‹ Voyage dans les steps d'Astrakhan et du Caucase: Histoire primitive des peuples qui ont habitéChapitre 31 sur 33 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

DU VOYAGE

Le 29 avril 1818 f v. s.), à 11 heures du matin, j'appareillai du port de Kertch , situé par 45** 22* de latitude septentrionale et 54** de longitude orientale, avec un chargement composé de sel et de fer ; le port de Ghélendjik devait être mon premier mouillage , et ensuite celui de la rade de Pchiat[i). Il entrait dans mes instructions de visiter

(i) La vallée de Pchiat est située, d'après les observations du capitaine Gauttier, par 44^ ^^3' 5o' de latitude nord et 34** 59^ de longitude est de Paris. La rade est fermée par le cap Itokopashhe, qui en est éloigné d'environ cinq mille au N.-E, et par celui de Tsuoughu • qui la couvre des vents de S. S.-E. Elle est découverte à tous les autres, qui, dit-on, n'y soufflent jamais avec force. Ceux de terre au contraire , et j'en ai. été témoin , y sont terribles. Le fond de vase et de coquilles est de quatre brasses près de terre : on devra mouilfer à quelque distance de la montagne au nord de la vallée, ainsi qu'à celle du sud , parce que près d'elles le fond est pierreux. Au pied de la première se jette une petite rivière qui arrose la vallée dans

aussi , quand je le pourrais , la côte pïus au sud , pour y chercher de nouveaux ports, meilleurs peut-être pour le commerce de l'ancrage. Outre l'équipage, j'avais à bord deux charpentiers de l'amirauté, destinés à la coupe du bois de construction , et un interprète.

Quoique le vent de S.-E. nous fût contraire , j*espérais en trouver de plus favorables hors du détroit , et nous passâmes en louvoyant le banc de P(wlovsk^ ensuite celui de Taman, A trois heures après mi4| nous mouillâmes à la quarantaine de Kertch , appelé Amhelakaî ^ pour y faire visiter nos papiers par le Brandwœchter{i), Le vent étant trop faible pour refouler le courant qui portait au nord , nous passâmes la nuit à l'ancre , attendant que le calme cessât.

3o ApriL — A quatre heures du matin nous remîmes à la voile par un petit vent d'O. S.-O.; à neuf heures il se mit au S. avec une grosse mer , le courant étant dans la même direction que la veille ; à huit heures du soir nous môuil-

toute sa longueur ; son embouchive est barrée en été par la grosse mer du large , au point que notre chaloupe ne pouvait pas y entrer ; mais en hiver le courant devenu plus fort par la pluie et la fonte des neiges , s'y fraie un passage beaucoup plus profond. A une centaine de pas du rivage , elle a douze pieds de fond, mais plus loin on la passe ordinairement à gué.

(i) Commandant du bâtiment de garde.

lâmes à l'abri du cap Takly ^ par 5 brasses d'eau ^ fond de vase. Dans la nuit le vent se calnaa.

1*' Mat — A quatre heures du matin , une brise de terre venant du S.-O. nous fit appareiller. Nous mimes le cap à TE. A midi il se porta au S., dans l'après-midi à l'O., et enfin très frais -au N.-O. Nous naviguions avec toutes nos voiles au venl. A huit heures du soir Anapa fut relevé par N.-E. quart N., et le cap ^eSoudjouk-kalah^ par £. quart S.-E. Le vent fraîchissant de plus en plus, je crus devoir diminuer notre voilure pour ne pas arriver de nuit à l'entrée du port de Ghélendjik. Jjà contre-brigantine , le perroquet et le ghis furent fermés ; nous filions sept noeuds. A mesure que nous approchions de la côte de Circassie , le vent se portait à la terre; il se mit bientôt au N.-E. , fort et par raffales , ce qui me fit prendre à minuit un ris sur labrigantine. Les courans, qui, dans ces parages, vont toujours avec une rapidité étonnante vers le nord , nous empêchaient d'avancer malgré la force du vent, et furent cause que nous ne nous trouvâmes , le lendemain a 4 heures et demie du matin , que par le travers de. la baie de Soudjouk-kalah.

2 Mai, — Après avoir refait toutes nos voiles, et naviguant avec un petit vent, nous passâmes à 9 heures le cap Taouba ^ qui forme l'entrée de Soudjouk-kalah, Il est fort éminent , taillé à pic, garni de falaises de couleur blanche , et de forme

triangulaire , suivi -vers le S.-E. d'une longue pointe bordée dans toute son étendue par une ligne unie très blanche , qu'un espace d'environ un mille sépare d'une autre pointe plus haute , et dont les bords sont tous à pic , avec des falaises blanches et circulaires. A onze heures nous étions vis-à-vis cet intervalle, que je pensais devoir être l'entrée du port de Ghélendjih\ une vue des côtes, qui m'avait été donnée par un capitaine ragusais de mes amis , venait à l'appui de cette idée. Cependant un officier, pilote de la marine impériale, embarqué avec moi, n'était pas de mon avis, se fondant sur la position de ce port dans la carte de la Mer-Noire du lieutenant russe Boudichtchei^^ qui la place à ^5 milles de Soudjouk-kalah^ dont nous n'étions éloignés que d'environ 12 milles; et il m'engagea à faire gouverner sur une anse située entre ce lieu et un cap qui nous cachait le reste de la côte au sud. Cette anse , selon moi , était lalandji Ghelendjik ( faux Ghélendjik) des Turcs. Enfin , de l'eau vue du haut des mâts par-dessus la pointe , m'affermît dans mon opinion ; je crus ne plus devoir en douter; mais craignant encore de faire arriver vent arrière sur Tembouchure, parce que le vent n'était pas assez fort pour pouvoir, en cas de méprise, nous éloigner de terre où il aurait peut-être été dangereux de mouill'er, je fis mettre en panne.

Ayant enfin aperçu une barque tcherkesse qui longeait la côte, j'envoyai notre canot a sa rencontre avec l'interprète et six matelots pour éelaii^

cir nos doutes. Les Tcherkesses parurent dTabord vouloir les éviter; mais au bout d'une demi^beore ils s'abordèrent , et j'entendis chanter leur air favori à'ariracha ( v. p. 267 ), qui me tranquillisa sur le sort de notre émissaire ; il revint nous an^ noncer, comme je Tavais présumé,que iious étions vis-à-vis Ghékndjik. Un petit vent d'O. nous fit faire notre entrée dans ce port, en passant assez près de la pointe, à tribord, où nous trouvâmes 9 brasses d'eau ; et je mouillai , à trois heures , du côté droit de la baie, par 6 brasses fond de vase, à une portée et demie de fusil de trois magasins qui sont au bord de la mer.

Notre arrivée avait fait rassembler un grand nombre de Tcherkesses sur le rivage: je jugeai né^ cessaire de m'y rendre avec l'interprète, qui me conseilla de faire mettre des armes dans le canot; mais je crus plus convenable de gagner leur confiance en nous présentant à eux désarmés, et nous abandonnant à leur hospitalité. A mesure que nous approchions, leur nombre augmentait rapidement, et on voyait briller sur tous différentes armes.

Je ne pouvais cependant m'empécher de réfléchir sur notre situation , et j'avoue que peut-être rinquiétude y entrait pour quelque chose. J'avançais vers un peuple sauvage qui depuis tant de siècles est connu par sa barbarie, et n'ayant à opposer à son amour pour la rapine que le nom seul d'un homme que je ne connaissais point, dont j'ignorais les dispositions, qui habitait à environ dix lieues de là, et dont, jugeant en Euro-

péen , je n'osais me promettre là protection. Com^ bien je me trompais , et qu'il est respectable et sacré le sentiment que les Tciierkesses attachent & rhospitalité! On voit chez eux cette vertu mise en action , tandis que chez nous elle n'est que dans les écrits des philosophes.

A notre débarquement il nous entourèrent et parurent impatiens d'entendre le nom de notre konak ; ce devait être là le signal de notre liberté ou de notre esclavage ; mais aussitôt que je leur eus fait dire que nous étions des gens du prince Méhmei lénddr^oglou , ils nous tendirent les mains et nous félicitèrent sur notre heureuse arrivée. Comme il était tard , je me contentai de faire demander des nouvelles de notre konak et des commissionnaires de M. Scassi, auxquels j'envoyai un exprès , moyennant la promesse de deux petites mesures de sel pour paiement de sa course.

De retour à bord, l'ordre fut donné que chaque quart, serait composé de la moitié de l'équipage , qui ferait bonne garde et m'éveillerait ainsi que l'interprète, à l'approche du premier bateau. Une brise de terre du S.-E. , qui s'était levée au coucher du soleil, dura toute la nuit.

Z Mai. — Ce jour-là, comme la veille, notre pavillon fut hissé à là poupe , et un pavillon génois au mât de misaine. Ce dernier devait flotter tous les jours; M. Scassi me l'avait conseillé; il croyait que cette mesure pouvait nous être avantag^use , à cause , disait-il , du souvenir que cea peuples ont des Génois, qu'ils appellent ï)jèwMih

ifès j et regardent comme leurs frères; qualité qu'ils donnent aussi aux Français. Mais il me fut facile d'apercevoir que cette précaution de mon chef ne pouvait tout au plus servir que de consolation à ses compatriotes , en faisant reparaître leur pavillon sur les côtes de Circassie au moment où il disparaissait de l'Europe. Ces peuples sauvages n'en ont aucune idée ; et lorsque je voulus le leur faire remarquer, ils eurent toutes \A peines du monde à concevoir ce que je leur voulais dire.

Je ne sais à quoi on pourrait attribuer l'attachement des Tcherkesses pour nous, qui ne les connûmes jamais. Quant à celui qu'ils ont pour les Génois , je pense qu'il tire son origine de l'empire qu'eut autrefois leur république dans la Mer-Noire, et des colonies qu'elle établit sans doute sur les côtes ^bdzes. Quelques recherches, qu'il serait facile de faire, pourraient nous éclaircir sur ce point, et peut-être même serait-il possible de trouver des mots génois dans le langage des Tcherkesses Natoukhaï\ leur usagé d'ailleurs de saluer en ôtant leurs bonnets, unique parmi les Orientaux , semble prouver des liaisons avec les Européens.

Toute cette fraternité qui nous unit, ne change cependant rien à notre égard touchant la nécessité d'avoir un konah\ car en i8i3, quelques militaires polonais qui furent envoyés prisonniers en Géorgie , après avoir fait partie de la grande armée venue en Russie, brûlant du désir de recouvrer leur liberté, formèrent le projet de prendre la

( nos )

fuite en traversant le daucase , et Texécutèrent au nombre de douze. Après une marche de quelques jours, ils rencontrèrent des Tcherkesses, auxquels ils firent entendre qu'ils étaient Français ; alors ceux-ci les engagèrent à venir dans leurs habitations où ils furent bien traités; mais, fidèles à leur usage , lorsque les Polonais voulurent se remettre en roule, chacun d'eux retint celui qui lui était .échu en partage, cherchant à lui expliquer qu'il n'était plus libre, mais qu'en qualité de frères ils profiteraient de la première occasion pour les vendre aux marchands qui aborderaient sur leurs côtes. Effectivement, en mai i8i3, me trouvant à Anapa , après la reddition de cette place aux Turcs, celui d'entre eux qui habitait le plus près me fut amené. Je n'avais que peu d'argent, et ne pouvant fournir la somme qu'on me demandait , j'allais être réduit à voir remmener ce malheureux dans les montagnes. Il était au désespoir ; je tâchai d'inspirer de la pitié à son maître; mais l'intérêt est partout un si puissant mobile sur de certaines âmes, qu'il me fut impossible de l'attendrir. Je me rappelai alors que je possédais un bijou en or, auquel j'étais très attaché. Il avait appartenu à la plus tendre mère , que j'avais perdue depuis un an ; mais le but du sacrifice étant digne de celle qui m'avait donné le jour, je n'hésitai point à le faire , et j'eus le plaisir de le rendre à la liberté. La guerre dyrant encore en Europe , je crus ne pas devoir l'emmener avec moi dans un port de Russie , et je l'envoyai sur un navire turc à Cons^

taoUmiple;, çà cet hiHmèt0.VciMmciùmfm^ d'impiamr ia JUbéraUtA' de qofliqi>e»4pil|iBt|dbB||t pour obtenir de qaoi me rembowMir « «ndpl^ quejeibssef» Roaaîe et que je «e reiit»e pM-^^gl delqi; naais-cef; honuBe qui, dam jiour 4«riawp cbexdes JHiFbarea^aviMÛteacomépTOOfé BO,Mii.

timeiiA de fierté.,' inafnré par fe boailijOHr ^^f§m: tenir à une ^ode aatioD , se TÎt mpooaiçir.^iHr. ceux qui a«raieftt dû le protéger. ; et U MiMt vMk de himk GonetaaliQ0ple , a'il o'eAt triMTéiidalia aon ifidiistrie des moyeiia de aubsistanceu B<M|: iîldbeux que j'aie aé^igé de jEBarqioer aoB tUNAMr mes tabletlea; £1 éuit aoiUH>fBQier de Iaii0ie]0a^.M. natif de Craœvîe^J.'ai appris depuis que sesMiMir. rades avaient tous été rachetés par un fiaguMP^ nommé Mirkot^iA^ qui icommerçait à^MjBSA» . '^ . A 8 heures^ une voile parut à Testnée du pcffl^ c'était une barque qui se dirigeait vers nous, he^ quatre hommes quelle portait nous abordèreat en chantant , et après nous avoir salués -en souler ^'ant leurs bonnets, ils nous dirent être envoyéa de Pchiatj par l'épouse de notre konak , qui , ayant déjà appris notre arrivée , les avait chargés de nous en féliciter et de nous offrir ses services. Je leur fis donner de Feau-de-vie, dont ils burent chaciia trois verres, ne buvant jamais autrement de qudque boisson que ce pût être, et de quelque ^ mension que fût le vase. Ils ne parurent pas aviateurs de poisson salé et mangèrent de préférence du fromage. Au bout d'une heure nous jqous embarquâmes dans leur bateau pour aller à terre \

( a67 ) 3 était tsomme tous les autres que j'ai vus depuis, plat 9 sans quille, les bôrdages fixés avec des clous et quelques chevilles de bois contre des membrufos très minces. Sur la proue s'élevait une figure représentant une tète d'animal qu'il serait assez difficile de nommer, mais que les Tcherkesses prétè^ndent être celle d'une chèvre. Ne serait-ce pas on souvenir du bélier dont la représentation se trouvait à la proue du vaisseau grec qui portait Phryxus , et dont ces peuples conservèrent longtemps le souvenir? Leurs rames, très courtes, sont attachées à des étalets d'une longueur extraordinaire ; et au bout se trouve une petite barre de bois pour placer les mains. Ils se servaient d'un gouvernail et d'une petite voile carrée.

Plusieurs de ces barques sont assez grandes pour pouvoir contenir environ 60 honmies , et c'est a^ec elles qu'ils enlèvent quelquefois des navires marchands non armés , surpris par des calmes à peu de distance de leurs côtes. Les anciens les appelaient kamara.

A peine fûmes-nous écartés du bâtiment , que DOS rameurs circassiens entonnèrent ariracJiUy espèce de refrain qu'ils chantent en deux chœurs,. ei dont ils accompagnent le mouvement de leurs raines , qui est plus ou moins fort selon les difféi^AS tons de l'air; ils ajoutent à ce chant les contorsions les pliis comiques , qui sont chez eux une des principales qualités d'un bon rameur.

Nous abordâmes au même endroit que la veille, à droite d'un petit ruisseau, près duquel sont

bâties trois cabanes en clayonage , qui servent de magasins. Quelques Tcherkesses vinrent à notre rencontre; parmi eux était un vieux Grec, établi depuis quarante ans dans le pays ; il avait épousé uneTcherkesse dont il eut plusieurs enfans, et qui était morte de la peste depuis deux ans. Cet homme nous invita à entrer dans un des magasins où il avait encore environ 600 poud de sel. Enchanté' d'avoir trouvé un habitant avec lequel je pouvais parler , j'acceptai son offre , et m^assis, quoiqoe avec répugnance, sur de vieux haillons qui lot servaient de sofa. Tout en fumant quelques pi-* pes de tabac, il m'apprit que le prince léndâr^ oglou était invité dans les environs de Soudjoukr kalah^ pour assister à l'anniversaire des funérailles d'un de ses amis, où nos commissionnaires l'avaient accompagné. L'un d'eux, appelé Moudrouv, venait d'enlever une jeune fille Pchiat^ ce qui avait irrité une grande partie des habitans de cette vallée, au point de nous faire craindre les suites les plus désastreuses pour notre établissement ; et léndaV' oghlou qui, en sa qualité de konak^ devait le défendre, ne se trouvait pas moins compromis que Moudrov.

Il était temps de respirer un air pur, et de sortir du magasin , depuis long-temps infecté par un nuage de fumée de mauvais tabac et d'exhalaisons non moins désagréables. Je demandai si, accompagnés par quelqu'un, nous pouvions nous promener dans la campagne, qui me paraissait magnifique. On nous le permit , et un homme nous

fit signe de le suivre. Nous entrâmes avec lui dans une* plaine charmante , où serpentait un ruisseau à l'ombre de platanes , de frênes , de charmes , de poiriers et de pommiers sauvages , auxquels la vigne s^unissait en s'élevant jusqu'à leurs sommets. Après avoir marché quelque temps dans ce séjour enchanté, nous nous trouvâmes à l'entrée d'un bois épais où notre conducteur s'arrêta , et dit d'un ak* satisfait qu'il voulait nous faire boire du liait : il tenait son sabre à la main et portait un pistolet k sa ceinture. Une crainte soudaine s'empara de nous; le pilote et l'interprète avaient l'air embarrassé, et regrettaient déjà de s'être aventurés dans ces lieux inconnus. Cependant la douceur de sa physionomie m'engagea à le suivre, et mes camarades m'imitèrent. Arrivés par de petits sentiers qui coupaient le bois en diiférens sens, à une habitation composée de quatre cabanes entourées d'arbres, nous entrâmes dans la plus proche, qui était destinée aux étrangers ; elle consistait en une chambre recrépie ^'argile en dedans et en dehors ; une grande cheminée à la tartare était dans le fond , et à ses côtés deux espèces de sofas couverts de quelques nattes. Des selles , des brides 01 des armes ornaient la muraille. On nous, dit que nous étions chez un prince parent de notre konak^ nommé Chaghan-Gherie^oghlou^Kochmit , absent pour la même cérémonie qui avait appelé léndâP' oghlou.Vuàeses vassaux , espèce d'intendant, nous reçut très poliment, et voulut nous retenir à di-

( ^7^ ) ner ; mais voyant que nous étions pressés de sortir, il nous invita pour le lendemain.

