PAR LE CAPITAINE IACQVES
Cartier en la terre-Neufue de Canadas dite nouuelle France, en Fan mil cinq cens trente quatre.
Comme Messire Charles de Mouy Chevalier, partit auec deux Nauires de S . Malo, et comme il arriua en la terre- Neufue appelée la Françoise , et entra au port de Bonne-veuë.
æPRES que Messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, et Visadmiral de France eut fait iurer les Cappitaines, Maistres et compagnons des Nauires , de bien et fidellement se comporter au seruice du Roy tres-chrestien, sous la charge du Capitaine lacques Cartier; Nous partismes le
xx. d’Auril en Tan m.d.xxxiiii. du port de S. Malo auec deux nauires de charge chacun d’environ soixante tonneaux, et armé de soixante et un homme : Et nauigasmes auec tel heur que le x. de May nous arriuasmes à la terre-Neufue , en laquelle nous entrasmes par le Cap de Bonne- veuë, lequel est au xxvm. degré et demy de latitude et de longitude Mais pour la grande quantité de glace qui estoit le long de ceste terre, il nous fust besoin d’entrer en vn port que nous nommasmes de S. Catherine distant cinq lieues du port susdit vers le Su-Suest, là nous y arrestames dix iours attendans la commodité du temps, et cependant nous equipasmes et appareillasmes nos barques.
Comme nous arriuasmes en l’Isle des
Oiseaux , et de la grande quantité d'oiseaux qui s'y trouuent.
Le xxi. de May fismes velle ayans vent d’Ouest, et tirasmes vers le Nord depuis le Cap de Bonne-veuë iusques à l’Isle des Oyseaux, laquelle estoit entièrement enui-
ronnée de glace , qui toutesfois estoit rompue et diuisee en pièces, mais nonobstant ceste glace nos barques ne laissèrent d’y aller pour auoir des oyseaux, desquels y a si grand nombre que c’est chose incroyable à qui ne le void, parce combien que ceste ïsle, laquelle peut auoir vne lieue de circuit, en soit si plaine, qu’il semble qu’ils y soyent expressément apportez et presque comme semez : Neantmoins il y en a cent fois plus à l’entour d’icelle, et en l’air que dedans, desquels les vns sont grands comme Pies, noirs et blancs, ayans le bec de corbeau, ils sont tousiours en mer, et ne peuuent voler haut, d’autant que leurs aisles sont petites, point plus grandes que la moitié de la main, auec lesquelles toutefois ils volent auec telle vitesse à fleur d’eau que les autres oiseaux en l’air, ils sont excessiuement gras , et estoyent appelez par ceux du pays Apponath, desquels nos deux barques se chargèrent en moins de demi - heure , comme l’on auroit peu faire de cailloux, de sorte qu’en chasque nauire nous en fismes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeâmes frais.
De deux especes d'oiseaux Vvne appellee
Godets , Vautre Mar gaux , et comme
nous arriuasmes à Carpunt.
En outre il y a vne autre espece d’oiseaux qui volent haut en l’air, et à fleur de l’eau, lesquels sont plus petits que les autres, et sont appeliez Godets, ils s’assemblent ordinairement en ceste Isle, et se cachent sous les aisles des grands. Il y en a aussi d’vne autre sorte, mais plus grands et blancs, séparez des autres en vn canton de l’ïsle, et sont tres-difficiles a prendre, parce qu’ils mordent comme chiens, et les appelloyent Margaux : Et bien que ceste Isle soit distante quatorze lieues de la grande terre , neantmoins les Ours y viennent à nage, pour y manger de ces oiseaux , et les nostres y en trouuerent vn grand comme une Vache, blanc comme vn Cygne, lequel sauta en mer devant eux, et le lendemain de Pasques qui estoit en May, voyageans vers la terre , nous le trouuasmes à moitié chemin nageant vers icelle, aussi viste que nous qui allions à la velle, mais l’ayans
apperçeu luy donnasmes la chasse par le moyen de nos barques , et le prismes par force : sa chair estoit aussi bonne et délicate à manger que celle d’vn Bouueau. Le Mercredy ensuyuant qui estoit xxyii. dudit mois de May, nous arriuasmes à la bouche du golfe des Chasteaux, mais pour la contrariété du temps, et à cause de la grande quantité de glace il nous fallust entrer en vn port qui estoit aux enuirons de ceste emboucheure, nommé Carpunt, auquel nous demeurasmes sans pouvoir sortir, iusques au ix. de luin, que nous partismes delà pour passer outre ce lieu de Carpunt, lequel est au li. degré de latitude.
