TOME II. LU
exécutés d'après les individus vivans ; et M. Lesueur , qui a aidé son ami à recueillir ces animaux, peut donner les renseignemens les plus exacts sur leur manière de vivre et sur leur habitation.
Ce seroit ici le lieu de donner une analyse raisonnée des divers mémoires 3 que Péron a lus à l'Institut, au Muséum, à la Société de médecine et à la Société philomathique , de signaler les faits nouveaux, les résultats positifs , les vues lumineuses que renferment ces mémoires, et de faire remarquer le soin qu'a toujours pris l'auteur de comparer ses observations à celles des naturalistes et des physiciens qui l'ont précédé : mais dans un éloge placé à la tête du j.e vol. des Mémoires de la Société médicale d 'émulation , M. Alard a rempli cette tâche d'une manière si distinguée, que nous serions obligés de le transcrire ou de faire moins bien. Nous nous bornerons donc ici à parler du caractère moral de Péron. Comme nous l'avons connu personnellement, comme nous avons eu des relations avec tous ses amis, nous croyons pouvoir en donner une juste idée. Nous ne dis simulerons pas plus ses défauts que ses qualités : il y a des hommes qui gagnent à ce qu'on les peigne sans flatterie.
Péron avoit un ardent désir non-seulement d'orner son esprit de nouvelles connoissances , mais encore de corriger ses défauts et de perfectionner ses qualités morales : il s'étudioit lui-même sous ce point de vue, et il mettoit par écrit les observations qu'il faisoit sur son caractère. Ces entretiens qu'il avoit avec lui-même n'étoient destinés à être communiqués à personne, et il ne mettoit pas plus de réserve dans les éloges qu'il se donnoit , que dans les reproches qu'il se faisoit. Nous croyons ne pouvoir mieux le peindre qu'en donnant ici l'extrait d'une de ces notes trouvée dans ses papiers, et qui est datée du mois de novembre 1 800, époque à laquelle il ne pensoit sûrement pas qu'il seroit un jour assez célèbre pour qu'on dût la publier.
3 Ces mémoires sont tous cités dans eet éloge (voy. pag. 447) ou dans les notes qui l'accompagnent ; la plupart même ont été imprimés dans le corps de l'ouvrage.
« Inconséquent, étourdi, disputeur, indiscret, trop entier dans *> mes opinions , incapable de céder jamais à aucune raison de con- » venance, je puis me faire des ennemis et aliéner mes meilleurs » amis. Ces défauts sont la suite de mon éducation et de l'état d'in- » dépendance dans lequel j'ai vécu. Je sais qu'ils ternissent les qua- » lités que je puis avoir ; mais tel est l'empire de l'habitude, que mes » efforts pour m'en corriger ont été inutiles jusqu'à ce jour. Cepen- » dant, en me les reprochant , je n'en rougis point. Je sens que mon » cœur est étranger au mal que j'ai pu faire , et le regret que j'en ai » m'excuse au tribunal de nia conscience. Ces travers d'esprit sont » rachetés par les qualités du cœur. Bon, sensible, généreux, je ne » fis jamais sciemment de la peine à personne. Mes amis ont eu « souvent à souffrir de mes vivacités, sou vent ils ont eu à se plaindre » de mes indiscrétions, souvent ils m'ont reproché mon étourderie , » mon entêtement ; ils se sont toujours loués de ma délicatesse, de » mon attachement , de ma bonté.
» Cette dernière qualité me distingua toujours. Au collège, à » l'armée, elle me concilia l'estime et l'amitié de ceux avec qui j'eus » des rapports : elle me fit chérir de ces hommes infortunés qui » devinrent la proie des armées françoises. Oh! de combien d'excès » et de brigandages n'ont pas été souillés les glorieux trophées de » nos soldats! Combien de fois mon cœur en a gémi ! Ne pouvant » les empêcher, du moins je ne les partageai jamais. Quoique jeune » et enthousiaste, le malheur eut toujours des droits sacrés sur moi, » et malgré les préventions qu'on eut contre mes compatriotes, on » m'aima, on m'estima toujours.
