CHAPITRE IL
Voyage de Sarepta à Astrakhan.
Voyage sur la Sarpa. — Kamenoï-'iar, colonie de différentes peuplades. — Tatars ou Turcs de Kazan. — Mordouars. — Pirates sur le Volga. — Tchemoï-ïar. — Vetlianskoï gorodok — KopeDskoï gorodok. — lenotaïevsk. — Le comte Valerien Zoubov. — Relations des Russes avec les princes du Caucase oriental. — Tchemoï gorodok. — Djid - hadji ou
Selitemoï gorodok Tumen, prince kalmuk. — Bouzan ,
bras'du Volga,.-— Krasnoïarsk. — Tolonianskiïa gory .
Le vendredi 29 mai, nous appareillâmes à la pointe du jour, mais le patron de la barque resta à terre, promettant de nous rejoindre bientôt en chaloupe, ce qu'il ne fit point, et son absence ayant rendu les bateliers plus inattentifs que de coutume, je crois devoir lui attribuer plusieurs désagrémens auxquels nous avons été exposés dans la journée.
Nous sortîmes de la Sarpa pour entrer dans le Volga , où nous trouvâmes calme plat et grand nombre de pélicans, dont quelques uns s^approchèreot beaucoup de nous. Ils ont la figure et la manière de nager des cygnes, mais leur énorme bec les fait bientôt reconnaître pour ce qu'ils sont.
\ers les deux heures un courant très fort nous porta contre une île submergée, et couverte de grands arbres. Quelques efforts que fissent les bateliers, il leur fut impossible d'en détourner la barque, et nous fûmes quelques instans à regarder notre naufrage comme certain. Heureusement nous passâmes entre les plus gros arbres sans les toucher, pliant et brisant ceux sur lesquels nous passions. Enfin nous en fûmes quittes pour la perte de notre chaloupe ^ qui resta accrochée dans la bifurcation d'un saule.
Bientôt après nous arrivâmes devant un village où je trouvai le bord du fleuve garni d'un grand nombre de figures, dont le costume était tout-àfait nouveau pour moi. Alors j'appris que nous étions à Kamennoï-iar ^ dont j'avais entendu parler comme d'une colonie nouvelle, où l'on avait établi des Tatares de Kazan, des Tchouvaches^ et des Mordouans de la tribu Mokchànienne. Les bateliers descendirent à terre pour louer une chaloupe et aller chercher la leur, et moi je me félicitai de voir des peuples que je ne connaissais encore que de nom.
Les Tatares sont les plus nombreux. Leur costume est négligé, mais celui de leurs femmes est fort soigné. De plus elles mettent beaucoup de blanc et de rouge. Au sortir du village tatare l'on entre dans celui des tchouvaches, où se distinguent hommes et femmes, par des habits de toile chamarrés de toutes sortes de broderies en couleur, dont les dessins représentent surtout des
(^9) croix de toutes les formes que le blason ait jamais pu imaginer, à simples et doubles fleiirons^pattées, étoilées, etc., de manière que l'on y trouverait sûrement des croix de Calatrava de Saint-Jacques et de tous les ordres de la chrétienté.
Après ceux-ci viennent les Mordouans, dont les femmes et surtout les filles ont un costume sauvage et bizarre, des grelots tressés dans les cheveux, et sur le cou de grosses sonnettes de cuivre. Elles semblaient aussi sauvages que leur costume et couraient se cacher dans leurs maisons dès que nous les approchions. Enfin il faut ajouter à ce mélange de nations, des pécheurs russes et des pâtres kalinuks.
Après avoir fait le tour de la colonie, j'allai prendre le thé chez un Russe qui en est directeur. La conversation roula sur les dangers que Ton courait de la part des pirates. Il m'assura que ceux qui infestaient en ce moment le Volga n'étaient pas des timides hourlaks^ ou bateliers, qui voulaient gagner quelque chose en s'en retournant chez eux, mais que c^étaient des déserteurs bien armés, et commandés par un malfaiteur échappé de Sibérie, dont les crimes précédens étaient attestés par ses narines fendues et les marques qu'il portait au front et aux joues. Enfin le directeur ajouta que ces forbans ne se contentaient pas d'attaquer en plein jour les plus grosses barques, mais qu'ils avaient déjà effectué deux descentes sur la côte, et s'en étaient tirés avec succès.
Sur ces entrefaites mes bateliers revinrent avec
( 3o) leur chaloupe^ et lorsque je fus de retour à bord je leur comoyiniquai mes nouvelles, qui les troublèrent beaucoup. Alors nous fîmes la revue de nos moyens de défense. Les leurs consistaient en deux pierriers, dont l'un avait un empan de longueur et l'autre quelques pouces de plus. Heureusement ma mousqueterie valait mieux que leur artillerie : il s'y trouvait un sturmack anglais à deux coups et sept autres bouches à feu bien conditionnées, que je fis ranger dans une sorte de dunette que l'on pratique sur toutes les grosses barques du Volga, non pas pour y tenir des boussoles , mais parce que la borne du gouvernail étant placée très haut, le pilote ne pouvait la manier s'il n'était pas lui-même placé à quelques pieds au dessus du pont.
