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CHAPITRE XXVI

Suite de la Terre Napoléon : Séjour aux Iles Joséphine.

[Du i." au 17 Février 1803.]

A son départ de l'île Decrès, M. Freycinet n'avoit reçu du Commandant que pour trente jours d'eau , et le Casuarina ne possédoit aucune espèce d'embarcation susceptible de porter une. ancre au large, et de sauver les hommes en cas d'échouement ou' de naufrage. Dans de telles circonstances, abandonner nos corn» pagnons au milieu de ces vastes golfes, où nous avions couru tant de périls, avoit été, à bord du Géographe, un sujet de consternation commune. Ce ne fut donc pas sans un plaisir bien vif, qu'en traversant le détroit de Lacépède, dans la journée du i.er février, nous aperçûmes notre conserve qui louvoyoit en se dirigeant sur nous : déjà elle étoit par notre travers, nous nous trouvions au vent à elle, quelques instans suffisoient pour opérer la

réunion des deux vaisseaux Pas le moindre changement n'est

ordonné dans la route du Géographe ; ce navire étoit chargé de voiles, on n'en amène aucune; incapable de suivre notre marche rapide, affalé sous le vent, le Casuarina reste de l'arrière, et bientôt il disparoît à nos regards ! En vain , pour attendre le

navire qu'il venoit d'abandonner ainsi, notre Commandant passe la nuit en panne ; en vain , dans la matinée du 2 , il retourne sur

ses pas et rentre dans le détroit; il ne retrouve plus sa conserve

Cette inconcevable séparation ainsi terminée, nous fîmes route pour les îles Saint-Pierre et Saint-François, que nous atteignîmes dans la journée du 5 : mais avant de nous engager au milieu de ces îles, il convient de jeter un coup-d'œil général sur la partie de la terre Napoléon comprise entre les archipels dont il s'agit et le grand golfe Bonaparte.

Par le travers de ce golfe, à l'Est de sa pointe occidentale, tome 11. N

98 VOYAÇE DE DÉCOUVERTES

pi. 1 ter, n.« 1 , c. gisent les îles Berthier; elles sont au nombre de cinq : la plus grande, ïîle Marengo , a près de 3 milles de longueur ; les quatre autres sont beaucoup plus petites.

Vingt milles environ au S. O. des précédentes, est un second

groupe de petites îles , que nous avons consacrées sous le nom

pi. 1. d'1/es Catinat. L'une d'elles, Y Ile Montmorency, mesure 2 milles de

long; les trois autres ont moins d'étendue, et furent appelées

Ile Valbelle, Ile Villars, lie d'Assas.

Vis-à-vis les îles Catinat, par 350 8' de latitude Sud, et par pi. iihJr,.e8. 1 33° l\d' de longitude orientale, se montre le grand Cap Turenne, qui constitue la pointe d'entrée occidentale du golfe Bonaparte : les terres en sont assez hautes; mais leur couleur obscure, grise ou jaunâtre, ne décèle que trop la stérilité générale de ces côtes sauvages.

pi. r. Ici paroissoit sur le continent une coupure profonde, à l'entrée

de laquelle on distinguoit deux petits îlots, mais dont il ne nous fut pas possible de reconnoître le fond. Le Cap Florian à l'Est et le Cap Grécourt à l'Ouest limitent cette espèce de baie , que nous avons inscrite dans nos cartes sous le nom de BaieSégur. Uîle Saint- Lambert en est à peu de distance, et correspond au cap de l'Ouest.

Au-delà de ce dernier cap, une nouvelle baie se présente : elle n'a pas moins de 5 à 6 milles d'ouverture, et s'enfonce de près d'une lieue dans les terres; elle fut nommée Baie Jussiteu, en l'honneur de cette famille qui en fait tant elle-même aux sciences et à la patrie. Le cap Toumefort sépare cette dernière baie d'un enfoncement du même genre, mais plus large et plus profond - encore, que nous consacrâmes à la mémoire du célèbre et malheureux Lavoisier.

