‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 106 sur 115 · ILES DU GRAND OCÉAN · texte numérisé non relu

ILES DU GRAND OCÉAN

Nous avons parlé de cette multitude prodigieuse d'îles et d'archipels qui, des côtes de la Nouvelle-Galles du Sud, s'avancent dans le grand Océan jusqu'aux rivages Occidentaux de l'Amérique. Tous se trouvent compris dans le fameux acte de prise de possession de l'Angleterre a, et doivent être successivement occupés à mesure que les circonstances pourront l'exiger ou le permettre. Mais cette occupation reposant sur d'autres principes de colonisation que ceux de la Nouvelle-Hollande, de la terre de Diémen et de l'île de Norfolk, il est nécessaire de nous y arrêter un instant pour bien faire connoître comment il est possible à l'Angleterre d'asseoir sa domination sur ces vastes contrées.

Nous avons appris, par les relations des voyageurs, que les îles de la mer du Sud, comme celles du grand archipel d'Asie à leur découverte , renferment une population nombreuse, déjà assez avancée dans ses institutions sociales, et susceptible, par le développement de nos arts, de former des nations respectables. Placés par la nature sur un sol fertile qui fournit presque sans culture à tous les besoins de l'homme, ces peuples sont bien constitués et peuvent recevoir les diverses idées qu'on voudra leur inculquer. D'ailleurs peu aguerris, mal armés, disséminés sur d'innombrables îles, divisés en plusieurs peuplades ennemies et presque toujours en guerre, ils ne sauroient résister à une attaque régulière. En un mot, leur asservissement n'ofFriroit pas de plus grands obstacles que n'en éprouva celui des peuples de l'Amérique et de l'Asie que rencontrèrent les premiers navigateurs Européens ; et tous auroient déjà subi le joug, si la situation politique de l'Angleterre lui eût permis de débarquer sur chaque île le petit nombre de soldats nécessaire pour en sou-

■ Voyez plus haut pag. z-

mettre la population. Mais outre qu'il seroit difficile de disposer de la quantité d'hommes qu'exigeroit une entreprise de ce genre, l'Angleterre est trop sûre d'obtenir les mêmes résultats par d'autres moyens, pour qu'elle veuille tenter des voies de force et de violence.

Nous venons de voir, en effet, que sur presque toutes les îles du grand Océan, la population se trouve divisée en plusieurs tribus commandées par des chefs envieux, presque toujours armés pour leurs querelles particulières. Les Anglois paroissent ; la foudre les précède, la discipline de l'Europe les rend invincibles : tous les rois briguent leur alliance; c'est à qui, pour l'obtenir, emploiera le plus d'adresse. Combattre dans les rangs d'un de ces princes sauvages, c'est lui garantir à -la -fois sa propre supériorité et l'abaissement de ses ennemis. Le vainqueur lui-même, dominé par la terreur encore plus que par la reconnoissance , est trop disposé à se prêter aux désirs de ses auxiliaires , pour oser se refuser à aucune des demandes qui lui sont adressées par eux. De ces demandes, la première sera la cession territoriale de l'île à la Grande- Bretagne ; par la seconde, le roi se déclarera lui et tous ses sujets vassaux du roi d'Angleterre; et le privilège exclusif du commerce de l'île paroît être une conséquence naturelle des conditions précédentes. On peut suivre dans le Voyage de Vancouver les détails de ces combinaisons politiques: on les verra se reproduire toutes dans la cession d'une des îles Sandwich à la Grande-Bretagne.

Ce que Vancouver a fait pour l'archipel de ces dernières îles se renouvelle chaque jour au milieu de ces vastes régions ; et l'on pourroit assurer que la moitié des îles de la mer du Sud est déjà ou sera bientôt, plus ou moins directement, sous la domination de l'Angleterre. Des missionnaires placés sur divers points, répandent, avec la langue Angloise, les principes de sa religion, le goût de ses arts , le besoin de ses productions ; par-tout ils inspirent la terreur de ses armes, le penchant pour ses habitudes sociales ; en un mot, ils

soumettent ces peuples à l'Angleterre en même temps qu'ils les convertissent au christianisme. Protégés par le nom Anglois , ils ne sont cependant pas toujours à l'abri de la férocité des indigènes au milieu desquels ils se trouvent placés, et la légende des martyrs pourroit en compter déjà plusieurs au milieu des archipels du grand Océan : le Gouvernement britannique ne manque pas de les remplacer; et comme il ne néglige jamais de venger leur mort, toutes les fois que la chose est possible, il consolide de plus en plus leur autorité dans les lieux où ils sont établis par ses soins. Du reste, il yeiïïe à leurs intérêts avec beaucoup de générosité, et leur fournit tous les moyens de récompenser les nouveaux convertis par des présens qui leur soient utiles. Le dévouement de ces missionnaires est un ample dédommagement à d'aussi légers sacrifices; ces bons religieux d'ailleurs , en pénétrant dans l'intérieur des îles , sont plus à portée que personne d'en étudier les ressources, et d'y découvrir les productions convenables au commerce.