Nous nous rendîmes au bord de la mer, où je renouai l'entretien avec le Greco-Tcherkesse , poor m'informer de la vente des marchandises; il $e plaignit du grand changement qui s'était opéré dans le pays^ depuis que la peste y avait fait des ravages effrayans ; elle n'avait cessé que depuis peu , après avoir enlevé les deux tiers des habitans de la côte. Ce fléau paraissait avoir frappé de ter* reurles Tcherkesses, et leur avoir fait sentir àquels désastres pouvaient les entraîner des liaisons avec les Turcs. Aucun bâtiment de cette nation n'avait encore paru depuis le commencement de la belle saison, et selon toutes les apparences il n'en de* vaît plus venir, parce que le pacha SAnapa^ intéressé à ce que tout le commerce d'échange avec \ç^^ Ahâzes eût lieu dans sa forteresse, était parvenu à faire défendre, par la Porte, aux sujets ottomans de trafiquer ailleurs sur la côte. Cette mesure , qui forçait les habitans des cantons Ie« plus éloignés à s'y rendre, pour acheter ce qui leur était nécessaire, les avait fortement indisposés contre lui.

Un petit vent du sud, venant du large, avait tempéré la chaleur de la journée, à laquelle venait de succéder la plus belle des nuits; une brise de terre embaumait Fair de l'odeur de milU plantes aromatiques, et le chant des rossignols interrompait seul le silence qui régnait dans cth

( ^71 ^ lieux. Tout-à-coup des cris perçans vinrent frap^ per nos oreilles : ils ressemblaient assez à Falarme des Tcherkesses dont on nous avait déjà parlé. Ces cris attirèrent sur le pont tout l'équipage, qui se crut sur le point d'être assailli. Mais nous fûmes bientôt tranquillisés par notre interprète , qui nous dit que c'étaient des chakaL Ces animaux , qu'on ne voit point en Europe^ ont du rapport avec le loup et le renard ; ils sont très voleurs et enlèvent souvent les souliers et les bonnets de ceux qu'ils' trouvent endormis dans les bois. Leur peau convient assez pour être employée en four^ rare. Ils se rassemblent quelquefois la nuit en a^ sez grand nombre, dans les bois, et poussent des cris semblables à ceux que nous venions d'entendre. Les Tcherkesses prétendent que cela annonce la pluie; je ne sais si cette observation est juste, Biais ce qu'il y a de certain , c'est qu'il nous aurait loug-temps inquiétés, si nous n'avions pas eu uA homme en état de discerner la différence du cri de ces animaux à celui des habitans, auquel il res- Mmblait beaucoup, surtout pour des oreilles aussi pfeu exercées qu'étaient les nôtres.

4 Mai. — A 8 heures du matin , nous allâmes à terre où Ton nous avait appelés; nous y trouvâmes le troisième fils ^ léndâr ^ oghlou^ que le bruit de notre arrivée avait engagé à passer par Ghêlendjik. Ce jeune prince, nommé Kaspoléi( Kaz-boulat), se faisait remarquer par un extérieur agréable : sa physionomie douce prévenait en sa faveur. Il était

( ^7^ ) grand, bien fait, et très mince comme tous les Tche^ kesses. Son habillement, semblable à ceux que j'avais vusjusqu'aiors, n'avait rien de remarquable. Il avait un large pantalon de toile; une veste ou tunique, qui servait aussi de chemise, lui descendait jusqu'au dessous du genou, et était recouverte par un habit de la même forme en drap gris , ayant de chaque côté, sur la poitrine, une douzaine de tuyaux faits en maroquin, qui servaient à mettre des cartouches ; il portait de longs bas de laine gris, sans pieds , et attachés sous le genou par de larges jarretières de feutre ; des souliers en matroquin, très couverts, sans semelles et un bonnet en peau de mouton ; il avait pour armes un fusil à crosse albanaise porté en bandoulière dans un fourreau de laine, un poignard très lai^e, un pistolet garni en argent, et un sabre à manche de même métal, sans garde, monté comme un couteau, et dont le fourreau galonné était composé de plusieurs pièces de maroquin de différentes couleurs.

Tout le luxe des Tcherkesses consiste en de belles armes, qu'ils entretiennent avec le plus grand soin. Ils se rasent la tête, comme les Turcs, ne laissant qu'une petite touffe au sommet. Les vieillards se rasent la barbe; mais les jeunes gens ne la coupent ordinairement qu'avec des ciseaux, de manière qu'il en reste une bonne partie, ce qui est la marque de Fâge viril. Ils portent tous de longues moustaches.

A 9 heures, le vassal qui nous avait invites la

veille, vint nous engager à nous rendre chez lui. Quoique trouvant assez extraordinaire d'aller dîner de si bonne heure, je me décidai à le suivre. Chemin faisant, mon interprète m'apprit que les Tcherkesses n'ont point d'heures fixes pour leur Fepas, et quMls ne mangent, quand ils ont faim, qu'un morceau de pain ou de pâte de millet.

Dans leurs voyages ou dans leurs incursions contre leurs voisins, une petite quantité .de farine de miljet fermenté suffit pour les soutenir toute une journée. Us portent cette nourriture dans une petite bourse de peau suspendue à leur selle : ce n'est que pour des étrangers ou des fêtes que cette sobriété cesse; l'on mange alors à toute heure et splendidement.

Nous fûmes reçus dans la même chambre t|ue la veille , et obligés de nous asseoir dès notre arrivée, pour ne plus changer de place jusqu'à notre départ. Cet usage incommode qui tient au cérémonial avec des étrangers , me contrariait infiniment, et, pour le supporter, je profitai de la liberté qu'on a de prendre toute sorte de positions; il n'en est qu'une qui soit inconvenante, et il est singulier qu'elle soit précisément la seule habituelle chez tous les Orientaux : c'est de s'asseoir les jambes croisées et sur les talons.

Les Tcherkesses remirent en entrant aux gens de la maison toutes leurs armés , qui furent aussitôt suspendues à la muraille, et ne gardèrent que le poignard, qu'ils ne quittent jamais. Us restèrent toujours debout par respect pour nous. Si nous II i8

n^avioDS pas été là, ils se seraient tous assis, excepté le maître de la maison. On nous présenta à laver les mains, et aussitôt après on servit le dîner sur huit petites tables rondes , d'environ trois pieds dé diamètre, qui se succédaient avec la plus grande vitesse : la première portait difTérens plats de douceur et de laitage ; une espèce de tourte occupait la seconde : elle était composée d^une pâte de millet bouilli ; au milieu se trouvait un vide en forme de tasse, contenant un excellent ragoût de poulets, rougi par une grande quantité de pimens; j'en mangeai peu parce qu'il était fort chaud et que nous manquions de fourchettes ; la pâte de millet nous servait de pain. Le reste du repas fut composé de viande salée, qu'on mange avec du miel, du pilav (i), des œufs, etc.; et, le repas fini, on nous donna encore de l'eau pour nous laver les mains.

Il serait honteux à un ïcherkesse de manger devant des étrangers, et à plus forte raison à la même table; aussi notre hôte , le jeune prince et ses autres amis ne participèrent au dîner qu'en mangeant notre dessert à mesure qu'on l'emportait dans la cour.

Nous avions apporté des mouchoirs et des aiguilles pour en faire cadeau à la maîtresse de la maison; mais comme elle ne parut point devant nous, je les lui fis remettre par mon interprète,

"^ — ' ' I II ■ -r "^

(i) Riz cuit à Teau et arrosé de beurre, en usage chez les Orientaux.

( ^75 ) qui la remercia ainsi que son mari de l'accueil qu'ils nous avaient fait.

Le fils de lendâr^ oghlou accepta avec plaisir la proposition de venir voir le bâtiment : il s'y rendit suivi de quelques autres Tclierkesses qui nous avaient accompagnés jusqu'au bord de la mer.

Quoique sortant de table, je leur fis servir notre dîner que nous avions trouvé en arrivant , et il parut leur être agréable, ainsi que quelques verres d'eau-de-vie dont ils burent à plusieurs reprises, et, d'après leur coutume, chacun trois coups de suite.

Je leur parlai des Turcs, dont ils étaient très Inécontens depuis les ravages de la peste, et la défense faite aux marchands de commercer sur leurs côtes. Il y en eut même un qui alla jusqu'à dire que sans doute des liaisons avec la Russie leur conviendraient davantage , si on voulait respecter leur liberté : je leur assurai qu'il n'entrait point dans les vues de cette puissance 4^ les en priver, et que son seul désir était d'établir un commerce qui fournît à leurs besoins et leur garantit la paix.

Nous saluâmes le prince , à son départ de trois coups de canon. Il se rendait, ainsi que tous les autres jeunes Tcherkesses, aux environs de Sou" djouk'kalah où était son père , pour montrer son habileté aux courses à pied et à cheval qui sont en usage à l'anniversaire des funérailles.

Ces fêtes consistent ordinairement en prières faites sur la tombe du défunt , et en un grand re-

fm donné aux assislans. Phisiears étofiesv^mpor^ tées par un rapide cavalier, deviennent h réeoÔH pense dès plus habiles coureurs, qiii, alusst à cheval, jR3nt leurs efforts poui^ l'atteindre et îav enlever le prix de leur célérité. DifTérenarautres exercices de ce genre tenninetit la fête.

ypts le soir nous rapprochâmes de terre 9 à nnèençâbliire de distance des magasins^ o&' mm^ motttttàines' pas cin<) brasses , fond de' vase.

5 Mm, '. — Ce joun-là, ditnanohev le grec DhùiÊà me demanda la permission de venir faire sa- prière à bord j devant une croix qui élâii chns la ebalih' bre; je la lui acéordai avec plaisir^ IV affoM c^elques bougies de cire jaune^^ doât les TcheF kêsses, ainsi que nous , se servent dans leurs'sê rémonies religieuses , et les alluma dëvaàt le siga«^ de notre rédemption. Un habitant venu avec lai garda, durant celte prière, un respectueux silence.

Après un examen de la baie où nous étions y le plan dessiné par les officiers d'un vaisseau de ligne rnsse^ qui y avait mouillé eh 181 1, nOe parut ((eu exact. Je me décidai à le lever de nouveau^ en usant de toutes les précautions nécessaires pour ne pas exciter la méfiance des Tcherkesses. Ge ftil aussi par cette raîsoh que nous ne cboishnes qu'une base de 166 toises, depuis les magasins jusqu'il une petite pointe assez* remarquable oà^ la céte prend une forme circulaiN^. Après avoir relevé, de*

( ^77 ) deux exlrépfiités tout ce que Ton pouvait y yair^ notre troisième station fut à l)ord.

Par le retour de l'exprès que j'avais envoyé à nos commissionnaires , nous apprîmes que l'un d'eux, nommé M. Tausch , dewait arriver le lender main.

J'eus ce jour-là un exemple remarquable de la modicité des prix du bétail. Ayant été obligé d'acheter de la viande fr&iche , je payai un gros veau la valeur, en sel , de huit piastres turques ; deux chèvres et quelques œufs nous coûtèrent deux pouds de sel et yne ocque de fer.

6 mai. Un coup de pistolet tiré à terre nous annonça l'arrivée de M. Tausch ; elle avait été retardée à cause de Taffaire de Moudrov , dont les détails me furent d^autant plus désagréables que la: méfiance des habitans et leur éloignement pour des étrangers qui , chez eux , se comportaient déjà au mépris de leurs lois, me parurent devoir nécessairement augmenter ^ et engendrer de nouvelles, haines; je ne pouvais cependant pas encore me former une juste idée du crime de notre commissionnaire , ayant entendu dire quelques années auparavant, à Anapa^ qu'un amant^ chez les Tcherkesses, devait enlever celle qu'il destinait à être son épouse. M. Tausch me l'expliqua de la manières suivante.

Le beau sexe, quoique destiné à mener une vie des plus laborieuses, est loin d'être condamné ici , comme chez les Turcs, à un isolement éternel.

( a7« ) Les filles surtoot sont admises dabft toutes les^fdtes^ qu'elles embellisseDt4)ar leur enjoueinent ^ -et leur société est un des plus doux délassemens des hommes, arec lesquels elles vivent dans la plus^andf familiarité. *• .

Aussitôt qu'un J€une homme a Êiit son choix, il doit convenir avec le père du prix de sa fille; il consiste , la plupart du temps , en :une cotte de maille , des sabres , des fusils, des chevaux et qnd» qups bœufs. Le marché fait, le jeune h'ommevient enlever son amante , accompagné d'un anri qui h place sur son cheval , et monte en croupe derrière 1 elle. Ils partent ainsi tous trois au grand galop yen I l'habitation d'un de leurs alliés. Lé compère y présente la jeune fille, que l'on installe bientôt dans une chambre destinée aux époux. Seule, elle y attend patiemment son futur , en entretenant le feu de la cheminée , qui leur tient lieu de lumière. Ce n'est que lorsque tous les gens de l'habitation sont censés endormis que l'ami va chercher l'époux dans le bois, pour l'introduire auprès d'elle. Celui-ci, avant de s'abandonner aux plaisirs du dieu qui les unit, défait avec son poignard le corset que sa femme porte depuis l'âge de cinq ou six ans; fl est fait en maroquin, et garni de deux palettes de bois placées sur la poitrine, qui, parleur forte pression, empêchent le développement du sein ; cette partie du corps étant regardée comme un attribut de la maternité, qu'il serait honteux à une jeune Gile de laisser paraître. Le corset serre aussi très étroitement le buste , depuis la clavicule

( ^79 ) jusqu'à la ceinture , par une corde qui passe dans

de petits anneaux de peau; quelquefois des crochets en argent servent au même usage; elles le portent même la nuit, et ne le quittent que lorsqu'il est usé , pour en remettre un autre tout aussi étroit. Cela pourrait engager à dire qu'une fille tcherkesse a la taille, le jour de son mariage , de la même grosseur qu'elle l'avait à six ans.

Il faut que M. de Lacroix, qui, dans son ouvrage sur les pays situés entre la mer Caspienne et la mer Noire , a publié quelques détails assez exacts concernant les Tcherkesses, ait été induit en erreur par ceux qui lui ont fourni les matériaux dont il a formé sa relation, lorsqu'il prétend que c< les épaules des jeunes filles prennent par leurs corsets beaucoup de largeur^ défaut auquel on fait peu d^at^ tention en considération de la beauté de leur gorge. » Un étranger est au contraire choqué à la vue des poitrines plates des jeunes Tcherkesses, et il n'y a que les femmes mariées qui^ débarrassées de leur corset virginal , laissent reprendre à la nature tous ses droits.

Nulle autre cérémonie, excepté quelques réjouissances, ne sert à l^itimer le mariage. Lç lendemain, à la pointe du jour, le mari quitte sa jeune épouse qui va occuper une maison à pari, qu'il a eu soin de bâtir pour elle dans son habita^ tiofl , et où il ne la revoit plus que la nuit ou avec le plus grand mystère ; car on attache une espèce de déshonneur à paraître en public avec sa femrne.

( aSo )

Si le mari est riche, il paie de suite à son beau** père le prix dont ils sont convenus; dans le cas contraire, il le fait peu à peu, et emploie souvent plusieurs années à remplir cette obligation.

L'usage de ne point voir sa femme ne tire pa$ sa source du mépris des Tcherkesses pour le beau sexe; je crois qu'au contraire, il a été originairer ment établi dans la vue de prolonger l'empire dç l'amour entre les époux , par les mêmes difficultés qu'éprouvent des amans à se posséder, et auxquelles on doit souvent la durée de son illusioo. Une semblable loi avait été donnée par Lycurgue aux Lacédémoniens : ce qui pourrait servir à prouver l'origine des Abdzes , ou plutôt l'établissement de quelques colonies du Péloponèse sur leurs coites, s'il n'était constant que bien des peuples, à leur berceau , paraissent avoir eu des mœurs semblables ; et les Spartiates eux-mêmes n'ont différé autant des autres Grecs, que parce qu'ils se conservèrent par des institutions dans l'état de barbarie dont les autres s'éloignaient en se civilisant,

Moudroi> connaissait depuis quelque temps une jeune lillc, dont il était éperdument amoureux, et qui l'aimait aussi, mais que les parens lui refusaient, ayant en vue un puissant parti chez les Chapsoukh (i); tant il est vrai que même chez les Tcherkesses l'amour n'est pas exempt des entraves et des peines que lui causent ailleurs l'am-

(i} Peuplade monlaj»narde, limitrophe des Natoukhaï,

bition et l'intérêt ; mais aussi partout fertile en ressources, il inspira notre Tcherkesse qui, malgré la contrainte où la tenait sa famille, trouva le moyen de faire adroitement avertir son amant du jour où on devait l'emmener loin de lui, et^ pleine de confiance en son courage , lui fit proposer de l'enlever. Moudrov est grec : sensible à l'injure et brûlant de la venger, il rassembla les fils ôHéndâr^ oghlou^ leur exposa l'affront qu'on lui faisait en lui ravissant celle que son cœur avait choisie pour femme , et les invita à le secourir. Leur titre de konak les y obligeait : à l'instant même , ils furent; se poster en embuscade sur la route où devait pas^ ser le cortège , qui fut mis en fuite dès qu'il parut^ et la jeune Djantin^ prix de la victoire, fut portée en triomphe chez le vieux prince, où on l'unit le soir même à son amant.

Tausch me confirma la nouvelle de la défense faite aux Turcs, par la Porte -Ottomane, de trafir quer sur cette côte ailleurs qu'à Anapa ; elle me parut très favorable à l'établissement de nos relations commerciales. Pour en assurer la réussite , il fallait s'empresser de procurer aux Tcherkesses tout ce que le commerce des Turcs leur avait fourni jusque là, et la Russie pouvait le faire avec d'autant plus d'avantage , qu'elle possède une grande partie des objets de première nécessité que cette nation est obligée de venir chercher ea Crir mée.

Je formai le projet d'envoyer un homjpe à U quarantaine du Boughaz ^ç^x^v%è d'une lettre fiour

M. Scassi 9 qo'il était important (Finformerde' cette cirûODstanice.

' Les coDiiaissànces de M. Tausch me charmaient: te commissionnaire était un jeune allemand , que les circonstances ayaient engagé à aller vivre parmi les Tcherkesses , après avoir été employé dans iè commerce à Anapa , lorsque cette forteresse ap- -partenàit aux Russes ; il apprit parfaitement leur langue, et M. Scassi, dans ses premiers essais, se l'attacha et le nomma par là suite chef de FétaMis^ sèment de Pcfdat. Un séjour de sept années daos ce pays lui avait fait adopter les mœurs et les usages des habitant , chez lesquels* il paraissait très aimé. Il pouvait par -là nous être d'une grande utilité dans nos opérations , d'autant plus que je ne voyais personne qui pût le remplacer.