A ce point les terres du continent se dessinent sur deux plans très-distincts. Celui qui constitue le rivage est abaissé, d'une coupe généralement abrupte, et paroît être plus particulièrement formé de dunes de sable qui reposent sur un sol gréeux et jaunâtre.

Quelques nuances d'un vert foncé semblent indiquer çà et là une végétation languissante : nous n'avons pu y distinguer aucun arbre. Au second plan appartiennent des terres assez hautes, surmontées encore de distance en distance par des pitons peu saillans, et qui, du point où nous étions, affectoient à nos yeux cette nuance aérienne et bleuâtre qui caractérise les terrains élevés vus dans l'éloignement.

Le cap Vanquelin, qui borne la baie Lavoisier à l'Ouest, a l'apparence d'un énorme bastion, tant il est uniformément taillé à pic de toute part.

Au-delà de ce dernier cap, la direction des terres change brusquement; elles courent du N. O. au S. E. dans un espace de 4o milles, sans offrir d'autres points remarquables que le cap Carnot, le cap Mairan, la baie Rochon et la pointe Feuillée.

Sous le rapport de sa constitution physique , cette dernière partie de côtes est analogue à celle que nous venons de décrire : par-tout des couleurs grises, sales et rembrunies; par-tout l'apparence d'une stérilité profonde. Quelques pitons qui continuent à se montrer dans l'intérieur, sont évidemment la prolongation de ces hautes terres que nous avons dit former un second plan parallèle au rivage de la mer. Les environs du cap Mairan y sont sur-tout remarquables : vers ce point de la côte, s'élève, à 12 ou 15 milles dans l'intérieur, un gros massif de montagnes gué nous avons nommé Piton Borda,

Tout le long des rivages qui nous occupent, se trouvent disse- pi. j. minées de nombreuses petites îles. La première est en face du cap Carnot, et porte vers sa pointe Sud un petit îlot environné de brisans; c'est celle que nous avons désignée sous le nom d'I/e Guyton, en l'honneur du chimiste célèbre qui, par la découverte des propriétés salutaires du gaz muriatique oxigéné , a si bien mérité de toutes les classes du corps social, et de cejle des navigateurs en particulier.

ioo VOYAGE DE DECOUVERTES

Vingt-cinq milles environ au N. O. de cette première île, se présente le petit archipel Laplace : six îles principales et autant d'îlots le composent. Uîle Maupertnis est la plus rapprochée du continent, et gît entre la pointe Feui'Iée et le cap Mairan. Sur la même ligne, et dans la direction du S. O. au N. E., on découvre successivement l'î/é Pingre , Xîle le Gentil, la plus considérable de toutes, et les îlots la Condamine , qui sont au nombre de six, et forment euxmêmes un petit groupe distinct. Plus loin, à l'O. N. O. de ces îlots, paraissent l'île Chappe , l'île Fermât et Xîle Lacaille: cette dernière est plus élevée que les autres , et d'une forme circulaire. La baie Rochon est peu profonde , mais elle n'a pas moins de dix milles d'ouverture, et nous offrit aussi quelques îlots dans sa partie de l'Est.

Sur tout le prolongement de côtes qui s'étend du cap Turenne aux îles Laplace, le continent paroissoit être absolument désert lorsque nous y passâmes; nulle part du moins nous ne pûmes y découvrir des traces de ces feux qui, par- tout ailleurs, nous annonçoient la présence des naturels.

Au-delà du cap Brune, qui gît par 34° 4:f de latitude Sud et par 1 3 20 <j2.' de longitude orientale, la direction du continent change de nouveau, et se rapproche davantage du Nord. Ce dernier cap se compose de falaises basses et jaunâtres; il en est de même du cap la Tour-d' Auvergne et du cap Desfontaines , qui forme la pointe Sud de l'entrée d'une très-grande baie, que nous avons nommée Baie Delambre, en l'honneur du savant respectable dont les découvertes et les travaux ont si puissamment contribué au perfectionnement de l'astronomie. La baie Delambre a 12 milles de large, sur une profondeur presque aussi grande. Le cap Mongolfier se détache en avant de la côte septentrionale, dont le cap Liancourt forme l'extrémité; le petit îlot des Dauphins gît à une distance presque égale du cap Mongolfier et du cap Liancourt.

