‹ Voyage de condottièreChapitre 14 sur 24 · STENDHAL EN LOMBARDIE · texte numérisé non relu

STENDHAL EN LOMBARDIE

Da»s a monlaeuae Brianza, riche en vergers, el sur les lacs, de Bellagio à Bologne, et de Venise à Parme, Stendhal est partout en Lombardie. El partout, il porte l'amour de sa chère Milan. L'Italie de Stendhal, pourtant, n'est plus que dans ses livres.

Il a voulu qu'on le crût Italien ; il se dit Milanais sur M tombe ; mais la tombe eat A Paris. Et à Milan, qui le eonnalt? Personne, hiereneore.

C'est un homme qu'oo te figure toujours dans l'âge mùr, fort pour U vie et d^ w6, non pat vieux, mais te défendant un peu contre la fieilleeee. H a trop d'étoflé pour un homme jeune : et il n'a jamni« en la gravilf sil^cieuM» det grtndt Tieilltrds. Je le vois à qnaritiU-rinq ans« ttn peu grot, trapu, brun, le visage

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rouge. Il cft tiré à quatre épingles ; mais par disgrilce, l'une des quatre toujours tombe, comme il monte l'escalier ae la Scala ; et l'élégant devient un tantet ridicule. Il se donne des airs cavaliers, et il est timide. H fait le libertin, et il n'a de goî\t que pour les longues amours. Il enseigne qu'on doit prendre les femmes à la dragonne et un regard railleur le met au supplice. Il se moque de la chasteté, et il avoue que ses plus belles passions ont été pour des femmes qu'il n'a pas eues. 11 semble ne viser que le fait solide ; et il connaît tous les retards et toutes les tortures de l'imagination.

L'homme le plus libre, et comme Montaigne, un homme de tous les temps. Païen de raison, et de sens catholique, il ne souffre aucune contrainte. Telle est la règle de ce Moi parfait: tout ce qui fait obstacle au libre jeu du héros, il le déteste ; il tient pour bon tout ce qui aide l'homme à réaliser sa propre nature. L'homme enfin et le héros ne se séparent point à ses yeux. Le héros d'amour est celui qu'il préfère. Pour Stendhal, un homme incapable de passion, ou sans énergie k t'y livrer, n'est rien du tout.

H vit pour vivre. C'est pour être lui-même qu'il aime et qu'il écrit. Llldie est son ciiiiiat, lui ayant paru que riialie est le climat le plus favorable à la vie.

Tous les juugs lui sont odieux. Il le» brise, à mesure qu'il les rencontre. Dans la religion, il exècre premièremint le joug de la raiaoQ. Il juge la (amille, r£tat, 1j

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province, h monde el les tièdes. Il «e fait une époque, et un lieu de ce qu'il rencontre de plus passionné et de plus libre dans tous les ptys et dans tous let âges. Dupe de rien, il veut l'être de la passion.

Il a donc le sens profond de l'art : il sait que l'art est, d'abord, une ivresse de la vie. Il sait que, dans la douleur même, l'art cherche une volupté ; et que l'artiste est le héros de la jouissance. Ce monde-ci veut qu'on en jouisse à l'infini.

Il a ses fortes tristesses, qu'il montre A ses amis ; ei qu'il eadie dans ses livres. L'eeprHcheiIuiesIleBaiqiM des passioot. 11 fait des bons mots pour qu'on le laisse en paix A ses grands sentiments.

Profond analyste de l'automate, il n'est pas homme de lettres, grâce au ciel. Il ne pense pas pour plaire A eeui qu'il méprise. L'automate est son sujet et son enoeni, rhomme civilisé, bien eogreoé A m place dans l'Eut Combien souvent, par lA, Stendhal a montré qu'il •st un véritable idéaliste : la oiacliiiie intérieure modèU toute la vie.

Sicndh.il est fioii supérieur A tant ce qu'il fait. U est très c-^;-^ *" 'w^or soplalro A soi-nAmo, deperdredcuz ou tr< les plus betnx kasardi de m carrière

•t les maîtresses cartf^ de la forteno. Ambitieux, U est au-dessus du tf>ute ambition : vuilA la bonne manière et non i^ia de dédaigner l'ambition, sans en connaître lappéM mordant. U était parti pour faire un bon générai :

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son courage, son insouciance, son regard prompt, la faveur du comte Daru l'eussent assez servi. Il élail homme de cheval ; il avait le goût de la bète admirable. Il pouvait aussi réussir au Conseil d Etat. Mais il entend ne pas avoir d'autre maître que son plaisir. Napoléon tyran le dégoûte du Premier Consul. Il ne veut pas servir les Bourbons, pour qui il sent un inaltérable mépris.

