MIHACLE DE SAINT-MARC
Ni Vflnite matinale, d'argent et de myoiotit ; ni le loir, de MOg et d'or roage ; ni le soleil levant sur la Sainte, quand œ palais de la Vierge a l'air d'une perle sur un crifUl de lait; ni le soleil couchant sur la rive des EaclaTQOt, quand le palais Ducal s'allume eu lanterne, à tribord d'une gaMte de carmin : id el là, Venise glorieuse n'eai point eocore tana pareille dans la gloire de la Inmièie. Mab une égUie eal la chftsse de son triomphe. l'écrtD de 11 Siièoe. D 6it «n valtNtB où toute sa splendeur est captive. I/Orient et lo toMl du crépoteole sur la lagune, ils l'ont enfkmié dans une btaiUqua roode, oft le Sdgnear est sur l'autel» et 1« dAUeeoe an voyageor Seial-llart.
L'or, )e diea lenporal à la tolde dea insulaires, ne
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les trahira plus. Il est à Saint-Marc; ils cq ont fait le cœur raagaifiquc de Venise : non pas un or inerte, un lingot avare dans un coffre; mais l'or le plus vivant, qui bat, qui se nourrit de lumière, qui suit toutes le» heures du jour, qui chante dans l'ombre, et qui est, en vérité, l'espèce solaire du sang. Et ainsi, la Pala d'Oro brille au tabernacle, dans Saint-Marc d'Or. Et le nom même de Marc pèse tout poids d'or.
Saint Marc est l'église sublime. Par la vertu de l'harmonie, elle ctteint la perfection du style. La richesse inouïe de la matière n'est qu'un moyen sonore, qui sert docilement le génie musical. Comme la fugue de Bach, avec ses nefs conjuguées et ses coupoles, elle est une et multiple. La plénitude de Saint-Marc est divine.
Uyxance y triomphe avec une ardeur splendide; mais Byzance asservie aux rythmes de la couleur. Toute la richesse antique se consomme dans Saint-Marc, depuis Crésus jusqu'aux oratoires des satrapes; mais au lieu d'y être une charge charnelle, elle y est toute me, en mystère et en esprit.
Saint-Marc e»t l'oflice de Balthaz&r, le mage d'Asie.
t'o quadruple cceur d'or» quatre puits de rère soof quatre coupoles.
L'église la plus intérieure qui soit au moode l'eit creusée au flanc de la ville, où tout est décor changeaDt, ^ecsalion éphémère, mobile jeu des apparencet.
▼OTAOB DO CORDOTTlill il5
Le eosktste «t tant égal entre la façade confuse et Tonlre du vauteau intérieur. Cinq tiècles ont épuisé le luie «t le faste sur le Tiiige de Saint-Marc, pour ne réussir qu'à un chaoede dAmes, de portiques, de bulbes alTruotéa. D'ailleon, pas on beau chapiteau, pas un arc. pas une moulure qui vaille le regard. Dans la profusion sans ehoii, la Caçade n'arrive pas à s'accordar arec elle-méoM : elle étale la recherche somptueuse ; mais elle cache tes membres et trompe sur les proportions. Elle est claire, criarde et ne parait pas faite pour durer. Ornée de moaaiques blanchea et bleuee, on dirait d'une égltae es plAtre peint, pour le tempe d'une foire uiûfeneUe, oa bien de quelque Kremlin barbare en Moecorie. Elle en a la pauvreté fastueuse, moins une porte admirable, qui semble de vieux cuir guilloehé d'or, et qui annoooe aialt k merveille retirée derrière les veatibulee.
Blanche et bleue aussi comme une épousée, on quitte la place tant vantée, les couplée roidee du Nord, l'élégance banale ei le rire dee ooeee en TOjage, lee pas durs de réCnoger sur l« dallée, et rtnmpla dai pigeons aa aai dt Umm eee ooaYanu mariée qui baillent. On pousee, sur le o6té, un lourd rideau de peau grasse, ouatée el tr6i sombre.
Et l'oo entre dana le mireelt.