De ce dernier point jusqu'au cap du Vétéran, la brume et le

gros temps s'étant joints à des vents contraires pour nous éloigner du Tivage , nos constructions présentent dans cette partie une lacune d'environ 10 lieues, que nos successeurs pourront d'autant plus aisément remplir, qu'elle est comprise entre les îles Laplace au Sud et les îles Jérôme au Nord, îles dont la position se trouve exactement déterminée sur nos cartes. Cette dernière lacune ne porte d'ailleurs que sur les détails mêmes de la côte, que nous avons vue, quoique à une grande distance, continuer sans interruption.

Cinq îles principales et huit îlots composent le groupe Jérôme: pi. i/«vn.e i,b. la plus grande de ces îles, Xîle Atidréossy, a 4 milles de longueur; Xîle Meyronnet , Xîle Morio , ont chacune environ une lieue; Xîle Lecamus n'a guère plus d'un mille; il en est de même de Xîle Dorothée, la plus occidentale de toutes, et dans le S. O. de laquelle est une chaîne de récifs étendus et dangereux.

Au-delà de l'île Morio, qui gît par 330 35', est une nouvelle pi. 1.

lacune presque aussi grande que la première, et qui, occasionnée par les mêmes circonstances que celle dont je viens de parler, doit offrir encore moins de difficultés aux navigateurs. Dans cette dernière étendue de côtes, en effet, nous avons découvert Xîle Percy , Xîle Poissonnier , qui présentent deux points de reconnaissance précieux pour les recherches ultérieures qu'on voudroit faire dans cette partie. L'île Poissonnier n'a guère qu'un mille de longueur de l'Est à l'Ouest, et l'île Percy en a trois dans le même sens.

Le cap Halle , à la hauteur duquel il nous fut enfin possible de reprendre la suite de nos reièvemens, gît par 330 2' de latitude australe, et forme la pointe Sud de la haie Lemonnier, dont il a déjà été question dans le volume précédent : cette haie, ainsi que nous l'avons dit alors, est toute remplie de récifs, qui font entendre au loin -un bruit terrible et menaçant ; le cap Fernel la termine vers le Nord. Au-delà de cette pointe s'ouvre une nouvelle haie

de trois lieues de largeur, que nous avons nommée Baie Corvisart, en l'honneur du médecin célèbre qui , par le premier établissement d'une clinique pratique en France, et par ses belles recherches sur les maladies organiques, a si bien mérité de la science médicale et de la patrie. Le cap Ambroise-Paré en forme l'extrémité Nord.

Toute cette dernière partie de côtes est extrêmement basse, et comme noyée sur divers points ; c'est, en quelque sorte, une chaîne de dunes arides, sablonneuses, coupées à pic vers la mer, d'une teinte grise ou jaunâtre , sans aucune trace de végétation.

Malgré leur constitution sauvage, ces tristes bords ne sont pas étrangers à l'espèce humaine , et quelque horde de naturels, établie pour lors au cap Halle, manifesta sa présence par un grand feu qu'elle y alluma.

Vis-à-vis le cap Ambroise-Paré, à ^ milles environ dans l'Ouest,

est l'île Cuvier , stérile et jaunâtre, ainsi que les brisans dangereux

pi. r. qui l'enveloppent de toute part. Le cap Ambroise-Paré se prolonge

lui - même plus d'une lieue au large par une tramée d'affreux

récifs.