Description de la terre Neufue depuis le
Cap Rasé iusques à celuy de Degrad.
La terre depuis le Cap Rasé iusques à celuy de Degrad fait la pointe de l’entrée du golfe qui regarde de Cap à Cap vers l’Est, Nord, et Su, toute ceste partie de terre est faite d’Isles situées l’vne auprès de l’autre, si qu’entre icelles n’y a que comme
petits fleuues, par lesquels Ion peut aller et passer auec petits bateaux, et là y a beaucoup de bons ports, entre lesquels sont ceux de Carpunt, et Degrad. En l’vne de ces Isles la plus haute de toutes, Ton peut estant debout clairement voir les deux Isles basses près le Cap Rasé, duquel lieu l’on conte vingt-cinq lieues iusques au port de Carpunt , et là y a deux entrées lvne du costé d’Est, l’autre du Su, mais il faut prendre garde du costé d’Est, parce qu’on n’y void que bancs et eaux basses, et faut aller à l’entour de l’Isle vers Ouest la longueur d’vn demy cable ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit Carpunt, et aussi l’on se doit garder de trois bancs qui sont sous l’eau, et dans le canal, et vers l’Isle du costé d’Est, y a fond au canal de trois ou quatre brasses , l’autre entree regarde l’Est, et vers l’Ouest l’on peut mettre pied à terre.
De Vlsle nommee a présent de S. Catherine.
Qvittant la pointe de Degrad, a Tentree
du golfe susdit, à la volte d’Ouest, Ton doute de deux Isles qui restent au costé droit, desquelles l’vne est distante trois lieues de la pointe susdite, et l’autre sept ou plus ou moins de la première, laquelle est vne terre plate et basse , et semble qu elle soit de la grande terre. l’appellay ceste Isle du nom de S. Catherine en laquelle vers Est, y a vn pays sec et mauuais terroir enuiron vn cart de lieue, pour ce est-il besoin faire vn peu de circuit, en ceste Isle est le port des Chasteaux qui regardent vers le Nord-Nordest et le Su-Surouest, et y a distance de l’vn à l’autre viron quinze lieues. Du susdit port des Chasteaux, iusques au port des Gouttes qui est la terre du Nord du golfe susdit qui regarde l’Est; Nordest, et l’Ouest; Surouest, y a distance de douze lieues et demie, et est à deux lieues du port des Balances et se trouue qu’en la tierce partie du trauers de ce golfe y a trente brasses de fond à plomb. Et de ce port des Balances iusques au Blancsablon y a vingt-cinq lieues vers f Ouest, Surouest. Et faut remarquer que du costé du Surouest de Blanc-sablon l’on void par
trois lieues , vn banc qui paroist dessus l’eau ressemblant à vn bateau.
Bu lieu nommé Blanc-sablon , de Vlsle de Brest , et de Vlsle des Oiseaux > la sorte et quantité de ceux qui s y trouuent , et du port nommé les Islettes .
Blanc-sablon est vn lieu où ny a aucun abrj^ du Su ny du Suest, mais vers le Su-Surouest de ce lieu, y a deux Isles l’vne desquelles est appellee Fïsle de Brest, et l’autre Fïsle des Oiseaux, en laquelle y a grande quantité de Godets et Corbeaux qui ont le bec et les pieds rouges , et font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Passé un Cap de terre distant une lieuë de Blanc-sablon, Fon trouue vn port et passage appellé les Islettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, et où la pescherie est fort grande. De ce lieu des Islettes iusques au port de Brest y a dix Heuës de circuit : et ce port est au cinquante et vniéme degré cinquante cinq minutes de latitude et de longitude Depuis les Islettes iusques à ce lieu y a plu-
DISCOVRS.
sieurs Isles, et le port de Brest est mesmes entre les Isles, lesquelles l’enuironnent de plus de trois lieues, et les Isles sont basses, tellement que 1 on peut voir par dessus icelles les terres susdites.
Comme nous entrasmes au port de Brest , et comme tir ans outre vers Ouest, passasmes au milieu des Isles , lesquelles sont en si grand nombre quil nest possible de les conter.