Étant si fort constitué en soi-même, il a la manie de se dédoubler. Appétit irrésistible, que connaissent les hommes au « moi » puissant et combattu. Par là, se trahit l'âme du vrai poète. Stendhal ne change pas cent fois de nom et de titre, par défiance ; mais par jeu. Il veut être plus d'un homme. Il est, en nom, tous les hommes qu'il veut.

Quand il est en Italie, surtout à la fin, il ne peut se passer de Paris et de l'esprit français, quelque mal qu'il en dise. Quand il est à Paris, il ne peut se passer de Milan, ni de l'amour à ritalienne, tel qu'il le rêve, et d'où il sort constamment déçu. Se disant à demi Italien, il ne l'était qu'en France. Mais il voulait l'être ; et il l'est, à la manière qu'il l'a voulu, qui n'est pas de Milan, non plus que de Paris. La volonté ne s'impose pas à la nature ; mais dans les choix de la volonté, c'est la nature aussi qui parle.

Il est donc toujours libre. Il est pour Shakspeare amtre les classiaues ; et pour Montesquieu contre Château-

VOTAfll DU CONDOTTIERI lh3

briand. On ne renferme pas dans une école, comme les g«ns du m'Hier.

n a cri'v roltjot de son nJve et de sa pn'férence.

Ce « moi • unique rejette toutes les entraves, celles même de la naiManœ, au sens où l'entendent les regittrei des paroîMea. H ne vit que pour comprendre: •on ooarage intellectuel est sans bornes. D'ailleurs, les idées ne lui sont rien, que les Iraees de l'action et du •witinwnt Stendhal est avide de comprendre, parce qu'il est insatiable d'<^tre.

Stendhal est le premier grand Européen, depuis Mon taigne. Et comme il fallait s'y attendre, c'est un Français. Gcetbe est Européen, sans doute : mais son Europe est alleroftnde.

Quelle en serait la eause, sinon que Stendhal est le grand homme de la Révolution, je veux dire le poète? Il l'est si pleinement, dans une^MÎt si fort, que seul, après tout, il rit et il pense en bon Européen. 0 finit même par élre Européen contre la Fnnoe. Là eoeore, il a prèTU les temps, et il se aK>que des théories qu'on dotait &lre sur lui. Cet homme de la Révohi ion, le plot opposé par l'esprit qui se pulMe à Bossuct, écrit la langue la plus nette et la moins nouTelle. Plaidant contre Radne poor Shaktpeare, il eit plot efatMiqne que penoono. 0 détruit l'ancienne sodétt me les trmet atêmae, qui sont rouilléet aui mains des royalistes : «lies sont neuveé aolre les tlenoes. Il nW

ISi TOYAOB DO CONDOTTlftfit

pas nn écriTain qui ne soit emphatique près de Stendhal.

On dit parfois qu'il n'a point de style, le prenant au mot quand il se donne pour maîtres, les juristes du Code civil. Mais d'abord, la langue du droit est belle, quand elle est i)ure, et Porlali» en a le sens. Puis Stendhal n'aime pas faire ses confidences d'auteur, étant si au-do8su8 du métier. Stendhal, c'est le dossin le p us aigu presque sans ombre et sans couleur. Son style est d'acier, de la pointe la plus acérée et la plus line. Ni imaçres, ni périodes. Ni la lyre, ni l'éloquence. Il est nu comme la ligne. Il me rappelle Lysias et l'orateur attique, si les Athéniens, au lieu de plaider, laisiienl l'analyse de l'homme. Pour tout dire, il est <irec. Ch.Hque phrase de Stendhal est pleine de sens, et d'un feu clair, qui fait de la lumière, sans chaleur. Toutes ces phrases ensemble tombent comme des étincelles : ceux qui ne sont pas sensibles i ce feu d'intelligence, diront qu'elles tombent comme la pluie.

L'excès d'esprit a perdu Stendhal. U empêche de voir sa passion. De deux vertus que l'on a, quand elles passent de beaucoup l'ordre commun, l'une sert de masque i l'autre. Le monde vous en veut autant du risage que vous lui montrez, que du visage caché qu'il devine.