Au-delà de tous ces brisans, la Nouvelle-Hollande se renfonce de nouveau en une baie vaste et profonde , que nous avons indiquée déjà sous le nom de Baie Louis : le pourtour de cette baie comporte plus de 60 milles dans le développement de ses côtes, et se compose de terres absolument semblables à celles dont nous venons de parler : dans quelques parties même, la dépression extraordinaire du sol semble indiquer l'existence de vastes marécages vers le fond de la baie. Une triste et déplorable preuve vient à l'appui de cette présomption, déduite de l'aspect général et de la constitution physique du pays ; je veux parler de la réunion sur ce point d'un grand nombre de hordes sauvages, dont les feux multipliés se faisoient apercevoir sur une longue étendue de côtes. Nous savons, en effet, par expérience, que ces peuplades se trouvent sur-tout

fixées aux endroits marécageux, où elles peuvent plus aisément se procurer les poissons et les coquillages qui servent à leur nourriture. Ainsi nous avons vu, à la Nouvelle-Galles du Sud, les marais fétides et profonds de Botany-Bay, de Broken-Bay, &c. , occupés par diverses troupes de naturels; ainsi les marécages saumâtres de la baie du Géographe, à la terre de Leuwin , rassembloient sur leurs bords les farouches habitans que nous avons pu voir dans cette partie de la Nouvelle-Hollande ; ainsi nous trouverons bientôt les malheureux naturels de la terre de Nuytz environnés par de

nouveaux marais Triste condition de l'espèce humaine , que

celle où elle est réduite à braver ainsi tous les inconvéniens et tous les maux attachés à un tel séjour ! . . . .

Enfin nous voilà parvenus à ce point de la terre Napoléon pi. ,. qu'il ne nous avoit pas été possible d'aborder l'année précédente : là devoit être ce fameux détroit dont nous avons parlé r c'est derrière les îles Saint- Pierre et Saint-François qu'il devoit avoir son embouchure ; c'est là qu'il falloit pénétrer. Des vents propices, une belle mer, un ciel pur, une douce température, sembloient cette fois conspirer au succès de nos recherches nouvelles; tout nous donnoit l'espoir de résoudre enfin le grand problème de l'intégrité de la Nouvelle -Hollande; et pleins de cet espoir, nous forçâmes de voiles sur les îles nombreuses qui bornoient l'horizon.

La connoissance des îles dont il s'agit remonte jusqu'à l'année 1627; c'est à cette époque, dit -on, que le célèbre navigateur Hollandois Peter- Nuytz les découvrit, après avoir prolongé cette immense partie de côtes à laquelle la reconnoissance publique a décerné son nom; mais placées, pour ainsi dire, au-delà du terme de sa longue exploration , elles se trouvent plutôt indiquées que déterminées sur sa carte : dans cette carte, en effet, tout est inexact, soit sous le rapport du nombre de ces îles, de leur forme, de leurs dimensions, ou même de leur position relative;

et comme, depuis le temps de Nuytz jusqu'à nos jours, nul navigateur n'avoit reconnu ces îles, notre travail à leur égard devient presque aussi nouveau qu'il est intéressant et complet.

Quatre groupes principaux se les partagent; l'archipel Saint- François, le groupe des îles Saint-Pierre, celui des îles Joséphine, et les îles du Géographe. Plus rapprochés du continent, ces deux derniers groupes n'avaient pas été découverts par le navigateur Hollandois.

pi. i. Onze îles de diverses grandeurs composent l'archipel Saint-

«ïerm a général François : il se développe sur une étendue de 17 milles en latitude, et de 10 milles seulement en longitude; la plus grande des îles qui le composent, Xîle Talleyrand, n'a guère qu'une lieue de longueur; parmi les autres, Xîle Malesherbes, Xîle Fénélon, Xîle Massillon , Xîle Sully a, tiennent le premier rang : cette dernière est la plus septentrionale de toutes.

p,y,n.° ■j.k.l. Dans i'E. N.E./à 25 milles environ de l'archipel Saint-François, gisent les îles Saint-Pierre; elles sont au nombre de cinq, dont une a près d'une lieue de longueur, et fut nommée Ile Turenne ; la seconde, un peu plus petite que celle-ci, reçut le nom à' lie Richelieu. C'est aux deux îles les plus septentrionales de ce groupe que vient se raccorder cette effroyable chaîne de brisans dont il 1 1 a.--, n.° 11. a été déjà plusieurs fois parlé sous le nom de Rambarde.