Tandis que les peuples insulaires sont ainsi préparés à recevoir le joug de l'Angleterre, leurs rois, par des moyens analogues, sont entraînés vers la même condition. Habiles à profiter de leurs différens , les Anglois , ainsi que nous l'avons fait observer , savent se servir des dissensions -particulières de ces princes pour les asservir successivement. L'un de ces souverains feur paroît-ii susceptible de se prêter à leurs desseins, on le comble de faveurs, on met à sa disposition quelques soldats, des armes, des munitions, à l'aide desquels il ne sauroit manquer d'arriver à une supériorité décidée ; quelquefois même on ne craint pas de faire exercer aux manœuvres européennes un certain nombre de ses sujets : on les arme de fusils, enfin on les traite en tous points comme des alliés et des amis dévoués. C'est ainsi que TAMAHAMA,roi d'une des îles Sandwich, celui-là même qui fit à Vancouver la cession d'Owhyhee, possède un assez grand nombre de troupes régulières , armées de fusils , et manœuvrant, dit-on, très-bien ; son palais est défendu par plusieurs pièces de

canon que servent des artilleurs du pays a. Accoutumés bientôt entièrement aux usages de l'Europe , aux produits de ses fabriques et à ses institutions ; devenus des sujets fidèles , les habitans de ces vastes régions pourront fournir des troupes nationales , analogues aux cïpayes de l'Inde et aux milices Malaises des Moluques ; ils suffiront alors eux seuls à la garde habituelle de ces îles, et ils y feront respecter la puissance de leurs maîtres. A cette époque, ces archipels enrichiront leurs vainqueurs des produits de leur sol , de ceux de leurs arts perfectionnés et de leur agriculture, sans qu'il en coûte d'autres soins à l'Angleterre que d'en diriger l'administration générale , et d'entretenir le mouvement qu'elle leur aura une fois imprimé.

Tel est le plan ingénieux dont l'exécution se poursuit avec tant de succès depuis plusieurs années pour consolider la puissance Britannique au milieu des îles nombreuses qui couvrent le grand Océan. La conception de ce plan , il est vrai, n'appartient pas à l'Angleterre ; il est le même dont les Hollandois se servirent avec tant d'avantage pour la conquête du grand archipel d'Asie , et à la sagesse duquel ils ont dû si long-temps leur domination dans ces

a Les habitans de l'île Owhyhee , dit TURNBULL, sont déjà bien familiarisés avec le commerce de la côte Nord -Ouest d'Amérique; ils en apportent des cargaisons, soit pour la consommation de leur propre pays, soit pour celle des îles voisines. Il seroit naturel de demander quels sont les articles de commerce ou d'échange que peut donner un peuple qui sort à peine de l'état de nature ! La réponse est qu'il peut fournir des armes à feu, de la poudre à canon, et des étoffes de diverses sortes dont le roi a accumulé, dans ses magasins, plus qu'il ne lui en faut pour la consommation de son

pays

TamAHAMA a fait construire plusieurs navires , dont un est du port d'environ 70 tonneaux (en 1802, il en avoit déjà une vingtaine de 2J à 60 tonneaux, dont quel-

ques-uns doublés en cuivre). Son palais (b'ti à l'européenne) est défendu par une batterie de 10 pièces de canon. Son arsenal contient des armes pour deux mille hommes. 11 a aussi un corps de deux cents soldats disciplinés, pris parmi ses sujets, qui fait nuit et jour un service régulier auprès de sa personne. Son trésor renferme plus de douze mille piastres et quantité d'autres objets de prix qu'il s'est procurés par un commerce régulier avec les vaisseaux qui ont abordé sur son île. ( Voyei TuRNBULL's Voyage round the world , pag. 22j, 224, 2jj et 238, 2.c édit. 18.3).

Aujourd'hui (1816) les habitans des îles Sandwich commencent à envoyer des navires en Chine. La marche rnpide de ce peuple vers la civilisation, est véritablement prodigieuse. L. F.

parages , lors même que leur empire s'écrouloit de toutes parts. Le seul reproche qu'on auroit pu faire au système des Hollandois, celui de fermer tous les ports des Moluques aux navires étrangers , de restreindre par-tout leur culture , d'anéantir les plantations de vingt îles pour les concentrer sur une seule, &c. : ces institutions exclusives, ces prohibitions ruineuses, ont été repoussées par l'Angleterre ; et, bien loin de chercher à tenir les peuples de ces régions fertiles dans l'abrutissement et l'ignorance, tous les moyens sont préparés pour exciter parmi eux l'industrie et l'activité. L'Angleterre veut avoir moins des esclaves que des sujets, et son intérêt bien entendu le lui commande. Heureuses les institutions qui sont fondées sur une véritable philantropie !

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