» Respectable Kiner ! que je me rappelle avec plaisir les soins » que vous me prodiguâtes lorsque je fus malade dans votre habi- » tation \
» Et toi sur-tout , ô mon malheureux hôte d'Oschspeirc L, avec
* A Dutten-HofFen , village près de Spire. Péron fut enveloppé par les armes pru<b Village entre Frakcrstein et Kaiserslau- siennes, le 4 prairial an z [23 mai 1 7 9 4 Jtern , où le bataillon dans lequel servoit
lu z
» quelle sollicitude tu me présageas plusieurs jours d'avance les
» malheurs qui nous étoient réservés ! Avec quelle émotion tu
» vins m'éveiller aux premiers coups de canon....! Fuyez, bon Fran- « çois, nie disois-tu ; déjà votre armée est surprise sur tous les points 33 par les troupes Prussiennes ! entendez le bruit du canon se rappro- » cher à chaque instant : fuyez avec moi, hâtez-vous , ne craignez 3i rien !
s> Commandé par le devoir et l'honneur , j'avais pris mes armes , 33 je courois au combat. Hôtes sensibles , des larmes de compassion 33 et d'attendrissement s'échappoient de vos yeux.
33 Surpris de ces marques d'intérêt, je me demandois ce que 33 j'avois fait pour les mériter. Ce que tu as fait, me répondis-je : tu 33 as vu cette famille malheureuse et tu t'es attendri sur son sort ; tu 33 as quelquefois partagé avec elle ta foible ration de pain; tu as >3 inspiré tes sentimens à ceux qui t'étoient subordonnés, et la mai- 33 son que tu habitois a été paisible : aujourd'hui des êtres reconnois- » sans te comblent de bénédictions.
33 Cette réflexion sur moi-même me fit éprouver une douce jouis- 33 sance ; je me dis : si ma bonté a pu faire une telle impression à 33 des hommes irrités , je dois cultiver toujours cette qualité ; il fau- 33 dra qu'elle fasse oublier les défauts de mon caractère. Je serai >3 toujours bon, honnête, généreux même envers mes ennemis.
33 J'ai suivi cette résolution. Etranger au ton et aux usages delà 33 société , ayant une imagination impétueuse que l'autorité ne >j commanda jamais , d'une franchise imprudente et quelquefois 33 malhonnête , trop entier dans mes opinions que je soutiens 33 sans réserve, plein d'étourderie et d'inconséquence, j'ai souvent 33 aliéné mes amis ; mais sitôt que la passion cède à la raison , je 33 rougis de mon emportement ; je viens trouver ceux que j'ai r> offensés ; mes regrets, mes excuses sont trop sincères pour qu'ils 33 ne me pardonnent pas mes torts. Aussi tous les amis que j'ai 33 eus, soit au collège, soit aux armées , soit à Paris , me restent
» encore : il en est peu qui n'aient eu à se plaindre de moi; tous » cependant me sont aussi attachés que je le leur suis moi-même . . .»
II nous semble que la naïveté de cet écrit en fait aimer l'auteur. Tous ceux qui ont vécu avec lui reconnoissent la vérité de ce portrait : ils disent seulement que Péron s'est trompé en attribuant uniquement à sa bonté naturelle l'attachement qu'il inspiroit. Si cette qualité étoit si recommandable chez lui , c'est qu'au lieu d'être, comme il arrive souvent, accompagnée d'une sorte de foiblesse, elle étoit réunie à une activité, à un courage, à un zèle qui la rendoit toujours utile aux autres.
Non -seulement Péron avoit gagné l'estime et l'amitié de tous ceux avec qui il vivoit, il avoit même pris sur eux un ascendant extraordinaire et d'autant plus étonnant, qu'ayant peu de connoissance du monde, il n'avoit jamais réHéchisur les moyens d'entraîner les autres et de se faire des partisans : ce phénomène n'étoit pas dû à la supériorité de son esprit et à la force de son caractère ; il avoit sa cause dans une réunion de qualités qui se tempéroient réciproquement. Simple et sans aucune prétention dans l'habitude de la vie, dans les circonstances essentielles Péron devenoit un être nouveau; son amc s'exaltoit ; ses discours, son geste, avoient quelque chose d'imposant ; il commandoit à ses égaux comme s'il eût cru qu'on n'avoit pas le droit de lui résister : calme dans le danger, il prescrivoit a chacun ce qu'il avoit à faire ; étoit-il occupé d'une recherche importante pour les sciences, il disposoit de ceux qui pouvoient l'aider comme s'ils eussent été à ses ordres; discutoit-il une grande question , il subjuguoit les opinions par la force de sa logique , par l'étendue de ses conceptions , par la vivacité des images, et par une persuasion qui entraînoit celle des autres; s'agissoit-il de s'exposer pour rendre un service, il marchoit le premier et commandoit de le suivre , n'imaginant pas qu'on put balancer ; dans les conjonctures embarrassantes , un coup d'oeil rapide lui indiquoit le parti qu'il falloit prendre; il étoit décide
tandis que les autres délibéraient , et sa décision déterminent la leur. Ces circonstances , qui enfkmmoient son courage ou son génie , étant passées , il devenoit d'une gaieté , d'une naïveté d'enfant , d'une complaisance à toute épreuve ; toujours modeste , il consultoit tout le monde , il convenoit de ses travers , il ne s'offensoit point de la raillerie : il avoit une extrême indulgence pour les défauts de ses compagnons , et ne remarquoit que leurs bonnes qualités. Jamais il ne lui vint en pensée de se vanter d'avoir donné un avis utile, ni de rappeler que, dans telle ou telle occasion, on s'étoit repenti de n'avoir pas suivi ses conseils. Si quelquefois il disoit ce qu'il avoit fait, s'il se donnoit des éloges, c'étoit naïveté et non point orgueil. Jamais il ne se comparoir aux autres, et il iouoit ses rivaux avec plus de plaisir qu'il ne se louoit lui-même.
