tous ceux qu'épargne leur bras. La mer même ne met point d'obstacles à leurs brigandages ; montés sur de frêles barques, ils s'emparent souvent des navires qui approchent de leurs cotes. Cependant un usage généralement ignoré, mais qu'on retrouve aussi chez quelques autres nations barbares, vient dissiper les craintes du voyageur qui les veut visiter. Il consiste à choisir un hôte, appelé en Turc konak , dont il suffit de connaître le nom pour se mettre sous sa sauvegarde. Cet homme est désormais , envers ses compatriotes, le garant de toutes les actions de son protégé, auquel il donne les marques de la plus grande hospitalité, et qu'il met à l'abri de toute insulte.
Les incursions des Tcherkesses chez les Cosaques Tchernomortsj , et les représailles de ceux-ci , entretiennent une guerre continuelle sur les frontières que la Russie a données, depuis environ quarante ans , à son empire. Cette puissance y a envoyé de temps en temps des troupes qui , dans un pays peu connu et de difficile accès, n'obtinrent que rarement des avantages marquans; et ces moyens violens n'ont fait qu'effaroucher des hommes quise croient invincibles dans leurs montagnes. Lors de la dernière guerre avec la Turquie, la prise d!jinapacïï 1807, et en 181 1 celle de Soudjouk' kalah^ petit fort situé à 7 lieues plus au sud, et défendu par des Turcs , lui auraient été de quelque avantage , si, à la paix de 181a , la polique n'eût engagé la Russie à les rendre au Grand-Seigneur. k\îio\xvâ!\i\x\ ^Soudjouhrkalah est désert, elAnapa^ dont on a augmenté les fortifications, est com*mandé par un pacha.
Durant les cinq années que le pavillon russe
flotta sur cette forteresse , quelques spéculateurs
chrétiens essayèrent dans ses murs un petit com^
merce avec les Tcherkesses. Quoique trop peu
important pour opérer un changement dans leur
esprit, plusieurs parurent désirer de se mettre en
liaison avec la Russie, et faisaient espérer qu'il serait
possible de parvenir à établir des relations amicales
entre les deux peuples. Madame Catherine Bour
cholzy épouse du général commandant a^napa^ et
issue d'une famille tcherkesse , à laquelle elle avait
été enlevée àl'âge de i4 ans, usa de tous ses moyens
pour inspirer de la confiance à ses compatriotes, tant elle était animée par le désir de les rendre au monde civilisé. Elle eût été d'une grande utilité i la Russie , si les militaires qui Fentouraient n'eussent traité de chimériques tous ses projets. Cette dame cependant accueillit avec bonté un Génois appelé M. Scassiy venu à Anapa au nombre des autres commerçans, et l'engagea à donner plus d'extension à son commerce , en faisant la connaissance de quelques chefs tcherkesses. Introduit dans l'intérieur du pays, sous l'égide de sa protectrice, il s'y adonna entièrement, et fut peut-être utile aux généraux russes. En i8i4, après la reddition ^ Anapa ^ M. Scassi demanda au gouvernement un bâtiment de transport pour porter du sel sur la rade de Pchiat , où il avait formé un établissement sous la gestion de deux commissionnaires, et en exploiter du bois de construction pour les arsenaux de la marine impériale. Il l'obtint, et sous la protection du prince Méhmet léndâroghlou (i), /conak de M. Scassi, l'équipage du transport russe le Danube aborda en Circassie, où il fut bien reçu.
(i) Cela signifie Méhmet^ fils de lénddr, Oghlou est le mot turc adopté par les Tcherkesses, dans cette seule circonstance, pour signifier fils. Dans la langue du pays on devrait dire léndarkou; la syllabe kou répond au vitch des Russes, comme dans Alexandre Pavlovitch, Alexandre fils de Paul. Dans le cours de mon ouvrage, je me servirai indifféremment du nom de Méhmet et de léndar- oghlou.
M. le duc de Richelieu , qui avait été l'ame de cette première expédition , conçut dès lors le projet de faire succéder à une guerre infructueuse des relations commerciales avec lesTcherkesses. Le gouvernement l'approuva, et M. Scassi, déjà membre du département des affaires étrangères et inspecteur des frontières de la Circassie, en fut nommé le chef. Il reçut à cet effet de l'empereur Alexandre un don de cent mille poud de sel des salines de la Crimée.
Je construisais à cette époque (en 1817), dans le village d^Alouctha^ sur la côte méridionale de cette presqu'île , une goélette que M. Scassi crut propre aux relations projetées. Elle fut nommée la Tcherkesse , et reçut un pavillon militaire de paquebot. On me désigna pour la commander et pour être directeur de l'expédition. J'avais déjà fait en i8i3 un voyage a Anapa^ et des notions que j'avais prises alors sur l'intérieur du pays des Tcherkesses, excitaient en moi, depuis longtemps, le désir de connaître ce pays. Je fus charmé d'en trouver l'occasion en m'associant aux travaux de M. Scassi.
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