MAISONS DE JULIETTE
à Viront, fin juin.
En Térité, rien ne m'attend, il m« semble, à Vérone, sinon Dante et Shakspeare. Mais le Grand Florentin n'est qu'un souvenir : Shakspeare Mi une présence. Il n'y eut jamais ni Capulets ni Mootaigiis dans Yérooe: ils y sont [lourtant, parce que le poète l'a voulu.
Je laisse le dur Toscan, cette flamme de bronz4>, mooler Teiealier dea Sealtger, et promeoer de conieil en eooeeil no âme irritée, ri ûûbn et li^idente. Mon ^hakapeare me prend par la maio; il veut que j'aille a? ec lui où lee noeei élemellee de l'amoar et de là mort te aont enfin cmiiommèe^
Je cherchais Juliette, et la trouvai bientôt. La maison des Capulets est dons une rue à leur nom, au eaur de la vieille ville. Si Juliette n'y a pas dormi, elle nunùt
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pu y veiller: seule, la maison des Scaliger est plut chenue, et d'air plus antique. Ce n'est pas un palais : une haute case, étroite, dure ; un âpre colombier ; un dé noir et rouge ; presque aveugle, la face percée d'yeux rares aux prunelles divergentes, quelques fenètrei cintrées de grandeur inégale et de forme diverse, rangées sans ordre. Elle est roidie en son armure de pierre, cette maison ; elle ne regarde pas dans la rue ; elle écoute les bruits de la vieille place; elle tend l'oreille aux clameurs voisines, là derrière, qui courent, chaque soir, avec les torches, sur la place des Seigneurs.
Le ciel sulfureux et les nuages bas coulent dans la rue Ca]jello. Ils l'étoufTent; ils en voilent la laideur banale et les étages médiocres. Comme l'illustre demeure, la rue est noire, sordide, étroite et haute. Je respire le bonheur d'y être par cet après-midi d'orage, tiède et sombre. Je bois un air chaud, que je compare au lait de la tigresse. Or, prise entre les cages toutes semblables entre elles où les hommes gîtent aujourd'hui, la maison de Juliette se dresse, toujours la plus haute. Elle a la couleur du vieux cuir ; et, çà et là, la peau est tachée de sang. Un nuage d'encre rase les toits et rature les cheminées. D'un arc aigu, le haut portail mord un long morceau d'ombre. L'ovale cintré des fenêtres ouvre des golfes à l'obscurité: les deux plus grandes
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portent lur une tablette de pierre ; et les deux moindrei •ont creméas en nichef , comme si elles attendaient la ▼iaite de U mélancolie. Des créneaux ruinés, de larges molaires, cariées à la pointe, déchirent là-haut le vide. et retiennent un pan de la nuée funèbre. Et des briques saignent, de loin en loin. C'est bien la maison du moyen âge, avec sa grâce tragique. Elle est sans art, et fkite pour l'artiste, parce qu'elle a du caractère. Elle parle du temps où Vérone avait quarante-huit ou trois cents tours. Et l'inscription rappelle à tout homme les rèvet de l'adolescent : t Ici ont vécu les Capulets, d'où eet issue la Juliette, pour qui les cœurs bien nés ont versé tant de larmes, et tant chanté de vers les poètes.» Juliette, cluude et brune comme une mûre, au soleil de midi, sur la haie, Juliette, précoce comme l'invitatjon de l'amour aux baisers et aux larmes.
Assez loin de la rue CapcUo, Juliette a une autre maison, dans Vérone ; et ccUe-lA a toujours son jardin. On sonne à U porte rouge du boorreau. dans la ruelle où fut, dit-on, le couvent des Franciscains. D'un pas, on entre au secret d'un petit doitre. Paix, paixl D'ici pourtant, les jours de crue, on doit entendre l'Adige verte, qui roule au pont Aleardi. C'est le midi de a ville, où le flot se précipite. 0 Juliette OD ne remonte pas le fleuve. Le courant est trop rapide.
Une loge à cinq arcs, doublement ouverte sur l'entrée
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et sur les arbres lointains, accueille la lumière. Des glycines pendent aux colouncs, et rampent sur le mur. Dans la cour, de sages lauriers et des fleurs immobiles. Au milieu de la loge, une couche très basse fait un lit très profond : c'est un sarcophage, la bouche de pierre rouge qui nuinge la forme de l'homme, et qui dévore la femme la plus aimée.
La petite fille, là, fut mise et couchée. Elle n'avait pas quatorze ans.
Elle est baignée d'air. Elle voit le ciel, les arbres et les saisons. Je n'évoque pas voire amoureuse de théâtre, une vieille femme au cou de taureau, qui pousse let roulades comme si elle y était assise, infirme, et qu'elle ne pût avancer que sous ce vent en poupe : car il vous les faut d'au moins cinquante ans, vos héroïnes. Ni la jeune femme qu'elle est aussi quelquefois, pleine de •on, je dis de sciure, une poupée d'Amérique, qui n'a d'yeux, de ventre et de voix que pour elle-même : de là son luxe charnel, et sa santé ; et ses perles dans le chignon, et ce caillou si lourd sous la gorge.
Non, je vois la fillette au teint jaune, la petite de treize ans, qu'un tel amour a prise qu'elle est folle, qu'elle doit vivre toute sa vie en quelques jours ; et il faut qu'elle meure: car elle ne pourrait pas même enfanter.
Je la vois, la joue longue, l'haleine qui brûle, comme
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le narcisse. Elle rit en fronçant le sourcil, et presque en mourant. Quand elle grince des dents, elle se mord la langue.
Son ventre étroit est de feu. Et sa goi^ est pareille i deux boutons de pavot. Au jour, si elle pllit, elle est verte. Et le soir, aux lumières, elle est comme une tubéreuse: sa p&leur est éclatante. Elle sent l'herbe terte. Son parfum est d'eau qui bouge sur la prairie, fraîchement (auchéo. Elle brûle, elle brûle.
Set yeux font mal, tant ils se consument. Tant ils veulent vivre, ils meurent d'amour. Au nom seul de Roméo, elle tend sa bouche. L'arc de son corps sourit. Set lèvres ardentes crient; elles meurent, si elle ne reçoit le vin de la langue, dans le fruit des baisers. Tout ton corps tremble. Et set euistes te serrent. Et elle sent l'odeur de l'encens, que ton HUig fume. Et le reste du temps, elle Teut dormir, et te retourne sur son lit, accablée.
Voilà eomme elle sort de sa maison, pour venir à son tombeau. Et c'est son amour qui la porte. Elle n'a fait qu'une prooMUde. JoUette n'est sortie seule qu'une Ibis. L'amour l'a tenue par le bras. Elle a brûlé : elle est morte. Parce qu'on meurt d'aimer et qu'on n'en laurait pas vivre.