‹ Voyage de Bagdad à AlepChapitre 5 sur 10 · DU CHAMEAU ET DE SON UTILITÉ · texte numérisé non relu

DU CHAMEAU ET DE SON UTILITÉ

(Extrait du Journal de roule, du 30 octobre 1808).

Vers les deux heures après midi, j’ai vu arriver k notre campement, deux Sugas ou Hamiés. Les Arabes nomment ainsi les pelotons retardataires de la caravane qui la rejoignent peu k peu. Ils consistaient eh une quarantaines de charges de marchandises, conduites par vingt Ergueils et étaient parties de Iiebné au lever du soleil. Je fus me promener autour des ballots rangés en demi cercle dans la plaine et partagés en groupes nommés Tayés; chaque groupe ayant son chamelier qui, lui-même a k ses gages une douzaine d’Arabes préposés k la surveillance et aux soins des animaux et de leurs charges. La réunion de ces tayés, qu’on nomme aussi barkanès, forme les caravanes qui se dirigent par le grand ou par le petit désert, c’est-k-dire par le Chamié ou l’Arabie supérieure, et le Djéziré ou la Mésopotamie. J’ai déjà fait remarquer que les Ergueils seuls ont le privilège de conduire ces caravanes. Le nombre des fusiliers qui les escortent se propor-

tionne sur celui des charges. D’ordinaire, on compte un fusilier (Segman) pour chaque charge d’étoffes et un autre pour chaque deux charges de marchandises pesantes, telles que le sucre, le café, le poivre, etc. Quant au prix du transport, il varie de 80 a 110 piastres par charge, celle-ci étant composée de deux ballots pesant ensemble 34 batmans ou 510 livres de France, en évaluant le batman à quinze livres à peu près.

Revenant aux Ergueils, je dirai que leur courage est si universellement éprouvé qu’on leur a donné le surnom de « lions du désert » ; quant à leur fidélité, elle est reconnue incorruptible, ce qui leur est une fois confié se trouve h l’abri de tout préjudice ; ils soignent et défendent le bien d’autrui comme si c’était le leur propre.

Aussi a-t-on fort peu d’exemples de caravanes dépouillées. Elles sont, au reste, souvent attaquées, mais toujours en vain par les Wehabis et autres bandits du désert. 11 arrive pourtant quelquefois que celles des Sagas qui prennent imprudemment les devants sont surprises et enlevées à l’improviste.

Ces caravanes ne cheminent presque jamais de nuit comme celles de Perse, non parce que le désert n’offre aucune route frayée, mais parce que les ténèbres favoriseraient les tentatives des voleurs. Du

reste, les Ergueils savent au besoin régler leur marche sur le cours des astres; je les considère sous ce rapport coqime de bons observateurs, les ayant vu souvent présager assez exactement les changements qui surviennent dans le temps.

Ils connaissent les heures de la nuit par le lever et le coucher des constellations, de même que celles du jour par divers procédés dont le plus usité est celui-ci. Ils tiennent le plus perpendiculairement possible un brin d’herbe entre le pouee et l’index de la main droite tendue horizontalement la paume tournée vers le cieL l’ombre, en tombant sur les jointures des doigts leur indique le nombre d’heures écoulées depuis le lever du soleil (1).

La caravane entière est sous les ordres d’un seul Cheik ou chef qui est chargé de son administration générale et aux avis duquel les chameliers ou conducteurs de hamlés doivent souscrire avec d’autant plus de déférence qu’ils l’élisent epxmêmes d’un commun accord. La plupart d’entre-eux, de même que le cheik, montent des juments et preirnent toujours les devants pour inspecter la plaine depuis les

(1) Cette méthode revient il celle enseignée par Ozanam dans la partie de ses récréations mathématiques qui traite de la gnomoniquo.

hauteurs et sè prémunir contre toute attaque imprévue. Le Beyrakdar ou porte-drapeau les suit immédiatement, tenant sur l’épaule, sa bannière pliée; on ne la déploie que dans les circonstances critiques et pour avertir les fusiliers de se mettre sur la défensive. Cette bannière est bariolée de rouge et de vert, on la confie au plus ancien de la troupe qui en tire honneur et profit. C’est toujours lui qui marque le lieu des campements et indique aux pourvoyeurs d’eau les aiguades où ils doivent puiser.

