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CHAPITRE XXIV

Retour à la Terre Napoléon : Ile Décris.

[Du 2.J Décembre 1802 au i.cr Février 1803.]

Quelque importans qu'eussent été nos premiers travaux à la terre Napoléon, ils n'embrassoient cependant pas tous les détails de cette terre immense; la saison trop avancée, la grandeur de notre navire , ia fréquence des orages et les vents contraires ne nous avoient pas permis de compléter la reconnoissance de l'île Decrès et des deux golfes qui sont à l'opposite. Ce fut vers ce point intéressant de la Nouvelle-Hollande que nous limes route, après avoir opéré notre jonction avec le Casuarina , dans la matinée du 27 décembre, ainsi que je l'ai dit ailleurs.

L'atmosphère étoit chargée de brumes épaisses , et les vents étant peu favorables, nous eûmes beaucoup de peine à doubler l'île King par le Sud. Dans la matinée du 28, le Casuarina faillit pi. 1 /«, n.° 14. se perdre contre deux rochers d'une grande élévation , mais qui se trouvoient tellement enveloppés de vapeurs, qu'on ne put les apercevoir qu'au moment où il n'étoit plus possible de les fuir : un canal, large à peine de 200 toises, séparoit ces roches formidables; il fallut s'y jeter : heureusement il étoit profond, et notre conserve put échapper au désastre qui la menaçoit. A cette époque, le baromètre se soutenoit de 281, 21 à 28p 31 , et le thermomètre ne s'élevoit guère au-dessus de 1 z° , bien que nous fussions alors dans une saison correspondante à la fin du mois de juin de nos climats.

Du 29 au 31 décembre, l'humidité continua, et ce dernier jour fut marqué par une de ces illusions d'optique dont l'histoire des voyages offre plusieurs exemples. Une immense écharpe de vapeurs, fixée à l'horizon, présentoit si parfaitement l'apparence

d'une terre, que tout le monde à bord des deux navires y fut trompé. De toute part on croyoit distinguer les caps, les pitons et les enfoncemens divers qui constituent un grand système de côtes ; mais après avoir couru pendant plusieurs heures vers ces rivages fantastiques, nous reconnûmes notre erreur, et nous nous empressâmes de reprendre la route que nous avions si mal à propos changée.

Le 2 janvier 1803, nous eûmes connoissance des terres qui

pj. 1 Us, n.° 9. forment l'extrémité la plus orientale de l'île Decrès. Cette île est , de toutes celles qui se rattachent au système de la Nouvelle-Hollande, la plus grande qui soit connue : elle a près de 100 milles de longueur de l'Est à l'Ouest, sur une largeur de 30 milles environ du Nord au Sud, et sa circonférence n'a pas moins de 300 milles ; elle s'étend de 350 32' à 360 f de latitude Sud, et de 134° i<4'

pu. à 1350 50' de longitude à l'Est du méridien de Paris. Toute sa

côte méridionale est exposée, sans abri, aux flots impétueux du

pi. ibh, n.°8. grand Océan Austral; le golfe Joséphine lui correspond vers le Nord, et le détroit de Colbert, à l'Est, la sépare de la presqu'île Fleurieu; à l'Ouest, la grande presqu'île Cambacérés lui est opposée , et le détroit de Lacepède présente sur ce point son magnifique canal.

pi. 1 Ms, n.° 9. Toute la côte septentrionale de cette île ayant été déjà reconnue dans notre précédente campagne à la terre Napoléon, nous vînmes attaquer d'abord le cap Sané, le plus oriental de l'île, et commençâmes, aussitôt après, nos opérations à la côte Sud. Vingt milles environ à l'Ouest du cap Sané, se présente une baie trèslarge , mais peu profonde et peu sûre , que nous nommâmes Baie d'Estrées; le cap Linoïs en forme la pointe Australe.

Le 3 à midi, nous nous trouvions déjà par le travers du cap- Sud de l'île Decrès; il fut appelé Cap Ganiheaume : deux petits îlots, tout cernés de récifs, en sont à peu de distance et dans le S. S. E. La baie Vivonne, que nous découvrîmes ensuite, a quatre ou cinq

lieues d'ouverture ; mais, comme la précédente, elle est peu profonde, et ne sauroit fournir aucun abri contre les vents impétueux qui dominent dans ces régions. A cinq ou six milles au large de cette baie, et vers sa pointe occidentale, on aperçoit une grosse chaîne de récifs , que nous rangeâmes à très-peu de distance.

Du cap Kersaint, qui termine à l'Ouest la baie Vivonne, jusqu'à la hauteur du cap du Conëdic , dans une étendue de plus de trente milles, l'île Decrès court à-peu-près Est et Ouest, sans offrir aucun détail remarquable. La mer brise avec violence le long de cette côte, et l'on observe çà et là des récifs qui paroissent très-rapprochés du rivage : cependant un de ces récifs , qui gît par le travers d'un petit cap que nous avons nommé Cap Bongner , s'avance à plus de trois lieues au large, et présente un danger d'autant plus à craindre, qu'il se trouve plus à fleur d'eau. Le cap du Couëdic luimême est défendu par une double chaîne de brisans , et les îlots du Casiiarina sont pareillement environnés de récifs, La baie Maapertiiïs ', comprise entre le cap du Couëdic et le cap Bedout , offre la même configuration que les précédentes , et ne mérite pas plus d'intérêt qu'elles.

