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ÉLOGE HISTORIQUE DE FRANÇOIS PÉRON

Par M. J. P. F. Deleuze.

Lorsqu'aprÈs une vieillesse honorée, disparaissent du milieu de nous des hommes qui ont étendu la sphère des connoissances, notre douleur est tempérée par l'admiration : nous sommes accoutumés à les respecter comme nos maîtres, à les associer à ceux dont le nom vit depuis des siècles dans des ouvrages classiques. Si leurs premiers pas ont été pénibles ; s'ils ont eu des sacrifices à faire, des obstacles à vaincre, ils ont atteint le but, et, pendant leurs dernières années , ils ont joui paisiblement de leurs succès. La nature a été juste à leur égard , et la mort ne fait que mettre le sceau à leur gloire. Le sort de ces hommes illustres paroît digne d'envie : ce sont des lauriers et non des cyprès que nous plaçons sur leur tombeau ; et si nous faisons leur éloge , nous cédons au besoin d'exprimer notre reconnoissance , sans prétendre ajouter à leur célébrité.

D'autres pensées , d'autres sentimens s'emparent de notre ame , lorsqu'un jeune homme que son génie destinoit aux grandes choses, est moissonné au milieu de sa carrière , au moment qu'il venoit de mettre en ordre des matériaux péniblement amassés, et qu'il commençoit à publier le résultat de ses recherches et de ses méditations. En regrettant la perte que font les sciences , nous plaignons la destinée de celui qui s'étoit dévoué pour elles ; nous regardons comme

un devoir d'honorer sa mémoire, et d'attacher son nom aux découvertes qu'il a faites , en recueillant les fragmens qu'il n'a pas eu le temps de publier.

Ces réflexions nous sont suggérées par la mort prématurée du naturaliste dont nous venons vous entretenir. Ses travaux suffisent sans doute pour lui assurer un rang distingué dans les sciences : ils étonnent, si l'on considère les circonstances dans lesquelles 'û s'est trouvé ; mais ils ne sont rien en comparaison de ceux qu'il avoit préparés; et les collections qu'il a faites , les notes qu'il a rassemblées, faciliteront les moyens d'étendre une partie de l'histoire naturelle négligée jusqu'à nos jours. En traçant le tableau de sa vie , nous aurons l'occasion de montrer ce que peuvent l'activité de l'esprit et la force du caractère dans un homme qui, sans secours et sans guide , se passionne pour les sciences, et n'a d'autre but que l'utilité qui doit résulter de leur progrès.

François Péron, correspondant de l'Institut de France, membre de la Société de médecine, de la Société philomathique et de plusieurs autres Sociétés savantes, naquit à Cérilly, département de l'Allier, le 22 août 1775.

Son intelligence s'annonça dès ses premières années par une extrême curiosité et par un vif désir de s'instruire. A peine lui eut-on appris à épeler, qu'il prit pour la lecture une passion telle, que, pour la satisfaire, il avoit recours à toutes les ruses que les autres enfans emploient pour se livrer au jeu. La mort de son père l'ayant laissé sans fortune , ses parens étoient d'avis de lui faire apprendre un métier lucratif. Désolé qu'on voulût l'arracher à ses goûts , il obtint de sa mère qu'elle le plaçât au collège de Cérilly. Le Principal de ce collège a, enchanté des dispositions de son élève, s'attacha à lui, et donna des soins particuliers à son instruction. Lorsqu'il eut fini sa rhétorique, on lui conseilla d'embrasser l'état ecclésiastique,

* M. BARON. Nous avons souvent entendu PÉRON rappeler avec attendrissement les obligations qu'il avoit à ce respectable vieillard.

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et Je curé de la ville consentit à le prendre dans sa maison pour lui

enseigner la philosophie et la théologie.

Jusqu'alors Péron , uniquement occupé de l'étude des auteurs classiques , avoit été étranger aux événemens qui se passoient dans Je monde. Il les apprit avec étonnement ; et, séduit par les principes de liberté qui servoient de prétexte à la révolution, enflammé de patriotisme , exalté par les traits qu'il avoit lus dans l'histoire ancienne, il voulut entrer dans la carrière militaire. Il quitta donc son instituteur, pour lequel il a toujours conservé de la reconnoissance, et il se rendit à Moulins, où il s'enrôla dans le bataillon de l'Allier à lafin de l'année 1792.