Les caravanes ont encore leur tchaouche, leur Müezin et leur Kahwedj. Le premier est chargé de publier les décisions prises par le cheik et ses coadjuteurs relativement aux marches, aux approvisionnements, aux stations, etc. Il donne aussi le signal du départ, fait les proclamations ayant pour objet les effets égarés ou mis en vente, médicamente les hommes et les chameaux, veille à la police des Arabes et punit ceux qui manquent à leur devoir.

Le Müezin fait l’office d’aumônier, prononce l’« ezan », prière des cinq heures du jour prescrite par la loi musulmane. 11 se mêle aussi d’apaiser, par ses exhortations, les querelles qui surgissent entre les Ergueils, leur sert souvent de courtier dans les marchés qu’ils traitent ensemble, les

édifie par ses pieux discours et ses saintes pratiques.

Le Kahwedj prépare et distribue dans les haltes, le café, cette boisson aromatique et restaurante dont les Orientaux font tant de. cas et que nous savons, nous autres, si peu apprécier.

Ces trois personnes sont payées par les notables de la caravane, qui se Cotisent à l’avance pour subvenir à toutes les dépenses de la route.

On trouve, en outre, dans les caravanes, d’autres Arabes préposés à divers emplois; quantité d’artisans voyageurs, tels que cordonniers, barbiers, maréchaux ferrants, menuisiers, etc., qui sont d’une grande utilité et exercent avec profit leurs métiers respectifs. Il s’y fait, d’ailleurs, un continuel trafic de toute espèce de fournitures. C’est une espèce de foire ambulante où régnent la concorde et la gaieté; on y trouve tous les objets de première nécessité et cette abondance forme contraste avec la nudité sauvage et le profond silence du désert.

Le chameau, docile compagnon de l’Arabe, se nourrit de broussailles et d’épines, résiste aux plus dures fatigues, supporte la soif des jours entiers et contribue par sa vigueur et sa soumission a adoucir la vie laborieuse et pénible de son maître vaga-

bond. Il a de l’intelligence et conserve le souvenir des mauvais traitements qu’il reçoit. Malheur à l’étranger qui s’avise de l’inquiéter. Il profite du premier moment favorable pour le fouler aux pieds et l’écraser. Avant l’âge de trois ans il est faible et opiniâtre, ne souffrant pas qu’on le charge. Si on le contraint, il jette des . cris lamentables, se rebute et se débat dans la poussière jusqu’à se tuer. Quand il est en rut on ne saurait l’approcher sans danger, il est hors de service et en délire, il écume, devient furieux, mais ce temps critique passé, il reprend sa douceur et obéit de nouveau à son conducteur. Quoique plein de force, il glisse sur un sol gras et n’avance qu’avec peine sur les terrains pierreux. Son pied, plat et charnu en dessous, se blesse sur les rochers, et il arrive souvent que les Ergueils sont obligés d’y étendre des feutres pour le faire passer.

Les chameaux des Arabes n’ont qu'une seule bosse; leur corps décharné est plein de callosités et presque toujours couvert d’ulcères quoique robuste; ceux des Turcomans, que j’ai vus en Perse, m’ont paru plus beaux, plus replets et mieux entretenus. Je doute cependant qu’ils soient aussi vigoureux et alertes que les premiers. Ceux-ci sontsujetsà la lèpre et à d’autres maladies, suitedes longues fatiqueset des continuelles

privations qu’ils éprouvent : toutefois, malgré l’état d’exténuation où tombent la plupart de ces animaux au bout de quelques années du plus rude service, on les voit toujours continuer à marcher, ou plutôt à se traîner à la suite des caravanes et ne cesser de se mouvoir qu’en expirant. Les remèdes ordinaires qu’on leur administre dans leurs maladies sont de leur frotter les jambes et le dos avec du naphte ou du pétrole, de les saigner au cou ou à la poitrine ou de leur brûler différentes parties du corps avec un fer rougi au feu. Presque tous les soirs jelesentends hurler autour de matente pendant qu’ils subissent cette douloureuse opération.