Le x. du susdit mois de luin, entrasmes dans le port de Brest pour auoir de l’eau, et du bois, et pour nous apprester de passer outre ce golfe : Le iour de S. Barnabé apres avoir ouy la Messe, nous tirasmes outre ce port vers Ouest, pour descouurir les ports qui y pouuoyent estre. Nous passasmes par le milieu des Isles, lesquelles sont en si grand nombre qu’il n’est possible de les conter, parce qu’ils continuent dix lieues outre ce port : Nous demeurasmes en l’vne d’icelles pour y passer la nuict, et y trouuasmes grande quantité d’œufs de Canes, et d’autres oyseaux qui y font leurs
nids, et les appellasmes toutes en general, les Isles.
Des ports de S. Anthoine , de S. Semant , de Iacques Cartier , du fleuue appellé de S. Iacques , des cous tûmes et vestemens des hahitans, et de Vlsle de Blanc-sablon.
Le lendemain nous passasmes outre ces Isles, et au bout d’icelles trouuasmes vn bon port, que nous appellasmes de S. Anthoine : et vne ou deux lieues plus outre descouurismes vn petit fleuue fort profond vers le Surouest, lequel est entre deux autres terres, et y a là vn bon port, nous y plantasmes vne croix , et 1 appellasmes le port S. Seruain : et du costé du Surouest de ce port et fleuve se trouue à viron vne lieue vne petite Isle ronde comme vn fourneau, enuironnee de beaucoup d’autres petites , lesquelles donnent la cognoissance de ces ports. Plus outre à deux lieues, y a vn autre bon fleuue plus grand „ auquel nous peschasmes beaucoup de Saumons , et l’appellasmes le fleuue de S. Iacques .
Estans en ce fleuue nous aduisasmes une grande Nave qui estoit de la Rochelle , laquelle auoit la nuict precedente passe outre le port de Brest, où ils pensoyent aller pour pescher, mais les Mariniers ne sçauoyent où estoit le lieu. Nous nous accostâmes d’eux, et nous mismes ensemble en vn autre port, qui est plus vers Ouest, viron une Leüe plus outre que le susdit fleuue de S. Iacques, lequel i’estime estre vn des meilleurs ports du monde, et fut appelle le port de Iacques Cartier. Si la terre correspondoit à la bonté des ports, ce seroit vn grand bien, mais on ne la doit peint appeller terre, ains plustost cailloux et rochers saunages , et lieux propres aux b estes farouches : D’autant qu’en toute la terre deuers le Nord, ie n’y vis pas tant de terre, qu’il en pourrait en vn benneau : et là toutesfois ie descendy en plusieurs lieux : et en l’Isle de Blanc-sablon n’y autre chose que mousse , et petites espines et buissons çà et là sechez et demy morts. Et en somme ie pense que ceste terre est celle que Dieu donna à Gain : là on y void des hommes de belle taille et
grandeur, mais indomptez et saunages : Ils portent les cheueux liez au sommet de la teste, et estreins comme vne poignee de foin , y mettans au trauers vn petit bois ou autre chose au lieu de clou : et y tient ensemble quelques plumes d’oiseaux. Ils vont vestus de peaux d’animaux, aussi bien les hommes que les femmes, lesquelles sont toutefois plus recluses et renfermées en leurs habits, et ceintes par le milieu du corps , ce que ne sont pas les hommes : ils se peignent auec certaines couleurs rouges. Ils ont leurs barques faites d'escorce d’arbre de Boul , qui est vn arbre ainsi appellé au pays, semblable à nos chesnes, auec lesquelles ils peschent grande quantité de Loups-marins : Et depuis mon retour, i’ay entendu, qu'ils ne faisoyent pas là leur demeure, mais qu’ils y viennent de pays plus chauds par terre, pour prendre de ces Loups, et autres choses pour viure.
De quelques Promontoires , à sçauoir du C ap- double , du Cap - pointu , Cap - Royal , Cap-de-laictj des montagnes des Cabannes, des Isles Colotnbaires , et d’vne grande pescherie de Mhrües >
Le treziéme iour dudit mois , nous retournasmes à nos Nauires, pour faire velle, pource que le temps estoit beau, et le Dimenche fismes dire la messe : Le Lundy suyuant qui estoit le xv. partismes outre le port de Brest, et prismes nostre chemin vers le Su, pour auoir cognoissance des terres que nous auions apperçeuës, qui sembloyent faire deux Isles. Mais quand nous fusmes enuiron le milieu du golfe, cognusmes que c’estoit terre ferme, où estoit vn gros Cap double Tvn dessus l’autre, et à cette occasion l’appellames Cap -double.