Ce bataillon fut envoyé à l'armée du Rhin , et de là à Landau , qui étoit alors assiégé , et dont la garnison fit des prodiges de valeur. Après la levée du siège , il rejoignit l'armée qui combattit les Prussiens à Weissembourg , et qui éprouva ensuite un échec à Kaiserslautern. A cette affaire Péron ayant été blessé, il fut fait prisonnier, et on le conduisit d'abord à Wesel , puis à la citadelle de Magdebourg.

Cette captivité ne fut point inutile à son instruction. II avoit toujours donné à la lecture le temps que n'exigeoit pas son service : ici, n'ayant plus d'occupation, il employa l'argent qu'il avoit heureusement conservé , à se procurer des livres ; il inspira de l'intérêt à plusieurs personnes, qui lui en prêtèrent, et il se livra sans distraction à l'étude des historiens et des voyageurs , ne se détournant de son travail que lorsqu'il y étoit forcé par le besoin du sommeil. A la fin de 1 794 , ayant été échangé , il se rendit à Thionville , où il eut un congé de réforme , motivé sur ce que , à la suite de ses blessures , il avoit perdu l'œil droit. Au mois d'août 1795, il revint dans sa ville natale : il étoit alors âgé de vingt ans.

Après avoir donné quelques mois à la tendresse de sa mère et de ses sçeurs , il désira prendre un état dans lequel il pût réussir par son application , et il sollicita du Ministre de l'intérieur une place

d'éiève à l'École de médecine. Cette place lui ayant été accordée , iï se rendit à Paris, où, pendant trois ans, il suivit, non-seulement les cours de l'Ecole , mais encore ceux de zoologie et d'anatomie comparée du Muséum. Comme l'étude des mathématiques élémentaires, celle de plusieurs langues, celle des meilleurs ouvrages de philosophie , et sur-tout ses propres méditations , lui avoient fait acquérir l'esprit de méthode , il saisit et classa les objets avec une facilité surprenante, et ses progrès étonnèrent ses condisciples. Il alloit enfin être reçu docteur, et nous le compterions peut-être aujourd'hui parmi les médecins les plus distingués, si une circonstance singulière ne l'eût fait renoncer à son projet.

PÉRONavoit une imagination vive, une ame ardente, une extrême sensibilité. Ces qualités sont les compagnes du génie ; elles portent à surmonter les difficultés , mais elles sont aussi le germe des grandes passions. Dans la jeunesse, il en est une dont on n'est garanti ni par l'amour de l'étude, ni par le désir de la gloire : il n'y échappa point , et elle prit chez lui toute l'énergie de son caractère. Elle s'associoit avec le projet qu'il avoit de se fixer à Paris , d'y acquérir par ses travaux de la réputation et de la fortune; c'étoit même un aiguillon 4e plus. Les biens auxquels on aspire augmentent de prix, lorsqu'on a l'espoir de les faire partager à un être sur qui l'on a réuni ses affections. Des obstacles que son inexpérience l'avoit empêché de prévoir, vinrent détruire les espérances auxquelles il se livroit. La personne à laquelle il étoit attaché lui fut refusée , parce qu'il n'étoit point assez riche : alors, réduit au désespoir, il fut dégoûté d'un pays où tout lui rappeloit des souvenirs cruels , où tous les genres de bonheur lui paroissoient désormais inaccessibles.

Une passion violente n'a de remède que dans une passion de nature différente. L'ame épuisée par un premier sentiment, ne peut trouver de distraction que dans des objets entièrement étrangers à ceux dont elle étoit d'abord remplie.

La carrière militaire auroit convenu à Péron. Avec des talens,

de l'intrépidité, une volonté forte, on peut se flatter d'y parvenir à tout; mais la privation d'un œil lui interdisoit d'y rentrer. Les sciences pouvoient encore enflammer son ambition ; mais comment les cultiver tranquillement dans des lieux dont l'aspect réveilloit les sentimens de son cœur î Il lui falloit des distractions fortes , des dangers et une succession d'événemens qui , l'occupant sans cesse, l'arrachassent insensiblement aux pensées qui le dominoient : il résolut de voyager.

