FINANCES
Je viens d'exposer successivement tout ce qui concerne l'état administratif et commercial , soit intérieur , soit extérieur , des colonies angloises aux Terres Australes ; il me reste, pour compléter ce qui regarde son organisation, à dire quelques mots du système financier qu'on y a mis en pratique.
Toujours conséquent à son principe de suppléer au numéraire par du papier-monnoie , le Gouvernement anglois a su se dispenser d'envoyer dans cette colonie tout le numéraire qu'il eût fallu pour faire face à ses dépenses. Indépendamment des billets de banque et des autres monnoies nationales de ce genre, le Gouverneur du port Jackson est autorisé à payer en billets particuliers la solde des difFérens individus et le prix de toutes les fournitures dont il a besoin. Cette monnoie fait la base essentielle de toutes les transactions importantes de la colonie. Lorsque quelqu'un se propose de passer en Angleterre , il rapporte au Gouverneur tous les bons qu'il possède, et celui-ci lui donne en retour des traites à vue sur le trésor public à Londres; et ces effets sont acquittés en Angleterre avec une telle exactitude, que personne n'hésiteroit à réaliser ainsi toute sa fortune.
Nous avons vu que les cargaisons achetées pour la colonie étoient payées de la même manière; mais, indépendamment de ces traites sur le trésor public, il est un autre moyen de retirer les billets que
Je Gouvernement a émis ; et ce moyen devient de jour en jour plus efficace; en sorte que, dans peu d'années, il ne s'en trouvera plus qu'un petit nombre en circulation. Nous allons l'indiquer avec d'autant plus de soin , qu'il est une des bases principales sur lesquelles reposent les intérêts publics de la colonie.
En faisant aux particuliers les concessions importantes dont nous avons précédemment parié, le Gouvernement britannique se réserva à lui-même les portions ies plus fertiles du sol dont iï venoit de s'emparer : maître des esclaves ou des déportés, il en choisit un grand nombre pour défricher et faire valoir ses nouvelles propriétés. Elles sont aujourd'hui dans un rapport si avantageux, qu'elles fournissent déjà fort au-delà du hié et du maïs qui doit être distribué, soit aux troupes, soit aux condamnés, soit aux propriétaires. C'est avec le surplus de ces récoites que le Gouvernement fait fabriquer le biscuit dont se pourvoient les bâtimens qui, du port Jackson, partent pour la Chine, pour l'Europe, pour l'Amérique, ou même pour les pêches du grand Océan : le paiement de ce biscuit s'effectue presque toujours en billets coloniaux, ce qui en diminue d'autant le nombre. Indépendamment de ce premier moyen de retirer de la circulation les billets du Gouvernement, il en est plusieurs autres qui lui sont très-peu onéreux et qui tendent constamment à mettre des capitaux considérables à sa disposition ; ils constituent en quelque sorte la base du beau système colonial dont nous venons de retracer les résultats et les détails.
Si le Gouvernement est riche en propriétés territoriales , il ne l'est pas moins en troupeaux de toute espèce ; et les meilleurs pâturages étant ' compris dans ses réserves , ces troupeaux doivent être naturellement les plus beaux et sur-tout les plus nombreux: ils sont en effet l'un et l'autre. Ce sont eux à la vérité qui doivent subvenir à plusieurs besoins particuliers , tels que ceux des hôpitaux, &c. &c; ce sont eux encore qui fournissent tous les bestiaux que le Gouvernement accorde à chaque concessionnaire , tous
ceux
ceux que les jeunes filles de la maison des orphelines reçoivent en dot, &c. Malgré ces distractions réitérées, ces troupeaux sont l'objet de tant de soins , ils sont établis dans des lieux si féconds , que le Gouvernement peut encore en vendre annuellement un certain nombre d'individus aux propriétaires qui désirent augmenter les leurs. La vente des laines , les contributions ordinaires , la propriété des forêts, les remboursemens des avances faites aux particuliers, et sur-tout les redevances annuelles des concessionnaires , sont autant de branches de revenus qui viennent offrir au trésor public des ressources suffisantes pour maintenir dans un sage équilibre la circulation de ses billets. Déjà même les recettes suffisent presque pour subvenir à toutes les dépenses de la colonie ; et l'instant n'est pas éloigné où. ces possessions lointaines deviendront une nouvelle source de richesses pour l'Angleterre , comme elles seront un jour l'un des principaux élémens de sa puissance.
Je ne dis rien ici des droits imposés sur les bâtimens de commerce, soit étrangers , soit nationaux, qui viennent mouiller au port Jackson, ni des droits plus ou moins forts que doivent payer les marchandises à l'importation et à l'exportation, parce qu'ils sont exclusivement consacrés à l'entretien de la maison d'éducation des orphelines.