Au commencement du golfe nous sondasmes le fond, et le trouuasmes de cent brasses de tous costez. De Brest au Cap-double y a distance d'enuiron vingt lieues , et à cinq ou six lieues delà nous sondasmes aussi le fond, et le trouvasmes de quarante brasses. Geste terre regarde le Nordest, Surouest.
Le iour ensuyuant qui estolt le saiziéme de ce mois, nous nauigasmes le long de la coste par Surouest et quart de Su, enuiron trente cinq lieues loin du Cap-double, et trouuasmes des montagnes treshautes et sauuages, entre lesquelles Ton voyait ie ne sçay quelles petites cabannes et pour ce les appellasmes les montagnes des Cabannes : les autres terres, et montagnes sont taillées, rompues, et entrecoupées, et entre icelles et la mer, y en a d’autres basses. Le iour precedent pour le grand brouillas et obscurité du temps, nous ne peusmes auoir cognoissance d’aucune terre, mais le soir il nous apparut vne ouuerture de terre ressemblante à vne emboucheure de riuiere, qui estoit entre ces monts des Cabannes , Et y auoit là vn Cap vers Surouest esloigné de nous viron trois lieues, et ce Cap en son sommet est sans pointe tout à l’entour, et en bas vers la mer il finist en pointe, et pour ce il fust appellé le Cap-pointu. Du costé du Nort de ce Cap, y a vne Isle plate. Et d’autant que nous desirions auoir cognoissance de ceste emboucheure pour voir s’il y auoit quelque bon
port, nous mismes la velle bas pour y passer la nuict. Le iour suyuant qui estoit le xvij. dudit mois, nous courusmes fortune à cause du vent de Nordest , et fusmes contrains mettre la cauque souris et la cappe , et cheminasmes vers SurouesHusques au Ieudy matin, et fismes enuiron xxxvij . lieues : et nous nous trouuasmes au trauers d’vn Golfe plain d’Isles rondes comme Colombiers, et pour ce leur donnasmes le nom de Colombaires. Le golfe S. Iulian est distant sept lieues d’vn Cap nommé Royal, qui reste vers Su et vn quart de Surouest. Et vers l’Ouest, Surouest de ce Cap, y en a vn autre , lequel au dessous est tout entrerompu, et est rond au dessus. Du costé du Nort y a vne Isle basse à viron demi-lieue : et ce Cap fut appellé le Cap de Laict. Entre ces deux Caps y a de certaines terres, sur lesquelles y en a encores d’autres, qui demonstre bien qu’il y doit auoir des fleuues. A deux lieues du Cap Royal , l’on y trouue fond de vingt brasses , et y a la plus grande pescherie de grosses Morues qu’il est possible de voir, desquelles nous en prismes plus de cent en
moins dVne heure, en attendans la compagnie.
De quelques Isles entre le Cap-Royal et le Cap de Laict.
Le lendemain qui estoit le xviij . du mois le vent deuint contraire et fort impétueux, en sorte qu’il nous fallut retourner vers le Cap-Royal, pensans y trouuer port : et auec nos barques allasmes descouvrir ce qui estoit entre le Cap-Royal , et le Cap de Laict : et trouuasmes que sur les terres basses y a un grand golfe très-profond, dans lequel y a quelques Isles , et ce golfe est clos et fermé du costê du Su. Ces terres basses font vn des costez de Fentree, et le Cap-Royal est de l’autre costé, et s’auancent lesdites terres basses plus de demilieue dans la mer. Le pays est plat, et consiste en mauuaise terre : et par le milieu de Fentree y a une Isle. Ce golfe est au quarante-huictiéme degré et demy de latitude, et de longitude , * et en ce iour nous
ne trouuasmes point de port : et pour ce
la nuict nous retirasmes en mer, apres auoir tourné le Cap à l’Ouest.
De l’Isle Sainct lean .
Depuis ledit iour iusques au xxiiij. du mois qui estoit la feste de S. lean fusmes batus de la tempeste et du vent contraire : et suruint telle obscurité que nous ne peusmes auoir cognoissance d’aucune terre iusques audit iour S. lean que nous descouurismes vn Cap qui restoit vers Surouest, distant du Cap-Royal viron trente cinq lieues : mais en ce iour le brouillas fut si espais et le temps si mauuais que nous ne peusmes approcher de terre. Et d’autant qu’en ce iour l’on celebroit la feste de S. lean Baptiste, nous le nommasmes Cap de S. lean.