On l'a cm alTeeté, pai ee qu'il ne se laissait pas

▼ OTAOI DU CONDOTTltm iW

iar|imdra ; et inôchanU par ce Qu'il ne dérend.iit. II brmve U vi«illfCM et la pauvreté. Rien ne (e diminue, de ton propre gré. Il tient bon contre tout ce qui l'humilie. II connaît sa valeur, et ne la connatt pat toute. Le tilenoe, le peu de eat qu'on fait de lui, il n'en est poa tbaiisé, ni vaincu. Son génie résiste môme à la louaog» médioere.

Sapériiur à U fortune, il Teettu ridieule. II a souiïert ee qu'il y a de pis : n'être eatendu de peraonne. et la eoudeDoe de sa laideur physique. La fatuité, en lui, a'ett qu'une armure. Que n'eât-il pas donné pour être beau ? La beauté, c'est le bonheur, étant la tante avee rameur. Il n'y a de beauté virile qu'à plaire aux fSeromes. J'imagine que Stendhal, toute ta vie, a envié un bellâtre italien ; et moi amti, je l'appelle bcllAlra par envie. La gloire de la beauté virile éclate en cet ieunet hommee, qu'on rencontre partout de Milan 4

larrnee, el de Venise à Rome, lèvraa roagei, Tceil lïHIlaut, le teint fhût, l'air du bonheur, le eorpt bieo nourri, raapiraol l'aiaa ti le oootMtemeal dt eei : tal cet le bel anoiirsai. Télaloii de la aoeiété bnmaiM, qui inspire de la fureur ou du dépit aui autres hommes. Mille part, peut-être, plus qu'en Italie, l'homme dt pensée ne paie ii char, par ta laideur ou par l'étrange earaelèra, la erime d'avoir quelque chose dans la IMa.

Un homme qui veut la vie : voilà Stendhal. En tout temps, il cherehe la voie où lo pl«a vivre : ou toldut.

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OU poète, et toujours aniant. Pour un tel hommet quelle douleur que la laideur du corps I Quel désastre, que la Tteillesse ! Entraves détestées, chaînes sans évasion, prison perpétuelle que Ton tratne avec soi ! II fera donc son pays de la terre qui a toujours vingt ans. Milan, où il a aimé d'abord, où il eut sa première maîtresse, sera pour lui la capitale d'amour, le jardin béni de la jeunesse. Jamais il ne s'en lassera. Et, quand il lui faudra quitter cette ville de sa prédilection, quittant la joie d'ôtre jeune, la joie d'être amoureux, la joie même des amours douloureuses, il croira dire adieu à son bonheur.

n adore la passion, parce qu'il adore la vie. Il croit au bonheur comme un Ancien. Le plaisir est exquis d'ôter à ce visage son masque de prétention avantigcuse ; il ne tient pas de plus près à Stendhal que ce toupet de faux cheveux, qu'il se collait au front, après 1830.

Héros de la vie, comme Bonaparte, prince des héros, il veut toujours agir. Il regarde l'état de passion, comme le seul où l'on vive. C'est pourquoi il n'envie que d'être toujours en passion. Qu'il est sagement prodigue ! Comme il se donne libéralement à nos heures si brèves ! Vivre de toutes ses forces, il n'est pas d'autre volonté pour l'homme bien né ; et c'est le seul moyen d'être heureux. L'homme n'a point d'autre bonheur que de posséder la vie. point d'autre devoir que de lui faire rendre tout ce qui est en elle, point d'autre vertu que

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de t'y bire héroïque. Beaucoup qui ne le seraient en rien, sont des héros en aimant.

Avant tout, la force du caractère. Le caractère, c'està-dire la pUMOO d'être soi, à tout prix. Stendhal la suppose ches tout les Italiens, comme il l'a %'ue dans leurs chroniques. De là, qu'il a créé une Italie plus italienne cent fois que celle que nous avons sous les yeui. Chaque poète cherche une matière conforme à son génie. 11 la demande à la nature ; il croit l'avoir trouvée, quand la nature lui livre une terre qui se laisse modeler. Mieux elle s'y prête, plus l'artiste en chérit la eomplaisaooe ductile et, caressant son modèle, se flatte d'être fait poor lui. Stendhal nous a donné l'Italie que nous aimons : depuis, entre les Alpes et U Sicile, c'est toujours l'Italie de Stendhal que l'on cherche. Souveol, die empêche de voir l'autre, un ptys oouveau qui M ressemble guère à l'idée qu'oo s'en est Caite. Ce peopla «si bien vivant, mais non pas de la vie tragique qu'on lui sup|>ose.

