‹ Voyage de découvertes aux terres australesChapitre 57 sur 115 · TOME II. Dd · texte numérisé non relu

TOME II. Dd

2io VOYAGE DE DÉCOUVERTES

les montres marines du Naturaliste eurent tellement à souffrir de ces alternations extraordinaires d'une chaleur brûlante et d'un froid excessif, que le capitaine Hamelin fut obligé de les faire revenir promptement à bord, et de lever l'observatoire qu'il avoit établi sur cette même presqu'île (tom. I, pag. 200) où se trouvent les terriers et les cabanes qui nous occupent. L'influence funeste de ces variations atmosphériques ne se fit pas sentir avec moins d'énergie à ceux des ouvriers du Naturaliste qui , pour les réparations de la chaloupe de ce navire, étoient obligés de séjourner à terre. Malgré les tentes et les couvertures de laine qui protégeoient ces hommes , la plupart d'entre eux furent attaqués de diarrhées abondantes qu'il ne fut possible de guérir qu'en rappelant les malades à bord; diarrhées que le respectable médecin du Naturaliste , M. Bellefin, crut devoir, et sans doute avec raison, exclusivement attribuer aux vicissitudes prodigieuses de l'atmosphère dans ces parages. ('Applications utiles de la météorologie à l'hygiène navale. Bullet. méd. Avril 1808, pag. 30.^

Tous ces faits, et plusieurs autres encore qu'il me seroit facile de rapporter ici, s'accordent parfaitement avec le résultat des observations météorologiques que j'ai faites sur ces bords , et à l'égard desquelles il devient nécessaire d'entrer dans quelques détails.

Trois époques distinctes peuvent être assignées aux modifications journalières de l'atmosphère : la première s'étend de midi au soir; la seconde comprend la nuit toute entière; à la troisième se rapporte le temps qui s'écoule entre le lever du soleil et l'élévation de cet astre au méridien.

i.re ÉPOQ.UE. Dans un pays si voisin des tropiques, sous un ciel toujours si pur (tom. 1 , pag. ijj),\q soleil, au plus haut point de sa carrière, brille d'un éclat extrêmement vif; la chaleur dont il pénètre tous les corps, seroit naturellement excessive, et tout

concourt encore à en accroître l'intensité; les calmes qui plus particulièrement ont lieu à cette heure du jour, l'aridité du sol, l'absence des bois et des forêts, et, par- dessus tout, la blancheur des sables qui réfléchissent les rayons de cet astre, et les rendent, pour ainsi dire, insoutenables. Alors le thermomètre, observé dans l'ombre , et à une époque correspondante aux mois de novembre et de décembre de jios climats , s'élève au - delà de z/\. , et quelquefois même de 250. L'hygromètre n'indique pas encore une trèsforte proportion d'humidité ; ses variations méridiennes , à l'ombre et derrière les dunes, étoient ordinairement comprises entre 80 et 88°; mais bientôt, soumise à l'action puissante d'une haute température , la surface des mers s'échauffe ; elle paroît quelquefois comme toute fumante : une énorme quantité de vapeurs s'élève dans l'atmosphère ; elle y forme une sorte de voile léger qui se dissipe insensiblement, à mesure que l'évaporation diminue avec la chaleur , et que l'eau vaporisée parvient à se mêler d'une manière plus intime, et, pour ainsi dire, à se dissoudre dans l'air.

11. e époque. A peine le soleil s'est abaissé sous l'horizon, que la diminution de la chaleur et l'accroissement de l'humidité deviennent de plus en plus rapides; alors, en effet, tant de vapeurs élevées durant le jour, ne pouvant plus rester suspendues dans une atmosphère trop refroidie, elles se condensent et se précipitent vers la terre avec une telle abondance, que, sur les 4 à 5 heures du matin , on diroit plutôt d'une pluie très-fine que d'une rosée. L'hygromètre depuis long-temps est arrivé au terme extrême de l'humidité ; le thermomètre se soutient à peine de 10 à 12°, et quelquefois même je l'ai vu au-dessous de 8°. C'est à cette dernière partie de la nuit qu'appartient sur-tout la froidure pénible dont j'ai tant de fois parlé ; elle est d'autant plus insupportable et plus pernicieuse , qu'elle succède plus brusquement à la chaleur suffocante du jour.

