‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 15 sur 49 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Le 3 mai.

La lumière du jour qui passait à travers les trous de notre hutte , m'avait réveillé , et je m'étais occupé à vous écrire la lettre précédente que vous recevrez avec celleci. Vers neuf heures je me rendis à la réunion du conseil du vice- khan. Tchoutchei était encore dans sa hutte et faisait sa prière du matin avec sa famille. Cette prière paraissait être une invocation aux Dieux , destinée principalement à appaiser ceux qu'ils regardent comme des divinités malfaisantes; leur système de polythéisme prescrit de s'occuper de préférence à invoquer ces Dieux méchans qui , d'après l'idée du peuple, peuvent causer plus de malheurs que les Dieux favorables ne peuvent faire de bien. Cette prière du matin du prince était une espèce de chant religieux, qui se

récitait avec beaucoup de vitesse, et dans lequel les tons aigus et graves se succédaient rapidement. Il est possible que les personnes qui haïssent toute croyance étrangère , voyent, dans une semblable manière de prier, l'iiorreur et l'abomination ; jene partage pas cette opinion. Je révère toute religion qui forme plus d'hommes vertueux que d'hommes vicieux, et les usages de cette religion, quoiqu'éloignés des sentimensque l'éducation et les souvenirs ont gravés dans mon âme , sont sacrés pour moi. D'après cette manière de penser , je trouvai dans la prière des kalmuks quelque chose de ravissant.

Dès qu'elle fut finie , j'allai dans la hutte où l'on me servit du thé. Le vicekhan se rendit ensuite à la hutte de justice^, et je l'y suivis.

Les princes kalmuks et mongols ont, depuis un temps immémorial, un conseil particulier ( sarga * ) , qui cependant ne peut jamais faire opposition à leur pouvoir,

( * ) Cette expression vient du mot sar qui signifie commandement.

puisque le chef du conseil a la faculté de déposer les membres à volonté. Les devoirs des sargatchi , ou membres du conseil, ont toujours été., comme aujourd'hui, de s'occuper des affaires du peuple., avec le chef. Le sarga est composé de huit membres. Vers l'an 1761 , Oubacha ayant été nommé successeur du khan Donduk Dachi, le gouvernement russe trouva bon de mettre des entraves au pouvoir de ce prince, en décidant que les sargatchi seraient attachés au conseil des affaires étrangères \ et afin de les lier davantage aux intérêts des russes , on leur accorda un traitement annuel de cent roubles.

Lorsque Tchoutchei fut assis, les sargatchi qui entraient,, s'approchèrent de lui l'un après l'autre, plièrent le genou droit en inclinant leur corps, et touchèrent, avec la main droite., le bras gauche du prince , ce qui est chez eux une marque de respect eî de salut. Le prince touchait de même la main du sargatchi , qui après cela , s'éloignait à reculons et s'asseyait.

J'étais entré dans le sarga sans interprète^ §t j'eus de la peine à faire connaître la

cause qui m'y avait conduit : le fils du prince me demanda si j'avais apporté une pétition, je répondis que non, et j'écoutai en silence pendant plus d'une heure la discussion des affaires.

Aussitôt que celles relatives à la justice furent terminées, le prince ordonna de servir de la liqueur de lait. Pour un européen qui ne s'est pas même habitué à Peau-devie ordinaire , cette boisson est tout-à-fait rebutante; mais la politesse chez les tartares exige qu'on goûte au moins ce qui vous est présenté , et plus on trouve leurs boissons ou leurs mets agréables , plus on acquiert leur amitié.

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