0 sainte féerie I L'encens fait-il lever les révee,
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comme an vol d'alouettes mystiques vers la Toûte? On passe du monde haï au monde désiré, où tout est splendeur, calcul juste, contentement pour l'&me et vérité révélée dans l'harmonie.
Comme on irait du clairon puant au chant des chanterelles les plus suaves, on s'élève d'un accord vulgaire à une symphonie aussi pleine qu'elle est pro« fonde et rare. Saint-Marc s'épanouit dans la profondeur, cantique du Paradis.
Dès la porte franchie, et deux ou trois degrés descendus vers les douces ténèbres, je vacille dans une nuit dorée, au seuil de la féerie très sainte. Tant de beauté m'enivre ; une telle et si riche consonnance, où entrent tant de sons, tant de timbres, me saoule et me nourrit. Je mords à l'œuvre incomparable dans la ville sans pareille ; et cet ilôt d'émotioo, au centre de la cité insulaire, j'en éprouve d'emblée la vertu. Sainl-.Marc m'isole de tout au8sit6t et me rend à mes dieux.
Et d'abord, l'église paraît immense, dix fois plus grande qu'on ne l'espérait dans le coin d'une place, entre la mer et un étroit canal. Tel est le caractère de l'œuvre sublime : à quelque échelle qu'on la mtt, on est sûr qu'elle ne pourrait pas être plus grande qu'elle n'est. Le sublime iinplique sa propre mesure. De la sorte, si le sublime a toujours la mesure qu'il comporte, il n'y a pas de sublime modéré.
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Jo flotte dans le rêve de l'or. Je suis pris aux rets de l'or, je poee sur l'or et je nage dans l'or. J'ai de l'or •ous les pieds. J'ai de l'or sur la t^te. Un air d'or me louche et me flaUe. Et l'encens est une vapeur de l'or. Les profondes et lolulainet fendtres filtrent de l'or, à iraTen un vitrail de corne jaune ; et l'or s'insinue, comme une onde subtile, entre les nefs, baignant diaque pilier. Et qui ne serait ému de marcher sur les dalles rousses, courbes et gonflées, tortues, comme si elles épousaient la vague souterraine qui les porte? Les pilotis de Saint-Marc doivent être d'or, for^t de lingots planté» dans la lagum*.
Un quadruple coeur d'or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.
L'espace central, que dominent les arcs du haut avec tant de sereine majesté, ce plan inouï du feu le plus dente et le plus pur, voili le sanctuaire unique au monde ; et, sinon le plus beau, le plus brûlant. D'autant niinix qu'il est vide, et qu'il se dilate ainsi dans une graihl(*ur i^ans limites : il est le lieu où se coupent et se rencootreot loiie let eefclea engendfét par la rotation des eoopolet. Et ce volume des volumes est tont lumière.
Comme l'or du soleil en fusion, par le bord où il touche, à l'horixon de mer, les nuéea grises, blêmit soudain et prend la couleur des lèrret |eroéoa, le loog
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des courbes idéales, aux points où les coupoles do Saint-Marc se croisent, la lumière pensivement se plombe, et les boucliers d'or, suspendus dans l'espace, sont cousus à la Toûte par \in ruban de platine et d'acier. Le songe de l'Orient, à Venise, est enfin passé à l'acte. L'œuvre n'est plus une fumée. Ces (lersiieclives balancées appellent la musique ; elles font un concert ii sonnant pour l'esprit, (]ue j'entends le cœur des voix dans la vapetn- des parfums mouvants. Et pour peu qu'une mélodie suave se répandit sous ces voûtes d'or, le ravissement m'en étourdirait à défaillir.
I^ puissance m^me ne se fait plus sentir, t;int l'harmonie l'emporte, et si profonde résonne ici l'unité de la muslqii'^. C'est l'église des sphères. Elles sont en mou» vement : ce sont elles, comme des planètes autour du soleil fixe, qui révèlent le chant des nombres. Elles tournent pour l'oflice sacré. Saint-.Marc est un temple cosmique, une église solaire. Et comme il fallait s'y attendre, pas une œuvre de l'homme n'atteint à une si parfaite unité. Sous le calcul de celle-ci, je pressens le secret des siècles, une gnose millénaire.