Oo court après elle, de Milan à Païenne. On U reconnaît de loin en loin; el jamais elle ne m'enveloppe ni ne me fixe, moi qui veux y être fixé. Entre l'Italien de lOGO et celui du xut* siècle, il y a presque aussi loin que du Guellè chrétien an Romain de la République. L'Italie de Dtnie n'est plus. Les pienes en parlent seules, avee beenlé; mais on commence d'y porter le pic et la bêehe. Et l'or barbare souille les murailles

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•acrées. Il en est de l'Italie légeodaire comme des palais toscans : chargés de six ou sept cents ans* ils demeurent; mais où sont les architectes qui les conçurent, et les maçons qui les Mtirent? où, les princes, sobres et forts, dignes d'y vivre? La présence des Barbares achève de les dégrader : sous le ciel classique, leur morale est la pire insolence, le plus noir outrage à ces grands corps héroïques. Dès la Henaissance, quel abîme entre Dante et le Tasse, entre saint François et Philippe de Néri. Ni les tyrans, ni les peuples verts du moyen Age, tantôt sublimes et tantôt exécrables, ni les saints témoins de Dieu, ni la foule mystique ne seront ressuscites.

L'étonnant mystère de Stendhal, c'est que, Toyant tout en passion, il écrit toujours en prose. Avec l'amour de la musique, il ne lui a manqué que d'être musicien, pour s'égaler aux sommets de la poésie.

On prétend se défaire de lui, disant : point de cœur, point de bonté. La bonté n'est point en cause ; il n'a pas voulu en montrer : il semble n'en pas avoir besoin. Il est le peintre des hommes et des femmes, dans la jeunesse de l'amour et des acUous héroïques. Entre les amants, la bonté ne parle que si la passion est muette. Rien ne fait défaut à Stendhal que le génie lyrique. Cependant, il s'efTace de ses hérus ; il ne leur prête pas tous ses goûts; il se donne les leurs. U est capable

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d'aimer «o eux œ qu'il déteste pour son eompte. Cet homme de U Révolution, qui n'a pas eu de haine plus durable que celle de la religion et des prdlrat, sait peindre dee femmea piauaeeet des clercs accomplis. Lui» qui dans la vie ordinaire flairait un hypocrite en tout déTot. il ajouta à set femmea le sentiment religieux comme une grioe suprême. Toutes, elles sont chrétiennes ou profondément catholiques, plutôt. Il semble, pour Stendhal, que l'amour, dans une femme, ne peut porter tout son fruit de passion, si elle ne va pas à l'église. Entre tous, œ sentiment est italien, avec tout laa caprices, avec toutes les démarches et les folles variantes qu'il suppose.

D'ailleurt, mieux que personne, Stendhal admire dans l'Église de Rome un empire, une politique et une suite incomparables. Les papes, pour lui, sont des princes pleins de force et de talent. H est donc romain, au sens le plus catholique.

La mafoiflqae Iulie du moyen ftge, voilà le don pas- •ionoéda Stendhal ao monde.

fio-the et quelques autres ont pensé que « lo spinlucl Stendhal • leur avait beaucoup pris, tans le dire. Ils n'ont pas soupçonné la grandeur de ce bel esprit. Ils n'ont pas méms vn que, pour rintelligcnce, si on égale Stendhal, personne ne le passe. Stendhal est un inventeur de caraelérea, comme il s'en rencontre

ICO TOTAOB DU COMDOTTlèlt»

un OU deux tous les cent ans. II a créé le roman d'un pf;u[)le et d'une race entière.

Pour preuve, je n'en veux que les ocavres du grand Gœthe lui-même. On y voit un Allemand qui se plaità 4a conquête de Rome, soigneux de noter toutes les étapes. Son Italie est celle de tout le monde, avec celte part d'extrême fausseté qu'il faut attendre d'un homme pour qui le Moyen Age latin ne vaut pas un regard, et qui a la répulsion de la vie catholique. Telle est l'illusion du retour à l'antique et la manie des modernes. Stendhal» infiniment plus passionné, prend l'Italie àtous ses Ages; il ne sépare pas en elle l'antique du féodal, ni une époque d'aucune autre. Avec Gœthe à Rome, il n'y a que Gœthe et la petite Mignon, rendue à ses orangers et aux palais de Vicence. Dans Stendhal, on voit vivre et durer, comme du feu, le génie d'une race, son histoire et ses passions.