Le Gouvernement françois avoit ordonné une expédition pour les Terres Australes. Deux vaisseaux , le Géographe et le Naturaliste , commandés par le Capitaine Baudin , étoient déjà préparés dans le port du Havre, et n'attendoient , pour partir, que les dernières instructions du Ministre. Péron demande à y être employé ; mais le nombre des savans étant complet, il ne peut d'abord se faire accueillir. Il s'adresse à M. de Jussieu, l'un des Commissaires chargés du choix des naturalistes , et le prie de solliciter pour lui. « Qu'on m'embarque, dit-il, vous verrez ce que je ferai. » Et, pour justifier cette présomption , il développe son plan , ses vues , ses moyens, avec une chaleur qui prouvoit évidemment qu'il se sentoit capable de tenir plus qu'il ne promettoit. M. de Jussieu, qui n'a pu l'écouter sans étonnemerit et sans émotion , lui conseille de faire un mémoire dans lequel il exposera ses motifs. Il va ensuite rendre compte à ses collègues, de la conversation qu'il avoit eue avec Péron; et, de concert avec M. de LacepÈde, il les détermine à ne pas repousser un jeune homme qui joignoit une ardeur extraordinaire à une étendue de connoissances bien rare à son âge. Quelques jours après, Péron lit à l'Institut un mémoire sur l'utilité de joindre aux autres savans de l'expédition, un médecin naturaliste, spécialement chargé de faire des recherches sur l'antropologie ou histoire de l'homme ' ; il réunit tous les suffrages, et l'on

1 Observations sur l'Antropologie , par François PÉRON. Paris, an VIII, de l'imprimerie de Stoupe. {Note ajoutée. L. F.)

obtient du Ministre sa nomination à une place de zoologiste. Il s'arrache à des affections qui, pour être pénibles, n'en sont pas moins chères , et il va dans un autre hémisphère chercher un genre de gloire qui puisse le dédommager du bonheur paisible auquel il aspiroit.

Le peu de jours qui lui restent, il les emploie à obtenir de M. de Lacepede , de M. Cuvier et de M. Degérando , des instructions qui puissent le diriger dans ses recherches : il se destine principalement à la zoologie , comme à la partie de l'histoire naturelle qui offre le champ le plus vaste et le plus neuf, il se procure quelques livres et quelques instrumens ; il va à Cérilly , embrasser ses sœurs et recevoir la bénédiction de sa mère , et il se rend au Havre.

Le 19 octobre 1800, les deux corvettes mettent à la voile: il est sur le Géographe : il se lie avec la plupart de ceux que l'amour des sciences a déterminés à courir les mêmes hasards, et sur-tout avec M. Lesueur, qui devient son collaborateur et son ami a.

Quoique plusieurs campagnes de guerre eussent habitué Péron à toutes les privations, il se trouva sur le vaisseau dans un état de gêne qu'il n'avoit pas encore éprouvé. Arrivé le dernier, il n'eut pas un petit coin où il pût se retirer ; mais, au milieu du bruit et de l'agitation , il savoit se recueillir, et il ne perdoit pas un moment. Du jour même de son arrivée à bord , il commença des observations météorologiques qu'il répétoit constamment de six en six heures, et qui ne furent jamais interrompues pendant la durée de son voyage. Peu de temps après, il fit sur la température de l'océan ces belles expériences qui démontrent que les eaux sont plus froides dans le fond qu'à la surface , et qu'elles le sont d'autant

1 Les personnes avec qui PÉRON fut plus LANGER, géographe; LESCHENAULT, bo-

paiticulierement lié, sont MM. Henri Frey- taniste; Bernier, astronome, etDEPUCH,

CiNET, Louis Freycinet, Ransonnet minéralogiste. Les deux derniers sont morts

et Montbazin, officiers de marine; BoUL- avant leur retour.

44o VOYAGE DE DÉCOUVERTES

plus qu'on descend à une plus grande profondeur. Résultat qui, réuni à ceux que Forster et Irving avoient obtenus sous d'autres latitudes, conduit à des conséquences importantes pour la physique générale.