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iii.c époque. Cependant, à mesure que la rosée tombe ainsi, l'air s'épure , et l'humidité diminue : souvent une petite brise de l'Est survient ; elle se fait distinguer par une douce température et par une grande sécheresse ; sous son influence , la dissolution des vapeurs qui pouvoient rester encore suspendues dans les couches inférieures de l'atmosphère, ne tarde pas à s'opérer; la sérénité devient parfaite, et l'hygromètre, du ioo.e degré de son échelle, redescend précipitamment jusqu'au 80. e, et même au 60. e

Tel est le cercle ordinaire des révolutions diurnes de la température de ces rivages ; à une matinée fraîche et très-sèche , succède un jour brûlant, terminé par une nuit excessivement humide et froide.

Au milieu de ces vicissitudes meurtrières , l'habitant de cette terre malheureuse eût bientôt succombé, sans doute, si, dirigé par un instinct toujours sûr, il n'avoit cherché de bonne heure les moyens de se prémunir contre leur malignité.

Le premier de ces moyens est incontestablement celui de se préparer des abris disposés de manière à fournir pendant le jouiun ombrage salutaire , et , durant la nuit , un asyle indispensable contre la froidure et l'humidité. Cette double intention se reproduit avec évidence, non-seulement dans la forme des cabanes que nous avons décrites , mais encore dans la disposition de leur ouverture, dans le choix des matériaux dont elles se composent; elle se reproduit jusque dans ces feux qui, placés précisément en face de la porte , et tout près des habitations , peuvent répandre une douce chaleur au-dedans , et repousser à l'extérieur ces innombrables légions de petits tabanus qui nous poursuivoient impitoyablement par-tout.

Quelques avantages que l'indigène puisse retirer de cet ensemble de précautions, ils cessent d'exister pour lui lorsqu'il est contraint de s'éloigner pour aller à la recherche des alimens dont il a besoin.

Sans doute l'expérience lui aura suggéré , dans ces cas , la même ressource qu'elle révéla aux indigènes de l'Afrique et de l'Amérique3, celle de s'ensevelir au milieu des sables. Cette pratique singulière, dont plusieurs voyageurs ont parlé, mérite d'autant mieux de nous arrêter un instant ici, qu'elle se rattache d'une manière plus intéressante à l'objet de nos recherches actuelles. Ce fut dans ce dessein que je crus devoir entreprendre, lors de notre séjour à l'île Bernier, quelques expériences directes sur la température de l'intérieur des sables qui recouvrent par-tout cette île. Pénétrés profondément par la chaleur du jour, ils conservoient en effet durant la nuit une température beaucoup plus élevée et beaucoup moins variable que celle de l'atmosphère. Le thermomètre de Réaumur, plongé sous ces sables à la profondeur de 70 à 80 centimètres [2 pieds à 2 pieds et demi], ne descendit pas au-dessous de 160, et les variations de l'hygromètre se soutinrent assez régulièrement de 75 à 8o°, tandis que le même instrument, à la même heure et au même lieu, éprouvoit des oscillations de 25 à 300, et que le thermomètre descendoit de 24 à 1 2 et 1 00..

Ainsi les usages les plus singuliers des peuples se rapportent souvent à l'étude la plus rigoureuse des phénomènes de la nature.

C'est au même esprit d'observation, ou, pour mieux dires au même instinct du besoin, qu'appartient l'origine des retraites souterraines que j'ai décrites. En effet, toujours errant sur le rivage, poussant au loin ses excursions journalières, l'indigène, épuisé de fatigue et de chaleur, eut souvent occasion de se reposer à l'ombre de quelque antre profond, de quelque grotte creusée par la nature: il dut souvent y chercher un abri contre des averses soudaines ; il dut enfin y trouver , au milieu des nuits les plus froides , une température plus douce et plus égale que dans sa cabane : de tels endroits, dès-lors, durent l'attacher davantage T et sans doute il s'y

a Voyez J. Long. Voyage de l'Amérique Lussan, Journ. d'un voy. à la mer du Sud, septentrionale, pag. 120, et RAVENEAU DE en 1684.

fixa de préférence, toutes les fois qu'il put découvrir aux environs des moyens certains d'existence.

Dans le cas contraire , il dut , en s'éloignant à regret de ces cavernes hospitalières, emporter le sentiment de leurs avantages. Ce regret devint plus vif encore, lorsqu'au retour de l'hiver, il se vit assailli dans sa cabane par des vents plus impétueux et plus humides, par des averses plus répétées et plus pesantes, par des intempéries de l'air plus brusques encore et plus meurtrières.