iifv.n.os5.6,7- Rien de plus hideux que les îles nombreuses qui se rattachent à cette partie de la terre Napoléon; pas un arbre, pas un arbrisseau, pas une broussaille ne s'élève de leur surface, qui paroît couverte d'arides et sombres lichens; plusieurs de ces îles ont leurs flancs écores , et les canaux qui les séparent semblent être profonds et sûrs; nous n'y avons aperçu du moins aucun de ces récifs qui bordent la côte voisine, et dont les îles Joséphine sont ellomêmes hérissées sur-plusieurs points. Si l'on ne jugeoit de leur origine que

a Des erreurs très-graves de nomenclature se sont glissées dans la pi. V qui représente ces îles. Voye^ l' Errata général,

d'après

d'après leur forme, leur abaissement, leur couleur, leur régularité, &c. , on seroit tenté de croire que les îles Saint -Pierre et Saint- François se composent essentiellement de substances secondaires ou même tertiaires; mais, en observant que les îles Joséphine, qui leur ressemblent d'ailleurs sous tant de rapports, sont cependant granitiques, il est difficile de ne pas croire que cette dernière origine soit commune à toutes les îles de cette partie de la Nouvelle-Hollande.

Quoi qu'il en puisse être , après avoir complété nos opérations de l'année précédente sur ces deux premiers groupes, nous fîmes voile dans la matinée du 7 février, pour traverser celui des îles Saint-Pierre, et prolonger la portion de terre continentale qui, pu. du cap Ouest de la baie Louis [ cap Lavoisier ] , remonte vers le Nord , en s'enfonçant derrière les îles Joséphine.

Au-delà du cap dont je viens de parler, est une petite baie, sans doute impraticable , que nous nommâmes Baie Tréville : le cap Missiessy la termine au Sud; et elle se rattache au Nord, par le cap Dubouchage , avec la baie Jean-Ban, qui nous a pareillement pi.iWt, ».*■«! semblé 'devoir être inabordable. En effet , la terrible rambarde se développe en avant de toute cette partie de côte , et une chaîne analogue ne permet pas, comme nous le dirons bientôt, de pénétrer par le Nord dans aucune de ces baies dangereuses.

Ainsi repoussés du continent, nous prolongeâmes la rambarde par l'ouest, et reconnûmes la partie Sud de l'île Eugène; bientôt après en avoir doublé la pointe occidentale , nous nous trouvâmes à l'ouverture de la grande baie Murât, dont il a déjà été fait mention (tom. I , pag. 32J) ) ; nous y laissâmes tomber l'ancre par six brasses et demie, fond de sable gris, mêlé de coquilles et d'herbages.

Le lendemain, à la pointe du jour, je m'embarquai dans un canot qui , sous les ordres de M. de Mont-Bazin , devoit explorer Ja partie orientale de la baie, ainsi que la portion voisine du tome n. O

io6 VOYAGE DE DÉCOUVERTES

continent, et fixer d'une manière exacte les principaux points de cette côte. A cet effet, notre astronome, M. Bernier, reçut ordre de s'embarquer avec nous. /

pi.i/w, m.° 12. Bientôt nous atteignîmes un grand cap, qui forme l'extrémité Nord de la baie Jean-Bart; nous le nommâmes Cap d'Estrées, et vînmes mouiller sur ce point pour y prendre hauteur. Tandis que nos compagnons étoient occupés sur le rivage , je m'empressai de pousser une petite reconnoissance dans le pays : le soleil étoit ardent ; et la nudité du sol , entièrement sablonneux et blanchâtre , ajoutoit encore à l'incommodité de sa chaleur brCdante. Des obstacles de ce genre n'étoient point capables de m'arrèter; je m'éloignai du rivage avec d'autant plus de précipitation, que j'avois moins de temps à donner à cette course. Les résultats en furent peu satisfaisans. Sur le sol ingrat et brûlé que je parcourus, il me fut impossible de distinguer aucune trace non-seulement de ruisseau, mais même de torrent, et il me parut évident que les eaux des pluies étoient absorbées par les sables arides , avant d'avoir pu se réunir sur aucun point. Quelques arbres du genre des casuarina, de celui des banksia, se montroient çà et là dispersés sur cette campagne stérile; à peine les plus grands d'entre eux atteignoient à la hauteur de quelques mètres, et les arbrisseaux, rares eux-mêmes et languissans , sembloient végéter à regret sur ces tristes bords : nulle part je n'y pus découvrir quelque production qui fût susceptible de servir à la nourriture de l'homme; aussi ne paroissoit-il en ces lieux aucun vestige d'habitans.