En approchant de l'équateur, un spectacle étonnant vint exciter l'admiration de l'équipage. Le ciel étoit couvert de nuages qui redoubloient l'obscurité de la nuit, lorsqu'on découvre à l'horizon comme une écharpe de phosphore qui s'étend sur les eaux : bientôt l'océan paroît embrasé , et des jets de lumière s'élancent de sa surface. Nos voyageurs avoient vu souvent la mer phosphorescente , mais ils ne l'avoient point encore vue présenter l'aspect du ciel pendant une aurore boréale : on avance et l'on reconnoît que cette lumière extraordinaire est due à une multitude innombrable d'animaux qui ressemblent à des charbons ardens. On pêche plusieurs de ces animaux : Péron les examine ; il les voit prendre successivement toutes les couleurs de l'arc-en-ciel , et briller de l'éclat le plus vif, jusqu'à ce que l'irritabilité dont ils sont doués s'étant affoiblie , ces couleurs deviennent moins éclatantes et finissent par disparaître entièrement.

L'impression que ce phénomène fit sur Péron, et les singularités que lui présenta l'organisation de ce zoophyte , le déterminèrent à étudier plus particulièrement les animaux de cette classe : et , pendant tout le voyage , lui et son ami Lesueur furent tour à tour penchés sur le côté du vaisseau pour recueillir les espèces qu'ils pouvaient apercevoir.

Les objets nouveaux en histoire naturelle ne sauroient être bien connus que par le secours des figures , et c'est pourquoi l'art de dessiner est si utile aux naturalistes. Péron s'était peu exercé en ce genre, mais son ami Lesueur, très-bon observateur lui-même, peignoit sous ses yeux ces animaux gélatineux dont les formes et les couleurs s'altèrent lorsqu'on les retire de l'eau. Les deux amis mettoient leurs travaux en commun : l'un dessinoit ce que l'autre

décrivoit :

dccrivoit : ils s'entendoient sur-tout comme s'ils n'avoient eu qu'une même ame, et jamais l'un d'eux n'a cherché à se faire valoir aux dépens de l'autre.

Après une traversée de cinq mois, on arriva à l'Ile-de-France. C'étoit là qu'on devoit prendre ce dont on avoit besoin pour aller aux Terres Australes. Plusieurs des naturalistes , voyant qu'ils n'auroient point les secours auxquels ils s'étoient attendus, et mécontens des traitemens qu'ils avoient éprouvés, restèrent dans la colonie. Péron crut devoir tenir aux engagemens qu'il avoit pris. Nous ne le suivrons pas dans les détails de son voyage. Mais nous croyons devoir nous arrêter un moment dans les lieux qui furent le principal théâtre de ses observations.

En partant de l'Ile-de-France, on se dirigea vers la pointe la plus Occidentale de la Nouvelle-Hollande, et l'on mouilla dans une baie qui, du nom du vaisseau qui y entroit le premier, reçut le nom de Baie du Géographe. On remonta ensuite la côte Occidentale, où l'on fit plusieurs relâches , et l'on se rendit à Timor.

C'est principalement au séjour que Péron fit dans cette île , si peu connue des naturalistes, qu'on doit son travail sur les mollusques et les zoophytes. La mer est peu profonde sur cette côte ; la chaleur excessive du soleil y multiplie à l'infini ces animaux singuliers et les peint des plus vives couleurs. Péron passoit la plupart des journées sur le rivage; il s'enfonçoit dans l'eau au milieu des récifs , toujours au péril de sa santé et même de sa vie , et il ne rentroit que le soir chargé d'une nombreuse collection qu'il examinoit, et dont son ami dessinoit les individus les plus remarquables. Ni le malheur de plusieurs naturalistes, ni les dangers dont il étoit menacé lui-même, ne purent ralentir son zèle. Le soin qu'il mettoit à recueillir les innombrables productions de la nature ne l'empêchoit pas de trouver du temps pour se livrer à des observations d'un autre genre. Il alla passer plusieurs jo u terres pour étudier les naturels du pay.^. Quoiqu'il n'enu TOME II. Kkk

la langue Malaise, il avoit dans le geste une telle expression, et tant

de sagacité à saisir ce qu'on vouloit lui dire , qu'il parvenoit à se faire

entendre des naturels , et qu'il eut encore le même avantage avec

les sauvages de la Nouvelle-Hollande, et avec ceux de la terre de

Diémen.

Frappé de voir que le séjour de Timor avoit été funeste à ses compagnons, presque tous malades, tandis que les habitans échappoient à l'influence du climat , il rechercha la cause de cette différence, et il la trouva dans l'usage que ceux-ci font du bétel.