7 Mai. Je profitai de sa présence pour visiter plus particulièrement le mouillage de Ghélendjikti achever mon plan.

L'entrée de ce port, que les habitans appellent aussi Kouûbuzîj est large d'environ un mille; la pointe du nord est basse, dépouillée d'arbres et entourée d'un banc de pierres calcaires, qui s'avance au large vers le sud-sud-ouest , à la distance d'environ une encablure et demie. Celle du sud est escarpée , formée de schiste disposé par couches obliques ; les habitans l'appellent Tliouifïeus; à son extrémité elle est haute d'environ vingt-cinq pieds |U- dessus du niveau de la mer, et va toujours en s'élevant au sud-est vers la vallée de Mé-

zip{i). On y voir croître quelques arbustes. Un banc situé à l'extrémité, s'étend à environ une encablure au sud, et fait partie d'un bas-fond de schiste qui entoure le cap et va jusque dans l'intérieur du port, vers les magasins, où il devient beaucoup plus large. Des deux côtés la mer s'avance à peu près également dans les terres , à l'est sud-est et à l'ouest nord-ouest, et forme un ovale fixe , ou, pour mieux dire, la figure d'une écaille d'huître , d'environ deux milles et demi de long , sur un mille et demi de large. Dans toute cette étendue on trouve un bon fond de vase mêlée de coquilles ; à l'entrée du port il e^st de dix brasses , et va en diminuant jusque très près de terre, où il n'a plus que quatre brasses vers le côté droit, vis-à-vis du ruisseau. Aucun vent de mer ne peut causer de dommage dans ce port ; on doit se précautionner seulement contre celui de nord -est qui se précipite avec impétuosité du haut des montagnes. Ce mouillage a cela de commun avec tous les autres qui sont sur cette côte. La vallée où serpente le ruisseau qui vient se jeter dans la mer, près des magasins, peut avoir environ une lieue d'étendue ; elle est bornée au sud-est vers Mézip , par de hautes montagnes; au sud, par la colline que forme l'exhaussement delà pointe TUouvïeus; et enfin au nord, par la chaîne de hautes montagnes qui commence kSoudjouk-kalah^ et traverse une

(i) La vallée de Mézip est ce que les Turcs appellent Talandjt Ghélendjik ovkfaux Ghélendjik,

fmndefartÎ6'ëc ce puys daiM^k dîrecliiui du m^ ^tt. Dans catte vallée -on troivre ia ms^etÊÊsm partie des habkalioBa de Hàélemdfik épamea dana-les Jboîs, 'et distanies d'en^fj^n une demii^îeoê iai Mfiies des autres; quelques ohaoïps aopt eijdtîfés «us dentouirs. Toute la partie sqiteoirii^iaie^le la iMiie est occupée par le pied des mootagoea, dont la pente est «KtoémeiiieBC rapide «C entveoos^ Ait 'fsuriiis; lès aci>jpes y août petits et disséu^aéif MUS doute à cause de h ehutedes eaux qui , dant ia saison des pluies, doivent y couler eu toiroat. ije bord de la mer est eacaqpé, So^emé dé.aohiste |fris,4 Craviens lequel suiinte une eau pure^'et oA la terre^v^tiAe, boBue^ ooire^n'a pas plua d'uas demif*tcHse decbaut. Le chemin u'^est ici praticable qise le long de la mer y à xâieyal ou à pied seide^ flieiit. A la gauche du port, vis-à-vis des magasinsi se voit encore une belle plaine, boisée comme l'autre , et d'environ une lieue et demie d'étendue vers Soudj(mk'kal

Tout ce pays m^a paru très fertile : il est cour vert d'une grande quantité de plantes qui m'oot fait regretter bien souvent de n'être pas botaniste;; j'en ai vu beaucoup d'aromatiques. Malgré la répugnance que les Tcberkesses ont pour les toiv tues, ils les laissent néanmoins multiplier tran* quillement dans leurs terres, où on les rencontré en nombre prodigieux^; les aquatiques, quoique très communes, n'y sont pas en aussi grande quantité. ,Çe q|ie j'ai ouï dire de quelques parties de l'intérieur, et beaucoup de pierres ponces que

( 285 ) j'ai trouvées au bord de la mer, sembleraient an* noncer qu'il y a eu autrefois des volcans dans ce pays. En général, toute la côte des Abâzes est très' niai figurée sur la carte russe du lieutenant. Êoadichtchev, quoiqu'elle soit la meilleure que Fon connaisse de la Mer-Noire (i) ; mais une erreur étonnante est celle de la latitude de ce mouillage^ situé sur cette carte par 44^ ^4% et qui, d'après mes observations durant le séjour que j'y fis, est de 44^ 33'. Cette différence de 9' en latitude, en cause une d'environ i5 milles sur la position.

8 Mai. — D'après les nouvelles que nous reçûmes, les habitans de Pchiat semblaient éloignés de tous moyens de conciliation; l'arrivée seule du prince Méhmet^ qui était fixée au samedi prochain, devait me décider sur le lieu de notre déchargement. Ce prince avait envoyé un homme de sa maison pour nous servir pendant notre séjour.

Depuis notre arrivée, je m'étais aperçu que l'apparition d'un équipage composé en grande partie de Busses, inspirait de la méfiance aux Tcherkesses; j'avais fait mon possible pour la dissiper; mais des propos de ta plus grande inconséquence, que j'avais ignorés, et qui furent tenus par le pilote et quelques matelots à des esclaves de leur nation^ enlevés sur le Kouban et demeurant à Ghélendjik^ chez différens maîtres, accrurent leurs soupçons. LMnterprète même ne fit que les fortifier, en

(i) L*auteur ne coniu^sait |nfe encore celle ^ est l6 résultat des travaux de M. Gauttier«k q«rrest«M«lhSlllé. Kl.

montrant les charpentiers envoyés pour la coupe des bois de construction , comme des gens employés par le gouvernement; au lieu de faire sentir aux Tch^kesses à quel point des liaisons avec nous leur pouvaient être avantageuses. L'imprudence de cette conduite fit faire à ce peuple des réflexions bien désespérantes pour la prospérité de nos entreprises, a Nous n'avons jamais conna tt les Russes, disaient-ils, que les armes à la main, a et cette nation a toujours manifesté la plus « grande envie de s'emparer de notre territoire. « Notre bravoure, jointe à la puissance du sultan , <c s'y est heureusement opposée, et l'a forcée de « rendre, en 1812, ce qu'elle nous avait pris(i). « Mais , malgré les risques auxquels nous exposait oc l'introduction d'aussi dangereux ennemis, nous « consentîmes cependant à ce qu'ils se servissent « du droit sacré de Thospitalité pour qu'un de « leurs navires (i) abordât à Pchiat^ sous la direo « tioiï de Scassi, marchand que nous connaissions a depuis quelques années, et qui le chargea de « bois de construction en échange d'un charge- « ment de sel. Cet homme nous promit de fournir a à tous nos besoins par un commerce avantageux; a mais loin de songer à notre bonheur , lui qui « reçut sous nos toits le pain et le sel, il a promis « la perte de notre indépendance à la Russie; et « pour y parvenir, il augmente journellement le

(1) Anapa et le fortin de Soujouk-kalah, (a) Le transport le Danube,

( »87 ) c nombre de ses agens sur nos côtes qu'il fait visi- « ter par des militaires, et nous ne doutons nullece ment que le commerce ne soit un moyen dont « vous vous servez pour semer la discorde parmi « nos princes, et former des ctablissemens qu'au a besoin vous changerez en forteresses.» Tous ces raisonnemens pouvaient très bien avoir été soufflés par le pacha ^Anapa^ à ce peuple qui , lui-même , ne manque pas d'esprit et de pénétration.

9 Mai. — En conséquence de ce que j'avais appris la veille, je défendis que le canot s'éloignât trop de la goélette , comme il arrivait quelquefois dans nos promenades , à moins qu'il ne fût accompagné par un Tcherkesse.

Mon titre de Français dissipait néanmoins les soupçons des plus farouches; il en venait tous les jours à bord, et souvent même à dîner. Un d'eux, que je n'avais pas encore vu, et qui, ce jour-là, fit sa première apparition, se réjouit de l'avoir faite , sans me connaître, et me croyant un brave, il m'invita à aller le voir dans l'après-midi. Son air franc me plut; j'acceptai l'invitation, et je me rendis chez lui à l'heure indiquée. C'était un noble de la suite d'un prince absent, frère de Kochmit et appelé Atiokhaï,

La position de son habitation est magnifique, à deux portées de fusil de la mer , et entourée du plus joli jardin anglais qu'il soit possible de voir. Il était tard, on nous servit à manger avec les cérémonies accoutumées. Déjà au fait des usages

circâssiens, nous fûmes plus à notre aise, et la gaité du caractère de notre hôte nous amusa infi* niment. Je trouvai les mets fort à mon goût, quoique nageant, comme au dîner précédent, dans le beurre et le miel. A 8 heures du soir nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, en nous promettant bien de nous revoir souvent.

Les Tcherkesses sont divisés en trois classes :1a première est celle des princes, qu'on regarde comme les magistrats du pays, et dont la puissance dépend du nombre de vassaux, de parens et d'alliés qu'ils peuvent mettre sous les armes dans leurs incursions, ou en se défendant contre celles de leurs voisins. Leurs filles transmettent souvent la principauté à ceux qu'elles épousent; mais elle est inférieure à celle acquise par des exploits ipilitaires.

La seconde est composée des nobles , dont quelques-uns deviennent très puissans en s' alliant à des familles nombreuses. Ils sont les écuyers des princes.

Les vassaux, tels à peu près que ceux qui existaient en Europe lors de la féodalité, vivent, de père en fils, sous la dépendance d'un prince dont ils labourent le champ en temps de paix, et qu'ils défendent en temps de guerre. Chacun d'eux possède un terrain et des bestiaux sur lesquels le pHnce n'a aucun droit; il n'en a point non plus sur le vassal lui-même ni sur sa famille qui, sur des motifs de mécontentériient, est libre d'aller s'établir ailleurs. Ce n'est qu'à titre de punition

qu'un prince peut les Tendre, et dans ce cas Taffaire doit être jugée par une assemblée.

Ces trois classes différent peu entre elles pour rhabillement et la vie domestique ; la plus parfaite égalité même règne parmi eux.

On peut encore y en ajouter une quatrième , qui est celle des esclaves faits dans leurs courses, et qu'ils vendent aux Turcs ou gardent auprès d'eux; leurs enfans deviennent en général tous vassaux. Je crois qu'on peut évaluer le nombre des Russes compris dans cette dernière classe à environ 3,000.

Je n'ai jamais pu concevoir comment ces peuples, pour qui la liberté est le premier des biens, peuvent se résoudre à vendre leurs enfans. Un père a ce droit sur les siens; un frère sur sa sœur, lorsqu'ils n'ont plus de parens, et un mari vend aussi sa femme devenue coupable d'adultère. C'est souvent l'unique vœu d'une fille qui est jolie, étant sûre alors d'aller occuper une place dans un harem de Turquie, ce qu'elles préfèrent à leur existence en Circassie. Il y en a qui, au bout de quelques années, reçoivent leur liberté et retour* nent dans leur pays avec une petite fortune. 11 est rare cependant de voir des princes vendre leurs enfans.

10 mai. — Un Tcherkesse que j'avais engagé à venir avec moi , faillit tomber dans la mer en posant le pied sur l'échelle ; mais je le retins heureuse* ment à temps. M. Tausch m'en félicita et tti'dp- II 19

( 290 ) prit que s'il s'était noyé j'aurais dû payer sa va^ leur à ses pàrens, qui m'y auraient sans cloute forcé. Mon étonnement sur cette étrange manière de juger l'engagea à me raconter quelques anecdotes sur lesquelles ce peuple fonde sa procédure, et qui sont citées comme des exemples de la plus grande justice.

: Deux Tcherkesses possédaient en commun un terrain sur lequel était un arbre qui fut dépouillé de son écorce par un des deux propriétaires. Celui-ci, quelque temps après, céda sa portion à son camarade pour aller habiter un autre canton; l'arbre ^vint à sécher, et, pour Tabattre, le maître y mit le feu. Tandis qu'il brûlait, un homme, ayant voulu s'en approcher pour allumer sa pipe, fut écrasé par sa chute. La famille du défunt attaqua le propriétaire, et lui demanda le prix de celui dont il avait causé la mort. L'usage était constant; it semblait ne rien avoir à lui opposer, lorsque , convoquant une assemblée, il exposa que n'ayant mis le feu à l'arbre que parce qu'il s'était séché, l'ancien propriétaire devait être condamné au paiement, puisque cela ne serait pas arrivé s'il avait conservé son écorce. Toute l'assemblée l'applaudit et décréta en sa faveur.

Un Tcherkesse voyant une chèvre dans son champ, donna ordre à son vassal de la chasser. Celui-ci, lui ayant cassé la jambe d'un coup de pierre, l'enveloppa avec un morceau de toile. L'animal, de retour chez son maître et s'apprôchant un peu trop du foyer, mit le feu au bandage. La

( ^9^ ) douleur qu'il en ressentit le fit échapper à travers un champ de blé^ attenant à la maison, où il porta la flanime qui bientôt réduisit tout en cendres. L'affaire fut jugée, et celui qui avait donné l'ordre fut obligé de rembourser tout le dommage. Presque toutes les affaires sont jugées dans le même genre , par des assemblées nationales, tenues dans un bois, présidées par des princes, et d'après un code d'anciens usages qui sont devenus pour ce peuple des lois sacrées.

Elles condamnent à l'ignominie je^parricide et le péché contre nature; le meurtre oblige au paiement d'une somme considérable , fixée paf l'assemblée. Cette peine est infligée à tous les perturbateurs du repos public, qui usent de voies de fait. Le vol , lorsqu'il est découvert , est puni par le paiement de plusieurs fois la valeur de l'objet volé; mais fait avec adresse il n'a rien de déshonorant, parce qu'on y attache le même mérite que chez nous à une expédition militaire bien dirigée. C'est une des premières qualités de ce peuple, sa principale étude et le but de toutes ses entreprises. Le plus grand reproche qu'une jeune fille puisse faire à un garçon , c'est de lui dire qu'il n^a pas encore pu dérober une vache. Mais les propriétés sont respectées parmi les personnes que la parenté, l'amitié, l'hospitalité, ou d'autres liens unissent ensemble.

Ce jour-là , nous allâmes encore dîner chez un no^l^Ie , où nous vîmes un ancien dragon russe fait prisonnier en 1783, sur les bords du Kouban. Il

( ^9^ ) s'était -marié à une Tcherkesse , doDt il avait ai plusieurs enfans. Sa langue natale lui était devenue tellementétrangère, que je le comprenais à peine. « Je ^ois bien à présent que tu es Français^ « me dit notre Jiôte à l'issue du diner ; j'en avais ce douté en te voyant à la tête de ces Russes; mais « la facilité avec laquelle tu. t'accoutumes à nos ce usages, le goût que tu trouves aux mets que nous <c apprêtons , ta franchise , tout enfin me prouva « combien je m'étais trompé. J'ai vu les Russes à ce Anapa^ ^ix^Boughaz^ à lékaterinodar; mais, dca daigneux avec nous, parce qu'ils sont plus rite ches , méprisant nos coutumes autant que nous ce méprisons les leurs (i); fiers, nous, insultant ce dans leurs murailles presque comme des Tatars; ce il m'a été impossible de les aimer. Mais si tu savais ce le plaisir que j*ai à voir un Français ! amènes-en ((d'autres, nous en serons tous contens, vous (( nous donnerez de l'esprit et vous nous apprenc( drez à faire bien des choses que nous ignorons. ((Nous savons combien vous êtes courageux; la c( gloire de vos armes est venue jusqu'à nous; vous (( êtes une nation de djighid ( de braves ). Je pro- (( mets à chacun de ceux qui viendront un che- (( val, et à toi une belle fille, mince et flexiblç ce comme un jeune cyprès, et fraîche comme ce une pomme. » O ma patrie ! errant, loin de tes bords, j'ai ainsi ressenti plus d'une fois l'influence

(i) Il est à remarquer que ce sauvage ne méprisait des Russes que les coutumes qui résultent de la civilisation.

( =»93 ) dfe ta gloire. Partout elle appelle sur chacun de tes eofans protection et respect. Etre Français fut même pour ceux qui t'avaient fui un titredont ils s'enorgueillirent.

Dans la soirée, en aUant avec M. Tausch, rendre visite au Ticherkesse qui , la veille , nous avait donné à dîner, nous vîmes arriver trois étrangers, qu'on reçut avec les plus grands égards. C'étaient des atalik des fils ai léndâroghlou.

^^a//^ signifie , en turc, père nourricier: chaque enfant mâle est enlevé au moment de sa naissance, et souvent à Tinsu de ses parens, par un homme qui, le lendemain, vient se. déclarer Vata- Uk de leur fils. Il est dès lors chargé de l'élever , le vêtir, le nourrir, jusqu'au jour où il doit être rendu; ce qui ordinairement n'a Heu que lorsqu'il a atteint l'âge de puberté, et que son éducation est censée achevée. Elle consiste dana tous les exercices du corps qui peuvent donner de la force et de l'agilité, comme l'équitation, l'adresse pour le vol , les expéditions militaires , le tir de l'arc , du fusil , du pistolet , etc. Ils leur apprennent aussi à bien parler et à raisonner juste; ce qui leur donne du poids dans les assemblées. L'époque de leur rentrée dans la maison paternelle est marquée par une grande fête , où tous les parens sont invités, et après laquelle \ atalik s'en retourne chez lui, chargé de présens, et jouissant désormais, dans^ la famille de son élève , d'un degré de parenté qui se conserve éternellement et que rien ne saurait détruire. Cette manière d'élever les enfans était si

fort estimée par les anciei» khtùts de Tatam^ qu'ils envoyaient les leurs en Circasûe, chez des

Ceux-ci paraissent jouir d^une gran&é considération, tant par la noblesse de leur origine et leurs nombreuses alliances, que par les qualités morales qui les avaient toujours distingués. Je les engageai à venir voir le bâtiment, et ne les quittai que le soir, après nous être réciproquement demandé notre amitié, et l'avoir cimentée par quelques verres d'eau-de-vie, dont je les régalai.

i II mai.— Il plut toute la nuit et une partie de la matinée; les Tcherkesses prétendaient. quQ ce temps ^vait été annoncé depuis quelques jour» par les hurlemens des chafùds. Dans raprès-midi,j'aUai me promener avec M. Tausch , et , ayant voulu nous reposer chez le prince Kochmit^ nous fûmes reçus par la femme du vassal, à laquelle j'avais fait quelques cadeaux le jour du diner. Elle nous accueillit avec la plus grande cordialité, et nous servit avec une grâce à laquelle j'étais loin de m'attendre, un plat à& yaourt {i)^ que nous mangeâmes, étendus sur des nates, à l'ombre d'un noyer. En retournant à bord, nous traversâmes un champ où était un cimetière; de distance en distance on apercevait sur des tombeaux des pierres posées à la manière des Turcs , du côté de la tète.