A peine j'étois de retour au mouillage , que nous appareillâmes pour prolonger notre reconnoissance vers l'Est ; mais bientôt nous fûmes arrêtés par une longue chaîne de récifs contre laquelle la mer déferloit avec violence, et qui, du cap d'Estrées, se portant vers l'Ouest , alloit se réunir à un immense banc de sable dont le canal compris entre le continent et l'île Eugène est lui-même obstrué.

Ainsi, forcés de rétrograder, nous pénétrâmes dans ie fond d'une anse très-grande , que nous nommâmes Anse Decrès , et qui se trouve également remplie de hauts- fonds. Le cap Vivonne la termine vers le Nord , et porte en avant de lui des roches dangereuses qui faillirent entraîner notre perte ; en effet , tandis qu'avec une assez forte brise nous courions vent arrière pour doubler ce cap, notre canot toucha violemment sur quelquesunes de ces roches qui se trouvoient entièrement cachées sous l'eau. Au craquement qui se fît entendre, nous crûmes que le canot alloit s'entrouvrir ; et déjà plusieurs de nos matelots se précipitoient dans la mer, lorsque M. de Mont-Bazin les arrêta , fit amener toutes les voiles , et sonder avec une gaffe la direction et l'étendue des brisans. Pour décharger l'embarcation , nous nous mîmes tous à la mer ; et réunissant nos efforts , nous parvînmes à la remettre à flot, sans qu'elle eût éprouvé d'autre avarie que l'arrachement de la bande de fer qui garnissoit le dessous de la quille. Le péril ainsi passé, nous vînmes nous établir pour la nuit au fond d'une petite crique qui se trouve vers la pointe Nord du cap. Quelques heures de jour nous restoient encore ; et tandis que mes compagnons faisoient sécher leurs vêtemens, et que les matelots préparoient le frugal repas du soir, je descendis au rivage, où je fis de riches et intéressantes collections.

Fatigués comme nous l'étions, nous espérions jouir d'un sommeil paisible ; mais nous ne tardâmes pas à reconnoître que , sur ces bords, la température de la nuit étoit affectée des mêmes inconvéniens que ceux dont nous avions eu tant à nous plaindre à la terre de Leuwin, à la terre d'Éde\s, ainsi qu'à la terre d'Endracht. A la chaleur brûlante du jour succéda vers le soir une forte brise du S. S. E. , qui , partie des régions glacées de l'hémisphère antarctique , refroidit tellement l'atmosphère , que , malgré la chaleur du sol et l'abri que nous nous étions fait avec les voiles du canot, il nous fut impossible de fermer l'œil ; la nuit entière se passa

io8 VOYAGE DE DÉCOUVERTES

tristement à entretenir Je feu autour duquel nous nous . étions rassemblés. Dans le XXX.e chapitre de cet ouvrage, je reviendrai sur cette circonstance remarquable de la température de ces climats, et je dirai quels moyens l'homme sut opposer à sa dangereuse influence.

A peine le jour commençoit à paroître, et déjà nous avions repris la suite de nos opérations géographiques.