En quittant Timor, on alla, sans approcher des côtes, jusqu'au cap Sud de la terre de Diémen. Après avoir reconnu la partie Orientale de cette terre , on entra dans le détroit de Bass , et l'on suivit la côte Méridionale de la Nouvelle-Hollande. Nous ne retracerons point le tableau de ce qu'on eut à souffrir : il nous suffira de dire que lorsqu'on vint au port Jackson , l'état de détresse et de maladie de l'équipage étoittel, qu'il n'y avoit plus que quatre hommes capables de service , et qu'on eût infailliblement péri si on eût été forcé de tenir la mer quelques jours de plus.

En arrivant au port Jackson , Péron se trouve au milieu d'une société civilisée : il y reçoit des marques de bienveillance et de considération ; mais au lieu de se reposer de ses fatigues , il étend l'objet de ses travaux. En continuant ses recherches de' physique et d'histoire naturelle , il étudie le régime civil et politique de cette colonie, où des lois à-la-fois sages et sévères et la nécessité du travail ont changé des brigands, chassés de leur patrie, en utiles cultivateurs ; où, ce qui est plus étonnant encore, des femmes jadis perdues de débauches ont oublié leur ancien avilissement et sont devenues de laborieuses mères de famille.

Après le départ du port Jackson, d'où le vaisseau le Naturaliste fut renvoyé en France, une navigation non moins périlleuse restoit à exécuter : il falloit examiner les îles situées à l'entrée Occidentale du détroit de Bass, suivre de nouveau les côtes de la Nouvelle-

Hollande et en faire le tour pour entrer dans le golfe de Carpentarie. Les dangers se multiplioient à chaque instant sur ces côtes inconnues et hérissées de récifs. Ils étoient plus grands encore poulies naturalistes, qui saisissoient toutes les occasions de s'enfoncer dans l'intérieur des terres. Péron déploya un courage et une activité inconcevables. Il alloit chercher les sauvages sans s'effrayer de leur perfidie et de leur férocité ; il recueilloit un grand nombre d'animaux de toutes classes ; il ne négligeoit rien pour examiner leurs habitudes , pour reconnoître ceux qui offrent une ressource aux navigateurs sur cette terre stérile , ceux qui sont susceptibles d'être rendus domestiques etnaturalisésen Europe, ceux enfin quipeuventdevenir un objet de commerce par leur fourrure ou par l'huile dont leur chair est remplie. Des cinq zoologistes nommés par le Gouvernement , deux étant restés à l'Ile-de-France et les deux autres étant morts au commencement de la seconde campagne, il se trouvoit seul chargé de cet immense travail, et il suffisoit à tout.

Uniquement occupé du but qu'il se proposoit , il ne comptoit pour rien les privations. Peu de temps après le départ de Timor, le Capitaine lui ayant refusé des liqueurs spiritueuses absolument nécessaires pour conserver les mollusques qu'il ramassoit, il se priva pendant tout le voyage de la portion d'arack qui lui étoit accordée pour sa boisson ; et , ce qui est plus remarquable, il fît partager son enthousiasme à plusieurs de ses amis, qui consentirent àfaire le même sacrifice.

Cétoit sur-tout au milieu des dangers que Péron montroit l'énergie de son caractère; sa force redoubloit en raison des obstacles. Pendant les tempêtes, aidant aux manœuvres comme un simple matelot, il observoit aussi paisiblement que s'il eût été sur le rivage. Aucun événement ne détournoit son attention de ce qui offroit un résultat utile , et il savoit mettre à profit toutes les circonstances. Etant descendu à file King avec quelques naturalistes a, un coup de * MM. Bailly, Lesueur, Lescuenault et Guiciienot.