Des Isles de Mar gaux, et des espèces d’oiseaux et animaux qui s’y trouuent , de liste de Brion, et du Cap du Dauphin.
Le lendemain qui estoit le xxv. le temps fut encores fascheux, obscur, et venteux, et nauigasmes vne partie du iour vers
Ouest, et Norouest, et le soir nous prismes le trauers iusques au second quart que nous partismes de là; et pour lors nous cogneusmes par le moyen de nostre quadran que nous estions vers Norouest; et vn quart d’Ouest , esloignez de sept lieues et demie du Cap S. lean, et comme nous voulûmes faire velle , le vent commença a souffler de Norouest, et pour ce tirasmes vers Suest quinze lieues, et approchasmes de trois Isles, desquelles y en auoit deux petites droites comme vn mur, en sorte qu’il estoit impossible d'y monter dessus, et entre icelles y a vn petit escueil. Ces Isles estoyent plus remplies d’oiseaux que ne seroit vn pré d’herbe , lesquels faisoyent là leurs nids, et en la plusgrande de ces Isles y en auoit vn monde de ceux que nous appelons Margaux qui sont blancs et plus grands qu’oysons, et estoyent séparez en vn canton, et en l’autre part y auoit des Godets, mais sur le riuage y auoit de ces Godets et grands Apponats semblables à ceux de ceste Isle dont nous auons fait mention. Nous descendîmes au plus bas de la plus petite et tuasmes plus de mille
Godets et Apponats, et en mismes tant que voullusmes en nos barques et en eussions peu en moins d’vne heure remplir trente semblables barques. Ces Isles furent appellees du nom de Margaux , à cinq lieues de ces Isles y auoit vne autre Isle du costé d’Ouest qui a viron deux lieues de longueur et autant de largeur, là nous passasmes la nuict pour auoir de beau et du bois. Ceste Isle est enuironnee de sablon, et autour d’icelle y a vne bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces Isles sont de meilleure terre que nous eussions oncques veuë, en sorte qu’vn champ d’icelle vaut plus que toute la terre Neufue, nous la trouuasmes plaine de grands arbres, de prairies, de campagnes plaines de froment sauuage, et de poix qui estoyent fleuris aussi espais et beaux comme l’on eust peu voir en Bretagne, qui sembloyent auoir esté semez par des Laboureurs, l’on y voyoit aussi grande quantité de raisin ayant la fleur blanche dessus, des fraises, roses incarnates , persil , et d’autres herbes de bonne et forte odeur. A l’entour de ceste Isle y a plusieurs grandes bestes comme
grands bœufs , qui ont deux dents en la bouche comme d’vn Eléphant, et viuent mesmes en la mer, nous en vismes vne qui dormoit sur le riuage, et allasmes vers elle auec nos barques pensans la prendre, mais aussi tost qu elle nous ouyt elle se ietta en mer, nous y vismes semblablement des Ours et des Loups. Ceste Isle fut appelée Plsle de Brion, en son contour y a de grands marais vers Suest et Norouest, ie croy par ce que i’ay peu comprendre, qu il y ait quelque passage entre la terre-Neufue et la terre de Brion, S’il estoit ainsi ce seroit pour raccourcir et le temps et le chemin pourueu que Ton peust trouuer quelque perfection en ce voyage. A quatre lieues de ceste Isle est la terre ferme vers Ouest-Surouest, laquelle semble estre comme une Isle enuironnee d’Islettes de sable noir, là y a vn beau Cap que nous appellasmes le Cap-Dauphin, pource que là est le commencement des bonnes terres. Le xxvii. de Iuin nous circuismes ces terres qui regardent vers Ouest-Surouest, et paroissent de loin comme collines ou montagnes de sablon , bien que ce soyent
terres basses et de peu de fond, nous ny peusmes aller et moins y descendre d autant que le vent nous estoit contraire , et ce iour nous fismes quinze lieues.
De Vlsle d’Ale^ay et du Cap S. Pierre.