Un vieillard, qui l'avait vu en 1810, me parlait de Stendhal, voilà quinze ans, et le peignait ainsi : Gros et court, un homme aux gestes trop vifs pour sa corpulence ; l'air avantageux, le torse en avant, ne voulant pas perdre un pouce de sa taille; attentif par-dessus tout au ridicule de paraître vieux et de ne point consentira l'être ; hardi par timidité; franc railleur et d'humeur souvent chagrine; inquiet d'être à la mode, de (aire belle figure, et préoccupé de ta laideur jusqu'au tourment, il était laid pour la plupart des gens, et prêtait

TOTACft DU CONDOTTltm tOi

à sourire lui femmes. Il portait perruque et un toupet de cheveux bouclés, fort Doirs. lise ?antait d'avoir toujours eu les cheveux d'encre, comme un lUdien. Le sang près de la peau, un visage rouge. Le front et les yeux admirables, étincelanls d'esprit ou, dans la mélancolie, pleins d'ombre. Il avait de belles mains, brunes et fines. Un rien d'accent, une légère pointe, un goût d'ail dans les voyelles, qu'il faisait un peu brèves, à la façon du Midi. La voix mordante, vive sur les R. Sa famille ▼cuait, pour une part, d'Avignon. En son âge mûr, Stendhal est tout pareil aux Provençaux de son temps ; et son portrait rappelle maint Provençal, comme j'en ai connu dans mon enfance. A soixante ans, il eût donné toute la gloire du monde pour l'amour d'une jeune femme. Eft-ce une faibieiie d'y prétendre, ea dépit d'dlet et de soi 7 Ou n'est^ee pas plutôt le signe d'une force qui dure ? Et [wurtant, sans l'avoir beaucoup avoué, Stendhal Jeune homme a chèrement aimé la gloire. Mais certes, il a conquis une immortelle maltresse, qui ne l'a point trahi, et qu'il nous a laissée : riulie tngiqvo.

GAVOTS ET BERGAMASQUBS

En Provence, on donne le nom do • gavots» aux gent du haut pays. Ils ont une Mirte de verdeur un peu brueque, une Terre franche, une saîTelé rude ; beeoooup d'action el de ruse paysanne, l'amour du gain et plus encore de l'épargne. C'est un peuple à longs calculs et à petilei dépWMW, patMOi, Ula et qui ne plaint paa aa peine. Beifama el Breacta m'ont paru deux soeurs gavoltea. comme Digne et Gap, si cea deux bomiet vieil lea proTioçalet, dans laur belle jeuneiia, avaient fait un brillant mariage.

Ils pasaaatpour rustraa ald'aooaat lourd. On se moque d'eux dana leeebnmiqaea. Da tkooeiii de l'auvergnat et du porteur d'eau. Us sont lee maria da vocatiuu, que Bandello propoaa à la riaéa. Avec leurs gnaiiafi appé-

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tits, ils sont toujours dupes des Florentins et des femmes. Chacun d'eux est un hircoccrf, à qui le front boisé démange, et qui polit ses cornes en les frottant à l'astuce féminine. Ils aiment la bouteille ; oo les bonde de gros vin, et leur ivresse d'ours hilares fait crever de rire Jes Vénitiens. Ils sont nés pour écouler le cliant du coucou, eu ronflant sur une botte de paille. Le rentier Gorgibus et le tuteur Pantalon, son voisin, ont vu le jour dans Bergame. Ils ont de bonnes joues et un échiquier de grosse étûfle sur le dos; et on les fait toujours mat au bas des reins. Ils se couchent sur leur sac, si on veut leur prendre un écu, en même temps qu'on leur ravit leur femme ; et tout du long étendus sur les dalles, ils tendent à l'ennemi une ronde figure, qui appelle la lunette à Pui^on plutôt que les coups.