Ainsi livré aux injures des élémens, le malheureux indigène de la terre d'Endracht fut contraint de déposer un instant son apathie naturelle : il arma son bras d'un morceau de bois pointu ; le rivage voisin se compose par-tout d'une substance calcaréogréeuse peu dure , il osa l'attaquer ; et bientôt il vit ses efforts payés des plus grands avantages.

Dans ces espèces d'asyles souterrains, il trouve en effet, durant le jour , une intensité d'ombre , une fraîcheur salutaire que sa cabane ne sauroit lui offrir; pendant la nuit, au contraire, il y est moins accessible aux impressions du^froid et de l'humidité; les légions d'insectes habitués à le poursuivre sur la plage, ne sauroient l'atteindre ici ; et du fond de sa petite caverne , il peut braver impunément la fureur des ouragans et des averses, qui caractérisent sur-tout les régions équatoriales et celles qui les avoisinent.

Tels sont les résultats de mes longues méditations sur cet intéressant objet. J'ai dû les présenter ici avec les principaux détails qui s'y rattachent, afin de prouver de plus en plus combien il est indispensable, lorsqu'on veut approfondir l'étude de l'homme sauvage, de s'aider des observations sur la nature physique du sol. Modifié sans cesse par l'influence des lois , des gouvernemens, de l'éducation, des préjugés politiques et religieux, sans doute l'homme social est plus indépendant du climat et des saisons; sans doute leur action est sur lui moins générale et moins exclusive : l'homme sauvage } au contraire, dans chacune des circonstances

particulières de son existence , se trouve heurté par elle ; partout elle doit le plier à son gré, et le modifier dans sa constitution physique, dans ses mœurs, dans ses habitudes, dans ses arts grossiers et naissans ; elle doit principalement exercer un empire absolu sur lui dans tout ce qui concerne les besoins physiques, et les moyens de s'y soustraire ou d'y pourvoir.

Déjà depuis plus d'une heure il étoit nuit lorsque je fus de retour au mouillage de notre chaloupe ; la course que je venois de faire m'avoit ôté tout espoir, non-seulement pour le lendemain, mais encore pour le reste de la relâche. Je me déterminai à ne plus différer mon excursion vers la côte orientale de la presqu'île.^ Le Commandant avoit défendu à M. de Mont-Bazin de me donner aucune espèce d'escorte; mais notre jardinier, le bon et laborieux M. Guichenault, qui ne trouvoit pas plus déplantes que moi de coquillages sur cette partie de la côte, s'offrit avec empressement à m'accompagner, et M. Petit se décida luimême à venir avec nous.

A peine nous avions fait un demi-mille, que nous parvînmes à pi. \Us, ».• 16. des espèces d'étangs d'eau salée , sur les bords desquels on voyoit par -tout une grande abondance de sel marin cristallisé. Un matelot de la chaloupe qui venoit également d'arriver à ce lieu , repartit aussitôt pour prévenir l'Officier, qui ne tarda pas à s'y rendre.

Les étangs dont il s'agit sont très-peu profonds; le terrain qui les environne ne nourrit d'autres végétaux qu'une espèce de Salicornia, qui paroissoit languissante et rabougrie. La chaleur de l'été au milieu duquel nous nous trouvions alors, avort fait évaporer toute l'eau de ces étangs, et cristalliser leur sel en une couche de l'épaisseur d'un centimètre environ [4 lignes], qui couvroit la surface du sol ; l'intérieur même du terrain en étoit imprégné à la profondeur de quelques décimètres. Au milieu de cette plaine saline, je découvris le premier une espèce de

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puisard qui paroissoit assez profond , et dont l'ouverture n'avoitpas moins de 6 à y mètres [ 1 8 à 20 pieds] de diamètre. Toutes ses parois étoient revêtues de cristallisations salines, parmi lesquelles on en distinguoit quelques-unes d'une belle couleur rose.

Après avoir observé ces étangs , et recueilli divers échantillons du sel qu'ils contenoient , je poursuivis ma route avec mes deux compagnons. Il étoit environ dix heures du matin lorsque nous arrivâmes à la côte orientale de la presqu'île. Alors toutes mes présomptions se tournèrent en certitude : nous trouvâmes bien ces bancs de sable , ces flots paisibles et ces beaux coquillages que nous venions chercher sur ce point. A la faveur des attérissemens, on pouvoit s'avancer à de grandes distances, ayant à peine de l'eau jusqu'au genou , et il suffisoit en quelque sorte de plonger la main au milieu des sables pour en retirer les plus belles coquilles. Dans le même temps , diverses troupes de poissons évoluoient sans crainte autour de nous : on y distinguoit entre autres des Labres éclatans , des Chétodons singuliers , diverses espèces de Balistes, de Scombres, de Raies, de Tétrodons, et plusieurs grands Squales. Un de ces derniers s'étant approché tout-à-coup de M. Petit, celui-ci, dans sa frayeur, fit feu sur l'animal.