Les chameaux qui ne portent que des ballots, vont sans frein et errent à leur gré dans la campagne.

Mais ceux que l’on charge d’un trakthrévan ou d’un Ivradjavé ont un licou et c’est un homme à pied qui les conduit. Aussi faut-il qu’ils y soient accoutumés dès leur jeunesse, et presque tous ceux que j’ai vus jusqu’à ce jour sont d’une nuance rousse claire. Quand la caravane fait halte et qu’ils sont débarrassés de leurs charges, ils se dispersent à de grandes distances pour pâturer à leur aise. Ils sont au reste surveillés par des gardiens armés qui ne les perdent pas de vue de crainte qu’ils ne s’égarent en s’en-

fonçant dans le désert; ils les ramènent le soir à la caravane pour les y parquer. Pour cela ils leur plient une des jambes de devant en la liant avec un cordon et les pauvres garrotés demeurent ainsi accroupis jusqu’au matin, ne cessant de ruminer les aliments dont ils se sont gorgés pendant la journée....

Ii était minuit quand je sortis de mon pavillon pour jeter un coup d’œil à l’extérieur. Tout le monde dormait, un profond silence, un calme absolu régnaient dans l’enceintedu camp, quand j’entendis retentir au loin le chant dit « hody » dont se servent les Arabes pour hâter la marche des chameaux dans l’obscurité. C’était un jeune Ergueil qui ramenait de l’abreuvoir une bande de ces animaux ; sa voix sonore et flexible modulait une suite de variations. Sur ces entrefaites, quelques Arabess’éveillèrent en tumulte pour poursuivre, mais en vain, un sanglier qui était venu se vautrer au milieu d’eux. Bientôt tout rentra dans le silence.

Nous sommes partis d’Agargouf ce matin de très bonne heure, la traite fut de de 4 heures 1/2, et nous fîmes halte à Bemeylat, terrain aride où l’on trouva pourtant quelques puits d’une eau potable. Pendant la route, un vent orageux s’éleva, des

tourbillons de poussière nous aveuglaient ainsi que les chameaux qui s’agenouillaient a chaque instant. Néanmoins le Trakthrévan allait son train, ma petite famille avait dû s’y blottir pour se garantir de la bourrasque. Nous avons d’abord traversé des ter-, res molles, éboulées, faisant partie du Haur et toutes couvertes de chardons.

De là, nous sommes tombés dans un beau sentier qui nous a conduit à une région argileuse remplie d’arbres sauvages, dont les Arabes cueillaient et mangeaient le fruit qui est oblong, rouge, farci de pépins et d’un goût acide.

La direction de la caravane a été d’abord vers le S. O., puis tout à fait au couchant. C’était un plaisir de voir tout cet attirail mobile d’hommes, de bagages et de chameaux, que la violence du vent avait confusément dispersés dans la plaine. J’observais surtout ces derniers qui, semblables a des montagnes ambulantes, s’avançaient en rangs obliques et se détournaient à chaque instant de leur chemin pour satisfaire dans l’épaisseur des buissons leur appétit vorace.

Une demi-heure avant d’arriver à Remeleyat, nous traversâmes le canal de Ileis, aujourd’hui à sec, mais qui se remplit l’hiver des eaux de l’Euphrate. Peu après notre campement, vers les 7 heures du soir,