Je laisse donc mon casque, mon cheval et mes armes dans la vallée. Comme le jeune Harry, je vais voir à rire dans une auberge, et à me donner le jeu de la farce, persuadant à mon ombre d'enfourcher une batte. Ainsi soit-il. Entrons.

C'est un heureux pays, dans l'abondance et l'éclat de la fertilité. Ceinte de remparts bruns, Bergame se dresse dans le soleil jaune, et la ville neuve, à tes pieds, est lâchement éparse sur la plaine. Entre deux vallées, les torrents de poussière lèvent au vent du sud. Le ronflement des machines retentit longuement sur la terre

YOTAOI DD COHDOTTlini 165

•onore. On prend pied dans la ville basse. Fort rnide et lon^rue, la montée à la ville haute, sous de larges châtaigniers qui, eux aussi, s'appellent Victor -Emmanuel. Toujours monter ? Jamais assez. Qu'on est bien lA-haut dans la vieille haute ville I Qu'on est mal en bas I La ville neuve est toujours la basse. La nature commande ; et le caractère suit.

Des murs, on découvre la plaine et les monts. La lumière est laide, ce soir, un flot de groseille sur des linges bleus ; et la poussière jaune va et vient dans le vent. Au eceur de la vieille ville, je marche sur l'herbe; et devant un poriail pluvieux, je rencontre deux lions idés et chenus, qui, A minuit, broutent le foin de la place. J'irai souper avec eux, cette nuit, si je suis encore dans l'antique citcS moine, déserte, vide et calme. Je respire A l'aise, loin de U eofaoe. Tout, d'ailleurs, est étroit et petit i faire beaucoup penser. Car enfin, Bergame est le berceau du grand Collcone. Son tombeau est le jovau de la ville. Je hais une statue équestre, per* chée comme un cimier sur un casque. CelledeColleone ' «t dorée : co luxe tue toute grandear. L1dée de richesse, ptftout , est eontndre A la sensation héroïque. J'aime tant mon vieux CoUeone, que je veux le voir dans Si maison, le superbe guerrier. Elle est A deux pas de sa chapelle funéraire, ma da Coude. On en a fait une école pic, ayint été l(<guée par Colleone lui-mdme A cet eflet. U était homme de foi, dévot et fort austère.

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Là aussi, il est peint à cheval, fresque misérable, où rien oc rappelle la tête sublime dt) Verroocliio. (Mon, CoUeone n'habite plus sur la terre natale.

A Bergame, Arlequin a résolu le problème de la façade par le damier. La chapelle des Colleoni est une MpèM de manteau bigarré à carreaux blancs, noirs et rougr>s, tout de marbre. Le Broletto, leur palais de ville n'est qu'une halle gothique, mais du moins un beau trou d'ombre. Je donnerais toutes leurs chapelles à la lombarde pour ce hangar fier, noir et noble. Les piliers portent de l'histoire et nombre de faits sanglants. Il faut un fond tragique à toute beauté, même sur la scène de la farce.

Je l'ai laissée, en ce qu'elle a de plus bouffon, au mitan de la ville baase. Le théâtre de la foire est bcrgamosque, et le sini^ttre Donizetti l'est aussi: lui, c'est la diarrhée de la musique. Mais quoi, tout plutôt que reconnaître à ce flux un sens musical ; et que serait-ce, sinon la mélodie que le roi Dagobert, ce tyran sans vergogne, reproche au grand saint Eloi ? Il paraît que Donizetti était fort lubrique : on ne le dirait pas, l'animal. Sa volupté est du dernier ordre, au-dessous de Franklin et de la mandoline. Il se mettait tout nu. pour trouver ses motifs, d'une si laide forme : on me raconte qu'il lui fallait faire l'amour, pour avoir une idée : à cMé de l'encrier, il avait une bonne fille sur sa table. Epaisse et charnue, forte au nei, elle était nue

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•omme là petu sous l'œil du croque-Doles. Sa verve, alors, lui dictait ces airs d'une si égale platitude, qu'ils semblent oés d'une cuvette et d'un robinet. Et rien n'y manque, pas inèine l'enthousiasme de la mise en train. Il a donc sa statue, qui eût été bien plus curieuse si on l'avait oté Cure justement {larlante. Il est assis sur une chaise percée; mais il est vôtu et sans verve. La Mue qui l'inspire n'est pas non plus plactV comme il faut. Tous les deux s'ennuient. Le misérable ne compose plus sa musique : il l'eateod.

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