Ne doutant pas que les sauvages dont nous venions d'apercevoir des traces récentes sur la grève , ne s'empressassent d'y revenir à ce bruit, je proposai à mes compagnons de quitter aussitôt la mer pour aller reprendre nos vêtemens et nous cacher dans les broussailles. M. Guichenault n'hésita pas à se rendre à ma proposition; mais l'imprudent M. Petit s'obstina, malgré nos prières , à rester dans la mer , en affectant même de se railler de notre prudence. Son indiscrète sécurité ne tarda pas à faire place à l'épouvante.

En effet , nous n'avions pas encore fini de nous vêtir, M. Gui- CHENAULT et moi, lorsque des cris terribles se firent entendre,

te

et en même temps nous aperçûmes une troupe de sauvages qui, du sommet d'une grosse dune (Cap Guïchenaidt) , se précipitoient sur la grève. A cette vue, M. Petit lui-même, plein de terreur, saisit à la hâte quelques-uns de ses vêtemens, et accourt à moitié nu pour venir nous rejoindre. Après avoir doublé une pointe voisine qui nous cachoit aux sauvages, nous nous arrêtâmes M. Guichenault et moi, pour attendre le dessinateur et concerter nos préparatifs de défense; toutes nos armes consistoient en un fusil et deux pistolets; nous les chargeâmes à double et triple balle, nous retouchâmes nos pierres; et après nous être bien promis de ne faire feu qu'à la dernière extrémité, mais à bout portant nous reprîmes notre route le long de la grève.

Les sauvages ne tardèrent pas à doubler la pointe qui les avoit quelque temps dérobés à notre vue. Dans leur course rapide ils poussoient des clameurs terribles et menaçantes. Dé/à ils n'étoient plus qu'à cent cinquante pas ; toute retraite ultérieure n'eût servi qu'à les enhardir. Nous fîmes volte-face et marchâmes avec assurance à leur rencontre. Cette manœuvre parut un instant les déconcerter ; ils s'arrêtèrent. L'un d'eux s'avança seul en nous faisant divers gestes , et nous adressant des paroles fort animées qui nous parurent être une espèce d'invitation à l'un de nous de se détacher de même pour s'aboucher avec lui. Une entrevue de ce genre dans la position difficile où nous nous trouvions , étoit précisément ce qu'il nous importoit le plus d'éviter. Indépendamment, en effet, de l'isolement où nous nous trouvions réduits, il étoit à craindre que le nombre des sauvages n'augmentât d'un instant à l'autre, et que nos moyens de défense, si foibles déjk, ne devinssent tout-à-fait inutiles; enfin nous ne savions que trop, par notre propre expérience, combien il est difficile de se débarrasser de ces hommes farouches , lorsqu'on s'est commis avec eux sans des forces suffisantes pour prévenir ou repousser leurs attaques. Bien loin donc de consentir à nous diviser, nous continuâmes à tome II. £e

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marcher xle front, résolus, au besoin, à vendre chèrement notre vie.

Les naturels ne nous attendirent pas ; et quoiqu'ils fussent au nombre de quatorze , tous armés de sagaies et de casse-têtes pareils PL xx». à ceux de la Nouvelle- Galles , après quelques momens d'incertitude et comme de délibération , ils tournèrent le dos , en se dirigeant vers le point de la côte d'où ils étoient partis. Cette espèce de retraite se faisoit à pas lents et sans apparence de crainte ni de désordre. Pour donner nous-mêmes aux indigènes une plus haute idée de notre confiance et de notre courage, nous les suivîmes à une très petite distance, en réglant notre marche sur la leur, sans chercher à les joindre. Ce fut ainsi que nous arrivâmes jusqu'au pied du cap Guichenault ; ils y gravirent avec une promptitude admirable, et s'arrêtèrent au sommet. De là, multipliant les cris et les gestes , ils sembloient insister sur ce que l'un de nous se détachât pour arriver jusqu'à eux. Après leur avoir répondu quelque temps par des cris et des gestes analogues ; nous leur fîmes une espèce d'adieu, et reprîmes tranquillement notre chemin le long du bord de la mer. A peine nous les eûmes perdus de vue, que nous franchîmes les dunes pour rentrer dans l'intérieur du pays, et traverser la presqu'île. Mais avant d'arriver. à cette triste et dernière partie de notre Histoire, il convient de terminer d'abord tout ce qui concerne les hommes dont je viens de parler.