Au-delà du cap Vivonne, est l'anse Suffi- en , remplie de bas-fonds comme les précédentes, et qui s'en distingue par un groupe de roches placées vers son fond. Le cap Thevenard la borne au Nord, et là commence la baie Murât proprement dite. Nous en reconnûmes toutes les sinuosités ; et bien loin d'y découvrir l'embouchure de cet immense détroit que nous cherchions, nous ne pûmes même pas y reconnoître la plus foible trace d'un ruisseau ni même d'une source intérieure.

pi. i Us, n.° 12. Tandis que vers cette partie de la baie toutes nos espérances se trouvoient ainsi détruites, MM. Faure et Ransonnet, après un début qui sembloit promettre davantage , arrivoient pourtant aux mêmes résultats. C'étoit dans la partie de l'Ouest que ces Messieurs avoient eu l'ordre de se porter en partant du bord le même jour, à la même heure que nous en étions partis nous-mêmes.

Après une navigation de quelques heures , ils arrivèrent par le travers d'une large ouverture , qui leur parut être celle d'une assez grande rivière : ils s'y enfoncèrent, en dépassant deux caps, qui furent nommés Cap Beaufort et Cap Jérôme ; mais bientôt des bancs de sable se montrèrent de toute part ; la rive gauche étoit couverte de marécages inabordables En vain ils voulurent poursuivre leur route, les bancs de sable ne tardèrent pas à les arrêter; et en s'approchant davantage encore au milieu des obstacles de tout genre , ils reconnurent que des marais immenses occupoient tout le reste de l'enfoncement au milieu duquel ils se trouvoient, et qui reçut le nom d'Anse Touryille.

De l'ensemble de ces recherches, il résulte donc,

1 ,° Qu'il n'existe sur ce point de la terre Napoléon , aucune pi. i. .trace de détroit , ni même de rivière intérieure ;

2.0 Que la baie Murât est obstruée de brisans et de hauts-fonds qui la rendent très-dangereuse , même pour les plus petits navires , et qu'il en faut dire autant des anses nombreuses et profondes qui se rattachent à cette baie ou qui se trouvent dans son voisinage.

Cette triste certitude étant acquise , nos observations se dirigèrent du continent vers les îles mêmes qui constituent l'archipel Joséphine , et sur lesquelles il convient d'abord de jeter un coupd'œil général. Sept îles de diverses grandeurs composent cet Ri*», n.»». archipel : la plus grande et la plus rapprochée du continent, est l'île Eugène ; elle a trois lieues de longueur environ sur une largeur pi. v,n.° 5, ». moyenne de 5 à 6 milles. Lïîle Hortense se rattache à la pointe occidentale de celle-ci par une traînée de récifs et quelques roches. Plus loin, dans le S. S. O., se trouvent l'île Eli sa , l'île Julie et l'île P anime , disposées en triangle. Au nord de la dernière de ces îles, trois lieues à l'ouest de l'île Eugène, se montre l'île Caroline. Toutes ces îles ont le même aspect général, et portent des traces évidentes d'une formation commune et d'une constitution analogue. Ce que nous allons dire de la plus considérable d'entre elles , de l'île Eugène, pourra donc leur être appliqué.

Le 1 g, à la pointe du jour, je m'embarquai de nouveau pour aller visiter cette île ; notre botaniste M. Leschenault, et mon ami M. Lesueur , prirent part à cette dernière excursion. Tandis que celui-ci s'enfonçoit dans l'intérieur pour y faire la chasse aux animaux que le pays pouvoit offrir, et que mon digne collègue étoit occupé de ses recherches sur le règne végétal', je parcourois de mon côté les bords de la mer, multipliant à chaque pas les observations , et faisant à chaque pas aussi de nouvelles et importantes découvertes. Un matelot nommé Lefebvre m'accompagnoit : nous arrivâmes ensemble sur le? bords d'une espèce de crique fort

no VOYAGE DE DÉCOUVERTES

large, et qui s'enfonçoit beaucoup clans l'île. Au-delà commencent le grand banc de sable que j'ai dit partir de la pointe orientale de l'île Eugène, et s'avancer jusque vers le continent, à la hauteur du cap d'Estrées. A de tels bancs appartiennent toujours d'intéressantes productions ; et j'étois d'autant plus avide de celles de ces rivages , qu'ils étoient plus nouveaux pour la science et pour nous. Alors la mer étoit basse, et une partie considérable du banc étoit à découvert. Bientôt nous nous trouvâmes sur ces précieux attérissemens que je voulois fouiller. Leur richesse surpassa mon attente, et plusieurs heures lurent employées à les parcourir : mais déjà la mer montoit rapidement ; Lefebvre m'en fit faire la remarque, et nous revînmes sur nos pas pour aller rejoindre nos compagnons.