(i) Le lait caillé et aigri , en usage chez beaucoup d'Orientaux.

( ^95 ) 3Deux petits monumens en bois, d'une structure grossière, renfermaient les restes de deux princes; et quelques fourches, destinées à attacher les chevaux des personnes qui viennent assister aux funérailles ou en célébrer l'anniversaire, se voient à une petite distance de cet asile du repos.

Il paraît que toutes les cérémonies usitées à la mort d'un Tcherkesse, se bornent à quelques chansons en son honneur et une oraison funèbre prononcée sur son cercueil. Son corps, entièrement cousu dans une toile blanche, est posé dans une fosse où l'on pratique une espèce de voûte avec des branches^ d'arbre qu'on couvre ensuite de terre. Durant le cours d'une année le lit du défunt et ses aripes sont conservés avec le soin le plus religieux > à la même place qu'ils occupaient de son vivant. Ses pàrens et ses amis, qui vont les visiter à de certaines époques, doivent sangloter et se frapper la poitrine. La veuve aussi donne alors les marques du plus violent désespoir.

Non loin du cimetière que nous venions de voir, et à gauche des magasins, est une batterie construite, il y a plusieurs années, par les^ Turcs, qui y ont abandonné une pièce dé canon de 34 9 en fer^ sans affût, et dont les Tcherkesses couvrent scrupuleusement la lumière avec une pierre plate.

Sachant que le prince Méhmet devait arriver dans la soirée , M. Tausch l'attendit jusqu'à neuf heures , pour préparer notre entrevue ; à son retour ce prince me fit faire ses complimens, et

(»96) n^iDTÎta à Jpnir k terre le leadbmaia nnitia: dt

bonne heure.

I a mai. — A 6 heures nous aUftinee à aa renconire juaqu'aux muga^ÎDS, où il tint nocompegné de deux de aes fila» IVoghaiet Islam-Ohérip lUnai que de pluaieurs autres Tcherkesses^ Notre commissionnaire Mmidrw était du nombre.

M&mM Ién4dr<^hhu est grande neç^ let » quoi* que &gé d'environ 65 ans, il parait encore jtrès robuste; sur toute sa personne on voit répandes cette noble simplicité de nos anciens chevaliers; M tète haute et le son de sa voix semblent anpon- . çêr qu'il est fait pour commander. jKcgkmi^Bm Sis aîné i est ce que son père a dû âtre>à 3o ant; aa taille et sa figure sont celles de Mars; aow passe-t*il pour un des braves de son pay& Son frère Islam^Ghénl^ que j'avais vu en Crimée lorsqu'il y fut amené par M. Scassi , sur le transport k Danube j n'est pas aussi bien pour le physique; mais par sa sagesse il s'est acquis l'estime de ses compatriotes.

Après leur avoir été présenté, et nous être tendu les mains en signe d'amitié, je les complimentai au nom de M. Scassi, et les invitai à venir déjcur ner sur la goélette. Ils s'y rendirent ; mais^ pressés de se remettre en route pour Pchiai^ ils nous quitr tèrent bientôt, malgré une pluie averse dont ils nous remercièrent, prétendant que nous avions porté bonheur à leurs champs , qui souffraient de la sécheresse. Je les saluai de plusieurs coups de

( «97 ) canon, et je suivis Jénddr^oghhu à terre, pour \ii\

demander le parti que j'avais à prendre dans les circonstances présentes. Il fut d'avis que je misse à la voile pour Pchiat , m'assurant que Taffaire de Moudrw ne tarderait pas à s'apaiser, et que d'ailleurs je pouvais compter sur son amitié, et sur le désir qu'il avait de voir prospérer nos établissemens. Mon projet de profiter .de la défense faite aux Turcs de fréquenter cette côte lui plut beaucpup; il me fortifia dans la résolution que j'avais prise de demander à M. Scassi un chargement composé de toutes les marchandises que ceux-ci leur fournissaient, et, pour hâter l'exécution de ce projet qui devait , disait-il , nous mériter le titre de bienfaiteurs de son pays , il me laissa en partant un homme de confiance que j'expédiai à l'instant à la quarantaine de Boughaz^ avec une lettre pour M. Scassi.

Je ne songeai plus ensuite qu'à mettre à la voile^ et j'appareillai à deux heures après midi , profitant d'un bon vent d'est frais , qui nous fit bientôt doubler la pointe TUoui^ieus. Je gouvernai sur le cafp Ahétsdi^ au sud sud -est, passant à environ trois milles de Mczip qui est dans un enfoncement à quatre milles de l'entrée du port de Ghelendjik^ Sur le cap Abetsaî^ le vent commença à nous refuser : nous rangions la côte le plus qu'il nous était possible , malgré de fortes raffales qui en sortaient à chaque instant vis-à-vis du vallon de Tchianghotu Je fis amener le phoque , serrer notre petit hunier et prendre les ris sur la brigantine. Le courant qui

.(.ï>98.) portait fortement aa nord , gênait atrémemeat botre marche; nous nous éloignftmes iTan second cap appelé Itokopâskhe^ et distant SAhéisaî d'environ trois milles, pour éviter un banc de rochen que M, Tausch, qui s'était embarqué , nous dSt être caché sous l'eau dans la direction da and.

Dçpuis jéèéisal \9l c6te est à pic, et remarquable p^r des £ailaîses formées par les éboulemens è» montagnes continuellement ininées par la mer,. et. qui , de blanches qu'elles sont jusqu'aux environs de Mézip, prennent une teinte rougeàtre qu'elle) conservent sans interruption jusqu'en Mingrélie. ^.Du cap dHIlakopdsAhey nous découvrîmes le mouillage de Pc/uai^ dont nous n'étions éloignés que d'environ six mille au plus; inais la c6te,qoi, dans cet endroit, rentre beaiucoup verdie sudrest, nous rendit le vent d'est contraire, U était frais , nous avions le cap au sud sud-est , et le» cburans augmentant considérablement notre dérive, nous primes le parti de mouiller par vingt-cinq brasses, à environ deux milles de la cote, et quatre de FchiaL Le vent se soutint frais pendant toute la nuit.

i3 mai. Une petite pluie, dans la matinée avait paru vouloir le changer , et vers une heure après midi je fis lever l'ancre ; mais bientôt après il se remit encore avec force à l'est. Je voulus . essayer de louvoyer, mais le courant nous portait si rapidement au nord , que nous fûmes obligés de remouiller vis-à-vis la vallée de Neukheupche.^ à environ un mille au vent de notre première station ^

par dix-neuf brasses. Le vent souffla toute la noit

avec force.

i4 mai. Ce jour -là il était terrible, et quoiqu'à une petite distance de terre , la lame quelquefois nous couvrait entièrement. Le ciel était serein , mais des nuages qui semblaient immobiles sur les montagnes dont ils cachaient le sommet, nous annonçaient un redoublement. Vers midi, en effet, nous fûmes obligés de mouiller une seconde ancre, et à quatre heures du soir de recaler nos mâts de hune. Dans la nuit cependant le vent parut perdre de sa force, et s'étant parla suite entièrement calmé , je fis tout préparer pour profiter de la première brise favorable qui soufflerait.

i5 mai. Effectivement, à cinq heures après midi , un petit vent d'est nord-est nous permit de mettre à la voile, et il nous porta jusqu'à PcA;a/ , où je mouillai à huit heures du soir par huit brasses et demie d'eau fond de vase. Quelques coups de fusil et de pistolet signalèrent notre arrivée sur cette rade; j'y répondis par un coup de canon dont le son se prolongea au loin dans les montagnes.

Quelques gens dH lénddr-oghlou vinrent aussitôt en bateau nous apprendre, de la part de ce prince , que l'affaire de Moudrov avait armé contre nous un grand nombre des habitans de cette vallée; qu'on avait même brûlé une de ^s maisons^ et qu'en considération des projets hostiles gu'on avait à notre égard, il nous engageait à ne point débar-

q^et^el k rastar toute la nuit rar noè gardEesf prêts

à faire feu sur la première barque qui •pprodhe'

rait.

• }6 mai. Le lendemain k ^t lieurea, il noua fit

prévenir de sou arrivée , et peu après, noua viui» paraître une suite nombreuîse, qui tira quelque coups de pistolet , signal convenu entre nous4 le me hâui d'aller à terre^ où les fiU 4e noire Jhmii me firent monter à pnevai pour traverser une rivière qui coupe le rivage en biais. Après un court trajet, nous fûmes à Tendroit où sont les màgasia» de Bl. Scassi ; j'y trouvai le prince , qui me pria dir ne point m'écarter de lui, parce que Faflaire étant sérieuse , j'aurais pu courir quelques risques.

Plusieurs habitans de Pchiat notas voyaient avec plaisir^ et, de concert avec léndâr^ghlou^ faisaient tout leur possible auprès de leurs compatriote» pour les engager à nous recevoir; mais ceux que les liens du sa^g , dte Famitié ou de l'intérêt unis^ saient aux pai^ens de la fille enlevée, soît pour venger l'honneur de cette famille, soit par inimitié pour les Russes, ne voulaient consentir à nou» accorder l'entrée de leur pays et l'échange de nos marchandises, qu'à condition que la fille enlevée serait rendue avec une somme proportionnée à l'insulte qu'on lui avait faite. Dans une assemblée convoquée à ce sujet, notre konak s'opposa fortement à 1^ première demande. « Quoii dit -il, je «m'avilirais jusqu'au point de trahir, par la plus « honteuse faiblesse, les devoirs que m'impose ma

( 3oi ) « qualité deAonoAIje souffrirais que mes protégés « soient exposés à des insultes dont mon appui doit ce les mettre à Pabri! Non, jamais je n'autoriserai €( une action qui puisse les faire douter de la sincéa rite de ma protection. Moudrov est uni à celle tx qui doit ùAre les délices de sa vie, et il est dé- «r sormais impossible de Ven séparer. »

Ces discussions avaient quelque chose de très curieux pour les yeux d'un Européen , accoutumé à voir Tautorité , au sein de vastes édifices , emprunter de Fart un appareil imposant. Ici, un bois est le lieu de l'assemblée, le prince est au milieu d'un cercle d'hommes attentifs à son discours, et qui attendent dans le silence que leur tour vienne pour répondre. Ni l'âge ni le rang n'influent sur ce choix : il est toujours décerné à ceux que des vertus et le don de la parole ont distingués parmi leurs concitoyens.

Le résultat de la délibération fut plus favorable que nous ne l'avions prévu ; après de longs débats on obtint^ vers le soir^ la permission de débarquer du fer, dont ils paraissaient avoir besoin. Le prince nous donna, en partant, plusieurs person-* nés pour nous accompagner jusqu'au canot, et une d'elles vînt coucher à bord.

Nous envoyâmes de bonne heure à terre une chaloupe chargée de fer et escortée par un homme qui, à son retour, m'apprit que le prince faisait, suspendre le chargement et me priait de me rendre auprès de luL J'y fus habillé en costume du pays; mes amis circassiens en furent charmés,'

( 3oa ) fit se félicitèrent d'avoir à compter un Français parmi eux; Nos affaires cependant ayaient ehcorè repris une mauvaise tournure. léndàr^igMou me dit qu'on l'accusait d'être d'accord avec M. Scassi pour favoriser l'entrée des Russes dans le pays des Tcherkesses , et que, moi-même, je n'étais venu avec un équipage de cette nation que pour visiter les cotes et juger la pointe la plus attaquable pbor nous en emparer à la première dédtaration de guerre avec la Turquie, et qu'alors son ûlsNa^ui se mettrait à la tète d'un corps-, tandis que loi prot^rait les fortifications que Ton construirait HGkélendjiketkPchiat.

Les conférences étaient très animées. Noghai se protaenatt écumant de rage et prêt à lever dans le sang l'injure qu'on lui faisait Nous nova atteo'» dions d'un moment à l'autre à voir mettre le feu à nos magasins, et à être obligés de nous retirer sur le bord de la mer en nous faisant jour à travers ces fiers républicains que j'ai toujours cru excités contre nous par le jpacha à!Anapa. Sa conduite , en différentes occasions , m'a donné Heu de le soupçonner , et je ne saurais expliquer d'une autre manière le voyage que fit un baîraktar (eunuque turc) dans cette vallée.

Le prince me renvoya à bord, Tausch seul resta auprès de lui pour nous rapporter le soir c^ qui pourrait nous concerner. Â 8 heures il nous apprit qu'après toutes les peines du monde nous avions encore obtenu la permission de déchai^ nos marchandises ; mais qu'avant de commencer

à le faire, il me faudrait avoir une conversation avec le prince.

18 mai. — Je me rendis donc à terre aussitôt qu'il m'en eut donné le signal. Les Tcherkesses exigeaient encore de nous un droit d^mportation qui n'était pas fixé, et qui ne devait Tétre que dans une assemblée générale. Quoiqu'on n'eût jamais vu dans ce pays l'exemple d'une pareille prétention, je crus devoir m'y soumettre^ puisque c'était I^ seul moyen d'accommodement, et je louai des barques tcherkesses pour décharger la goélette.

L'ouvrage continuait depuis plus de deux heures, lorsque les habitans s^attroupèrent de nouveau pour demander à notre konak qu'il se rendît garant de tout ce que nous ferions pendant notre séjour, ainsi que du paiement des droits d'impoitation ; il y consentit , et nous passâmes le reste de la journée à tâcher d'organiser nos affaires le plus solidement possible.

19 mat — Deux barques travaillaient à notre déchargement, et Jéndâr^^ghlou^ qui vint noiis voir avec h^s lils^ nous donna trois de ses gens de confiance pour nous servir de gardes , en nous recommandant de ne jamais nous écarter d'eux.

On ne saurait s'imaginer l'intérêt que ce prince prit à tout ce qui nous regardait, et les peines que nos affaires lui ont coûté. Cela m'a pénétré d'admiration pour leur hospitalité; le sentiment sacré qu'ils y attachent les rend bien respectables : car

( 3o4 )' j^^ooaD membre 4e la fiunille ^lémUr^ag^êèMi ^ in aucun de ses vassaux n*eùt balancé à exposer sa vie pour nous; et Fétranger, même coupable, tax^uve dans son konak un protecteur qui de te livrera Jamais au nessaitimentdeiiescMQpatriotii. Moudrov en est un exemple finippant.

Haghaiykkl k bord$ nous le sàluikmeè de (rio^ éteurs coups de canon ^ dont quelques ans à m»traille le suqirirent agréablement^ et jç: lui fis cfr* 4leau de mon sabre qui paraissait lui plaire.

Après ce qui s'était passé , j'aurais dû m'atten» 4re à voir le pilote beâucoa p plus circonspect ; maii quel fut monétonnement, lorsquevers le soir, en allant à terre , je l'y vis, un fusil à la main'^ com* mander et faire l'exercice à la russe « au milieu «d^un cercle «lombreux de Tcherkesses ^ où se trou* vaient les fils du prince Méhmetï M. Tàusch et moi lui ordonnâmes en vain de cesser; il parut; même s'en formaliser. L'indignalion qui se peignit aussitôt sur plusieurs visages , fut au point qu'un habitant de la vallée me dit j en me montrant son sabre , qu'au premier signal il serait bon pour tuer des Russes.

Par une suite d'intrigues trop longues à détailler, je ilevais des égards à ce pilote, un des êtres les plus imbéciles que j'aie connus; cette seule considération fut cause que je n'usai pas, à son égard, de toute la sévérité que méritait une conduite aussi imprudente. Ce ne fut point la dernière fois que j'eus à me plaindre de lui , et j'ai remarqué que json hideux physique ne contribuait pas moins que

sa qualité de Russe a le faire haïr de tous les Tcherkesses. Je lui dois pourtant de m'avoir convaincu de cette grande vérité : qu'on ne saurait mettre trop de discernement dans le choix des agens que l'on emploie, lorsqu'il s'agit de fair4) revenir une nation de l'opinion qu'elle a d'une autre, et qu'ils sont souvent plus importans que ceux qui les font agir; car ils représentent, surtout aux yeux d'un peuple sauvage, la nation entière dont ils font partie, et les premières impressions sont ineffaçables.

20 mai. — Le prince Méhmet^ qui était venu nous inviter à dîner pour le lendemain , me remit une lettre pour M. Scassi, qu'il avait fait écrire en turc, par un homme établi depuis long -temps dans la vallée de Neukheupche,

Les Tcherkesses n'ont aucune idée de l'écriture ; certaines époques de leur histoire sont consacrées par des chansons e( par quelques vieilles traditions, la plupart fabuleuses. Ils ne se servent, dans les affaires-, que de témoins ou du serment prêté sur quelques amulettes; ce qui, chez eux, où la chicane est ignorée, suffît pour faire observer scrupuleusement les engagemens qu'ils ont contractés. N'ayant que des relations très peu étendues, ils sont rarement obligés de communiquer leurs pensées autrement que par la voix; et lorsqu'ils y sont forcés, un exprès s'en acquitte. Quelques Turcs établis à Anapa^ ou dans l'intérieur du pays, sont les seuls lettrés. Les Tcherkesses paraissent sentir cependant de quel secours ir. 20

( 3oG )

leur serait récriture. Les différentes marques de leurs haras m'avaient donné l'idée d'en former un alphabet, en me servant de ces signes comme de la lettre initiale de chaque nom des diffôrens propriétaires; il y en a environ 36. ]Vlai« je pense qu'il vaudrait mieux leur faire connaître les caractères latins, presque généralement adoptés en Europe , et qui peuvent, entre les mains d'un homme habile ', se prêter à tous les sons.