le vent s’étant prodigieusement renforcé, il y eut un ouragan presque aussi terrible que ceux qui désolent quelquefois les Antilles et que Bernardin de Saint- Pierre a décrit dans ses Etudes de la Nature. On eut dit qu’Eole avait vidé toutes ses outres pour annoncer la colère du ciel. La consternation et le désordre s’étaient répandus dans la caravane. On n’y voyait plus que des tentes abattues, mises en pièces, des ballots emportés et roulant dans la plaine, des chevaux détachés courant ça et là et se battant avec fureur, des chameaux empêtrés au milieu des charges ou fuyant dans le désert en poussant des cris affreux. Ajoutez à cela le terrible sifflement des vents, les éclats menaçants du tonnerre, les éclairs éblouissants qui semblaient entre ouvrir les cieux, les cris lugubres d’une multitude d’Arabes éperdus et saisis de frayeur, qui ne savaient plus où donner de la tète, et on aura une idée de notre désolante 'situation. Quelle crise horrible! Quel moment suprême ! L’univers ébranlé paraissait devoir s’engloutir ! Scène effrayante, vraie image dç la fin du monde.

Cependant la pluie commença et bientôt après, l’orage ayant cessé, la nature rentra dans le calme. Ce n’est que depuis un instant que notre pavillon déchiré a été rétabli et que nous sommes revenus de notre étour-

dissèment. Aussi la caravane a-t-elle besoin de quatre ou cinq jours de repos pour réparer les dégâts qu’elle vient d’éprouver. On ramène en ce moment deux de mes chevaux qui s’étaient égarés. Ils sont tout en sang et épuisés de fatigue. Aurai-je ce soir de quoi souper et dormir? La batterie de cuisine est en désarroi, le riz et le beurre enfouis sous les débris, nos lits dégouttent d’eau et les domestiques, accablés de fatigue, ronflent pour la plupart étendus dans la fange. A peine puis-je me procurer une lumière pour allumer ma pipe et achever cet article.

4 Novembre. — Halte a Remeleyat. —

Remarques sur les Ergueils. — Historiette arabe.

La matinée fut superbe. Quelques gouttes de pluie, tombées dès l’aurore, avaient rafraîchi la camp'agne. Mais je ne suis pas sans inquiétude, car mes provisions sont a moitié , consommées et je perds l’espoir d’arriver à Hité sur l’Euphrate avant la fête du Ramadan, qui aura lieu dans dixhuit ou dix-neuf jours. Quelle chagrinante perspective !

Mansour est toujours absent et les Arabes

s’obstinent à rester en place. Accoutumés a vivre dans les sables du désert, le froid, le chaud, les incommodités de la vie errante, les privations de tous genres laissent indifférents ces hommes endurcis à toutes les fatigues, pourvu toutefois que leurs chameaux trouvent des pâturages. En bons musulmans, ils observent strictement le jeûne du Ramadan, qui a commencé avec la lune où nous sommes. Aussi ne font-ils que dormir tout le jour jusqu’au coucher du soleil, heure de leur premier repas, consistant en mauvais pain d’orge, en dattes, en riz cuit à l’eau, sur lequel ils versent quelquefois une écuellée de raisiné. Puis, le soir, par groupes de dix ou quinze, ils entourent les feux, conversant, chantant, jouant du flageolet et du tambourin ou écoutant un conteur. Voici une de ces chansons que j’entendis un soir. Ce sont les lamentations d’une jeune fille, nommée Noura, qu’on veut marier à .. un vieux Cheick.

« On veut unir une tendre tige de jasmin à un vieux tronc pourri. Malheureuse Noura, meurs. Meurs cent fois plutôt que de subir cet humiliant esclavage!

« Quoi? Moi, épouser un hideux squelette, dontl’haleine empestée dessèche les plantes et corrompt les eaux! 11 m’offre pour dot pn couple de chameaux roux, trente brebis,

vingt chemises de fine toile teinte de pourpre, et une paire de bracelets dorés !

« Mais si je vendais k ce prix ma jeunesse et ma liberté, que penseraient, que diraient mes compagnes? Elles me plaindraient peut-être, mais ne me railleraientelles pas d’ètre jointe k un si vilain mari?

« Aujourd’hui j’ai vu le tyran auquel on veut me sacrifier. Son nez crochu ressemble au bec d’un hibou, sa bouche k celle du chameau, sa barbe aux buissons du désert, sa voix k celle de la hyène.

