VOYAGE DE CUARLES-QUINT
Tel est le sens de l'ung et de l'aultre ordre 293
Que Guerre a mis souvent en gros desordre.
César le duc d'Orléans regarda, Et le duc luy : « Pourquoy » luy demanda, « A tous ces huys brusle l'on tant de cire? A feu du Roeulx j'ay souvent ouy dire aoo
Que, quand par cy feu mon père passa, Qu'il conduisoit, tout ainsi l'on dressa Du luminaire, et alors non sans cause.
Car, luy entrant, la nuyct s'en alloit clause; Mais, a ceste heure, user telle clarté, 3o5
C'est n'estimer de ce jour la beaulte. »
Jamais parole ou l'oeil seul il ne dresse Vers ce beau duc que de luy la junesse Ne s'en hontie, et lors ne l'entendoit, Tant s'approcliast, dont chacun d'eulx perdoit 3 10 L'ung sa demande et l'aultre son respondre. Pour le grand bruyt que l'on n'eust sceu confondre.
Le Roy, veoyant la foule s'escouler.
Monte a cheval, pour au palais aller Et veoir l'apprest qu'on y faict ; ceste peine 3i5
3oo. — Le « feu» du Piœiilx, dont il s'agit ici, est évidemment Kerry de Croy, seigneur de Rœux, de Beaurain, etc., grand maître d'Iiôtel de Charles-Quint, mort en i524,l)èredu comte de Rœux, que Cliarles-Quint, en octobre ï53y, avait envoyé à Gand pour essayer d'apaiser les Gantois.
.Soi. — PIjili])])e le Beau, uicljiduc d'Autrii lie, empereur d'Allemagne (i473-i5(j6).
l6 HENÉ MACÉ
Prend avec son cardinal de Loraine.
Du grand chemin s'esloignent, lors a plain Peurent juger combien Paris est plein De gens sus gens, car ilz n'entrent en rue Que de courrans ne soit toute bastue. '610
Comme au printemps que les nouvelles fleurs, Variant l'air de leurs mille couleurs, En leurs pescliiers, tous plantez a la ligne Des deux costez de une ancienne vigne ; Si tourbillon aulcun sourt en ce lieu, âaS
Il couvre et bat la sente du meillieu Des drues fleurs qui encor s'elfueilletent. Et en leur cheute avec le vent voUetent.
Le Roy aussi tous clochiers ouyt sonner ; Après se font les deux Roynes mener IVio
Suyvant leur train dedens mesme lictiere.
Navarre estant assise la dernière,
3l6. — Jeiiii, curdiiiiil de Lorraine (1488-1 55o), évêque d'Agen en i538.
33 1. — On lit en marge : a Imitation de l'euuuclius Candacis regine et de S. Pliilippe, devisans en une lictiere et de la femme d'Agamennou. « — Le seul rapprochement que nous puissions établir entre les vers qui suivent dans notre poème et le passage des dictes des apôtres (eh. VIII), relatif à l'eunuque de Candace, reine d'Ethiopie, est que dans les deux cas le dialogue a lieu dans une litière. Quant à Clytemnestre, nous ne savons ce qu'elle vient faire ici.
332. — Marguerite de Valois, sœur de François I^'', ép. en secondes noces (en ^520) Henri II d'Albret, roi de Navarre.
France luy dit : « Seur, nous nous oublions :
Ou est ma niepce? 0! que nous n'allions
Sans l'avoir cy! Que n'ay je ainsi la mienne ! 335
J'ai beau escrire et prier qu'elle vienne,
Mon frère mesme est sans elle venu. »
Navarre lors : ce Luy fut il soubvenu Vous l'amener, veu que pas ne soubvintes Vous mesme a vous l'amener quand vous vîntes ? 3^0 C'est part de vous et en qui survivrez Après la mort, quand plus vous ne vivrez. »
France respond : « La part voire meilleure, Elle est de moy et ou vi des ceste heure : Record d'enfans est tresdoulx, mais aussi 345
De leur absence on a moult de soulcy.
La mienne vient estrc ung peu plus grandette : De belle mère o tresbelle fillette, Icy près moy que droict veue soyez De vostre mère et que aussi la veoyez. » 35o
333. — Éléonore d'Autriclie , sœur de Cliarles-Quiut, avait épousé François 1='', en i53o, à la suite du traité de Cambrai.