Le lendemain allasmes le long desdites terres viron dix lieues iusques à vn Cap d^ terre rouge qui est roide et coupé comme vn roc , dans lequel on vold vn entredeux qui est vers le Nord, et est un pays fort bas, et y a aussi comme vne petite plaine entre la mer et vn estang, et de ce Cap de terre et estang iusques à vn autre Cap qui paroissoit , y a viron quatorze lieues, et la terre se fait en façon dvn demy cercle tout enuironné de sablon comme vne fosse sur laquelle Ion void des marais et estangs aussi loin que se peut estendre l’œil. Et auant qu’arriuer au premier Cap Ton trouue deux petites Isles assez près de terre, à cinq lieues du second Cap y a vne Isle vers Surouest, qui est treshaute et pointue laquelle fut nommee Alezay, le premier Cap fut appelé de S. Pierre, par ce
DÏSCOYRS.
que nous y arriuasmes au iour et feste dudit sainct.
Du Cap d’Orléans, du fleuve des Barques , du Cap des Saunages , et de la qualité et température de ces pays.
Depuis l’Isle de Brion iusques en ce lieu y a bon fond de sablon, et ayans sondé esgalement vers Surouest iusques a approcher de cinq lieues de terre nous trouuasmes vingt-cinq brasses, et à vne lieue près, douze brasses, et près du bord six plus que moins et bon fond. Mais parce que nous voulions avoir plus grande cognoissance de ces fonds pierreux plains de roches, mismes les velles bas et de trauers. Et le lendemain pénultième du mois le vent vint du Su et quart de Surouest, ailasmes vers Ouest iusques au Mardy matin dernier iour du mois, sans cognoistre et moins descouurir aucune terre, excepté que vers le soir nous apperçeusmes vne terre qui sembloit faire deux Isles qui déni euro it derrière nous vers Ouest et Surouest à viron neuf ou dix lieues. Et ce iour
allasmes vers Ouest iusques au lendemain leuer du Soleil quelque quarante lieues : Et faisant ce chemin cogneusmes que ceste terre qui nous estoit apparue comme deux Isles estoit là terre ferme situee au Su-Surouest et Nort-Norouest iusques à vn tresbeau Cap ds terre nommé le Cap d’Orléans. Toute ceste terre est basse et plate, et la plus belle qu'il est possible de voir, plaine de beaux arbres et prairies, il est vray que nous n’y peusmes trouuer de port, parce qu’elle est entièrement plaine de bancs et sables. Nous descendismes en plusieurs lieux auec nos barques , et entre autres nous entrasmes dans vn beau fleuue de peu de fond, et pource fut appellé le fleuue des barques : d’autant que nous y vismes quelques barques d’hommes sauuages qui trauersoyent le fleuue , et n eusmes autre cognoissance de ces sauuages, parce que le vent venoit de mer et chargeoit la coste , si bien qu’il nous fallust retirer vers nos nauires. Nous allasmes vers Nordest iusques au leuer du soleil du l’endemain premier de Iuillet, auquel temps s’esleua vn brouillas et tempeste à cause
dequoy nous abbaissasmes les velles, iusques à viron deux heures auant midy, que le temps se fist clair, et que nous apperçeusmes le Cap d'Orléans, auec vn autre qui en estoit esloigné de sept lieues vers le Nord vn quart de Nordest qui fust appellé Cap des Sauuages • Du costé du Nordest de ce Cap à viron demi-lieuë y a un banc de pierre tres-perilieux. Pendant que nous estions près de ce Cap, nous apperceusmes vn homme qui couroit derrière nos barques qui alloyent le long de la coste, et nous faisoit plusieurs signes que deuions retourner vers ce Cap. Nous voyans tels signes commençasmes à tirer vers luy, mais nous voyans venir, se mist à fuir, estans descendus en terre mismes deuant luy un Cousteau et une ceinture de laine sur vn baston, ce fait nous retournasmes à nos nauires. Ce jour nous allasmes tournoyans ceste terre neuf à dix lieues cuidans trouuer quelque bon port, ce qui ne fut possible d’autant que comme i’ay desia dit toute ceste terre est basse, et est un pays enuironné de bancs et sablon. Néantmoins nous descendîmes ce iour en qua-
tre lieux pour voir les arbres qui y estoyent tres-beaux, et de grande odeur, et trouuasmes que c estoyent Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux, Blancs, Fresnes, Saulx, et plusieurs autres à nous incogneus, tous néantmoins sans fruit. Les terres où il n y a point de bois sont tresbelles et toutes plaines de poids, de raisin blanc et rouge ayant la fleur blanche dessus, des fraizes, meures, froment sauuage comme seigle qui semble y auoir esté semé et labouré, et ceste terre est de meilleure température qu’aucune qui se puisse voir et de grande chaleur, l’on y voit vne infinité de griues, ramiers et autres oiseaux, en somme il n'y a faute d’autre chose que de bons ports.