« Il a voulu me parler d’amour, je me suis réfugiée dans le sein maternel, mais, hélas, j’ai été durement repoussée. Je courus alors me cacher entre les jambes de la jument de mon père qui paissait devant notre tente.

« Le fantôme m’y poursuivit, mais la bête hospitalière, indignée de sa témérité, leva son pied redoutable et, du premier coup, lui fit sauter sa dernière dent. »

Suite des remarques sur les Ergueils. — Traite du 7 novembre. (Extrait d’une lettre à M. Jouannin.)

Dans une de mes précédentes lettres, je vous ai déjà parlé des Ergueils. Voici quelques autres remarques les concernant.

Ils sont sobres dans leur nourriture,, simples dans leurs mœurs et exempts de fanatisme, quoique sévères observateurs de la loi musulmane. Ce qui me plait beaucoup en eux et fait vraiment l’éloge de leur caractère, c’est qu’ils vivent en grande familiarité avec les étrangers, les aiment et les protègent, au péril même de tout ce qui peut les intéresser de près. On peut cepen dant les taxer d’ètre indiscrets et railleurs, c’est l’elfet de leur gaieté naturelle et de leurs habitudes rustiques peu compatibles avec les ménagements de la bienséance. Je les vois journellement fréquenter mes domestiques, polissonner avec eux et les aider dans les soins de notre ménage.

Leurs yeux sont perçants, leurs traits réguliers, leurs membres bien proportionnés et robustes. Ils sont adroits à se servir de leur fusil à mèche et à manier la lance, d’ailleurs bons cavaliers et accoutumés à braver les dangers et la mort. Ils parlent l’arabe, mais ils ont un accent particulier et une prononciation différente de la prononciation vulgaire. Quand ils parlent (et c’est toujours avec volubilité), j’ai peine à les comprendre, bien que cette langue me soit très familière, comme vous le savez.

La plupart d’entre eux portent les cheveux tressés sur les tempes et marchent derrière leurs chameaux pieds nus, sans

caleçons, la tète et la poitrine découvertes. Cependant leurs chefs s’habillent décemment à la façon des Turcs, mais au lieu d’ètre, comme ceux ci, coiffés d’un bonnet rouge, autour duquel s’enroule le turban, c’est le mouchoir habituel des Arabes, mipartie rouge et jaune, appelé tchefié, qu’ils mettent sous leur toque et dont ils laissent les bouts pendre sur les épaules.

Aujourd’hui , nous avons décampé . de Itemeleyat de bon matin, notre traite a été de six heures et demie par un temps superbe. Le ciel était à moitié couvert de légers nuages qui tempéraient les rayons du soleil. Le chemin, d’abord parmi les broussailles, devint ensuite caillouteux, uni, pelé, crevassé, puis coupé par des chaînes de petites hauteurs. Mes enfants n’ont pas quitté le trakthsréwan et s’en sont bien trouvés, malgré la longueur du chemin.

A trois heures après midi, nous fîmes halte au lieu nommé lvessaf. Deux heures auparavant, nous avions traversé le canal d’Awénatqui, en se détachant du Séglawoui, court au nord et va se perdre dans les sables du Haur. Il est maintenant à sec, nous avons pourtant trouvé dans son lit quelques flaques d’eau dormante couvertes de roseaux.

Je ne dois pas passer sous silence un autre canal que nous avons rencontré sur notre route au-dessus du précédent. C’est le Na-

zouze qui se divise en deux branches. Celle qui se dirige vers le nord est le Heïs dont je crois vous avoir déjà parlé. L’autre, conservant son nom, se prolonge dans la même direction que l’Awénat. Il est également desséché aujourd’hui. Ses bords sont couverts d’arbrisseaux qui fournissent un excellent bois de chauffage que les Arabes du voisinage coupent et vont vendre à Bagdad. Ces Arabes sont les Djebours et les Djenabiins, ils cultivent un peu de grains et quelques légumes, mais ils sont absents en ce moment et ne viennent s’établir en ce lieu qu’au printemps.