Au-delà du cap Bedout, qui forme la pointe la plus occidentale de l'île, on découvre une ravine profonde, qui paroît servir de lit à quelque torrent : nous la nommâmes Ravine des Casoars , du PI- llt> % î (Hgrand nombre des animaux de ce genre qui existent sur l'île Decrès. pi.xxxvi, xli.

Le 4 au matin, nous doublâmes le cap N. O., que nous consacrâmes sous le nom de Cap Borda: de ce point, nous vîmes la pi. m , H- i (g)côte se diriger vers l'Est, en présentant plusieurs caps peu saillans, qui reçurent les noms de Cap Forbin, Cap Prony , Cap Cassini , Cap d Estaing et Cap Vendôme ; ce dernier forme à-la-fois l'extrémité Nord de l'île et la pointe occidentale d'une grande baie que nous nommâmes Baie Bougainvi/le , en l'honneur du respectable doyen dçs navigateurs François : nous y mouillâmes le 6 janvier au matin.

Cette baie, située vers la pointe N. E. de l'île Decrès, est le pu/», n.«9.

plus considérable de tous les enfoncemens que présente l'île ; elle en est aussi le plus important sous tous les rapports ; sa situation Ja met à l'abri des vents du S. O. , et son étendue la rend propre à recevoir des flottes nombreuses ; elle a plus de 20 milles d'ouverture , sur une profondeur de 8 à 10 milles ; le brassiage y varie de 9 a 12 brasses, et le fond est par- tout d'un sable vaseux, mêlé d'herbage, et d'une très-bonne tenue. Dans la partie occidentale de cette baie, se trouvent deux anses renjarquables : l'une, très -étroite et plus profonde, fut appelée Anse des Hauts-fonds , à cause de ceux qui l'obstruent; l'autre, plus large et plus libre, servoit particulièrement d'asile à des troupeaux nombreux d'animaux amphibies ; nous la nommâmes Anse des Phoques. Une espèce de gros cap très-saillant (cap des Kanguroos ) occupe le milieu de la baie, et sépare cette dernière anse d'un petit port extrêmement irrégulier, presque par- tout obstrué de bancs de sable , mais dont les eaux paisibles nourrissent d'innombrables légions de Pélicans : nous lui avons donné le nom de Port Daché. Le cap Delambre termine à l'Est la baie Bougainville. Deux milles environ au-delà de ce dernier cap, se trouve la petite Anse des Sources, qui mérite une mention particulière, parce que c'est ie seul point de l'île sur lequel nous ayons pu nous procurer quelque eau douce. Plus loin est la baie du Gnai-Trouin , de .3 ou 4 milles d'ouverture et d'une profondeur à-peu-près égale , dans l'intérieur de laquelle nous avions déjà mouillé l'année précédente. A ce dernier point, la côte, en s'inclinant vers le S. S. E. , va rejoindre le cap Sané, dont nous avons parlé d'abord. De cette configuration compliquée de la partie orientale de l'île Decrès, il résulte que tout l'espace compris entre le port Daché et ce dernier cap , forme une presqu'île de 2 5 milles de long , sur une lieue de large dans la partie la plus étroite, et que nous avons nommée Presqu'île de la Galissonnière , en mémoire du vainqueur de l'amiral Bing,

Je viens d'esquisser rapidement le tableau géographique de l'île Decrès; l'histoire physique et météorologique de cette grande île va maintenant nous occuper.

C'est un bien singulier phénomène que ce caractère de monotonie, de stérilité, si généralement empreint sur les diverses parties de la Nouvelle-Hollande, et sur les îles nombreuses qui s'y rattachent ; un tel phénomène devient plus inconcevable encore par ie contraste qui existe entre ce vaste continent et les terres voisines. Ainsi, vers le N. O. nous avions vu les îles fertiles de l'archipel de Timor offrir à nos regards étonnés leurs hautes montagnes, leurs rivières , leurs ruisseaux nombreux et leurs forêts profondes , lorsqu'à peine quarante-huit heures s'étoient écoulées depuis notre départ des côtes noyées, arides et nues de la terre de Witt; ainsi, vers le Sud , nous avions admiré les puissans végétaux de la terre de Diémen et les monts sourcilleux qui s'élèvent sur toute la surface de cette terre : plus récemment encore, nous avons célébré la fraîcheur de l'île King et sa fécondité. ... La scène change ; nous touchons aux rivages de la Nouvelle-Hollande ; et pour chaque point de nos observations, il faudra désormais reproduire ces sombres tableaux, qui tant de fois ont déjà fatigué l'esprit du lecteur, comme ils étonnent le philosophe, comme ils affligent le navigateur.