Vers le soir nous risquâmes utie promenade dans un bois sacre qui est à une petite distance du rivage. Une croix grossièi^ment faite , et dont la partie supérieure a la forme d'un trèfle, consacre ce lieu à la religion; et on n'oserait y couper des arbres, ni même toucher aux objets qu'on y vient déposer. Le signe du christianisme qui y est conservé, leur a été transmis par leurs ancêtres. Ils ignorent ce qu'il représente; les Turcs seulement leur ont dit qu'un grand prophète allant être tué dans un bain, des anges vinrent à la fenêtre, et lui firent signe d'y passer pour se sauver; qu'alors portant sa main au front, il leur dit que sa tête était trop grosse; mais que, ceux-ci lui ayant répondu que non, il montra successivement son ventre et ses épaules, comme des obstacles a son évasion, et que c'était de ces signes que nous avions formé la croix. Ils se rassemblent devant elle à de certains jours de l'année , marqués par des fêtes solennelles.

C'est à l'âge et aux vertus qu'est confié le soin d'élever les vœux de la nation vers le Tout- Puis-

saut. Les prêtres cependant ne formaient point une classe h part. On les a vus, dans leur jeunesse, prodiguer leur vsang dans les combats, et à l'approche de Tenncmi leurs armes les appellent encore. Couverts d'une simple hourka (i), ils s'avancent vers la croix au milieu d'un peuple qui gat^le le plus profond silence, et adressent des pnières au Créateur pour lui demander la conservatîoift de leurs champs, l'abondance des moissons <et de les exempter de la peste. Plusieurs petites bougies sont attachées a la croix. Avec une d'elles ils brftlent un peu du poil d'un bœuf qui va être immolé, et sur la tête duquel ils versent du bouza {^ dont on fait offrande à Dieu^ ainsi que d'un pain azyme, dans lequel il y a du fromage. La cérémonie se termine par des festins auxquels chaque habitant du canton a contribué plus ou mofns, selon ses moyens, et enfin par des danses et des jeux.

Ce qu'il y a de frappant, et qui peut servir h prouver combien îl serait facile de prêclier le christianisme chez les Tcherkesses, c'est que ceux des habitans qui ont embrassé la religion musulmane, prennent part à ces fêtes pour lesquelles ils ont le plus grand respect (3).

(•i) En Tcherke^e djako^ c'est un manteau sans marches fait fAi feiMre à long poil , et à peu près de la forme de nos grands collets tde cavalerie.

(ft) Boisson faite avec du millet fermenté, qui enivre lorsqu'on en boit avec excès. Les Tatars en font aussi un grand usage.

(3) Dans mes deux voyages, j'ai remarqué que ces mahomé-

ao.

Ces peuples célèbrent le premier jour de Tan presque à la même époque que nous. Ils connaissent la Pâques, qu'ils chôment en l'honneur d'un saint dont on n'a pas bien su m'expliquer l'histoire. Pendant les quinze jours qui la précèdent, ils s'abstiennent de manger des œufs. Le commencement de chaque saison est aussi signalé par des réjouissances. Parmi les divinités qu'ils révèrent, et qui tiennent à un reste du paganisme, les principales sont ; Mérissa (i), qui peut bien avoir été dans l'origine une Cérès, dont le culte et le nom sont aujourd'hui défigurés. Elle est principalement la protectrice des abeilles. Ce peuple prétend qu'à une époque où elles périrent toutes, la seule qui resta vint se réfugier dans la manche de Mérissa^ qui l'y conserva, et que cette abeille a produit depuis toutes celles que nous avons. Sa fête est célébrée en été.

Le nom de cette divinité circassienne provient sansdoute de celui de Mélissa. Il n'est pas extraordinaire que dans un pays où le miel est une des principales nourritures des babitans, on ait donné

tans sont très indifférens pour leur religion. Ils la professent uniquement , je pense , par politique pour les Turcs; car j'ai vu les fils et les filles du prince Méhmct, qui sont mahométans, se moquer entre eux des cérémonies usitées dans leurs prières, et il y en avait même qui ne s'en occupaient point. Une petite croix que la dame qui m'accompagnait portait au cou, fit infiniment de plaisir à cette famille.

(i) Elle s'appelle aussi Mércïme^ et l'on dit la mère du dieu. C'est sans doute une corruption de Miriamc , ou Marie.

( 3o9) une prolcctrice à l'insecte qui ie produit. Mais que ce mot grec ait été adopté chez les Tcherkesses, c'est ce qui peut sembler plus étonnant.

Séosséres (i) est un jeune poirier que les Tchcrkesses coupent dans la forêt, et qui, après avoir été ébranché de façon que les tronçons restent seuls, est porté chez eux pour y être adoré comme une divinité. Presque tous en ont un : vers l'automne, le jour de sa fête, on le porte en grande cérémonie dans l'intérieur de la maison^ au bruit dedifférens instrumcns et des cris de joie de toute l'habitation, qui le complimente sur son heureuse arrivée. Il est couvert de petites bougies et à son sommet est attaché un fromage; on boit autour de lui du bouza^ on mange, on chante, après quoi on le congédie et on le replace dans la cour, où il passe le reste de Tannée appuyé contre une muraille, sans aucune marque divine. Il est le protecteur des troupeaux et a deux autres frères.

Tliébse^ roi, protecteur des forgerons. Le jour de sa fête, on fait, en son honneur, des libations sur un soc et une hache. Naokhatche, Yémik cl Mésté sont d'autres saints ou demi-dieux qui ont chacun un jour qui leur est consacré.

Les Tcherkesses n'ont point de dieu de la foudre; mais on pourrait se tromper en assurant qu'ils n'en ont jamais eu : le tonnerre est chez eux en grande

(i) Séozérès était un grand voyageur auquel les vents et les eaux étaient soumis. Il est particulièrement en vénération chez ceux qui habitent près des bpr^s de Id mer.

(3io)

vénération; ils disent que c'est un ange qulfrap^ ceux que la bénédiction de l'Éternel a distingués. Le corps d'une personne frappée de la foudre est enterré solennellement, et tout en pleurant le dé^ funt, ses parens se félicitent de la distinction dont leur famille vient d'être honorée. Ces peuples sortent en foule de leurs habitations au bruit que fait cet ange, dans sa course aérienne; et lorsqu'il passe quelque temps sans se faire entendre^ iU font des prières publiques pour l'engager à les visiter.

I^s hommes expliquent tout diaprés leurs passions, leur superstition ou leur ignorance. Ceux par qui ce pays a été jusqu'à présent visité, oot désigné Mérissa par une Sainte -Vierge Marie, Tliébse par David , et Séossérès par saint Jean. Notre manie pour l'antique commet souvent aussi de semblables erreurs.

La beauté du lieu, ce silence qui régnait dans la forêt, ce temple, l'ouvrage de la nature, me remplirent d'un sentiment que je n'avais encore jamais éprouvé. La toute-puissance du Créateur, le culte pieux et simple que ces peuples lui rendent, firent naître dans mon esprit une foule de réflexions, auxquelles je m'abandonnai tout entier en continuant notre promenade, et j'arrivai, sans m'en apercevoir, h la porte de l'habitation d'un des amis de M, Tausch, chez qui nous entrâmes. Il était absent; nous fûmes reçus par sa femme et sa belle-sœur, qui nous servirent un plat de laitage , et ne consentirent à s'asseoir qu'après

de longues instances. Le mari revint au bout d'une heure , et nous fit prier de pa&ser dans son appartement ; ce que nous nous empressâmes de faire , pour ne pas lui inspirer de la défiance sur le but de notre visite que l'amabilité de nos hôtesses me faisait désirer de répéter.

J'ai déjà dit plus haut qu'un Tcherkesse ne peut voir sa femme que la nuit; si par hasard ils se rencontrent dans la journée , ils se retournent préci* pitamment d'un côté opposé. Un usage si favora*ble aux amours *me fit croire qu'il devait laisser les femmes en butte aux séductions^ et je m'informai des risques qu'il y aurait à courir en cas de surprise. Ils se borne, pour le galant, à compter une somme proportionnée à l'injure faite au mari. Celui-ci n'ose point attenter à la vie de son rival , puisque alors il serait lui-même obligé de payer sa mort à ses parens. Le châtiment des femmes est d'être battues ou vendues ; il y a même des maris assez barbares pour leur couper le nez ou les oreilles ; mais peu d'entre eux se portent à de pa*reils excès, qui les obligent aussi à un paiement, auquel la famille a droit de prétendre , et plus ou moins considérable , selon le nombre des parties coupées*

a I mai. — Le lendemain M. Tausch , le pilote et mpi, nous montâmes de bonne heure à cheval , accompagnés de plusieurs Tcherkesses, pour nous rendre à l'habitation du prince Méhmety dont le fils Islam^Ghériè était venu à notre rencontre. Nous suivîmes les bords de la rivière qui arrose la bdle

( 3.a ) vallée de Pchiaij bordée de monlagnès fort bon flées^ rar le penchant desquelles on Toyaitdedis^ tanoe eo^ distance, dans les endroits^ les plus touffus^ quelques habitations entouFéos de palissades^ etEarement composées de plus de cinq ou- six mai- 1ions;la campagne paraissait assez .bien cultivée,' efc même au. milieu des forêts on voyait des champs pratiqués par le moyen dufeu et ensemencés de blé. La vue. est bornée au nord par une longue chaîne dé montagnes qui fait partie du Caécase : c'est là qu'habitent les Giapsukfu

Après avoir parcouru environ trois lieues, nous mimes pied à. terre, chez lénddr " ogklou ; il viol nous recevoir avec son fils D/oghàî^ k l'entrée de sa cour, et nous conduisit dans l'appartement des élraugers, dont les murs étaient •ornés de sabrés, de poignards, d'arcs, de flèches, de pistolets, de fusils, de casques, et de plusieurs cottes de mailles. Nos armes furent remises en entrant; après quoi on nous fit asseoir. Les princes ainsi que les autres Tcherkesses se tinrent debout. A la suite de différens entretiens, on nous apporta de l'eau pour nous laver les mains; et bientôt le dîner fut servi sur une quinzaine de petites tables, qui se succédaient à mesure que nous avions goûté des plats , qu'elles portaient. Je dînai avec le pilote et nos deux commissionnaires , que j'avais priés de se mettre à table avec nous, malgré l'usage circassien qui s'y opposait; ils étaient censés faire partie de la maison à' lendâr^oghlou. Je les chargeai de dire à ce prince combien j'étais peiné

de ne pas manger avec lui. Il me répondit que cela tenait au cérémonial ; mais qu'il espérait me voir bientôt compris au nombre de sa famille, et qu'alors il en userait plus librement avec moi. Je le priai d'être persuadé de l'amitié qu'il m'avait inspirée , et de me regarder dé^ ce moment comme son propre fils. Nous bûmes alors à la santé l'un de l'autre quelques verres d'eau-de-vie, et il se fit servir les mets que l'on nous desservait.

Dans l'après-midi, je lui demandai la permission d'aller présenter m'es respects à sa femme. Il me l'accorda, et en attendant qu'elle fût préparée à nous recevoir, nous parcourûmes l'habitation, qui est dans le genre de toutes celles que j'avais déjà vues, composée d'une dizaine de maisons construites en clayonnage ou en poutrelles, enduites de terre glaise et couvertes en chaume. Elles n'ont jamais plus d'une chambre et servent à loger la famille du prince, celles des gentilshommes et des vassaux employés auprès de lui. Cette habitation est entourée de palissades assez faibles , et située au pied d'une jolie colline, sur un coude que forme la rivière, dont les bords sont occupés par un jardin fruitier et une plantation de lin et de maïs. Un petit bois très touffu, auquel les maisons sont adossées, sert à cacher tes femmes, les enfans et le bétail lorsqu'une peuplade ennemie vient faire une incursion dans le pays.

On fabrique dans l'enceinte de chaque habitation tout ce qui est nécessaire à ceux qui y logent. Les femmes y sont plus particulièrement occupées

à faire du drap d'un U^su clair et qui ressemble assez à la flanelle; des Ix)urka{i)^ des coussins de selles, de la toile, des habits, des souliers, des galons, et des fourreaux de sabres, de fusiU et de pistolets. Semblables aux princesses d'Homère, celles des Tcherkesses ne sont pas exemptesdeces travaux, où elles mettent même de la gloire à se distinguer parmi leurs vassales. Les hommes travaillent à la charpenterie, à monter da^ fusils, couler des balles , faire de la poudre assez bonne, et à tanner Aes peaux très imparfaitement^ en le» frottant entre deux morceaux de boi3» l^ forge et rorfévrerie sont les seuls métiers qui apparti^nnent à un petit nombre d'ouvriers : dan3 le -premier, ils font des couteau^L , des haches , des clous, des fers de flèches et de beaux poignards. Les orfèvres garnissent en argent les armes, les cornets à poudre, les 'ceinturons, etc. Il est difficile dç s'imaginer la perfection de ce genre d'ouvrage, la beauté et la correction du dessin qu'ils y représentent en noir, par le moyen d'un acide. C'est en général les Turcs qui leur portent les canons de fusil, de pistolet, et les sabres, qu'ils montent à leur manière. J'ai vu beaucoup de ces armes de fabriques européennes, entre autres des sabres qui, en grande partie, sont vénitiens ou génois. Après les avoir retrempés, ils les passent à la

[}) Bourka est le nom russe des manteaux de feutre caucasiens; les TurcQ-Tatares les appellentj^wacAe et/a/^w^ïet les Tcherkesses ^aho. Kl,

meule, au point de leur enlever un tiers de la largeur de la lame , ce qui lui ôte toute sa flexibilité. Les casques, les cottes de mailles etles arcs, leur viennent de Perse; ils en achètent peu, et ceux qu^ils possèdent passent de père en fils dans les familles, dont ils forment le principal héritage. On peut en évaluer, je crois, le nombre à !io,ooo. Au bout d'une heure, nous fûmes introduits chez la princesse. M. Tausch, que je suivais, me dit de l'imiter en tout ce qu'il ferait pour ne pas manquer au cérémonial avec le beau sexe. A notre entrée toutes les femmes se levèrent : nous mar* chions tous à la file Vun de l'autre , le long de la muraille, du côté qui leur était opposé, d'un pas ferme mais lent; laissant pendre, par respect, nos manches de toute leur longueur. Nous les sa-' luàmes en portant d'un air de gravité notre main droite au bonnet. Dès que nous fûmes assis, les princesses reprirent leurs places sur le sofa, et une dizaine de femmes de leur suite restèrent debout. La princesse mère , âgée d'environ 5o ans , avait une figure belle , et surtout spirituelle. Elle portait une longue robe ouverte par devant et agrafée depuis le sein jusqu'à la ceinture, dans le genre des antéri (i) turcs. Elle avait aussi de larges culottes d'une étoffe rayée, et sur la tète un grand voile blanc qui lui couvrait une partie du corps. On ne voyait qu^à peine ses cheveux sous un mou-* choir qui les cachait.

(i) Robe turque ouverte par defqnt, comme les capotes de nos dames.

Les jeunes femmes de princes ou d'ccuyers sont plbs recherchées dans leur coiffure : elles portent sous le voile une calotte rouge garnie sur le devant d'une petite bande en maroquin noir, ornée de boutons d'argent, qui leur sied très bien, et laissent pendre leurs cheveux en longues tresses. Le buste des filles de léndâr-oghlou était extraordinairement serré, et leurs «/i/en crochetés, depuis le cou , par des plaques en argent. A la ceinture de l'aînée pendaient un grand nombre de breloques du même métal. Sans être jolies, leur figure me parut très'' agréable; mais la forme de leurs bonnets n'était pas gracieuse : six bandes de drap de différentes couleurs, et taillées en tranches de melon, les composaient; quelques galons étaient disposés de'manière à ce qu'ils couvrissent les coutures. Les filles d'un rang inférieur en portaient de tout ronds et unis.

Après les premiers complimens la princesse me questionna sur ce que j'avais ressenti en voyant leur pays, qui était pauvre et manquait de tous les agrémens que nous avons dans le nôtre, dont son fils /y/««/72-GAme l'entretenait souvent. On a déjà vu plus haut que ce jeune homme était venu en Crimée, en i8i4. «Je désire qu'il y retourne, me « dit-elle; il était alors trop jeune pour profiter « de son voyage, et je vous le confierai aussitôt que « les travaux de la moisson et de la fenaison , qui ce vont nous occuper, seront terminés. Ne me le « ramenez que lorsqu'il aura acquis de la sagesse; «mais je crains qu'il ne s'y fixe, poursuivit-elle

( 3i7 ) a en souriant, car il m'a tant vanté la beauté de a vos femmes! Comment trouvez-vous les nôtres?» Je cherchai à profiter de cette occasion pour faire un compliment à ses filles, persuadé que le beau sexe n'est pas moins sensible en Circassie qu'ailleurs, et je l'étonnai en parlant de la renommée dont les Tcherkesses jouissent chez nous.

M. Tausch , pendant cette conversation , s'était approché d'une des jeunes princesses, sur laquelle il s'qppuyait nonchalamment. Cela m'étonna, et je me rappelai qu'il m'avait recommandé de l'imiter en tout. Il répondit à mon observation que sous peu je pourrais en faire autant. J'ai effectivement remarqué que l'on est très libre avec les filles de ce pays. Nous continuâmes encore quelque temps à parler de différentes choses, et prîmes enfin congé de ces dames. La princesse mère me tendit la main en signe d'amitié , et me souhaita un heureux voyage.

Son mari, auquel j'avais annoncé que nous serions prêts à mettre à la voile le lendemain, promit de venir me voir pour me faire ses adieux. M. Tausch m'avertit que cette visite était intéressée, et que je devais me préparer à lui faire quel* ques cadeaux. Le prince l'avait d'ailleurs chaîné de me demander de la poudre, un affût de canon, quelques verres, des assiettes, du sucre, du thé et du café, auquel il s'était accoutumé.

Les Tcherkesses ne se font aucun scrupule de demander ce qui leur fait plaisir, et il serait ridicule de le refuser; car on a aussi le droit de leur

demander ce qu'ils ont. Cette- communauté de biens est au point' que souvent un pauvre donne ses haillons à un riche pour avoir son habit. JVi vu un jour Noghaî revenir chez lui sans souliers, parce qu'un homme qu'il avait rencontré en route, allant à pied et n'en avant que de mauvais, lui avait demandé les siens.

A la suite de cette journée, on me demandeni sans doute l'impression que firent sur moi les belles Tcherkesses que je venais de voir. Si j'avais essayé de juger ces beautés tant vantées de l'Orient, à mon arrivée dans leur pays, il m'aurait été difficile de le faire avec impartialité , prévenu par la renommée dont elles jouissent en Europe ; et mon imagination exaltée, à Taspect d'un pays aussi fertile en inspirations chevaleresques , aurait pu m'induire en erreur. Mais, familiarisé avec leurs noms, et ayant eu le temps de les examiner , je puis assurer à mes charmantes compatriotes qu'elles ne leur cèdent en rien.