Pendant la marche de la caravane, je considérais une femme Arabe qui, fatiguée des secousses que lui faisait éprouver son chameau, en était descendue et allaita pied pour se délasser. Sa taille était haute et son port majestueux. Elle avait des cheveux superbes dont les boucles négligemment éparses tombaient jusqu’à sa ceinture, ses traits, demi cachés par un voile n’étaient point sans beauté.

Les Bédouines ne se cachent point des hommes comme les autres Musulmanes, mais quand elles sont vues par un étranger, elles soulèvent par modestie le mouchoir qui entoure leur gorge et s’en voilent la figure jusqu’à la hauteur des yeux qui restent seuls à découvert. Cette habitude

qu’ont les femmes de dérober tout ou partie de leur visage aux regards indiscrets des hommes est des plus anciennes. On la retrouve chez presque toutes les nations de l’Asie et même de l’Europe.

Nous sommes campés à environ deux lieues de l'Euphrate que nous n’atteindrons pourtant que dans quelques jours, car il nous faudra faire un grand détour pour éviter des chemins escarpés où les chameaux ne sauraient passer. Des Arabes qui avaient pris les devants dès le matin, nous ont apporté quelques outres de son eau délectable.

Les Turcs ont bien raison de Pappeler Murad-Soui (l’eau du désir), car elle est-réputée pour la meilleure et la plus légère qui soit en Asie. A mon premier passage à Biredjik, ville riveraine de ce fleuve, j’ai ouï dire aux gens du pays qu’ils buvaient d’habitude à une petite source du voisinage, car ils avaient reconnu que l'eau de l’Euphrate aiguisait trop leur appétit et les mettait en dépense à force de les exciter à manger.

A cent pas de nos lentes sont deux ou trois puits et un vaste étang d’une eau amère où les chameaux vont pourtant se désaltérer faute d’eau meilleure.

Station de Guebour-el-Ebdan.

Le 8 novembre, la caravane se transporta de Kessaf à Guebour-el-Ebdan pour y faire une halte de plusieurs jours en attendant que les charges arriérées l’eussent rejointe. A cet endroit se trouve un cimetière arabe qui s’étend sur la croupe d’une colline au sommet de laquelle se dressent deux tombeaux isolés où reposent les cendres des frères Ebdan que les Arabes révèrent comme des saints capables d’opérer de grands miracles. Les autres tombes sont de terre, recouvertes d’un léger enduit de plâtre et marquées chacune d’un signe propre à faire connaître à quelle tribu le mort appartient.

Notre station à Guebour-el-Ebdan fut marquée par un terrible accident qui arriva à l’un de mes enfants. Je me dispense de le rapporter ici pour ne pas renouveler un souvenir affligeant et pour épargner la sensibilité du lecteur. Je dirai seulement qu’après avoir désespéré de la guérison de cet enfant chéri et m’ètre attendu au sort affreux de l’enterrer dans le désert, je le vis revenir insensiblement à la vie et même reprendre son embonpoint avant de quitter le malheureux séjour de Guebour-el-

Ebdan dont le nom me rappellera toujours la plus cruelle circonstance où je me sois jamais trouvé.

Conversation avec une bande d’Arabes Anazés. Ce qu’ils lui disent de S. M. l’Empereur Napoléon. — Enumération approximative

DES TRIBUS QUI HABITENT LE DjEZIRÉ.

Le 11 novembre, la caravane étant toujours campée au même endroit, je fus le matin faire un tour dans le quartier des Ergueils. A peine étais-je rentré dans mon pavillon que j’entendis un grand bruit au dehors. Je soulevai la toile et je vis une multitude innombrable d’Arabes et de chameaux déployée dans le désert et en couvrant la surface comme une nuée de sauterelles.

