‹ Voyage de Benjamin Bergmann. Chez les KalmuksChapitre 35 sur 49 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

Du Manetch , le a5 octobre.

Touslesans, unpeu avant le commencement de la nouvelle année > les kalmuks font une offrande ( galtaicho ) au Dieu du feu. Le nouvel an tombe le vingt-cinq du mois des lampes ( soula ), ou des bœufs. L'offrande se fait un jour rat, du mois rat, qui précède le mois bœuf. Hier, jour rat, qui était le onze du mois , on célébra le galtaicho de l'année courante, et j'espère que vous ne serez pas fâché que je vous en fasse la description. Non seulement les anciens persans, mais plusieurs autres peuples encore ont regardé le feu comme une divinité , et si nous considérons l'influence bienfaisante de cet élément, nous ne serons pas étonnés de voir que les fondateurs du lamisme ont désigné un jour particulier pour l'honorer comme un Dieu; et l'on a dû nécessairement assi-

gner, pour la céiébration de cette fête, l'époque où cette douce influence de l'astre du feu commence à ^e faire sentir. Les kalmuks, de même que les juifs pendant la fête de pâques, sacrifient aussi des brebis, et cet animal n'est pas immolé d'une autre manière que s'il était tué pour la boucherie. On conserve toujours, pour l'offrande du feu, les morceaux les plus gros. Ce qui doit être mangé, est cuit dans la hutte, et mis dans de grandes coupes. Aucun vrai croyant kalmuk n'oserait, à tel ou tel jour rat , manquer d'offrir une pareille victime.

Yers le soir , je me rendis à l'habitation du prince , où l'on était déjà occupé des préparatifs du sacrifice. Une lampe était allumée sur l'autel , toutes les coupes d'offrandes étaient remplies , et deux cercles de quarante à cinquante personnes entouraient le foyer.

Pendant qu'on élevait , sur le feu de fumier, un bûcher composé de petits morceaux de bois , des coupes pleines d'eau-de-vie , faisaient le tour du cercle, et chacun était obligé de vider la sienne jusqu'à la dernière goutte. Comme étranger, j'espérais en être

quitte pour en goûter , mais on me fit en* tendre que je devais prendre sur moi d'avaler toute la coupe.

Trois lampes de terre, remplies de graisse, furent mises triangulairement auprès du bûcher. Le prince, son épouse et la plus jeune de ses filles étaier t assis à leur place ordinaire; le second fils du prince ( car l'aîné était occupé dans la hutte au même sacrifice ) se tenait à gauche, et avait dans la main un cordon de soie bleu qui pendait au toit de la hutte , et qui était lié à l'os d'un quartier du mouton sacrifié. Deux saissang étaient assis plus bas, auprès du fils du prince ; l'un portait dans un sac de cuir, des morceaux de viande cuite 5 l'autre tenait une massue pour tuer le mouton. De l'autre côté, auprès de l'autel , plusieurs prêtres avaient pris place , et profitaient si bien de la permission, que leur accordait cette fête, de boire du brandevin , que, même avant le sacrifice, plusieurs donnaient des signes non douteux d'ivresse. Un vieux prêtre à barbe grise, qui avait bu plus que de mesure , faisait paraître sa gaîté en s'adressant souvent à la princesse en répétant : O toi Dchedchi , écoute donc !

Les morceaux de viande destinés à l'offrande, furent jetés au feu pendant qu'on faisait une prière, dont le chant fut souvent interrompu par un khourou, khourouy pour inviter la divinité du feu à bénir la hutte. A chaque khourou, khourou, le cordon bleu était fortement agité , le sac de cuir secoué et la massue abaissée : au premier khourou f la fille du prince fut obligée , d'après l'ordre subit de sa mère, de se lever, de s'approcher du sac de cuir sur lequel était le cœur du mouton , qu'elle dut mordre trois fois pour en arracher de petits morceaux $ son frère en fit autant , et pendant qu'on agitait fortement le cordon bleu , les deux saissang et plusieurs autres mordirent de même, tant qu'il en resta un morceau.

Pendant que la graisse destinée à l'offrande brûlait sur le foyer, les coupes placées près du prince furent jetées sur le feu ; on tira ensuite du sac , plusieurs morceaux de viande que l'on distribua aux assisfcans. Les os du mouton , qui avait servi au sacrifice y étant réduits en cendres, la réunion se sépara.

Nous avons éprouvé cette nuit, par la forte gelée qu'il a fait , combien la fête du

feu a été peu agréable au Dieu de cet élément. La prière d'hier n'a probablement pas été exaucée , car la terre était couverte d'une croûte de glace. Tout autre aurait imaginé que le Dieu du feu ne s'était pas soucié du sacrifice qu'on lui avait offert, mais les kalmuks ne pensent pas ainsi. Je me rendis ce matin à la hutte de Tchoutchei, pour me réchauffer auprès du feu et en prenant du thé, car le froid m'avait réveillé avant mes compagnons. La marmite de fer fumait déjà, et l'on sortit du sac de cuir ce qui restait des morceaux de viande de la fête de la veille qu'on distribua aux personnes présentes : je voulus donner à mon chien, sans y penser, un morceau de cette viande, mais un cri général s'éleva contre moi, car il n'y a que les hommes qui puissent manger de cette viande , et c'est un péché que d'en donner à d'autres créatures: les os même doivent être brûlés.

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