L'île Decrès ne présente , en effet , malgré sa grande étendue , aucune espèce de montagnes proprement dites ; la charpente entière du pays se compose de collines plus ou moins élevées, mais dont les sommets sont presque par-tout réguliers et uniformes. Tout le long de la côte méridionale, ces collines se développent sur un seul plan de 2 à 300 pieds de hauteur perpendiculaire. Les pentes en sont tellement unies, que dans leur partie supérieure elles paroissent glissantes; mais au bord de la mer, ces mêmes collines sont taillées à pic, et s'élèvent presque par -tout comme un rempart. Leurs couleurs sont tristes et sauvages ; elles varient du gris au brun ;

Jï VOYAGE DE DÉCOUVERTES

ou même au noirâtre; les espaces moins rembrunis sont d'un jaune d'ocre plus ou moins sale.

pj. m^fig. j (h). Du cap Bedout jusqu'à la ravine des Casoars, les terres n'offrent qu'un seul plan de collines parfaitement semblables à celles de la partie Sud, mais plus hautes; et bien qu'elles soient dépourvues de toute espèce d'arbres , on y distingue pourtant çà et là quelques traces de verdure. A travers cette chaîne , la ravine des Casoars laisse apercevoir, dans l'intérieur, d'autres collines dont quelques parties sont boisées. La côte du Nord est aride et nue comme celle du Sud, et se montre par- tout avec une constitution analogue,

pi. îiis, n.° j, Les rivages de la baie Bougainville sont formés eux-mêmes de collines peu élevées ; mais la verdure qui les couvre et les forêts dont les sommités se montrent sur divers points, donnent à cette partie de l'île un aspect plus riant et plus agréable.

Telle paroît , aux yeux du navigateur qui la circonscrit dans sa route, la plus grande île de la Nouvelle-Hollande : cependant, le tableau que je viens de tracer, rigoureusement exact pour toutes les côtes de cette île , seroit devenu , sans doute , plus intéressant et plus varié , s'il nous eut été possible de pénétrer dans l'intérieur du pays , pour en observer la constitution physique et les productions diverses.

Dépourvue de montagnes , étrangère à cette végétation active qui développe l'humidité de la terre et l'entretient , l'île Decrès nous a paru presque entièrement manquer d'eau douce ; il est vrai que nous nous trouvions alors dans la saison la plus chaude de l'année : nous parvînmes cependant , en creusant quelques trous dans la petite anse des Sources, à nous procurer une quantité d'eau suffisante pour notre consommation journalière.

Ce n'est pas seulement le long des rivages que l'île Decrès , à l'époque dont je parle , étoit privée d'eau douce ; il est une particularité de l'histoire des animaux qui la peuplent, qui sembleroit

annoncer

annoncer que cette disette étoit alors, sinon absolue, du moins bien générale dans l'intérieur du pays. En effet, aussitôt que la chaleur du jour commençoit à se calmer, on voyoit accourir du fond des bois de grandes troupes de Kanguroos et de Casoars , qui ailoient demander à l'océan une boisson que la terre leur refusoit sans doute.

Cette rareté des eaux, le peu d'élévation du sol, la foiblesse générale de la végétation , concourant , sur ces rivages , à rendre plus vive la chaleur de l'atmosphère , il n'est pas étonnant que le terme moyen de nos observations thermométriques ait été , pour midi, de i8°,7. Le 20, le 25, le 27, le 29 et le 30 janvier furent sur -tout des journées très- chaudes ; le mercure, à l'ombre et à deux heures de l'après-midi, s'éleva sur l'île jusqu'à 27°,^ ; les vents de terre , c'est-à-dire, ceux du N. E., du N. N. E. , de l'E. N. E. , dominoient alors , et nous pûmes nous convaincre qu'ils participoient de la nature des vents brûlans qui désolent l'intérieur de la Nouvelle-Hollande.

L'atmosphère, sur les côtes arides et déprimées de l'île Decrès, s'est montrée presque toujours d'une sérénité parfaite : à peine, dans l'espace de vingt-huit jours, avons-nous eu quelques instans d'une pluie légère ; et le 15 janvier, un foible orage qui nous arrivoit de l'Ouest , fut dissipé aussitôt pour ainsi dire qu'il eut touché les rivages de l'île. La marche de l'hygromètre fut conforme à l'état de l'atmosphère , et les variations de cet instrument , comprises entre 68 et 94°, nous donnèrent pour terme moyen 82°,o5 : mais de tous les résultats que nous obtînmes en ce genre , le plus précieux, sans doute, fut la marche rapide de l'aiguille vers la sécheresse, au moment où les vents du N. E. souffloient avec force dans l'après-midi du 29 : de 94 elle rétrograda jusqu'à 68°.

De ces faits remarquables , et des observations analogues que nous aurons à rapporter dans le chapitre xxv, nous pouvons donc déduire la conséquence suivante :

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