C’était un essaim de Soualemé, branche d’Anazés établis dans le Djeziré qui revenaient d’une course pillarde dans le Nedjed, où, ils avaient surpris et battu une tribu de Wehabis entre les villes de Chegra et de Chedjer ; ils s’en retournaient chez eux chargés d’un riche butin consistant en 2,000 chameaux, plus de 300 nègres, en tapis feutres, munitions, etc. Leur expédition n’avait guère duré plus de quinze jours, ils

avaient deux fois de suite traversé à gué l’Euphrate un peu au-dessous de llite. Ils s’arrêtèrent quelques instants auprès des nôtres pour les entretenir avec beaucoup d’ostentation de leurs exploits. Je crus un instant que ces bandits que l’appàt des dépouilles enflamme facilement, allaient nous mettre nus comme des vers, ou tout au moins nous enlever nos effets les plus précieux, mais heureusement ils n’en firent rien, s’étant retirés fort honnêtement après avoir acheté quelques mouchoirs à nos marchands Ergueils. Cependant plusieurs d’entre-eux durent rester chez Mansour pour le faire intervenir afin de recouvrer deux chameaux que les Arabes Guertan , campés sur les bords de l’Euphrate leur avaient dérobés à leur passage. Notre caravanier, en loyal et officienx allié, envoya sur-le-champ une députation à cette tribu riveraine, pour réclamer l’injuste capture qu’elle avait faite, lui signifiant que si elle en refusait la restitution, il se joindrait aux Soualémés pour aller s’emparer de leurs bestiaux. Mais ces menaces n’aboutirent à rien et les chameaux demeurèrent entre les mains des ravisseurs. C’est ainsi que les Arabes vivent de rapines en se volant les uns les autres.

Pour en revenir à nos Soualémés^ je dirai que s’étant mêlés à nos Ergueils pendant les quelques instants de halte qu’ils firent

k la caravane, quelques-uns d’entre-eux s’approchèrent de mes pavillons et voulurent me voir. On leur avait annoncé que j’étais Frendjé et que je me rendais à Alep avec ma famille. Ce mot de Frendjé excita leur curiosité, ils s’étaient apparemment imaginé que j’étais autrement bâti que les autres hommes. Mais quand je me montrai à eux et leur parlai arabe, ils restèrent stupéfaits, ils m’accueillirent très affectueusement et avec distinction. Leur premier soin fut de me raconter d’une manière circonstanciée l’avantage qu’ils avaient remporté sur les Wehabis et me vanter la noblesse et l’importance prépondérante de leur tribumère (les Anazis) qu’ils qualifiaient de maîtresse du désert.

Ils me prévinrent ensuite que si je traversais la Chamié, je rencontrerais sur cette route plusieurs de leurs campements, où ils m’invitaient à m’arrêter quelques jours pour respirer, disaient-ils, à mon aise, l’air pur de leur patrie et manger du pain et du sel avec eux (1). « Vous serez reçu, ajoutèrent-ils, avec hospitalité et distinction par nos frères. Pour vous, ils égor-

(4) Celte expression, si commune choz les Arabes, signifie se jurer réciproquement une amitié et uno fraternité inviolables.

geront des moutons gras et de jeunes chameaux, ils vous offriront du laitage délicieux, des truffes parfumées et vous montreront toutes les curiosités du désert.

« L’an passé, l’un des vôtres est venu nous visiter (1) et nous lui avons vendu de superbes chevaux. Sans doute, vous avez su de lui combien il s’est plu sous nos tentes qui valent bien mieux que vos maisons semblables à des prisons où, pour tous les biens du monde, nous ne voudrions pas être enfermés. »

Je les remerciai de leurs politesses en les assurant que leur invitation m’était très agréable et que je ne manquerais pas d’en profiter, quoique je me promisse bien en moi-même d’éviter leur disgracieuse rencontre.

Pendant la conversation, plusieurs de ces Arabes s’étaient approchés de moi jusqu’à me toucher familièrement les mains, les bras et les épaules. Je tenais alors des bésicles, ils m’en demandèrent le nom et l’usage et quand je le leur eus expliqué, chacun d’eux voulut les essayer , mais

(4) ils parlaient sans doute du consul Hollandais d’Alep, qui alla effectivement chez eux l’an passé pour acheter dos chevaux.

n’ayant rien pu y voir, ils me les rendirent en s’exclamant sur l’esprit inventif des Frenguis, puis ils m’interrogèrent sur notre gouvernement et nos usages. « Votre sultan, me demandèrent-ils, est-il puissant?