Le teint des femmes tcherkesses est en général olivâtre; elles ont la tête alongée, et leurs traits sont communément grands ; leurs yeux , la plupart noirs, sont beaux; aussi en font-elles grand cas, les regardant comme une de leurs plus puissantes armes. Us sont coui^onnés de sourcils bien marqués, dont elles ont le soin de diminuer l'épaisseur en les épilant. Leur buste , qui, comme je l'ai déjà dit, manque chez les filles de son principal ornement, est extraordinaircment mince et flexible; en revanche beaucoup de femmes ont tout le bas

( 3i9 ) du corps très gros, ce qui est une beauté chez les Orientaux, et que j'ai trouvé difforme dans quelques-unes. On ne saurait refuser «H celles qui sont, bien proportionnées de la noblesse dans le port et beaucoup de volupté. Leur costume, d'ailleurs, et particulièrement celui des femmes mariées, semble inviter les plaisirs à ne les abandonner jamais. Mais pour les admirer il ne faut encore les voir que dans l'intérieur de leurs maisons, se livrant k toute la. mollesse asiatique; car, lorsqu'elles sortent, leur démarche lente et Tair de nonchalance répandu dans tous leurs niouvemens, choquent les yeux d'un Européen habitué h la vivacité et à la tournure élégante de nos dames. Ces longs cheveux même , qu'on aime à voir flotter sur lé sein el leà épaules d'une beauté tcherkesse, ce Voile qu'elles drapent avec l'art que le désir de plaire donne dans tous les pays, celte robe enfin qui, après avoir serré la taille, se sépare pour laiff-. ser Voir une culotte qui ne manque pas non plus d'attraits, deviennent d'un embarras ridicule lorsqu'une Tcherkesse quitte son sofa. Elles ont en général de l'esprit; leur imagination est vive, susceptible de grandes passions; aimant la gloire, et s'enoi^ueillissant de celle que leurs maris acquièrent dans les combats.

^^ mai. — léndâr^oglilau qui j dans la matinée, ftous avait envoyé un bœuf en présent, vint luimême nous trouver à une heure après midi , accompagné de quelques autres princes. Je savais

( Jao ) qu^il tenait beaucoup aux marques de distinction, surtout en présence de ses compatriotes, et je le saluai de plusieurs coups de canon, qui lui jBrent beaucoup de plaisir. II répondit aux témoignages de ma reconnaissance, après toutes les peines que nous lui avions coûtées, qu'il n'avait encore fait que son devoir; que sa conduite tendrait à nous prouver de plus en plus combien il nous était attaché; qu'il espérait calmer l'esprit turbulent des Tcherkesses, terminer l'affaire de Moudrov, et donner enfin des bases solides à notre commerce. Il m'invita à faire, de mon côté, tout mon possible pour réaliser bientôt le projet de nous emparer de celui des Turcs sur leurs côtes, ce qui achèverait de nous captiver la bienveillance de ses compatriotes.ll ne doutait point, disait-il, que M. Scassi, son ami, qui avait déjà plusieurs fois manifesté l'envie de leur faire du bien , n'embrassât avec empressement l'occasion favorable que nous présentait la défense du Pacha à'ylnapa. Des toileries, de la quincaillerie, et toutes sortes d'étoffes dont ils avaient un extrême besoin, devaient composer une grande partie de notre chargement; car ils avaient du sel pour long-temps. Il promit de me faire faire la connaissance de plusieurs princes des environs de Soubachi ^ où il m'accompagnerait à mon retour pour y porter le reste de notre cargaison. Je lui recommandai les charpentiers destinés à la coupe du bois de construction , qui, jusque là, n'avaient encore rien entrepris; il m'assura qu'aussitôt après mon départ il leur ferait visiter les fo-

rets qui sont le plus rapprochées du rivage, et d'où le transport des pièces serait moins difHcileé

Apprenant que nous ne pouvions mettre à la voile que le lendemain dans l'après-midi, il me promit de venir encore me voir, et me fit cadeau d'un beau ceinturon en argent.

Dans la soirée, l'embarquement du lest fut achevé > et je donnai ordre de faire de l'eau de bonne heure.

23 mai. — - Le prince mé fit appelei*à terre, vers les 8 heures du matin; il me parla encore de nos projets avec toute la chaleur du plus vif intérêt , et me pria de dire à M. Scassi tout ce que j'avais vu, afin d'aviser aux moyens d'assurer la prospérité de nos relations avec son pays. lime donna des commissions, et me recommanda fortement de porter quelques présens aux trois hommes qu'il nous avait donnés pour nous protéger contre les insultes qu'on aurait pu nous faire. L'-un d'eux jouissait du plus grand crédit. Le prince avait de la peine à me quitter; toujours quelque chose d'obligeant le retenait, il revint encore dans l'après-midi , et nous nous fîmes enfin nos derniers adieux. Un homme de sa suite, dont j'avais récompensé les services, m'avait promis un présent que sa sœur me brodait. Désolé de me voir partir avant qu'il ne fût prêt, il me jeta son ceinturon en me disant les larmes aux yeux: <c Tiens ^ prends y et « ïC oublie pas tes amis Adighé, »

Après avoir donné à M. Tausch et ,à son çon* II. ai

frère les instructions nécessaires, nous appareillâmes à 8 heures du soir par un petit vent de S. S.-E., pour le port de Théodosîe, où j'avais ordre de me rendre. Nous naviguâmes toute la nuit le cap à l'O. N.-O. , ayant le courant en notre faveur.

24 mai. — A 7 heures du matin nous nous trouvâmes par le travers de Soudjouk-kalah ; le vent s'était tiré à ro. , et à 1 1 heures au S.-O.; à 7 heures du soir étant à l'O. S.-O. , assez frais, nous tirions le bord à terre au plus près. A huit heures nous estimâmes la côte de Taman éloignée de 27 à 3o milles. Les courans allaient toujours au nord.

25 mai. — Le vent au S.-O., nous louvoyions sous la côte de ïamane entre l'entrée du canal iXIénikalé et le Boughaz du Kôiiban. A 3 heures après midi nous étions vis-à-vis le cap Tâkly; le vent se mit frais, j'amenai le perroquet. A6 heures nous virâmes de bord au large , le cap au S. S.-E. I^a force du vent redoublait, et le ciel couvert de gros nuages noirs qui s'amoncelaient vers le nord, semblait nous annoncer un gros temps. A 9 heures nous serrâmes notre petit hunier ainsi que notre phoque, et prîmes les ris sur la brigantine et le ghis. Le vent et la mer étaient terribles.

26. mai. — A minuit, éloignés de terre d'environ 20 milles, nous virâmes vent arrière. Nous portions le cap à l'O. N.-O, et nous aurions pu espérer de gD^^ner le golfe de Théodosie , si nous

avions pu faire toutes nos voiles; mais sans elles, notre dérive était trop considérable, et nous nous trouvâmes, à la pointe du jour, sur le cap de PiétrO'Karavo. Le vent forçantde plus en plus, je pri§ le parti d'aller mouiller à l'abri du cap Tâkly^ sur lequel j'arrivai vent arrière; mais il y était encore trop fort , et je me décidai «i faire courir jusqu'à la quarantaine de Rertck^ où nous mouillâmes par 5 brasses d'eau.

Je croyais trouver M*. Scassi dans cette ville; mais un de ses agens m'apprit que des affaires le retenaient depuis long-temps à Odessa; il ignorait à quelle époque il serait de retour en Crimée. Je pris alors le parti d'at'tendre sur ce mouillage la réponse que me ferait cet officier à un rapport dans lequel je lui exposai l'état de nos affaires chez les Tcherkesses, et les mesures que je croyais les plus efficaces pour pénétrer dans ce pays.

Il est inutile d'entrer dans tous les autres détails de mon séjour à Amhèlaki (i), qui dura un mois , pendant lequel je fus en butte à toutes sortes de désagrémensVet enfin forcé d'abandonner mes projets et de répartir avec un chargement entièrement composé de sel. L'insouciance fut poussée au point que je me trouvai même dans l'impossibilité de porter les présens que léndâroghlou m'avait demandés pour lui et ceux des siens qui nous avaient si noblement défendus , et préservé l'établissement d'une ruine totale. M. Scassi

(i) Nom de la quarantaine de Kcrtch.

se borna à m'envoyer uoe lettre écrite en turc pour ce prince.

Madame £^^% douée par la nature d^une ame ardente^ d'une imagination y^ve et d'un violept désir dp briller^ souvent si nuisjb^e aux fenomes, me fit part de la résolution qu^elle ayait prise de faire un voyage chez les Tçher)iesses« Quoique bien persuadé du bon accueil qu'on lui ferait, je lui représentai les risqpes qu'elle aurait à courir dans un pays sans lois et presque 9an^ chefs ; chez un peuple barbare , où l'idée qu'il attache à l'hospitalité peut seule garantir l'étranger de tpu$ les malheurs auxquels il est exposé. Elle résista à foutes «nies observation^; loin de vouloir y céder, Ips craintes que j'avais cherché à lui inspi« rer donnèrent naissance à mille idées romaines* ques qui achevèrent de la séduire , et elle s'embarqua malgré moi , avec une jeune femme àfi chambre russe.

J^ reniis à la voile le 3o juin, à 4 heures après midi, par un petit vent de S.-O., qui nous fit naviguer toute la nuit, portant le cap à l'E. S.-E. J'avais le projet de relâcher à GhélendjH , pour y former un établissement dans les possessions du prince AihiouhhaX.

i**" juillet, — Lèvent renforça dans la matinée à ro., et, vers les huit heures du soir, Anapa fut relevé au N., à environ quinze milles de distance. Ayant cessé de souffler, le calme nous retint toute

ta- nuit et une bonne partie de la iptiatinée , par le travers de la bàiè de Sàudjouk-kalgh. A midi , le Téîits'ëtafot nïis àli N.-O., nous permit d'aller mouiller dans le port àt Ghélendjik^ par Sbrààse^ d'eàlL Je ïfaé rendis atissitot à terre àree Tîntef prêté ^ pour envoyer un exprès à Pchiatj atiprèd de bô4. dèmmissiohnaires. Le prince jitioukhatj qui noUé invita à passer chez lui, nous reçut trèi? poliment^ et m'offrit à cet effet un de ses gens, que facceptâî- La rencontre du prioqe i?/i^A/72e/, allant à!Anapa à JPc^i^, .accompagné dé MqudroQ et du plus jeiiiie de ses éls, âgé de neuf and , nous Surprit agréablement au moment où j'allais retourner à bord ; dé èbJi côté il parut charmé de mon arrivée , itiaU fa composition de notre chargement, dont il s^iilr forma aussitôt, lui déplut. « ï)u sel, et toujours du sel , me dit-il , il y en a de quoi saler nos montagnes; mais encore faut-il se vêtir. » Je tâchai de nous excuser en lui faisant observer (|[uè, M. Scâs^î n'étant pas en Crimée, il m'avait été impossible de réaliser xio% projets.

L'arrivée de madame E*** le charma , et il in'as,spra du plaisir que cette nouvelle ferait à tôué les siens. La mer étant nn peu houleuse , il ne votrfùt pas accepter mon offre de venir à bord, craîgnSint que le mouvement du navire ne l'incommodât; mais il me fit prier de lui envoyer du thé et dtt sutre chez le prince Atwuklmi^ où il devait passer la nuit. Moudrov vint souper avec moi pour lile parler de Fétat de nos affaires. La sienne , disait-il, paraissait assoupie., quoique n'avant encore jriéii

paye aux parens de sa femme. Mais les soupçons des Tcherkesses pour ce qui concernait notre établissement^ ne faisaient au contraire qu'augmenter. Des Turcs venaient de lui dire à Anapa^ qu'ils savaient que ïausch et lui n'étaient employés qu'à chercher les moyens d'introduire les Russes dans le pays, et que leurs courses. fréquentes ZM Boughaz^el leurs conférences avec des employés le prouvaient assez,

. 3 juillet. — Le lendemain de bonne heureje revis notre konak au Aioment de son départ. Il m'engagea à remettre à la voile pour PcA/a^, attendu qu'il n'avait point à Gfiélendjik de ms^asins préparés pour y déposer du sel. Je le lui promis. Avant d'appareiller, madame E*** désira aller à terre; elle rencontra dans sa promenade une vieille femme tcherkesse, qui, après lui avoir tendu la main, lui dit : a Soyez la bien-venue, » et la .pressa contre sa poitrine. C'est la plus 'grande marque d'affection qu'on se puisse donner ; le baiser n'appartient qu'à l'amour seul; mis au rang des dernières faveui:s d'une belle, il n'est employé dans aucune autre occasion: Tai^iilié même n'v a point de droit.

jitioukhaï vci\yd\i invité à dîner chez lui avec madame E***; mais le vent étant favorable, je ne voulus pas accepter cette invitation , et je levai l'ancre à i o heures du matin , par un bon vent d'O. , qui, après nous avoir forcés de louvoyer pour sortir du port, nous porta jusqu'à une petite

( 3^7) distance du cap Abétsaï^ où il se calma , et nous fûmes tracassés jusqu'à 5 heures par différentes brises, dont Finconstance permit aux courans de nous porter au nord. Le vent se mit alors frais à l'E. S.-E; nous virâmes de bord au large, et à a heures de la nuit nous revirâmes à terre. Après s'çtre encore calmé-, le vent souilla au N.-O. dans 1.9 matinée, et nous faisant brasser en poupe, nous yînipes mouiller à une heure après midi,, par 4 brasses et derpie de fond.

léndâr-oghlpu avait fait porter sur le rivage un petit cangn d'une den^i-iivre de balles, 1q seul qu'il eût, pour m'en faire saluer par quelques coups. Ses fils, Tausch et plusieurs Tcherkesses de nos amis, vinrent me recevoir à mon débarquement. Nous allâmes voir ensemble les ipagasins , où je trouvai quelques parties de blé, de seigle^ de maïs, des peaux de boeufe, de chèvres, de renards et de martres. La, récolte paraissait avoir été bonne sur toute la côte, et les échanges se faisaient avec vitesse. Il eût été à désirer que nous eussions pu fournir aux habitans un plus grand nombre des articles qui leur étaient nécessaires, et sur une plus grande étendue de pays. Mais cet avantage dont nous auripns pu jouir nous fut tout-à-fait inutile.

Les charpentiers qui uqus revirent avec bi^n du plaisir, avaient visité les forêts sans pouvoir commencer à travailler , parce que le. bon bois de haute futaie est hors- des possessions dHéndâr-oghloUf el que les autres Tcherkesses necousen-

paye aux parens de sa femme. Mais les soupçons des Tcherkesses pour ce qui concernait notre établissement^ ne faisaient au çantraire qu'augmenter. Des Turcs venaient de lui dire à Anapa^ qu'ils savaient que ïausch et lui n'étaient employés qu'à chercher les moyens d'introduire les Russes dans le pays, et que leurs courses, fréquentes zxxBoughaZy^X. leurs conférences, avec des employés le prouvaient assez,

, 3 juillet. — Le lendemain de bonne heureje revis notre konak au Aioment de son départ. Il m'engagea à remettre à la voile pour PcA/af, attendu, qu'il n'avait point à Ghélendjik de ms^asins préparés pour y déposer du sel. Je le lui promis. Avant d'appareiller, madame E*** désira aller à terre ; elle rencontra dans sa promena.de une vieille femme tcherkesse, qui, après lui avoir tendu la main, lui dit : n Soyez la bien-venue, » et la .pressa contre sa poitrine. C'est la plus 'grande iparque d'affection qu'on se puisse donner ; le baiser n'appartient qu'à l'amour seul; mis au rang des dernières faveui:s d'une belle, il n'est employé dans aucune autre occasion; l'amitié même n'y a point de droit.

Atioukhaï vci\yd\i invité à dîner chez lui avec madame E***; mais le vent étant favorable, je ne voulus pas accepter cette invitation , et je levai l'ancre à i o heures du matin , par un bon vent d'O. , qui, après nous avoir forcés de louvoyer pour sortir du port, nous porta jusq^u'à une petite

( 3^7) distance du cap Abètsaî^ où il se calma , el nous fûmes tracassés jusqu'à 5 heures par différentes brises, dont finconstance permit aux courans de nous porter au nord. Le vent se mit alors frais à l'E. S.-E; nous virâmes de bord au large, et à a heure» de la nuit nous revirâmes à terre. Après s'çtre encore calmé, le vent souffla au N.-O. dans 1.9 matinée, et nous faisant brasser en poupe, nous vînmes mouiller à une heure après midi,, par 4 brasses et derpic de fond.

léndâr-oghlpu avait fait porter sur le rivage un petit cangn d^une den^i-iivre de balles, 1q seul qu'il eût, pour m'en faire saluer par quelques coups. Ses (ils, Tausch et plusieurs Tcherkesses de DOS amis, vinrent me recevoir à mon débarquement. Nous allâmes voir ensemble les magasins , où je trouvai quelq[ues parties de blé, de seigle^ de maïs, des peaux de boeufe, de chèvres, de renards et de martres. La, récolte paraissait avoir été bonne sur toute la côte , et les échanges se faisaient avec vitesse. Il eût été à désirer que nous eussions pu fournir aux habitans un plus grand nombre des articles qui leur étaient nécessaires, et sur une plus grande étendue de pays. Mais cet avantage dont nous aurions pu jouir nous fut tout-à-f^it inutile.

Les charpentiers qui uqus revirent avec bi^n du plaisir, avaient visité les forêts sans pouvoir commencer à travailler, parce que le. bon bois de haute futaie est hors des possessions dHéndâr-oghloUf el que les autres Tcherkesses neconsen-

une rcinma, de parler directement à un homme de la sienqe.

Un grand coup de vent 9yaut rendu la mer très houleuse ^ il fut impossible d'engager ces dames à se rendre à bord ; et elles me pressèrent d'aller la chercher, pour l'emmener dans leur habitation.