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vent chassa le vaisseau en mer, et pendant douze jours ils ne l'aperçurent plus. Péron ne perdit pas un moment le calme ; il contïnuoit patiemment ses recherches sans s'inquiéter de l'avenir dont il étoit menacé. Pendant le séjour qu'il fit dans cette île , où la plus magnifique végétation n'offre rien qui puisse servir à la nourriture de l'homme, malgré le défaut d'abri, malgré la violence des pluies et des vents, il recueillit plus de cent quatre-vingts espèces de mollusques et de zoophytes ; il étudia l'histoire de ces phoques gigantesques qui se rassemblent par milliers sur le rivage ; il examina la manière de vivre d'une colonie de onze misérables pêcheurs , qui, séparés du monde, préparent dans cette île l'huile et les peaux de phoque que les Anglois viennenty chercher à de longs intervalles. Ces pauvres gens vivent sous des huttes : ils se nourrissent de casoars et de kanguroos pris par des chiens qu'ils ont dressés à la chasse, et de worabats qu'ils ont rendus domestiques. Ils partagèrent avec nos naturalistes leurs chétives provisions, et leur offrirent cette hospitalité touchante, qui se montre bien plus chez les peuplades grossières et peu nombreuses qu'au milieu de nos sociétés civilisées, où la variété des impressions et le choc des intérêts affaiblissent dans les hommes le sentiment naturel de la pitié.

Lors de sa dernière relâche à Timor, Péron compléta les observations qu'il avoit d'abord faites dans cette île. 11 eut de fréquentes relations avec les naturels, dont il étudia mieux les mœurs, le gouvernement et le caractère, parce qu'il entendoit alors la langue Malaise. Seul avec son ami Lesueur, il osa aller à la chasse de ces énormes crocodiles qui , pour les habitans , sont à-la-fois un objet de terreur et de vénération. Sans être aidés de personne , ils tuèrent un crocodile, le dépouillèrent et préparèrent le squelette qui est aujourd'hui dans les galeries du Muséum.

Les vents s'étant opposés à ce qu'on pût aborder à la Nouvelle- Guinée et entrer dans le golfe de Carpentarie, on revint à l'Ile-de- France, où l'on resta cinq mois. Là, Péron, après avoir revu ses

collections, étudia les poissons et les mollusques, et, malgré les recherches des naturalistes quil'avoient précédé, il recueillit dans cette île beaucoup d'espèces nouvelles. On fit encore une relâche de près d'un mois au Cap de Bonne-Espérance, et il en profita pour examiner la conformation singulière d'une tribu de Hottentots connus sous le nom de Boschisman , dont plusieurs individus se trouvoient par hasard au Cap.

Enfin, après une absence de trois ans et six mois, il débarqua à Lorient le 25 mars 1804, et il se rendit à Paris.

Quelques mois furent employés à mettre en ordre les collections, à en dresser le catalogue, et elles furent remises au Muséum. Alors Péron alla à Cérilly auprès de sa mère et de ses sœurs. L'état de sa santé, afFoiblie par de longues fatigues, et sur-tout par le germe de la maladie qui s'est développée depuis, lui rendoit le repos absolument nécessaire. Heureux de se retrouver dans le sein de sa famille, sûr d'avoir rendu de grands services, il ne songeoit point à venir recueillir la récompense de ses travaux. Bientôt il fut informé qu'on avoit cherché à persuader au Gouvernement que le but de l'expédition étoit manqué , et il revint à Paris pour réfuter ces imputations calomnieuses. Il se rend chez le Ministre de la marine, où se trouvoient M. de Fleurieu et plusieurs savans. Là, avec un ton modeste et respectueux, mais avec une noble liberté, il expose ce que ses compagnons avoient fait pour la géographie, pour la minéralogie , pour la botanique ; il présente l'énumération des objets qu'il avoit rapportés , des dessins exécutés par son ami Lesueur, des observations et des descriptions qu'il avoit rassemblées; il ne parle qu'en passant des dangers qu'il avoit courus et des sacrifices qu'il avoit faits pour augmenter la collection. On lui fit des questions auxquelles il répondit avec netteté ; et l'impression qu'il produisit fut telle , que le xMinistre , après l'avoir engagé à venir chez lui à toute heure et toutes les fois qu'il le pourroit, lui promit de faire rédiger la partie nautique du voyage

par M. L. Freycinet, et l'adressa à M. de Champagny , Ministre

de l'intérieur, pour la partie historique.

Le même succès l'attendoit chez ce dernier : il y fut accueilli de la manière la plus flatteuse, et il fut chargé de publier la relation du voyage et la description des objets nouveaux en histoire naturelle, de concert avec son ami Lesueur.