L'espèce de crique dont il s'agit a plus d'un mille de largeur, et remonte assez loin dans l'intérieur de l'île , en formant sur ce point comme l'embouchure d'un très-grand ruisseau. C'étoit à mer basse que nous l'avions traversée le matin, et presque par -tout elle étoit à sec ; mais quand nous repartîmes sur ses bords , elle nous offrit un tableau bien différent : les eaux de la mer, repoussées par une marée violente , s'engouffroient dans cette étroite vallée , et remontoient en bouillonnant jusque vers son fond. Faire le tour de cette crique, étoit une opération longue et pénible, sur -tout à cause des broussailles et des marécages. Abusés d'ailleurs par la couleur blanche du sable et par quelques portions de banc qui restoient encore à découvert, nous crûmes qu'il y avoit peu d'eau par-tout ; et sans même soupçonner aucune espèce de difficulté dans ce passage , nous l'entreprîmes. A peine avions- nous fait un quart du chemin, que déjà nous avions de l'eau jusqu'à la ceinture , et la marée croissoit à vue d'ceil : il étoit impossible de rebrousser chemin ; il fallut poursuivre notre périlleuse entreprise : bientôt la mer s'éleva jusqu'à la hauteur de notre poitrine Étranger à l'art de la natation, épuisé d'efforts, je

AUX TERRES AUSTRALES. ii-ï

me trouvois dans un péril imminent; le zèle du bon Lefebvre me sauva : lui seul me dirigeoit au milieu des ondes toujours croissantes ; aux endroits les plus profonds, il me prêtoit un bras secourable; en un mot, cet homme courageux n'omettoit rien de ce qui pouvoit prévenir ma perte. Malgré tous ses soins, elle auroit infailliblement eu lieu, si, à force de tâtonnemens et de recherches , il n'étoit parvenu à découvrir un banc de sable sur lequel il y avoit peu d'eau, et qui nous conduisit à peu de distance de la rive où nous voulions atteindre.

A peine nous étions de retour au vaisseau, que les ordres furent donnés pour partir le lendemain à la pointe du jour ; et le i i février, à six heures du matin , nous nous trouvions sous voile. Mais avant de reprendre la suite de nos opérations géographiques à la terre Napoléon , il convient , suivant notre usage , d'esquisser le tableau général du pays que nous allons quitter.

Les îles Joséphine et la portion du continent qui s'y rattache, se trouvent comprises entre 320 z et 320 23' de latitude australe ; elles s'étendent en longitude de 1 3 1 ° jusqu'à 1 3 1 ° 26' à l'Est du méridien de Paris ; elles correspondent à la partie la plus profonde Pi. *■ de cette espèce de golfe que forme la côte de la Nouvelle-Hollande , comprise entre le promontoire de Wilson au Sud , et le cap de Nuytz à l'Est; golfe immense de joo lieues d'ouverture.

De cette position remarquable, il résulte, i.° que les terres dont il est question se trouvent exposées, sans abri, à toute la violence des vents et des courans de l'Ouest, du Sud-Ouest, du Sud et du S. S. E. ;

2.0 Qu'elles sont , au contraire , efficacement protégées par la masse entière du continent de la Nouvelle-Hollande, contre tous les autres vents et tous les autres courans généraux.

Sur ces îles, non plus que sur la grande terre voisine, nous n'avons pu découvrir aucune trace d'eau douce. A toutes les causes générales dont nous avons tant de fois parlé, telles que l'absence

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