Le rythme des coupoles est d'une beauté céleste. Elles se contrepèsent deux par deux, étant inscrites dans le plan carré de la croix. Et le nombre impair est entre elles, signe de la différence, repère de la connaissance accomplie. Et cet équilibre crucial, ces dômes qui se compensent au-dessus de ma tète, faibaul penser
VOYAGE DU CONDOTTlftMl tiO
délice âux révolotioni des iphères dans l'espace
1, m'incarnent à la certitude éternelle du chiffre,
Bi font pleurer de la plus haute émotion l'esprit qui
mteod eet belles strophes du Créateur qui, selon son
[>rdre, Unoe les mondes.
L'n quadruple cœur d'or, quatre puits de rêve sous :{uatre coupole.
Uuel peintre n'a pas enrié le tableau qui fût, pour l'œil rassasié de plaisir, un beau tapis de Perse T L'architecte de Saint-Marc a tendu les tapis persans sur les narailles. Les marbres de couleur mêlent les tehcvetui de la soie aux veines de l'or. Il y a des pilien pareils à du retours ; dea parois ont l'ardeur Bhugetiile des flammes; des arcs (kuvea earesaent le regmrd à l'égal des profondes |)eluches; tel ange tiède, toile rampe, telles niches ne sont point d'onyx ni de porphyre, ntit de ftmrrures aplanies, o* le pelage du KoQ est eotMu & le peni du tigre. Lee pbm de pierre Mit la chaude inflexloodea4lo0M, que gonfle l'incendie. Toute église eet froide, prés de eetle égHat.
Le tissu de 8aiol4tore eel une iiiowll|<ie de tisons sur fond d'or. M l'or, ni les eonlenri ne «ont plus des parursa à une Idole, ni dea omemeole dus a« caprice, oi un tréeor égobte qui tit poor toi et te goûte soi- \ Tout eal oflHode à une splendeur plus haut''. OKiiMuc dans une magnifique symphonie, les instrum^^nts
t20 VOTAGK DU CONOOTTlf-.KK
divers et les timbres s'immolent A l'harmonie d'un chant unique.
Qui pense à la richesse de l'accord, si l'accord est sublime? Le sublime, comme le divin, écarte tout calcul, parce qu'il le réali»<\ Comme on l'éprouve, ou l'y livre, et l'on est de [tiain-pied dans un ordre supérieur. Là, il est juste qu'à la pierre se substitue le plus beau marbre, que les murailles soient d'or, el les voûtes de vermeil, que le pavé soit de topaze, et les ombres de diamant noir.
Tant de beauté, enfin, ne peut être qu'un r}'thme de soleil et de nuit, d'ombre el de lumière. Jamais, en elTet, plus beau poème de l'ombre et de la lumière n'est éclos sous le ciel : Rembrandt, toute sa vie, a eu Saint- 5Iarc devant les yeux, le grand rêveur. Chaque travée est un transept pour la travée perpendiculaire. Les coupoles doublent et triplent toutes les avenues de la clarté. Selon les heures, les demi-cercles du jour et les cercles de la nuit se coupent deux par deux, ou trois par trois, balançant un monde de contrastes, que je compare à quelque scherzo prodigiexix des sphères dans l'éther. Les marbres ont pris le poli des miroirs; ou plutôt, les piliers, les murailles, les dalles, toutes les surfaces planes sont pareilles à ce cristal que les eaux dormantes présentent au soleil dans la pénombre, et où la luiiii«,Te tombe en feuillage d'or roux. Les voûtes el
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le pavé, te» ooini les plus obscurs et le f(rY}'er du centre, toute pierre à Saint-Marc recèle de l'or et du soleil. eomine toute Toix humaine recèle de la parole et de la prière. Un quadruple cœur d'or, quatre puitA de rôve •ous quatre coupoles.
J'appelle Saint-Mare l'églite du Gral. L'or est racheté par le divin lacriflee. U n'eat plus ni pécheur, ni maudit. Rendu à sa pureté pranière, l'or est la couleur du n.y<m, et la malière du soleil, le sang du Père. Le quadruf^ oonr d'or brAle pour la coméeration mystique. Ici, U lumière est offerte en aliment, dans la coupe d'une beauté iwbliine.