Voilà Péron devenu tout-à-coup un homme célèbre. On le recherchoit , on l'entouroit ; il prenoit plaisir à raconter ce qu'il avoit vu dans ses voyages; et l'intérêt avec lequel il étoit écouté, l'engageoit à entrer dans les moindres détails. II disoit naïvement ce qui étoit à son avantage : ce n'étoit jamais de la jactance , mais une franchise qui ne lui laissoit pas calculer les formes.

Cependant la collection déposée au Muséum est examinée, et une commission nommée par l'Institut est chargée d'en faire un rapport au Gouvernement a. Il résulte de ce rapport, rédigé par M. Cuvier, qu'elle contient plus de cent mille échantillons d'animaux, parmi lesquels on a découvert plusieurs genres; que le nombre des espèces nouvelles s'élève à plus de 2500, et que MM. Péron et Lesueur ont eux seuls fait connoître plus d'animaux que tous les naturalistes voyageurs de ces derniers temps ; enfin que les descriptions de M. Péron , rédigées sur un plan uniforme , embrassant tous les détails de l'organisation extérieure des animaux, établissant leurs caractères d'une manière absolue, et faisant connoître leurs habitudes et l'usage qu'on en peut faire, survivront à toutes les révolutions des systèmes et des méthodes.

Quoique Péron s'occupât principalement de la relation du voyage, il crut devoir détacher de son travail général quelques mémoires, qu'il lut, soit à l'Institut, scit au Muséum, soit à la Société de médecine. Tels sont ceux sur le genre pyrosoma b , ce

* Ce rapport est imprimé à la tête du pre- volume de la relation du voyage, pag. 485 mier volume de la relation du voyage. L. F. et suiv. L. F. b Ce mémoire est imprimé dans le premier

zoophyte éminemment phosphorique dont nous avons parlé ; sur la température delà mer3' ; sur le tablier des femmes Hottentotes ou Boschisînans ; sur les zoophytes pétrifiés trouves dans les montagnes de Timor c ; sur la dysse?iterie des pays chauds, et sur l'usage du bétel ; sur l'hygienne navale* ; sur l'habitation des phoques ; sur la force des sauvages comparée h celle des peuples civilisés^. Enfin il entreprit l'histoire complète des Méduses h , sur lesquelles il avoit fait beaucoup d'observations , et dont il avoit recueilli une multitude d'espèces jusqu'alors inconnues1.

Le premier volume du voyage parut au commencement de 1 807, après avoir été long-temps retardé par les gravures , et dès-lors on put juger de tout le mérite de Péron.

Nous ne nous étendrons point sur cet ouvrage, qui est généralement connu; nous nous permettrons seulement quelques réflexions sur les qualités qui le distinguent, et sur les imperfections qu'on peut y remarquer.

La relation des faits est d'une exactitude qui est le premier mérite des ouvrages de ce genre : la description du sol, du climat, des météores , offre des phénomènes extrêmement remarquables ; et la comparaison des observations de l'auteur avec celles des navigateurs qui l'ont précédé, conduit à des résultats généraux. Le tableau des peuplades qui errent à la Nouvelle -Hollande, et de celles qui habitent la terre de Diémen, nous fait connoitre deux

a Imprimé ci-dessus, pag.j2j et suiv. L. F. manuscrit entre les mains de M. Lesueur,

h J'en ai donné plus haut un extrait , pag. qui se propose de le compléter pour le pu-

jojetsuiv. L. F. blier ensuite.

' Imprimé ci-dessus, pag. ,6, et suiv. L. F. Deux mémoires cependant ont été extraits

.,.,., . de ce srrand ouvrage, et ont paru dans les

d Imprime ci-dessus, pas. 714 et suiv. L. r. , ° , .... . ,, T

r r ° J Annales du Muséum d histoire naturelle. L. 1- .

c Imprimé dans le Bulletin des Sciences ■»./.. - - ■

, .. , .,00 ' II faut ajouter encore a tous ces mémoires

médicales, avril 1000. . , ... , ,

celui sur la consen'ation des animaux dans les

f Imprimé ci-dessus, pag. jj7 et suiv. L. F. Collections écologiques, qui a été lu à l'Jns-

s Imprimé tom. I , pag. 446 et suiv. L. F. tftut . j'en aj publié un fragment , ci-dessu i

'' Ce travail d'une haute importance, et pag. j/j et suiv. L. F.

qui est presque entièrement achevé, est resté

races de sauvages d'une horrible férocité, et nous présente le dernier

degré de misère et de dégradation de l'espèce humaine.