Les plus anciennes chroniques que nous ayons sur cette partie de la Nouvelle-Hollande, chroniques que nous ne manquerons pas d'analyser ailleurs, nous la représentent comme habitée par une race de géans redoutables; Vlaming lui-même, en 1607, parle plusieurs fois des empreintes gigantesques de pieds humains qu'il observa sur divers points de la terre d'Edels et de la terre d'Endracht ; deux de nos officiers , MM. Heirisson et Moreau, en avoient rencontré de semblables en remontant la rivière des Cygnes (tome I.er, page 182) ; M. L. Freycinet, à son tour^

avoit été saisi d'étonnement à la yue d'une empreinte de ce genre (tome I.cr , pag. ip8)-

Ces rapprochemens divers, auxquels ne manquoient pas de se livrer les amis du merveilleux (car on en comptoit aussi quelquesuns parmi nous) , leur paroissoient être, avec le double rapport de nos pêcheurs, sinon des démonstrations rigoureuses, au moins des probabilités bien fortes en faveur de l'existence d'une race d'hommes géans sur ces bords.

Le résultat des observations que nous pûmes faire à cet égard, suffiroit seul pour détruire une telle hypothèse. Des quatorze naturels dont il vient d'être question , un seul paroissoit avoir 1 mètre 70 à 80 centimètres [5 pieds 4^5 pouces] ; c'étoit celuilà même qui marchoit à la tête de la bande, et qui nous avoit plus particulièrement harangués. A cet individu près, tous les autres étoient d'une taille ordinaire, même petite; et nous distinguâmes bien en eux cette foiblesse des membres, cette gracilité des formes, qui caractérisent les diverses peuplades de la Nouvelle -Hollande (tom. I , pag. 430, 4&j). D'un autre côté, MM. Saint-Criq. et Bailly, dans l'attaque qu'ils eurent à soutenir contre les hommes farouches de cette même presqu'île (tome I.£r , page 200), ne leur trouvèrent rien de plus extraordinaire que nous, soit dans la taille, soit dans le courage. II n'est pas jusqu'aux dimensions des cabanes et des souterrains que j'ai décrits, qui ne repoussent l'existence de ces nouveaux géans du Sud.

A peine il étoit une heure après midi , lorsque nous nous remîmes en route pour retourner à la chaloupe ; chargés des plus riches collections de ces bords, nous nous félicitions, mes compagnons et moi, du résultat heureux de notre entreprise, et nous étions bien loin de soupçonner le péril imminent qui nous menaçoit alors.

Bientôt, en effet, par une suite de circonstances qu'il seroit inutile de rapporter ici , nous nous trouvâmes perdus au milieu

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des broussailles qui couvrent la presqu'île. Le soleil étoit encore au plus haut point de sa carrière; sa chaleur, réfléchie par les sables blancs , étoit insupportable ; nul souffle de vent ne rafraîchissoit l'atmosphère ; et les végétaux misérables parmi lesquels nous errions, ne pouvoient nous fournir aucune espèce d'ombrage; une soif ardente nous tourmentoit, et nous manquions également de boisson et de nourriture. Dans cet état, trois heures entières furent employées à une marche des plus soutenues et des plus pénibles, au bout de laquelle, en redescendant au rivage, nous nous trouvâmes à une demi -lieue du point d'où nous étions partis

Le triste" essai que nous venions de faire ne nous permettant pas de tenter une seconde fois le passage de la presqu'île, nous nous déterminâmes à suivre le contour de la grève, quelque long que ce dernier chemin dût être.

Cependant le soleil s'étoit abaissé vers l'Ouest ; il frappoit en plein contre le revers des dunes que nous avions à prolonger : cette réverbération ajoutoit à l'excès d'une chaleur que le calme de l'atmosphère et des eaux rendoit suffocante. Nous ne tardâmes pas à en ressentir les funestes effets ; une sueur excessive et continuelle résolvoit nos corps. Notre foiblesse fut bientôt à son comble : vainement nous nous remplissions la bouche de petits cailloux pour déterminer l'afflux de quelques gouttes de salive, la source en paroissoit tarie ; un sentiment de sécheresse et d'aridité pénible, une insupportable amertume, nous rendoient la respiration difficile et en quelque sorte douloureuse ; nos jambes tremblantes ne pouvoient plus nous soutenir; à chaque instant nous tombions les uns ou les autres, et nous étions long- temps avant de pouvoir nous relever.