Du golfe nommé de S. Lunaire et autres golfes notables et Caps de terre et de la qualité et bonté de ces pays.
Le lendemain second de Iuillet nous descouurismes et apperçeusmes la terre du costé du Nord à nostre opposite laquelle se ioignoit auec celle cy deuant dite, apres que nous l’eusmes circuite tout au-
tour, trouuasmes qu’elle contenoit en rondeur * de profond et autant de dia-
mètre. Nous l’appellasmes le golfe S. Lunaire, et allasmes au Cap avec nos barques vers le Nord, et trouuasmes le pays si bas que par l'espace d’vne lieue il n’y auoit qu’vue brasse d’eau. Du costé vers Nordest du Cap susdit viron sept ou huit lieues y auoit vn autre Cap de terre, au milieu desquels est vn golfe en forme de triangle qui a tresgrand fond de tant que pouuions estendre la veuë d’iceluy, il restoit vers Nordest. Ce golfe est enuironné de sablons et lieux bas par dix lieues , et n’y a plus de deux brasses de fond. Depuis ce Cap iusques à la riue de l’autre Cap de terre y a quinze lieues. Estans au trauers de ces Caps, descouurismes vne autre terre et Cap qui restoit au Nord vn quart de Nordest pour tant que nous pouuions voir, toute la nuict le temps fust fort mauuais et venteux, si bien qu’il nous fust besoin mettre la Cappe de la velle iusques au l’endemain matin iij . de Iuillet que le vent vint d Ouest, et fusmes portez vers le Nord pour cognoisîre ceste terre qui nous res-
toit du costé du Nord et Nordest sur les terres basses, entre lesquelles basses et hautes terres, estoit vn grand golfe et ouuerture de cinquante cinq brasses de fond en quelques lieux, et large viron quinze lieues, pour la grande profondité et largeur et changement des terres eusmes esperance de pouuoir trouuer passage comme le passage des Chasteaux : Ce golfe regarde vers l’Est-Nordest, Ouest- Surouest. Le terroir qui est du costé du Su de ce golfe , est aussi bon et beau à cultiuer et plain de belles campagnes et prairies que nous ayons veu, tout plat comme seroit vn lac, et celuy qui est vers le Nord est vn pays haut auec montagnes hautes plaines de forests, et de bois treshauts et gros de diuerses sortes. Entre autres y a de tresbeaux Cedres et Sapins autant qu’il est possible de voir, et bons à faire Mats de Nauire de plus de trois cens tonneaux et ne vismes aucun lieu qui ne fut plain de ces bois, excepté en deux places que le pays estoit bas plain de prairies auec deux tresbeaux lacs, le mitan de ce golfe est au xlvij. degré et demy de latitude.
DISC0VRS.
Du Cap 4’ Espérance et du lieu S. Martin , et comme ces barques d’hommes saunages approche i de notre barque et ne se voulans retirer, furent espouuante { de quelques coups de passe-volans et de nos dards, et comme ils s’enfuirent à grand haste .
Le Cap de ceste terre du Su fut appelée Cap d’Esperance , pour l’esperance que nous auions d’y trouuer passage. Le quatrième iour de Iuillet allasmes le long de ceste terre du costé du Nord pour trouuer port, et entrasmes en vn petit port et lieu tout ouuert vers le Su où n’y a aucun abry pour ce vent, et trouuasmes bon de l’appeler le lieu S. Martin, et demeurasmes là depuis le iiij. de Juillet iusques au xij. Et pendant le temps que nous estions en ce lieu allasmes le Lundy sixième de ce mois apres auoir oy la Messe auec vne de nos barques pour descouurir vn Cap et pointe de terre , qui en estoit esloigné sept ou huit lieues du costé d’Ouest, pour voir de quel costé se tournoit ceste terre, et estans à
demi-lieuë de la pointe apperçeusmes deux bandes de barques d’hommes sauuagesqui passoyent d’vne terre à 1 autre, et estoyent plus de quarante ou cinquante barques desquelles vne partie approcha de ceste pointe , et sauta en terre vn grand nombre de ces gens faisans grand bruit et nous faisoyent signe qu’allassions à terre monstrans des peaux sur quelques bois , mais d’autant que n’auions qu’vne seule barque nous n’y voulusmes aller, et nauigasmes vers l’autre bande qui estoit en mer. Eux nous voyans fuir, ordonnèrent deux de leurs barques les plus grandes pour nous suyvre, auec lesquelles se ioignirent ensemble cinq autres de celles qui venoyent du costé de mer, et tous s’approchèrent de nostre barque sautans et faisans signe d’ allégresse et de vouloir nostre amité , disans en leur langue , Ncipcu ton dcunen assuv tah , et autres paroles que nous n’entendions. Mais parce que comme nous auons dit, nous n’auions qu’vne seule barque, nous ne voulusmes nous fier en leurs signes, et leur donnasmes a entendre qu’ils se retirassent, ce qu’ils ne voulurent faire.