On avoit dit dans un journal que notre admiration pour les voyageurs étrangers nous empêchoit de sentir tout le mérite des voyageurs françois , et on l'avoit mis au-dessus d'un homme justement célèbre : il en fut extrêmement blessé , et il alla chez le journaliste lui demander de se rétracter : « Je ne crains point, disoit- •» il , qu'on m'accuse d'approuver une telle exagération ; mais c'est » une injustice , et il suffit qu'il soit question de moi pour que » j'exige qu'elle soit réparée. »
Quant à son désintéressement, à sa générosité, il eut dans ses voyages de fréquentes occasions d'en donner des preuves. Ayant rencontré des François qui, pendant la révolution, avoient été forcés de s'exiler de leur patrie , et qui depuis plusieurs années n'avoient pu recevoir de leurs parens aucun secours , il leur offrit tout ce dont il pouvoit disposer, en leur assurant que les troubles ayant cessé, ils pourroient facilement s'acquitter envers lui. A i'Ilede - France on lui proposa de lui vendre divers objets dont il croyait utile d'enrichir la collection destinée au Muséum : il ne balança point; et ce qu'il avoit épargné sur ses appointemens ne lui suffisant pas pour en faire l'acquisition , il emprunta une
somme assez considérable. La première chose qu'il fit à son retour, fut de se procurer des fonds pour payer les dettes qu'il avoit contractées.
Le Ministre, jugeant que la petite pension qui lui avoit été accordée suffisoit à peine à ses besoins , voulut le nommer à une place honorable et lucrative : « Monseigneur, lui répondit-il, j'ai » consacré ma vie aux sciences ; aucune fortune ne sauroit me » déterminer à donner mon temps à d'autres objets. Si j'avois une » place, je voudrois en remplir les devoirs, et je ne pourrais plus » disposer de moi. r>
Aussitôt que Péron eut été chargé de la rédaction du voyage, il se fixa à Paris dans un petit appartement voisin du Muséum , avec son ami Lesueur. Il ne se permettoit que les dépenses nécessaires pour ses travaux. Il avoit demandé au Ministre la permission de se présenter chez lui avec l'habit le plus simple : ce n'étoit point mépris pour les usages ; c'étoit pour ne pas priver ses sœurs des économies qu'il pouvoit faire.