Ce fut alors que je me vis contraint d'abandonner la plus grande partie des riches collections que je venois de conquérir au prix de tant de dévouement et de périls, et que le bon M. Guichenault

avoit eu la complaisance de m'aider à traîner jusque - là : mais bientôt, accablé lui-même sous le poids de la fatigue, de la chaleur, de la soif et de la faim , il tomba sur le sol , pâle , défiguré , les yeux presque éteints. Tous nos secours furent impuissans; il ne pouvoit plus se relever; il vouloit, disoit-il, mourir sur ce point. En attendant que notre malheureux compagnon eût repris quelque force, je proposai à M. Petit de nous plonger dans l'eau de mer jusqu'à la poitrine, et d'y rester quelques instans, bien assuré d'avance que cette espèce de bain apporteroit un peu d'allégement à nos peines a. L'effet surpassa de beaucoup toutes mes espérances; une douce fraîcheur sembloit pénétrer par tous les pores ; notre bouche devint moins brûlante ; le tiraillement pénible que nous ressentions dans l'estomac et le bas-ventre, cessa comme par enchantement; nous sentîmes renaître quelque vigueur; .... en un mot, ce bain salutaire nous arracha vraisemblablement à la mort : sous sa douce influence, M. Guichenault parut se ranimer. Pour prolonger les bons effets que nous en éprouvions, nous résolûmes, après avoir abandonné une partie de nos vêtemens et nos chaussures , de continuer à marcher dans la mer. Au coucher du soleil, une petite brise s'éleva du large ; nous sortîmes de l'eau pour reprendre le chemin de la grève, et cheminer, s'il étoit possible, un peu plus vite. Notre épuisement ne tarda pas à se renouveler, et la nuit vint nous surprendre au milieu des plus pénibles efforts. Après nous être traînés de pointe en pointe, nous aperçûmes enfin un grand feu que nos compagnons avoient allumé pour nous servir de point

de reconnoissance Cette vue ranima momentanément notre

courage, et nous parvînmes au lieu du rendez-vous à 10 heures et demie du soir. Mais en ce moment la prostration de nos forces

a « Lorsqu'il se sentoit accablé de fatigue « qu'on voit sur la grève, et il dit que cette-

» (Cook parie d'un de ses matelots perdu sur » manière de se rafraîchir ne manqua jamais.

» l'île de Noël), il se déshabilloit, se mettoit » de le soulager. » Cook, 3.° Voy. tom. 11

«pendant quelque temps dans les basses eaux pag, 328.

étoit à son comble ; à moins de deux cents pas , nous tombâmes comme inanimés sur la grève. Nos bons compagnons s'empressèrent d'accourir; ils nous relevèrent, ils nous soutinrent, et, disposant plusieurs feux autour de nous, ils parvinrent à rallumer le flambeau d'une vie prête à s'éteindre. Leur empressement étoit d'autant plus vif, que déjà ils avoient perdu l'espoir de nous retrouver. Mon ami M. de Mont-Bazin avoit envoyé de toute part des détachemens à notre recherche, et l'inutilité de ces tentatives le portoit à croire que nous étions tombés sous les coups des sauvages. Son amitié généreuse ne s'étoit pas bornée à ces soins ; il avoit refusé d'obéir à l'ordre trois fois répété que le Commandant lui avoit donné de repartir pour le bord, en faisant tirer trois fois le canon du vaisseau. Les motifs de sa désobéissance étoient si impérieux, qu'il ne dou-

toit pas qu'elle ne fut approuvée par le Commandant lui-même

Cependant nos peines étoient bien loin d'avoir atteint leur dernier terme. Il ne restoit sur la chaloupe aucune espèce de nourriture ou de boisson a ; il fallut passer la nuit entière étendus

a Parmi les principales causes de nos désastres, ii faut compter sur-tout l'inconcevable opiniâtreté de notre Chef à ne jamais prendre à bord de ses vaisseaux que la quantité de vivres rigoureusement nécessaire pour le temps qu'il se pvoposoit de consacrer à chacune de ses campagnes, sans jamais tenir compte des difficultés ou des obstacles imprévus qui pouvoient en prolonger la durée. Les mêmes calculs produisoient des résultats non moins déplorables sur nos embarcations ; chacune d'elles ne recevoit, en partant, que les vivres absolument indispensables pour le nombre des hommes qu'elle portoit, et pour celui des jours qu'ils étoient censés devoir employer à leur mission. II en étoit de même pour les divers campemens que nous établissions à terre. De là, ces privations pénibles, qui pesoient sur nous à la moindre contrariété que nous éprouvions dans nos opérations générales ou particulières. (Voyez tom. 1 ', pag. 63 ,