Ne serait-ce pas le même qui conquit l’Egypte il y a quelques années. On le dit libéral. Je veux lui amener un de mes plus beaux chevaux en présent. Croyez-vous qu’un Anazé comme moi soit bien reçu dans votre patrie ? »

La multitude de ces hôtes incommodes, qui nous quittèrent plutôt que je ne me l’étais imaginé, m’avait véritablement surpris, car au dire des Ergueils, ils étaient au nombre de plus de quatre mille. Mais, qu’est-ce que ce faible essaim en comparaison des tribus nomades qui peuplent le vaste pays de la Mésopotamie. Quoi qu’il soit presque impossible d’en assigner le nombre, je vais pourtant essayer d’en faire l’énumération approximative d’après les informations qui m’ont été fournies. Mais avant de mettre ce tableau sous les yeux de mes lecteurs, il est nécessaire de les prévenir qu’on divise communément les Arabes en deux grandes classes : en Bedous et en Felh (1) ou en Arabes vagabonds et

(I) Au singulier Bedoui et Fellah.

pillards et en Arabes sédentaires et agriculteurs.

Ces derniers, fixés dans les régions fertiles et dans le voisinage des rivières, s’adonnent entièrement à la culture et ne vivent que du produit de leurs champs. Les autres mettent leur bonheur dans une vie turbulente et désofdonnée, dont presque tous les instants sont signalés par des attentats commis sur les biens et les personnes de leurs semblables, changent presque chaque jour de demeure, emmenant avec eux leurs nombreux troupeaux, ne vivent que de laitage et du fruit de leurs rapines, regardant comme une occupation servile et déshonorante les soins de l’agriculture.

La nation arabe se partage encore en Dj emah (1), ou hordes, et chaque horde en Échoir |2) ou tribus. Celles-ci ont leurs noms propres et distinctifs, mais elles tiennent toutes a leur horde mère, comme les branches d’un arbre qui partent d’une souche commune. Cependant les querelles intestines et la désunion des familles occasionnent souvent leur démembrement. Alors on voit ces familles se détacher de la tribu et aller s’incorporer à d’autres hordes, en

(1) Au singulier Djemh.

(2) Au singulier Echiré.

conservant néanmoins toujours leur nom primitif. Voilà pourquoi, en examinant le tableau suivant, on trouvera parfois le nom d’une même tribu répété dans différentes hordes. J’ai supprimé, dans ce tableau, l’article arabe El, qui précède le nom des tribus.

Première Classe : Arabes Bedous.

Horde des Djelas.

Elle est d'origine Anézé et a pour chef actuellement Zeray el Dercy. Presque toutes les tribus qui composent cette horde sont puissantes et riches en bestiaux. Ce sont les seuls Arabes chez fesquels le luxe ait accès. Ils portent le casque et l’armure orientale et montent souvent des chevaux bardés de fer, comme les anciens chevaliers :

Chèlan.

ltoualé.

Abdellé.

Bedour.

Bêlas.

Soualémé.

Khûmsi.

Djerfé.

Remah.

Mudjet.

Melyhan.

Feteté.

Kouakebé.

Mâneh.

Guchqueh.

Rebehan.

Iiestau.

Metchateré.

Delemé.

Soualché.

Guéchoum.

Ivhedellat.

Nesseir.

Emazat.

Mechewel.

Chemelyat.

Mureïd .

Rous.

Iléguécbé.

Eguagüéré.

Uengli.

Ilenatis.

Kéressé.

Awade.

Djedée.

Mehioube.

Horde des Défis.

Sou chef est actuellement Maneh el Dou-

chi :

Nefise.

Héguiche.

Eureïf.

Asker.

Mechafide.

Mûméré.

Semeyde.

Tvournië.

Seydé.

Mead in e.

Deran .

Soueïde.

Telouh.

Hellaf.

Elle est c

Horde des Segours.

l’origine Anazé comme celle de

Djelas, elle

a actuellement pour chef Elu

lleddal :

Mutarefé.

Selatin.

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