334. — Jeanne d'Albret , fille de Marguerite de Navarre et d'Henri d'Albret, avait alors 12 ans.
335. — Eléonore fait évidemment allusion ici à son autre nièce, Marie, fille de Charles-Quint, qui, plus tard, devint archiduchesse d'Autriche et impératrice d'Allemagne, par son mariage avec Maxiniilien II.
347. — Marie, fille de Cliarles-Quint, était née, comme Jeanne d'Albret, en 1028, et avait donc le même àge»qu'ellc.
l8 RENÉ MACÉ
Navarre lors : « 0! vers ceste contrée
Quelle amytié, madame, avez monsti'ée,
De tel plaisir vous frustrant, ramenant
Enfans d'aultruy, la vostre abandonnant,
Et attirant jusque icy vostre frère ! » 355
France : « Rendu je les ay a leur père ; J'avois donné conseil moy mesme au Roy De s'en aller, les baillant soubz ma foy De les luy rendre; et n'eusse je esté dure Au père et eulx et faict trop griefve injure 36ô
De leur faillir ? Et ains qu'ilz fussent mis Dessus la mer, on leur avoit promis De les mener veoir leur père; Madame, D'oeil soubriant, mais, ce croy je, en son ame Travaillant moult •. « Ha ! Messieurs ! » leur disoit, « Adieu, Messieurs, allez, » et les baisoit; 366
a Allez, enfans, vostre père vous mande ; Dictes luy bien que a luy me recommande. »
Enlevez sont au dangiers de la mer Commençant bruyre a force et escumer, 370
Le vent, l'oraige et Fatal les apporte.
L'amour de veoir leur père les conforte, D'aullre costé le bon Roy s'en alloit;
363. — Les enfants de France, François et Henri, avaient dû, en vertu du traité de Madrid (iSîG), être les otages de leur père. — Louise de Savoie, régente de France, qui négocia plus tard avec Marguerite d'Autriche le traité de Cambrai, dit Paix des Z>awej (1529), était- morte le 29 septembre i53i.
VOYAGE DK CUARLES-QUINÏ ig
Leur vaisseau veit et plus il ne voulloit. »
Navarre lors : « Hz apprindrent bien jeunes 375 Avoir du mal; telles sont les fortunes.
— Je les avois, » dit France, « faict venir : Ne deu je bien loyaulté leur tenir? »
Navarre ; ce Quand entrastes a Rayonne, Tenant tous deux, j'ay souvenance bonne 38o
Que le Roy tout vers vous passionné , « Ores me veoy, » disoit, « desprisonué ! » Et, en repos soit ! nostre bonne mère Imagina, le tout deduict, que guère Ne survivroit; avecq elle j'estois, 385
Comme icy suis, et son geste notois Plus que ses motz, empeschez de sa joye :
(c Non, » me disoit, <c que lassée je soye Des biens et maulx, mais maulx plus largenaent, Dont me suis veue en divers traictement ; Sgo
Ne sçay pourtant que plus face sur terre : Au fort je laisse a tant France sans guerre.
Le Roy partout y ait faict tout dcbvoir De sa personne, en fu je sans avoir Moult grande crainctc et horreur merveilleuse, SqS
382. — En marge : « Liberatus non viiletur qui filium obsideni reliquit. Bald. et donii de Rota. i) Il s'agit sans doute ici d'une citation du jurisconsulte Baudouin de Bologne et d'une décision du tribunal ecclésiastique de la Rote à Rome.
395* — En marge : <( Amour maternelle. »
Veu sa junesse a tout adventureuse, Que dénoncer on me le vint rué De son cheval, fort blessé ou tué.
U y fut pris, Fortune y fut maistresse, Vaincre il convint sa force par sagesse ; 400
Luy, et après ses enfans j'ay remis En liberté, et de leurs ennemys Faict leurs amys. Ont ilz voulu ostage? Ostage j'ay d'eulx. vers raoy et leur gage De leur présente et future amytié, 40 5
Car ne sourdra jamais inimitié Que nostre Royne ayséement n'appayse, Pourveu que, comme on doibt, on luy complaise. »
Ainsi disoit, et véritablement, Car a présent le veoyons clairement. 410
Pse croy pourtant qu elle eust lors en pensée, Veu l'amytié bien peu encommencée, Que l'Empereur assembler vous deussiez Avec le Roy, et que tant vous peussiez, Sans que, on le veoyt, le vray passast le croire, 4 1 5 Et a durer de ce faict la mémoire Ahannera ; le monde en est heureux.