Tandis que nous étions occupés de ces préparatifs de guerre, notre navigation fut interrompue par un nouvel incident. Nous échouâmes sur un bas-fond. Les bateliers firent d'abord de grands efforts pour nous remettre à flot; mais ensuite la nuit étant devenue obscure et orageuse, ils craignirent sans doute de tomber plus mal qu'ils n'étaient et furent se coucher avec autant de tranquillité que jadis César en a fait paraître au milieu des pirates de Cilicie.
Je neveux pas oublier dédire que le dangereux courant qui nous a entraînés sur l'ile submergée est une véritable Charybde, très redoutée des pécheurs du Volga qui l'appellent Kamennoïarski Pritsyp.
Le samedi 3o mai^ on changea rarrimage de notre barque pour alléger l'arrière , au moyen de quoi l'on put l'attirer avec plus de succès que la veille. — Mais à peine étions-nous dégagés que la vue d'une chaloupe fort chargée de monde vint nous donner de nouvelles inquiétudes. Elle nous tint long-temps en échec ^ par des manœuvres que nous ne pouvions attribuer à aucun motif innocent, c'est pourquoi nous fîmes plusieurs décharges de nos armes à feu , pour montrer que nous en avions , et que nous étions sur nos gardes.
Enfin nous arrivâmes à un coude de fleuve où le courant nous portait directement sur la chaloupe suspecte , et nous en approchâmes assez pour pouvoir compter les gens qui la montaient, qui étaient au nombre de dix. Nous ne doutions presque plus d'en venir aux mains, lorsqu'à notre grajfide satisfaction nous les vîmes virer de bord et se perdre dans les inondations^
Nous arrivâmes le même soir à TchemoUiar (i).
J'y demandai des nouvelles des pirates , et l'oq me
confirmait celles que j'avais eues à Kamennoi^
iar. On ajouta que l'on avait envoyé contre eux
deux détachemens , l'un d'ici , l'autre de Tsaritsyn.
Le I*' juin , nous eûmes des nouvelles des pirates;
et nous fûmes assurés que c'étaient bien eux que
nous avions vus. Une barque qui nous suivait
avait été abordée , et l'équipage fort maltraité. Les
voleurs avaient dit qu'ils nous avaient laissés pas-
(i) Nommé par les Kalmuks lan-Aala lan-khoia» Rx..
( 3^ ) ser, parce qu'ils avaient vu sur le pont deux voitures et des hommes armés.
Le patron de notre barque arriva le même jour, il av^it aussi vu les voleurs; ils s'étaient établis dans une ile où ils faisaient la cuisine , et ne jugèrent pas à propos de l'interrompre pour courir après lui , d'autant plus qu'il était dans une barque de pécheurs, gens sur lesquels il n'y a pas grand butin à faire.
Le 2 juin, nous partîmes de Tchernoï-iar assez tard , parce que nos batehers étaient fort ivres, et nous voyageâmes entre des îles et d'autres lieux inondés. Notre chaloupe y fit un voyage, et en rapporta un nid de pies et un lièvre. Nous vîmes aussi des pélicans et des cormorans (i), mais ils se tenaient sur le rivage et ne s'approchèrent pas de nous. Un grand serpent d'eau vint se coucher sur notre gouvernail , et nous en vîmes quelques autres nager autour de la barque.
Sur le soir nous passâmes près d'une vataga , ou pêcherie , où j'envoyai chercher des provisions, mais on trouva cet établissement entièrement submergé.
La nuit étant déjà avancée, nous arrivâmes à Vetlianskoï gorodok , sorte de colonie militaire des Cosaques d'Astrakhan ; notre patron voulut y aborder, mais comme le fleuve y est rapide et
(i) C'est \epelecanus onocrotalus; en russe baba; en russe de Sibérie ptUsa-korlài; en kalmuk khordo et bœrhesan ; chez les Kirghiz byrkazan, &l.
notre équipage très maladroit, ce mouillage ne put s'effectuer , et nous passâmes outre contre notre volonté. *
Le 3 juin au matin , nous voulûmes aborder à Kopanovskoî gorodok ^ mais nous ne fûmes ni plus heureux ni plus adroits que la veille, et nous passâmes outre en dépit des juremens de tout l'équipage-
Sur le soir, nous fûmes a voisines par une barque d'Astrakhan qui nous demanda des nouvelles des voleurs , et puis nous arrivâmes à lertotaïevsk ( i ) où nous abordâmes du mieux que nous pûmes, mais non pas sans avarier la jetée d'un pécheur, dont la- famille se mit à nous maudire, ce qui occasionna un petit commerce d'injures entre nous et les riverains, après quoi j'allai à terre, et pris un logement en ville.
Le 4 juin , j'ai vu pour la première fois de ma vie le chameau à deux bosses , et je n'ai pas trouvé qu'il fOit bien représenté par les figures que nous en avons en Europe , la plupart sont calquées sur celle de BufTon qui n'est pas bonne non plus.
Autour de lenotaïeusk , le step a une couleur bleuâtre ou plutôt céladon , qu'il doit à une sorte d'absinthe très aromatique et parfumée ; on me dit que les chameaux en étaient fort friands. La gerboise se rencontre fréquemment dans ce dé-
(i) Tenotaievsk est appelé par les Kalinuks Chiné hàlgasoun oa la nouvelle yiHe ; le Volga y formè'plusieiirs îles , nommées en kalmuk Tùhoan oral ou les cinq îles. Kl.