Ainsi que nous venons de le voir, les billets de la banque d'Angleterre et les bons du Gouverneur de la Nouvelle-Galles sont affectés à toutes ies grandes spéculations de la colonie, à tous les paiemens un peu élevés que les particuliers et le Gouvernement ont réciproquement à se faire. Ces moyens d'échange, quelque commodes qu'ils soient, ne sufhroient cependant pas aux besoins journaliers des divers individus; ils seroient généralement d'une valeur beaucoup trop forte. Pour obvier à cet inconvénient sans trop multiplier ses propres billets, le Gouvernement anglois a pensé qu'il étoit plus avantageux de laisser aux principaux propriétaires le soin de régler eux-mêmes ce qui les intéresse. En conséquence, tome 11. Hhh
chaque officier, chaque employé civil , et la plupart des riches colons, ont le droit d'émettre un certain nombre de bons particuliers, analogues à nos billets à ordre , et qu'ils sont effectivement tenus de rembourser à la première présentation. Ces billets n'ont pas un cours forcé dans le pays; mais comme les personnes qui ies souscrivent sont généralement bien connues , la circulation s'en fait avec facilité. D'ailleurs le Gouvernement s'est en quelque sorte rendu garant de leur validité, en ordonnant que nul individu ne pût sortir du pays sans avoir préalablement justifié du remboursement de ses bons.
D'après les dispositions prises à cet égard, tout homme qui doit partir est tenu de faire afficher, deux mois à l'avance, dans les divers établissemens de la colonie, un avertissement aux porteurs de ses billets , afin qu'ils aient à les lui rapporter pour en recevoir la valeur: que si quelques-uns de ces billets étoient restés en circulation, et que le signataire fût un des employés du Gouvernement, le Gouverneur s'empresseroit d'acquitter la dette , sauf à faire ensuite les retenues nécessaires sur les appointemens de la personne absente.
C'est ainsi que, sans aucune trace de numéraire, le Gouvernement anglois a su parer à tous les besoins de la colonie avec un tel succès, qu'à peine on peut s'apercevoir du défaut presque absolu d'espèces : il n'y a que les navires étrangers, les Américains, par exemple, qui en sourirent, lorsque,' voulant aller dans d'autres pays, tels que l'Inde et la Chine, ils ont besoin d'argent effectif. Pour en obtenir, ils sont forcés de donner jusqu'à sept et même huit schellings de papier-monnoie du pays pour une piastre. Une perte de ce genre semblerait d'abord contraire à ce que je viens d'e dire sur l'obligation imposée à tout signataire de rembourser ses billets à l'instant même de la présentation : mais cette contradiction n'est pas réelle.
Il est aisé de concevoir que les billets de banque , les bons du
Gouvernement et ceux des particuliers, peuvent suffire à toutes les transactions de quelque importance ; mais comment atteindre par les mêmes moyens à tous les détails de la vie, à ces mille besoins de tous les jours et de tous les instans 3 î Un signe d'une espèce inférieure et d'un usage commode étoit donc indispensable. Le Gouvernement anglois l'a bien senti; aussi a-t-il ordonné qu'une certaine quantité de la même monnoie de cuivre dont on fait ordinairement usage en Angleterre, fût transportée au port Jackson dès le principe de l'établissement ; mais le fret de cette monnoie étant très-considérable, il a cru devoir, pour en prévenir l'exportation, en doubler pour ainsi dire la valeur, de telle sorte qu'une pièce d'un sou, par exemple, est mise en circulation pour deux sous à la Nouvelle- Hollande.
Dans un but analogue , sans doute , il a ordonné que tout signataire des billets dont nous venons de parler, seroit libre d'en solder les trois quarts en monnoie de cuivre , laquelle ne peut être réexportée sans des frais énormes. Cette mesure n'a aucune espèce d'inconvéniens pour les Anglois qui résident dans le pays, ou pour ceux qui , retournant en Europe , prennent des traites sur le Gouvernement ; mais elle pèse en entier sur l'étranger qui voudroit réaliser ses profits immédiatement, et retirer, pour y parvenir, une partie de l'argent de la colonie. C'est dans les mêmes vues que des droits beaucoup plus forts sont exigés pour les navires, soit nationaux, soit étrangers, qui, après avoir vendu leur cargaison, ne prendroient pas en retour quelques-uns des produits du sol, tels que les grains, les laines, les résines, les bois de cèdre et de casuarina &c.
a La méthode de paiement la plus ordinaire spiritueuscs, le thé, le sucre, le tabac, les prodans la colonie pour certaines transactions de duits des manufactures de la métropole, &c. détail, entre les particuliers, consiste dans ( Voy. TurNBULl's Voyage, pag. 42.6 , sel'cchange de divers objets, tels que les liqueurs conde édition.) L. F.