Mesme a bon jour vint le conte du Roeulx En asseurer le Roy dedens Compienne :
Le Roy en veitla maladie sienne 4^0
S'en affoiblir : ung message plaisant,
3y8. — En marge : « Esperit de maistresse dame. »
Cognu je la, est moult de bien faisant. »
Navarre ainsi d'éloquence posée Faisoit son compte, et comme la rosée.
Venant du ciel sur l'herbe soefvement, /jsS
La faict s'estendrc et fleurir largement, Ainsi altraict la Royne Leonore, En la louant, a faire mieulx encore.
Dens le palais arrivées, l'ont veu Mignonnement de tout tresbien pourveu, 43o
Et d'escharfaultz tapissez pour leurs femmes.
Desja leurs places y prenoient plusieurs dames, Tant de Paris que d'entour, de la vont Ou doibt coucher l'Empereur, et y font, Présent le Roy, des grandes mesnageres 435
Privéement aydans aux tapissières.
La chambre fut et garde robbe aussi Toute tendue en satin cramoysi.
Enlevé d'or a haulte broderie.
Et elle estoit en la chancellerie. 44o
Porte Baudet jadis fut dit l'apport
424. — En marge : « Fluat ut ros cloquium ineurn, quasi yraber super gramina. Pindare faict serablalile comparaison. »
435. — En marge : « Agamennon et AclùUes avoient femme pour parer leurs chambres, mesmes au camp. »
441. — En marge : « L'apport Bandoyer. n Voir, pour une étymologie plus certaine de ce nom le Bulletin de l'histoire de Paris, I, 4l-2. — Nous lisons dans Guillchert de Metz (éd. Leroux de Lincy, i855, p. 70) : « Et a la porte Baudet vendoit on
REXK MACE
De Baudoyer, et ne le fut a tort,
Car soit de chair ou poisson ou fruictagc,
Apport y a et de tout courtillage.
Mais est il rien qui ne soit desguisé 445
Par laps de temps ? Or il est devisé
En deux chemins; le train se meit au dextre,
Et l'Empereur ne povoit encore estro
Hors le carroy, que les centz hacbuttiers,
Six vinglz archiers, soyxante arbalestiers, 4^0
Car tant ilz sont en Testât de la ville,
Passoient le pont en armée gentille,
En haucquetons tous orfaverisez.
Le Roy tresbien les avoit advisez :
Fiers s'en tenoient, mesmes leurs capitaines, 455 S'eslevans la en pensées haultaines, Chacun droict soy. Api'ès,le guet marchoit, Tous leur estoille au doz, et chevaulchoit Coursiers, roussins, pleins de feu et furie : C'est, a les veoir, toute chevalerie, 460
Tous gens d'eslitte alaigres et dispos.
Paris leur doibt, pensent ilz, son repos :
moult de ^-ivre. » L'Ordre tenu et gardé... (f dj) nous dit qu'il y avoit à la porte Baudoyer « ung théâtre ou eschaffault sui- lequel estoit assis ung verger florissant semé par tout de lis blancz au mvlieu du quel y avoit une fontaine qui rendoit eaue de tous costez... »
^61. — En marge : « La puissance du prevost du guet en Paris. »
VOYAGE DE CHARLES-QUINT a 3
Durant qu'on dort, ilz veillent, vont et viennent. Et en leur main la moictié du temps tiennent L'auctorité noclurnale par tout, /,65
Tant que la ville est grand de bout en bout; En leur enseigne ont la grand aigle noire, Pleins a ce jour de impériale gloire.
Après, venoient deux centz fdz de marchans, De plus grand grâce encore cbevaulchans : 470
Bonnetz avoient chargez d'imagerie, Chaynes au col, sayons de broderie Et passement sur leur tresfin vclous.
Sur cramoysi de une livrée tous.
Honteux seroient que les Orléanistes 475
Ou Poictevins eussent esté plus mistes ; Les d'Anverroys au Roy quand il ira Facent aultant ! La leur coeur on verra. De trois couleurs portent l'estroicte manche Soubz bi'as pendants cueillie sur la hanche ; 480
De satin verd sont les caparassons De leurs bayars, leurs moreaux, leurs grisons.
L'Empereur vient par la Coustellerie