Aucun voyageur, si l'on excepte George Forster, ne s'est autant appliqué à saisir les caractères physiques et moraux qui distinguent les diverses peuplades ; à marquer le rapport qui se trouve entre leur organisation, leurs mœurs, leur intelligence, le nombre plus ou moins considérable des individus qui les composent, et les ressources que leur offre le sol qu'elles habitent. Et si Forster n'a point été égalé pour l'agrément de la narration, notre voyageur a sur lui l'avantage de s'être garanti de tout esprit de système, et de n'avoir pas cherché à répandre un intérêt romanesque sur ses tableaux.

II seroit à désirer que Péron eût peint avec le même soin la physionomie particulière que l'aspect de la végétation donne aux diverses contrées : on voit qu'il s'étoit plus attaché à la zoologie qu'à la botanique. On peut lui reprocher encore d'avoir employé quelquefois un luxe de style qui ne convient point à la simplicité d'une narration. Ce défaut étoit la suite nécessaire d'une imagination très-vive , et peut-être aussi des formes de style que plusieurs écrivains ont adoptées aujourd'hui. 11 s'en seroit corrigé lorsque l'âge et l'habitude d'écrire auroient perfectionné son goût, et les traits vigoureux que lui offroit la force de son génie se seroient montrés dans toute leur pureté. Au reste , si ce luxe d'expression est déplacé dans quelques endroits, il est aussi dans l'ouvrage des morceaux descriptifs qui sont d'une beauté remarquable. Rien de plus élégant et de plus gracieux que la peinture de l'île de Timor: le tableau des sauvages de la terre de Diémen est digne de la plume de Buffon : et l'on citeroit difficilement quelque chose de plus sage et de mieux pensé que le morceau dans lequel , comparant les divers peuples, il montre les avantages de la civilisation. Ce sujet, qui sembloit épuisé , devient neuf par le choix et le rapprochement des faits , par la profondeur des observations et par la manière dont elles sont exprimées.

Le

Le second volume du Voyage est imprimé à moitié a, et cette partie n'est point inférieure à la première. Péron n'a pu le terminer, mais sa maladie ne l'a pas empêché d'y apporter le même soin.

En publiant des mémoires sur divers objets de zoologie , Péron s'occupoit d'un ouvrage plus considérable. C'étoit une comparaison des diverses races de l'espèce humaine. Il avoit recueilli sur cet objet les observations de tous les voyageurs et de tous les physiologistes: il avoit examiné lui-même les naturels du Cap de Bonne-Espérance, les indigènes de Timor , les sauvages de la Nouvelle-Hollande et ceux de la terre de Diémen , et il préparait une Histoire philosophique des divers peuples considérés sous les rapports physiques et moraux. Il se proposoit de ne publier cet ouvrage, qui depuis son départ étoit l'objet de ses méditations , qu'après avoir fait encore trois voyages, le premier dans le Nord de l'Europe et de l'Asie, le second dans l'Inde et le troisième en Amérique : quinze ans à consacrer à ce travail ne lui paroissoient pas un trop grand sacrifice. Le plan de l'ouvrage étoit fait , il avoit posé toutes les questions , et il s'occupoit sans cesse à chercher les réponses aux divers problèmes qu'il s'étoit proposés.

Il avoit sur cet objet un grand nombre de mémoires qu'il a condamnés à l'oubli, parce qu'il y reconnoissoit des erreurs. Cependant le fragment qui contenoit l'Histoire des peuples de Timor est à-peu-près achevé ; les figures qui dévoient l'accompagner ont été dessinées sur les lieux ; et les avances qu'exige la gravure sont le seul obstacle qui s'oppose à ce qu'on le donne incessamment au public.

Ses porte-feuilles renferment aussi la Description des oiseaux , des quadrupèdes , des poissons qu'il avoit vus : celle sur-tout des animaux sans vertchres dont il avoit entrepris l'histoire,etdontson amiavoitfait plus de mille dessins. Nous espérons que cette partie de ses travaux sera publiée par M. Lesueur, de concert avec les Professeurs du Muséum. Les animaux existent dans l'esprit-de-vin ; les dessins sont

» En 181 1.

b Un des principaux obstacles. L. F.

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