M. Tausch, quelques Tcherkesses et entre autres Xatalik de Kaz-boulat ^ vinrent avec moi ; j'annooçai a madame E*** Tinvitalion des princesses, me doutant bien qu'elle no consentirait pas à les^suivre chez elles; mais, à mon grand étonnemeot, elle accepta Toffre avec plaisir, et s'y préparasaos marquer la moindre inquiétude. Pour ne point heurter l'usage qui défend aux Tcherkesses de voir leurs femmes en public, je me décidai à ne la point accompagner, et la confiai à notre commissionnaire, qui me promit de la ramener le lendemain. Par le conseil de Katalik^ je fis tirer un coup de canon et hisser le pavillon aussitôt que le canot se fut détaché du bord. L'embouchure de la rivière étant un peu plus profonde qu'à Tordinaire, il la remonta assez facilement. Une foule d'hommes, de femmes et d'cnfans, accourus des environs, en couvraient les bords. A son débarquement plusieurs coups de fusil et de pistolet furent tirés; je répondis à ces saluts; mais bientôt l'épaisseur des bois me déroba la vue de madame E***.

A 2 heures après midi , un bâtiment que nous avions vu dans la matinée , tirant vers le nord , vint mouiller à une porléS de fusil de la goçlcUc

Des Turcs qui le montaient me dirent qu'ils allaient de Tféuizonde à Anapa^2L\QC un chargement de toileries, et que, contrariés par les vents, ils ne ^.'étaient décidés à venir mquiller sur cette rade, qu'enhardis par notre présence, n'ayant point de konak pour les protéger. Ils me demandèrent s^il y aurait du danger à aller faire de l'eau à terre, et j'offris de les y accompagner; ce qu'Us acceptèrent avec plaisir. Dans la soirée ils remirent à la voile , profitant du vent de terre qui y soufflç régulièrement alors.

7 juillet.-!- M- Tausch vint nv'apprendre que madame E*** ayant été engagée par les princesses à prolonger son séjour chez elles, avait remis son retour au lendemain. Le récit qu'il nje fit de la manière dont elle avait él^ accueillie, me charoia, et.je me félicitai de Tavoir amenée chez ce peuple, l'effroi de ses voisins, dont j'avais voulu moimême l'épouvanter , et chez lequel aucune. autre Européenne n'avait encore pénétré.

Je décidai ce jour-là avec le prince Méhmetj que nous déchargerions à Pchiat^, et nous louâmes à cet effet quelques barques des bajbritans, pour travailler le lendemain de concert avec notre chaloupe.

En me promenant sur le rivage, je passai à une petite distance d'un groupe de Tcherkesses que je ne connaissais point, el; qui déjeunaient sous un arbre; il m'appelèrent pour m'engager à prendre 1399 part de leur repas, qui consistait en petits gilk-

teaux et en viande de |)œuf et de porc salée. Ils professaient la religion du P^ys. J'acceptai , et lidi conversation avec enx. j'appris qu'ils se rendaient des environs d!j4nqpa chez les Chapsofikh pour ravoir des chevaux qu'un prince leur avait enlevés. Comme je me disposais à les'quitler, un d'eux se lève en me présentant la main , et me demande mon amitié pour lui et pour ses compâgnotts.

« Dans mon propre pays je suis étranger comiue (c toi, me dit-il; j'ai perdu toute ma fnnilte pâi* la « peste; Fhabitation où ils sont Qiiortsa été bruléé <c avec leurs effets, et mes champs abandonnés (( ne voient plus aujourd^ui que les brebis 6t les (( chevaux de mes anciens vorsins. Dépourlié de « tout, mes armes, mon cheval, ma sçlle, voilà (( tous mes bieus. Sans parens, sans alliés, je me « suis vu obligé de recourir à la protection de « quelques konak qui, grâces à Dieu, professent ce envers moi la première des vertus , l'hospitalité, (( Tour-à-tour ils sont mes hôtes , et je suis lear (( défenseur quand Toccasion s'en présente.

<( Tu es un de nos frères, mon bras, mes services (c sont à ta disposition. » Il me tendit de nouveau la main et nous nous séparâmes.

8 juillet. — Après avoir long-temps attendu Tnadame E***, M. Tausch vint m'annoncer son arrivée sur le rivage. Je la trouvai dans un chariot, habillée en Tcherkesse, avec les princesses et d'autres femmes de la maison à' léndar-oghloih qui s'empressèrent de l'entourer pour me la ca-

cuer. iLiies lui dirent adieu en lui faisant bien promettre d'aller encore les voir avant son départ.

Arrivés à bord , je m'empressai de demander à lliadame E^^^quelques détails sur sa vie tcherkesse; elle me dit qu*à son débarquement les princesses vinrent à sa rencontre j et qu'après lui avoir tendu les mains, elles la serrèrent contre leurs poitrines, en présentant alternativement le côté droit et le côté gauche; un nombre infini d'habitans curieux d^lavoir l'entourèrent et l'accompagnèrent jusqu'à un chariot traîné par des^bcéufs, où on la fit monter avec les deUx filles de notre kanak et la jeune priqcesse Chapsoukh : il y en eut d'autres qui les suivirent à pied. Sur la route plusieurs familles l'attendaient à son passage, et toutes lui témoignaient le plaisir que l'on avait à la voir.

La femme ^ léndâr-oghlou vînt la recevoir à une petite distance de son habitation , suivie de toiis ses vassau:^. Après les cérémonies usitées , on la mena d^qç la chambre des étrangers; le dinér suivit de près son arrivée. Il fut servi sur douze petites tables. Les princesses, qui jeûnaient à cause du ramazan (i), s'occupèrent pendant le rep^s à dépecer la viande et le pain , pour en former des bouchées. On lui apporta après diner de l'eau pour se laver les mains, et on lui lava les pieds , ce qui est la preuve d'une grande considération. Tout le reste de la journée fut employé à amuser ms^ame E***, par d€|g jeux et des danses. léndâr^

(z) Jeune tr^s mère des mahométans.

oghloUy qui arriva le soir, se rcjouil de voir Tinlimitc dans laquelle elle était déjà avec sa famille, et il la pria de regarder sa maison comme la sienne. Quelques usages qu'elle fut protnpte à saisir le ravirent; on voulut la rendre tout-h-fait tcherkessè, et des ordres furent donnés pour lui préparer un habillement, auquel on travailla toute la nuit.

Le principal de ces usages, qui ne plaisait pas du tout à madame E***, était l'obligation dans laquelle on est de se lever à l'entrée d'un horame ou de quelque femme plus âgée, même vassale.

Les hommes de leur côté font de même pour les deux sexes ; on ne peut s'asseoir que lorsque la personne pour laquelle on s'est levé l'a ordonné par le mot iize (assieds-toi). Ces peuples n'y manquent jamais , et même en famille ils sont fidèles observateurs de cet usage incommode.

L'heure désignée par le Coran pour le soupe , fut annoncée à toute l'habitation par un coup de canon que le prince lit tirer. Madame E*** désirait faire ce repas avec les jeunes princesses ; mais elle fut trompée dans son attente. Une famille tclierkesse ne se réunit jamais pour manger ; le père et la mère le font séparément ainsi que leurs enfans, qui se divisent suivant leur âge et leur sexe, et vont manger leur portion dans un ehdroit écarté.

Le lendemain, madame E*** fut habillée en tcherkesse, et la princesse nlfere, à cette occasiou, lui fît quelques cadeaux en échange de ceux qui lui avaient été apportés. Ils consistaient en agrafes

irgent et une garniture de petits boutons qni rVent à border sur le front le bonnet des femes mariées.

Pendant son séjour chez notre konak , il survint le aventure qui peut servir à faire connaître la e inquiète que mène ce peuple, et dont les lites me firent réjouir d'avoir insisté sur le reur de madame E*** à bord.

Comme je Taî déjà dit, le vol est défendu dans îrtains cas, surtout lorsque deux princes se sont romis par serment de respecter mutuellement urs propriétés. Notre konak^ sur la foi d'un paîiï traité avec un prince Chapsoukhy avait en- >yé un de ses vassaux chez lui, chargé de quellies commissions. Le Chapsoukh^ infidèle à ses enigemens, le fît esclave. Au bout de quelques urs, le frère de ce prince vînt à passer non loin 3 l'habitation d! léndâr-oghlou ^ par un champ où n homme qui labourait, feignant d'ignorer ce ui était arrivé à son camarade, l'attira dans sa laison et l'y garotta. Cette nouvelle fut bientôt ipandue: on se députa de part et d'autre des pcr- 3nnes qui ne parvinrent point à accorder les eux princes, et l'affaire, par la tournure qu'elle Tenait, semblait annoncer un. combat.

9 juillet. — Une barque tcherkesse qui^se préarait a partir , attira les soupçons de nos amis ; Ue appartenait à ceux de la vallée qui avaient montré le plus d'acharnement contre nous, et uoiqu'ils se dissent destinés à aller charger du

uié au sua de Pchîat^\ Tassurance [dans laquelle on était qu'il n'y en avait pas persuadait aux nobles commis à notre garde que leur projet [était de revenir nous attaquer. Un d'eux vint coucher k bord et nous conseilla de faire feu sur la première barque qui approcherait de nuit.

Le prince qui était venu nous voir, fut obligé de s'en retourner chez lui plus tôt qu'à l'ordinaire ^ parce que les Chapsoukh s'armaientet menaçaiept son habitation.

lo juillet. ^^ Quelques historiens , notamment Strabon^ nous apprennent que différentes parties du pays situé entre la Mer-Noire et le Caucase étaient renommées parleurs mines. La fable de la toison d'or, que les Argonautes sont venus chercher en Mingrélie^ semble prouver qu'ellesTétaient depuis long-temps. Quelques raisons m'ont aussi porté à croire que ces montagnes sont remp/ies de minéraux précieux. Plusieurs sont revêtues d'une terre rougeâtre; les arbres y sont disséminés, rabougris, et n'y croissent qu'avec peine. On m'avait déjà appdrté de très beau minerai d'or, et ce jour-là je reçus du- minerai d'argent, trouvés tous les deux dans des ravins, après la pluie.

Un naturaliste expliquerait sans doute un phénomène que notre commissionnaire m'a raconté, et qui viendrait à l'appui de cette opinion. A environ cinq lieues de Pchiat^ Ton voit une montagne de forme conique, assez élevée, et presque entièrement pelée; à son sommet seulement est

tin petit bois où tous ceux qui y ont pénétré sont morts sur le champ, ou au bout de quelque^ jours; les animaux même qui paissent autour n'osent y entrer , et l'on n'a jamais vu d'oiseau s'en approcher. Ce fait, sans doute exagéré, que lesTcher* kesses attribuent au séjour de quelques esprits malfaisants, peut bien provenir de la composition de cette montagne. Il y a différens autres lieux dont on raconte à peu près la même choses et que j'aurais été visiter avant mon départ si lés affaires me l'eusseiit permis.

A midi, un homme vint nous atinoncer que tous les vassaux ^ léndâr-^oghlou avaient été join-* dre ce prince pour le défendre contré les Chap^ êoukh^ qui approchaient de son habitation. Je regrettai vivement qu'une pareille circonstance n'eût pas été prévue dans les instructions que m'avait données M. Scassi , pour aller secourir notre digne konak. Je n'osai pas le faire, quoiqu'il ne soit pas douteux qu'il entrerait dans les vues de la Russie de profiter de ces petites guerres que les Tcherkesses se font entre eux, pour s'allier avec leurs princes , et par ce moyen pénétrer dans l'intérieur du pays.

II juillet. — Nous eûmes dans la matinée und fausse alerte, d'autant plus embarrassante que, nos interprètes étant absens^ nous n'avions personne à bord qui sût le circassien.

La barque de nos ennemis^ dont j'ai déjà parlé plus baut^ sortit de la rivière et se dirigea sur nouai

dbftrgéo de monde. A oetta TUé je' fié irtSMÎM monter no$ àraicA sor le pont'i et an gniDd Hè» b^e d'habitant d0 notre p^rtt» nasemUé eariè rivage 9 semblaient par lisurs * cria ' ndvà- engager à combattre. Craignant cerpenduit latf ratiek aiil* heureuses <|a'auraient indubitahlemetit êttlrit n^es une pareille affaire^ je hahoiçaie ëtooÉre^ I mettre le feu au canon qui^ diaigé à inlÛiiUi^ était pointé .sur eux'; les voyant |>rèla àr Met aborder par la poupe ^ et lenr crd^anit ies ioMif lions hostiles, j'allais enfin m'y déclder^'d mi jeune prince de mea^misv patent: ^jISMUr^ oghhuj n'eùty au même insiânt , :^ara . panii'im en me aaJua»t« Cela diasipa oâee CftinMB e| jetilMl» aitai plus à les laisser arpprocber; 'QuwlqaeBf «es montèrejql k bord et parurent fipapfrfnii VÊ^^àêitê DOS armes. Cest peut-^étre ce qui les empêcha une autre fois de faire une tentative sérieuse. htjeoBe prince resta à bord de la goélette y et 3a eontùiuèreotleur route au sud.

M.Tausch, qui avait été présenta Faltaquedes Chapsoukhy vint nous apprendre qu'au, nombre de aoo ils s'étaient retirés sans se battre^ remettant TaiTâire au jugement d'une assemblée nationale. C'est ordinairement ainsi que se terminent tous^ leurs différons ^ qui cependant ne manqueBl jamais de comniencer par un grand appareil militaire. Les nobles et les vassaux s'arment aux cris d'an homme chargé de répandre la nouvelle d« la marche des ennemis en courant au grand galop daf>fk tç^ le canton^ et ils sortent fie (aura

(339) fcàliobs ]^ur aller se rassembler autour de cette dii prince, qui se meta leur tète; maisau moment où les deux partis semblent vouloir se chargei" avec le plus d'acharnement, des personnes neutres se proposent pour médiatrices de leurs affaires , et tout se borne alors à quelques coups de fusil ou de pistolet tirés en l'air de pai^ et d'autre. Il n'y a que les expéditions contre des peuplades éloignées^ où l'alliance de plusieurs princes donne à espérer plus de chances , qui parfois deviennent «anglantes.

I a juillet. •— JSfotre déchargement ayant été entièrement terminé la veille , je fis commencer à embarquer les marchandises échangées, dont le nombre augmentait journellement, et qui consis-^ taiént pour la plupart en seigle^ blé, oi^e, maïs, tire^ miel, peaux de bœufs, de chèvres, et quelques pelleteries.

M. Tausch m'avait parlé depuis long-temps des antiquités que les Tcherkesses découvrent quelquefois; il m^avait même remise lors de mon pre- ' mier voyage , un vase trouvé par hasard en labourant la terre , et renfermant des ossemens brûlés qui avaient été jetés , dans l'intention de le faire servir à garder de l'eau-de-vie. Il était fait d'argile, d'une formeasseeconunune, et enduit d'un vernis irert. Avant mon départ j'engageai M. Tausch à faire fouiller de petits tumulus que l'on voit en diffépons endroits de la vallée ^ et particulièrement dans la forêt voisine du bois sacré que j'ai visité. Leâ Tcherkesses penâent que ce sont les tombeaux

d'une grande nation qui avait habité leur pays. lU sont la plupartcouverts de grandes pierres. Diffé^ rentes raisons avaient empêché notre commissionnaire de s'en occuper, et les nouvelles affaires qui me survinrent depuis mon arrivée, ne me permirent pas de faire des recherches sur ces nouveaux objets de curiosité. Mon attention ce jour-là fut réveillée par l'apparition de deux vases en terre cuite., dont l'un, haut d'environ deux pieds et demi , contenait des cendres, des anneaux et d^ boutons de cuivre ainsi que quelques ustensiles en fer, oxidés au point qu'ils étaient méconnaissables, et se brisaient lorsqu'on les touchait. Und défense de sanglier avait été trouvée par dessus , et à côté de Tune, les débris d'une coupe eu verre, ou plutôt d'un lacrymatoire. Le second^ beaucoup plus petit, ne contenait aussi que des cendres, sur lesquelles on trouva le squelette d'un petit animal que l'on aurait aisément pu prendre pour un lézard. Y avait-il été mis exprès, ou par hasard , ainsi que la défense du sanglier dans l'au^ tre? C'est une question à résoudre par de plus savans antiquaires que moi. J'interrogeai les Circassiens sur le lieu où ils, trouvaient ces vases, et je sus qu'ils sont dans les tumuluSj à 3 ou 4 pi^ds sous terre, vers le sud-ouest, toujours auprès d'un endroit où l'on découvre du charbon , restes sans doute d'un bûcher. Le possesseur de ces vases avait, d'après ce que me dit M. Tausch, une grande passion pour tout ce qui est antique, et quoique tout aussi ignorant que ses compatriotes,

il en faisait sa principale occupation. Malheureusement il restait à une trop grande distance du rivage; sans cela j'aurais pu en tirer un grand parti, en me servant de lui pour me procurer ces objets. Les étrangers qui fouillent les tombeauiç, excitent les soupçons des Tcherkesses, qui prétendent qu'ils cherchent à y trouver, dans de petites pièces de cuivre, la preuve que leurs ancêtres avaient possédé le pays, pour avoir le droit de s'en emparer. L'empressement de quelques voyageurs à acheter des médailles, lors de Foccupation de la forteresse SAnapa par les troupes russes, fit naître dans l'esprit de ces peuples cette singulière idée, qu'ils ne pouvaient cependant allier avec ma qualité de Français.