Cependant la maladie de poitrine dont il étoit attaqué , faisoit des progrès effrayans : elle fut encore aggravée par le chagrin que lui causa la mort de sa mère : il souffrait beaucoup, la fièvre et la toux ne le quittoient plus, les remèdes ne produisoient aucun effet. Bientôt il jugea que son mal étoit incurable ; et regardant comme inutile de s'occuper de sa santé, il sut vaincre la douleur pour terminer quelques-uns de ses travaux. MM. Corvisart et Kéraudren lui ayant conseillé d'aller passer un hiver à Nice, il crut devoir céder à leur conseil; le voyage lui fit du bien et la douceur du climat parut le rétablir. Dès-lors il se livra au travail avec une nouvelle ardeur. Il passoit les journées dans un bateau pour recueillir des mollusques et des poissons, et pour continuer toutes les observations auxquelles il s'étoit livré. C'étoit seulement pour ne pas affliger son cher et inséparable ami Lesueur, qu'il consentoit à rentrer lorsque le froid ou la pluie l'exposoit à des dangers dont il ne s'apercevoit
pas. Les lettres qu'il écrivit à ses amis, pendant son séjour à Nice, portent un caractère d'enthousiasme : il y peint les jouissances que donne l'étude de la nature, et il paroît enivré du bonheur d'avoir fait quelques découvertes. Cependant le bien-être qu'il éprouvoit ne le portoit pas à se faire illusion sur sa santé. Il s'applaudissoit seulement d'avoir quelques mois de plus à travailler , et il mettoit si bien le temps à profit, que la collection qu'il fit à Nice est extrêmement précieuse. Lorsque Péron fut de retour à Paris, il retomba bientôt dans une situation pire que celle où il étoit avant son départ. Je le voyois fréquemment: je cherchois à lui donner des espérances : ii n'en conservoit aucune : il parloit de sa fin avec une tranquillité surprenante ; il voyoit approcher la mort avec le même courage qu'il l'avoit bravée dans les combats , au milieu des tempêtes et parmi les sauvages. II voulut aller finir ses jours dans le lieu de sa naissance , auprès de deux sœurs qui avoient été les premiers objets de sa tendresse. II me dit, et à ses amis de Paris, un éternel adieu ; et cette séparation fut cruelle. Arrivé àCérilly, il s'abandonne aux conseils qu'on lui donne et dont il sent l'inutilité. On place son lit dans une étable que son ancien camarade d'étude, M. Bonnet, avoit disposée pour cela: Chaque fois qu'il sentoit le besoin de prendre quelque nourriture , ses sœurs ou son ami Lesueur alloient traire les vaches- et lui présentoient du lait qu'il prenoit avec plaisir. Toujours il étoit environné des êtres les plus chers à son cœur. Désabusé de toute idée de réputation , il disoit souvent que les derniers jours de sa vie étoient ceux où il goûtoit les jouissances les plus pures: les sentimens qui remplissoient son ame, calmoientses souffrances. Comme on craignoit de le laisser parler, tandis que ses sœurs, penchées sur son lit, épioient tous ses mouvemens , son ami lui faisoit constamment la lecture, et ne cessoit que lorsqu'il le voyoit s'endormir. II conserva jusqu'à son dernier moment ce goût de l'instruction qui s'étoit annoncé dès sa plus tendre enfance. L'impatience , la vivacité qu'il avoit jadis, s'étoient calmées ; s'il prenoit intérêt à l'avenir, ce n'étoit
plus
plus que pour les objets de ses affections : il avoit la même sensibilité, et les soins qu'on lui prodiguoit lui paroissoient devoir prolonger son existence. Cependant ses forces s'épuisoient; il s'éteignoit sensiblement; et, dans la nuit du 1 4 décembre ( 1 8 1 o) , ayant reçu de son ami une goutte de lait qu'il lui avoit demandée, il lui serra la main et tourna sur lui son dernier regard. Sa perte , quoique prévue depuis long-temps , n'en fut pas moins douloureuse à ceux qui s'étoient dévoués à le servir. Depuis ce moment, son ami Lesueur est comme isolé dans le monde a : ses sœurs restent sans consolation ; elles ont perdu celui dont le nom faisoit leur gloire, dont l'amitié faisoit leur bonheur, dont les soins attentifs suppléoient à la modicité de leur fortune. Nous espérons que le Gouvernement, en leur assurant une honnête aisance, remplira les derniers vœux d'un frère à qui les sciences ont de si grandes obligations.
Paris , 1 8 1 1 .
a Les amis de Péron , affligés d'une mort qui leur a été si douloureuse, avoient conçu le projet de lui élever un tombeau qui pût attester à la postérité leur amitié et leur affliction. M. Lesueur avoit exécuté le dessein de ce monument avec le goût qui caractérise tous ses ouvrages ; il l'a formé de la corvette le Géographe , démâtée et recouverte d'une voile. Cette ingénieuse idée de donner à un homme pour tombeau le vaisseau même où il exécuta tant de travaux, est pleine de sentiment et de délicatesse.
Les inscriptions que M. le docteur KÉRAU- DREN a bien voulu faire pour les médaillons
qui dévoient être sur les faces de ce monument , achèvent d'inspirer une mélancolie douce et profonde ; on y lit entre autres celles-ci :
« H avoit de grands talens, et cependant il eut
beaucoup d'amis !
•• Il s'est desséché comme un arbre chargé des
plus beaux fruits, qui succombe à l'excès de
sa fécondité. »
De malheureuses circonstances ont empêché d'exécuter ce projet.
(Note ajoutée , et tirée presque entièrement de l'Éloge de PÊRON par M.Alard.) L. F.