14.0, 202, 2op , 246 ,307,331 ,34.0 ,347, 364; et tom . Il, pag. 16 ,20, 97, i2y, 128, 130, 17c, ) Il n'étoit pas jusqu'au système de distribution de l'eau qui ne fût essentiellement vicieux. Ainsi, pour me borner au cas particulier dont il s'agit maintenant, la ration journalière étoit d'une pinte par homme. Cette quantité, déjà si modique pour les individus qui restoient à bord du navire, devenoit absolument insuffisante aux besoins des matelots qui, sous un soleil brûlant, dévoient ramer quelquefois des journées entières; il en étoit de même pour les naturalistes,qui, parle genrede leurs recherches, étoient obligés de faire des courses lointaines sur ces plages ardentes. Souvent le cri du besoin, plus impérieux que la voix de la raison , réduisoit les plus sobres à consommer , dans quelques heures, ce qui devoit leur servir pour plusieurs jours, et à s'abandonner ainsi aux angoisses les plus déchirantes.. . . Un etoit pas, sous des prétextes d'économie non moins

sur le sable , dans nos vêtemens tout trempés d'eau de mer. Pour comble de malheur, un brouillard épais qui s'éleva le lendemain au matin à la surface des flots, ne nous permit pas (faute de boussole I) de rejoindre le navire avant deux heures du soir. Alors nous nous trouvions réduits au plus déplorable état. Depuis quarante-quatre heures nous n'avions ni bu ni mangé, et nous en avions marché quatorze. Pâles et tremblans , les yeux caves , la physionomie éteinte , à peine nous pouvions nous soutenir, à peine je pouvois distinguer les objets; je n'entendois presque plus% et ma langue desséchée se refusoit à la parole.

Tout le monde , en nous voyant ainsi défaillans, se sentit pénétré de compassion et d'intérêt ; c'étoit à qui nous témoigne-

roit les soins les plus doux, les sollicitudes les plus affectueuses

Notre Commandant seul resta pour nous ce qu'il avoit été jusqu'alors pour tous ses misérables compagnons En vain

M. de Mont- Bazin rapportoit douze à quinze cents livres de sel d'une expédition qui ne devoit pas , d'après les instructions qu'il avoit reçues, en produire dix livres; le Commandant lui fit un crime de ne pas rions avoir abandonnés tons les trois ( ce sont les expressions de ce Chef) : il le condamna à payer 10 francs par chaque coup de canon tiré pour son rappel; et cet affreux jugement , il osa l'inscrire sur son journal Homme malheureux ! j'avois, pour lui sauver la vie à Timor, partagé avec son

funestes, jusqu'aux armes, jusqu'aux boussoles fournie, rester toujours présente à leur

même, qu'on ne refusât souvent à nos embar- pensée!.

cations 3 ce Et pour fin de nos misères, quand nous

Sans doute il est pénible d avoir de tels ,> fûmes arrivés à Nantes, nous fûmes environ

détails à rapporter; mais ils intéressent trop «huit jours oyans si dur, et ayans la vue si

essentiellement le succès ou même le salut des „ offusquée, que nous pensions devenir sourds

navigateurs qui doivent courir la même car- „ et aveugles. » De Eéry, Hist. de la navi-

lière que nous, pour que ce ne fût pas une gation, Sac. pag. 420.

sorte de crime de les leur taire ; et s'il est vrai Cet effet de l'inanition sur les organes de

que la leçon du malheur soit susceptible de la vue et de l'ouie me paroît digne de tout

se graver plus profondément dans le cœur de l'intérêt des physiologistes, l'homme, puisse celle que nous leur aurons

médecin la fbible provision de l'excellent quinquina que je conser-

vois pour moi-même (tom. l,pag. 1&7) Les soins les plus

touchans de l'estime et de l'amitié ne purent prévenir une fièvre violente qui se déclara dès le soir de notre retour, et qui me retint plusieurs jours au lit. M. Guichenault fut également très-malade, et nous eûmes l'un et l'autre beaucoup de peine à nous rétablir de l'épuisement où. nous étions tombés.

pi. 1 bh, n.° 16. Tandis que ces divers événemens se passoient au mouillage de la corvette, M. L. Freycinet exécutoit lui - même d'intéressans travaux dans la partie Nord de la baie. Naviguant pendant cinq jours entiers au milieu des hauts - fonds , cet habile officier étoit parvenu à sonder tous les points, à fixer la position de tous les bancs , à déterminer toutes les passes , complétant ainsi le bel ensemble de ses anciens travaux géographiques sur la vaste baie dont il s'agit, et préparant à notre expédition l'une des cartes les plus importantes dont elle ait enrichi la science nautique a.