Undâr-oghlou vint prier madame E***, au nom de sa famille , d'aller chez lui le lendemain poui^ y passer le reste du temps que nous séjournerions encore à Pchiat. Je consentis avec plaisir à cette invitation.

i3 juillet. — A 6 heures du matîti, je fus à trois milles au nord de ce mouillage , pour voir du bois de sapin, de genévrier et de chêne, destiné à compléter notr-e chargement. A mon retour madame E*^m'apprit que les princesses étaient venues; la chercher, et elle s'embarqua pour aller les joindre, accompagnée par leurs frères et par M. Tausch. Ce commissionnaire revint dans la soirée, et nous nous préparâmes le lendemain matin à aller faire une incursion dans le pays. Il m'apprit que , chez

un des habitans çle la vallée, Moudrov avait lu m vieux manuscrit grec, dont il n'avait pu rien comprendre , parce qu'il était en grec littéral ; et qu'un autre Tcberkesse possédait une cornaline sur la- (juelle étaient gravés un bœuf et quelques lettres. Je fis sentir à M. Tausch le tort qu'il avait eu dô ne pas m'apprendre plus tdt une découverte aus^i intéressante^ et rengageai fortement à ne rien négliger pour se procurer ces deux objets. Il parait que le manuscrit était soigneusement conservé par son propriétaire, et qu'il aurait été diiSdIe d'en faire l'acquisition^ mais qu'on aurait pu en prendre une copie,

L'enthousiasnie que j'avais pour ce pays, me faisait faire une foule de réflexions sur les moyensi. de m'y établir et d'y jouir de la confiance de ses habitans, dont j'aurais voulu faire partie. [L'amitié que, me témoignaient quelques princes, ne. suffisait pas, selon moi, pour entreprendre tout ce que j'aurais voulu ; il me fallait un puissant appui , et achever de dissiper les soupçons qu'on pouvait avoir encore sur mon compte, en devenant membre de la nation. J'appris qu'un usage venait au-devant de mes désirs, et me présentait le moyen de me faire adopter par une famille circassienne. La cérémonie pour l'adoption, consiste à garder quelques momens dans la bouche le bout du sein d'une femme : elle et son mari deviennent dès lors des otaliA, qui vous mettent au nombre de leurs enfans légitimes. Comme cela oblige à quelques cadeaux qu'on fait à la famille ,

(3/iî).

et que je n^^tais pas alors dans la possibilité de Ica faire ) j'en relais l'exécution à un nouveau voyage^

i4 juillet. -—Nous fûmes à terre de très bonne heure , espérant y voir venir notre cicérone tcher- ^Lesse^ qui nous l'avait promis; mais Fayant vai^ Dément attendu , nous npus déddàmçs à ^ller seub aux lieux indiqués. Nous primes avec tious un Tcherkesae et un matelot chargé d'une pioche. Âppès avoir gravi la montagQ.&du S.-E. de la rade, à travers un bois très touffe, rempli de petits tu^ mUlus^ Bous^ parvînmes au sommet. l se trouve une plaine qu'oa hboùre à travers un grand nom^brede ces sépultqrcs; elle est bornée au N.*£. par |in bois qui s'étend sur une des montagnes les plus élevées de la vallée, et au S. par un escarpe* ment de la hauteur d'environ a5 toises au-dessu« du niveau de la mer. Nous f^mès. long-temps in-, décis sur le choix; mais avec peu de moyens, il tonriba nécessairement sur un des turntdus qui nous parut le plus facile à fouiller. A environ deux pieds, sous terre, au S*-0., et au niveau de la plaine, nous trouvâmes une longue et forte épée avec le 1er d'une pique placés en croix. Cette découverte sous fit redoubler d'efforts, et après avoir pioché quelque temps à côté d'une couche de charbon.-, nous pai^tnines enfin à apercevoir un vase que: npus eûmes beaucoup de peine à ôter dé la terre, ^nt elle était dure et mêlée de pierres. Notre dépi| fut à son comble , lorsqu'âprès avoir mis tous nos spins pour ne rien casser, nous ne vîmes qu'uQ,

vieux pot d'argile, dont les bords étaient rompus, et posé sens dessus dessous.. Une couche, de terre durcie par le temps retenait dçs cendres que nous apercevions dans Fintérieur à travers une fêlure. Je le soulevai enfin ^ et trouvai parmi ces cen*' dres quelques bputons de. cuivre de la même forme que ceux qui m'avaient été reoûs, et des ustensiles de fer défigurés par la rouille , et qui se rompirent en les touchanL Je désirais continuer encore k fouiller, mais le soleil déjà fort élevé rendait Pair brûlant f nos travaux étaint lents, et n'étant munis que d'une pioche, il nous aurait été impossible d?entreprendre la fouille d'un des tumuliU qui, par leur grandeur et les grosses pier* res qui les couvraient, semblaient annoncer que des personnages considérables y avaient été ense? velis. Je me contentai d'aller visiter, en m'en retournant, un chemin assez large qui conduit du bord de la mer à une ancienne forteresse dont on voit encore, les. ruines sur une montagne qui domine la vallée, et où nous nous promîmes d'aï-? Jer un autre jour. H était tard et d'autres affaires nous appelaient ailleurs.

Dans la soirée nous eûmes la preuve de l'affaiblissement du parti que les parens de la femme de Moudrov avaient formé. En nous promenant sur les bords de la rivière, nous vîmes le frère de la jeune Djantin , celui qui avait tiré sur notre canot , la traversant dans une pirogue pour aller chercher un asile chez un de nos amis qu'il avait choisi pour honak. Ainsi que les étrangers , les

Tcherkesses ont quelquefois recours à des konak. Cest un moyen dont se sert l'être faible ou malheureux pour se mettre k couvert des entreprises de quiconque voudrait lut nuire.

Notre chai^ement étant presque terminé , la journée du lendemain fut désignée pour aller voir le prince lénddr-oghlou j qui devait nous attendre chez lui.

i5 juillet. — Nous montâmes à cheval de bonne heure, M. Tausch et moi. Je revis avec un nouveau plaisir la belle vallée que nous parcourions ; nous nous arrêtâmes quelques mstans chez un Tcherkesse malade^ que mon camarade voulut aller ▼oir. Je fus étonné du bruit que l'on y faisait. Des jeunes gens et des enfans s'occupaient à toutes sortes de jeux bruyans, tandis que le médecin, gravement assis auprès du malade, n'ârtrculait que de temps en temps un mot ou deux. Sa place est sacrée; personne ne la prend s^il k quitte. Celui qui oserait la profaner en s'en emparant , serait obligé de lut payer une somme considérable. Us traitent leurs malades avec des simples et des amulettes. Pour de certaines fièvres ^ ils ont beaucoup de confiance dans quelques anciens tombeauxetdans des ruines de monumens antiques, où ils envoient coucher le malade pendant plusieurs, nuits. Lors de mon premier voyage à Ghélendjiky un Tcherkesse me demanda un remède ou quelque prière pour son parent attaqué depuis longtemps d'uQe maladie qu'il ne sut pas bien m'exr

plîquer. iTayanl d'abord aucune espèce de méàk çament , je me décidai à lui donner la prière, qui, «ans pouvoir lt|i être nuisible , (e satisferait. Elle lui fut remise avec (ou^e la gravite dQctca*ale, et fut reçue très respectueusement par fiât homme qui ne savait comment mVexprimer asseg sa reconnaissaipice. A mon retour de Crim^ey je ne songeais, plus à cette singulière aventure, lorsque le tnéme homme vint me (a^ rappeler en m'apportant de& oeufs ^t du fromage de la part de son parent, qui avait été parfaitement guéri. Quoiqiie étonné <]e cette cure , je crus pouvoir me permettre encore un peu de charlatanisme, çf j^ lui rép^ondts qv^ j'en avais été sûr d'avance*

Pour un homme blessé le; cérémonryl est un pe« différent. Il ne doit avoir aucune arme danai sa chambre, et à sa porte est un plat rempli d'eau où l'on a mis un oeuf. Avant d'entrer on frappe trois fois sur un soç de charrue. De jeunes garçons et déjeunes fîUes jouent, chantent des chansons composées en l'honneur du blessé, et s'amu* sent aussi à donner des coups de dents à un gâteau rond suspendu au plancher par une corde, \ / On voit cet usage de faire du bruît dans la chambre des malades , chez quelques autres peu^ pies plus ou moins civilisés que les Circassiens , çt qui prétendent par-là chasser les esprits malfaisans.

Aune demi-lieue de Yhahitàlion à' léndar-^gfitou^ M. ïausch me montra un emplacement où ce prince lui avait proposé de bâtir les magasins , afia

(347) d'en assurer la tranquillité, et d'éviter^ par leur position sur ses terres, le paiement; du droit d'importation que les Tcherkesses exigeaient de nous« Les marchandises^ se trouvant alors au centre de )a vallée, auraient aussi été pluaà portée des hat bitationsi de l'intérieur.

A mon arrivée che:z le prince , ]^ fu$ i*eçu dans, une maison nouvellement cpnstruite à la même place où avai t été celle qui fut brûlée par les pa-* i:ens de Moudrov. Madame E*** était dans celle ou Von m'avait reçu le. voyage précédent. Je remer*» ciai Méhmet de ses bontés et de l'accueil que lut et toute sa famille avaient bien voulu lui faire» Il me répondit que rien n'avait été pour lui si flatteur que sa. confiance en eux ; qu'il aurait bien désiré que mon séjour à Jl^hiat fut plus long, pour tâcher de me prouver combien il npus aimait; que d'ailleurs madame £^*** était libre de rester chez lui jusqu'à mp.n retouc;.que sa vie et celle de ses fils répondaient de la sûreté dont elle jouirait pendant son absence. <r Je vous aime, comme mes enfans, me dit-il , disposez de moi dans toutes lea occasions ; j'ai , grâces à Dieu , Qssez de bien ; mon 96ul désir est d'avoir des amis. ^

Le prix des bœufs m'avait fait feire depuis Jongr temps des réflexions sur la salaison , qui devais pffrir ici un béné^ce des plus i>rillans. }ji n'y a qua les Turcs d^j^napa qui s'occupent de cette bran-*, çhe d'industrie pour CiOnstantinople. Le prix des. chèvres et de leurs peaux était aussi à très boa compte. J'ai pensé que la fabrication des maro^.

quins serait un objet important dans ce pays , oô ils se vendent de i5 a i8 piastres turques, et la consommation en est très grande. Je fis part au prince du désir que j'avais de fonner un établissement où l'on s'occuperait de ces deux objets : il y applaudit fortement, principalement à la fabrication des maroquins, et m'assura de la traoquillilé dont jouiraient les gens qui y seraient employés, surtout étant des Français, dont il voudrait voir augmenter le nombre dans son pays, parce qu'ils sont leurs frères et braves comme eux.

Les capitaines de quelques bâtimens anglais et espagnols m'avaient fait, à la quarantaine à Kerfch, plusieurs questions sur ce pays, et mes réponses parurent leur donner une grande envie d'y venir; ils me demandèrent h cet effet quelques renseignenieas sur la cAte, sur «es ffioaîHages, et 16 noBi de notre ionat, que je leur dotwai'. fétidari^hlou , en rapprenant , parut flatté de tôirqfïi'on allait leconnattre eo Europe par son hospitalité, et m'assura du bon accneil qu'il ièrak à tous 1^ étrangers qui abordeFaiént en mon- nonï.

Âpres le dîner, ce prioce m'ei^ageà-à aller Tâfr sa famille. Tandis que ^'étais avec elle, ta^^femof&^e Nt^haï' Réchappai par-la 'fenétne pour ne pas 'veAt son mari qu'on vint lui annoncer. Le TcheHtes^ semble fuir tout ce qui lui rappelle ses affections et ses plaisirs, comme un sentiment de faiblesse ; il est même incivil de lui parler de ses enfans, surtout lorsqu'ils sont petits.. Je fis de la peiçe -à

Nogheu eu lui Itiontrant un des siens ^ âgé de quâ^ torze ans, qui semblait annoncer le même caractère que son père. Ce n'est que par Tàge qu'on obtient le droit de se dépouiller de ce stoïcisme ; et le vieillard 5 après avoir signalé son courage dans sa jeunesse , peut s'abandonner à toute sa sensibilité /au sein de sa famille. lénddr^ghlou voyait sa femme et caressait ses enfans.

Les princesses mirent tout en œuvre pour augmenter la peine que nous avions à les quitter ; par mille attentions elles venaient au-devant de tout ce qui pouvait nous faire plaisir. Je fus témoin de quelques dansés que Ton exécute au son d'une espèce de violon à trois cordes ; elles étaient dans le genre asiatique ^ assez tristes, sans expression : les pas consistaient en petits sauts , sans grâce ^ mais que la position des pieds , presque toujours tournés en dedans, rendait trèsdifficiles.Leurs autres instrumens sont une espèce de flageolet et un tambour de basque. Le chant n'est pas plus gai que la danse ^ quoiqu'il y. ait des airs assez agréables. Leurs cfaa.nsons ne sont point rimées , et servent souvent à célébrer les vertus comme à chà"" tier les mœurs; c'est une des punitions de l'homme vicieux. On en chanta plusieurs en ma présence ^ entre autres la complainte d'un jeune homme qu'oi;! avait voulu bannir du pays , parce qu'il était ' revenu seul d'une expédition contre les Russes, où tous ses, camarades avaient péri. C'est ainsi qu'à chaque instant on trouve dans l'histoire de

fiée prafdèê <W imits qui vappeileilir ieit MMi» héroiques de la Grèoew

Les préjparatifa de noitt âèpàH tâûtétéùt iôdté la fiuniîle. On remplit w afabà^ èé Mtf tea mr^àéA de provisions^ entre autres de petits gftteaut de jhrine^ de mtèl et débeurrà ; le prinoé voidoiine filâre cadéaù dôdéuk chevaux, 0iai$ je ué eônsén* tià à prendre fjotïm boUràa* fïdtr^ séj^iutton fet péniUe : les niaipqttes'd'anittiédé eed boiià^Tcher* kesses m'avalent fortement ' attadbé à ' élK \^ et je pvesaëhitaia ftvec peine que >peut-dttfe Je ne les re* K^crrais |4ùs. QpiSâÀa j s» mdre et sén siMers* tlnreiit kmg^temps iaïadame E^ embrasiiéef ëUennéoM ne put a^anracfaw de knrt bras qte^âtéè doidear^ et confondit ses larmea aui: lemv Midtfrvij^Abtt fnronût dé resAt meToif lelendemaiiK U éimttàerd: Bes fils Ijskan^hérià et Kai-éoulat^ ainsi qu^un prince de leurs parens et plusieurs nobles, farent chaînés du soin de nous aôcompagner. Nous rencontrâmes quelques familles qui , instruites de notre prochain départ, nous attendaient sur la route pour nous faire leurs adieux et nous enga^* ger à revenir les voir.

Une chose qui affectait surtout cas Tcherkesses^ c'était le départ de M. Tausch, qui était appelé en Grimée pour différentes affaires^ Chaque babl*" tant croyait perdre en lui un fils ou un pére> et lui-même ne quittait qu'à r^et cette nation parmi laquelle il avait passé ses plus jeunes ans.

1 6 juillet. —A 8 heures, léndâr'Oghlou arriva

ilècdin^âgné àè ses fils, de quelques nobles et de Moudra V. Il avait amené pour madame £^^^^ une vache et une chèvre avec son petit , que Ginzclia lui envoyait en présent. Je recommandai à ce bon prince nos magasins, ainsi que les charpentiers, qui nous voyaient partir à regret. Il m'assura des soins qu'il donnerait à leur tranquillité. <k Quant à « ce qu'il faut, me dit<^il, pour consolider la prospé- « rite de votre établissement, tu le sais à présent «aussi bien que mtoi; tu as demeuré sous nos 4K toits ; et si l'afTaire de Moudrov a nui à ton expé* c ditîon,elle t'a fait voir au moins que l'amitié d'un «Tcherkesse pour un Français est inébranlable, «et que l'adversité n'y peut porter aucune at« c teinte. » Alors me prenant la main et la serrant avec émotion : (cYa^ me dit«il, xioh\ç djighid ^ va a dire aux Russes^ qui nous méprisent, ce que tu fc as vu au milieu de nous ; tu sais ce que nous a sommes^ apprends-leur à nous connaître; en-*' « gage-lôs à terminer deà guerres infructueuses ; « dis^leuF que la liberté habite nos montagnes , « que la mort nous est préférable à un joug étran-* « ger, et que le commerce seul peut leur donner (c un accès sur nos côtes. Qu'ils viennent en ton « nom^ qu'ils fournissent à nos besoins; mon ami- « tié , tout ce que je possède est à eux. Quant à « toi , n'oublie point les projets que tu m'as comtf muiiifiués ^ hàte-^toî de les mettre à exécution ^ « et compte que tu auras toujours en moi un père <( et un ami. »

Jt profitai dn lieiiqpftqu^émplayaiLaia ftvec lés siens 9 'pour aller dans le boisi sacré' étoiH Der ces peuf^^ par une eérénonie religieuse que depuis long-temps je me proposas d'ésâeu ter. H est d^usage qu'aà Tcheiioeisse. qui , commerce dans ie pays y qui revient Tictofieux d^ùne iocuraian, ou qui s'y est obligé par qaelquovœu/faase des ofirandes à la croix; on y attache alorsv ou A l'ai^ bre qui la soutient,- les objets îqpii y sout destinée Aucun habitant n'ose y toucher ^ et ils nfen sont enlevés que par les ennemis qui .tien tient rajurèdes incurnons dans le pays; céux-Ià, quoique, dé. la même religion , ne respectent pas^la aaintetë du lieu, et pÙlent tofit ce qu'ils* trouvent; I7n festin appelé Tkha^Hfhi suit- ordinairement, la^ cérémonie de Toffirande^ et les tétés dés animaux tués. & cette occasion^ sent aussi suspendues aux branches des arbres. Les différentes affaires de rétablissement qui m'avaient occupé durant tout notre séjour ^ m'empêchèrent de donner à cette œuvre pieuse toute ia pompe que j'aurais désiré; je me. contentai d'aller avec madame E***^ une partie de l'équipage , quelques nobles et nos commissionnai-» res, attacher des étoffes à la croix. Madame £*^ en donna l'exemple la première ^ et il fut suivi par nous tous. La joie et l'admiration que ,cette vue excita parmi les Tcherkesses, qu'on n'avait pas prévenus du but de notre promenade ^ est difficile à dépeindre. Ils serrèrent fortement , nos mains, en assurant qu'ils publieraient partout

notre piété et rhommage que nous venions de rendre à leur religion. Notre retour auprès du vieux prince fut une espèce de triomphe.

Toutes nos affaires étant terminées , il fallut nous séparer. Notre konak nous réitéra l'assurance de son amitié de la manière la plus vive ; j'en fus pénétré , ainsi que de celle que me témoignaient les siens. On d'eux. voulut absolument nous suivre, et il s'embarqua pour la Crimée.

Nous appareillâmes à huit heures du soir par un vent de N.-E. frais. Notre traversée dura cependant six jours , retenus par des calmes et des vents contraires; nous mouillâmes le aa juillet sur la rade de Théodosie.

DifTérentes raisons m'engagèrent alors à demander ma démission , bien persuadé , d'ailleurs, que nos chefs ne se serviraient jamais des moyens nécessaires pour parvenir au terme que s'était proposé le gouvernement russe en organisant des relations commerciales avec les Tcherkesses.

Après avoir quit té le service, le doux espoir de rentrer dans ma patrie vint luire à mes yeux. Je ne pus résister davantage au bonheur de lui consacrer mes services, et je dis un éternel adieu (i) aux peuples du Caucase. J'avoue cependant qu'avant de m'y décider une foule de projets vinrent m'assaillir. Je fus mille fois prêt à en courir la chance, et ni leur étendue ni leurs difficultés n'auraient été pour moi des obstacles , si ma for-

I ■ Il ■■!■ I «Il ^^^^~i . ■ » i^p^^—— — ^

(i) La suite m'a prouvé que je m'étab trompé.

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