Sous d'autres rapports, l'expédition de M. Ransonnet dans le havre Hamelin mérite de nous occuper à son tour. L'objet essentiel de cette expédition, ainsi que nous l'avons déjà dit, étoit de se procurer le plus grand nombre possible de ces tortues dont, à bord du Naturaliste, on avoit fait une pêche si riche et si facile (tom. l,pag. 202) : malheureusement la saison étoit peu favorable à nos recherches, et M. Ransonnet put à peine, en huit jours, se procurer douze de ces animaux aux mêmes lieux où nos compagnons les avoient pour ainsi dire rencontrés par milliers \

3 Cette carte, dont nous ne présentons ici étoient si abondantes sur l'île Faure.que ceux

(pi. 1 bis, 7i.° 16) qu'une foible réduction, de nos gens qui la découvrirent, purent, dans

sera publiée, avec tous ses détails, dans l'atlas quelques instans, en remplir leur canot; il n'y

géographique de notre Voyage, auquel mon avoit absolument qu'à les prendre. Après avoir

digne ami travaille depuis plusieurs années, dépecé huit de ces tortues pour se débarrasser

et qui doit paraître sous les auspices de S. E. de leurs carapaces et des viscères, ils en rap-

• le Ministre de la marine. portèrent dix-huit autres vivantes, qui pesoient

b Lors du premier séjour du Naturaliste de 250 à 300 livres chacune. Celles dont ils

dans la baie des Chiens -Marins, les tortues n'avoient'conservé que la chair étoient encore

Cette

Cette rareté des tortues est aussi simple à expliquer, qu'elle étoit facile à prévoir. C'est au printemps, en effet, que ces amphibies s'approchent des îles désertes et sablonneuses pour y déposer leurs œufs et les faire éclore à la chaleur du soleil : ils séjournent à terre aussi long-temps que l'éducation de leur jeune famille l'exige; après quoi ils regagnent la haute mer, où ils vivent habituellement. Un petit nombre d'individus foibles ou malades restent seuls au rivage , et ce fut parmi ces derniers que nous pûmes nous en procurer quelques-uns.

Ainsi l'habitation des tortues marines, comme celle des phoques, est essentiellement subordonnée à la marche des saisons ; et le navigateur prudent doit tenir compte de cette circonstance, pour ne pas être trompé dans les recherches et même dans les spéculations commerciales qu'il voudroit faire sur les animaux dont il s'agit. Il en faut dire autant de ces baleines qui nous avoient pour ainsi dire effrayés* par leur nombre, lors de notre premier mouillage à la baie des Chiens-marins ( tom. I, pag. 108 , ioj) , iptf), et dont nous ne rencontrâmes pas un seul individu à notre retour dans cette baie.

Quelques détails assez intéressans se rattachent encore à l'expédition de M. Ransonnet ; pendant son séjour sur l'île Faure , il recueillit plusieurs observations précieuses pour l'histoire de cette île. Nous allons les faire connoître ici.

L'île Faure, située au milieu du havre Hamelin, a 3 lieues de longueur environ, sur une largeur de 6 à 7 milles; elle est basse,

plus fortes. (Note communiquée parM.RAN- » souffle et le battement de leurs queues, qui

SONNET, qui se trouvoit, à l'époque dont il » faisoit blanchir la mer comme s'il y eût eu

s'agit, embarqué lui-même sur le Naturaliste. ) «quelque brisant et que les vagues eussent

a Pour prouver que cette expression n'a « donné contre des rochers, nous imprimèrent

rien d'exagéré, il suffira de rappeler ce que » une grande frayeur. ■» DAMP1ER, Voy. aux

l'intrépide Dampier dit IuL- même de ces Terres Australes, tom. iv , pag. 107.

baleines de la terre d'Endracht : N R c .£oit . ,a même époque que nous< c,£st..

ce Notre navire en étoit environné de toute à-dire au printemps de l'hémisphère Austral , que

?? part J'avoue que le bruit de leur Dampier se trouvoit à la Nouvelle-Hollande.

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