ains venoyent avec si grande furie vers nous qu’aussitost ils enuironnerent nostre barque auec les sept qu’ils auoyent. Et parce que pour signes que nous fissions ils ne se vouloyent retirer, laschasmes deux passe-volans sur eux, dont espouuantez retournèrent vers la susdite pointe faisans très grand bruit, et demeurez là quelque peu, commencèrent derechef avenir vers nous comme deuant, en sorte qu’estans approchez de la barque , descochasmes deux de nos dards au milieu d’eux , ce qui les espouuenta tellement qu’ils commencèrent à fuir en grand haste , et n’y voulurent oncques plus revenir.
Comme ces saunages venans vers nos Nauires et les nostres venans vers les leur , descendirent les uns et les autres en terre , et comme ces saunages se misrent a trafiquer en grande allégresse auec les nostres.
Le lendemain partie de ces sauuages vindrent auec neuf de leurs barques à la pointe et entree du lieu d’où nos Nauires
estoyent partis : Et estans advertis de leur venue , allasmes avec nos barques à la pointe où ils estoyent, mais si tost qu’ils nous visrent ils se misrent en fuite, faisans signe qu’ils estoyent venus pour trafiquer auec nous, monstrans des peaux de peu de valeur, dont ils se vestent. Semblablement nous leur faisions signe que ne leur voulions point de mal, et en signe de ce deux desnostres descendirent en terre pour aller vers eux, et leur porter cousteaux et autres ferremens auec un chappeau rouge pour donner à leur Cappitaine. Quoy voyans descendirent aussi à terre portans de ces peaux, et commencèrent à trafiquer avec nous , monstrans vne grande et merueilleuse allégresse d’auoir de ces ferremens et autres choses, dansans touiours et faisans plusieurs ceremonies , et entre autres ils se iettoyent de l’eau de mer sur leur teste auec les mains. Si bien qu’ils nous donnèrent tout ce qu’ils auoyent ne retenans rien, de sorte qu’ils leur fallut s’en retourner tous nuds, et nous firent signes qu'ils retourneroyent le lendemain et qu’ils ap^ porteroyent d’autres peaux,
Comme apres que les nostres eurent en uoyé deux hommes en terre auec des marchandises , vindrent trois cens saunages en grande ioye , de la qualité de ce pays , de ce quil produit , du golfe et de sa chaleur.
Le Ieudy viij. du mois parce que le vent n’estoit bon pour sortir hors auec nos Nauires, appareillasmes nos barques pour aller descouurir ce golfe, et courusmes en ce iour vingt-cinq lieues dans iceluy. Le lendemain ayans bon temps nauigasmes iusques à midy, auquel temps nous eusmes cognoissance d ’vne grande partie de ce golfe , et comme sur les terres basses il y auoit d’autres terres auec hautes montagnes. Mais voyans qu’il n’y auoit point de passage commençasmes a retourner faisans nostre chemin le long de ceste coste, et nauigans vismes des sauuages qui estoyent sur le bord d’vn lac qui est sur les terres basses , lesquels sauuages faisoyent plusieurs feux. Nous allasmes là et trouuasmes qu’il y auoit vn canal de mer qui
entroit en ce Lac , et mismes nos barques en l’vn des bords de ce canal, les sauuages s’approchèrent de nous auec vne de leurs barques et nous apportèrent des pièces de Loups-marins cuites, lesquelles ils misrent sur des boises , et puis se retirèrent nous donnans a entendre qu’ils nous les donnoyent. Nous enuoyasmes des hommes en terre auec des mitaines, couteaux, chapelets et autre marchandises, desquelles choses ils se resiouyrent infiniment, et aussi tost vindrent tout à coup au riuage où nous estions auec leurs barques apportans peaux et autres choses qu’ils auoyent pour auoir de nos marchandises, et estoyent plus de trois cens tant hommes que femmes etenfans. Et voyons une partie des femmes qui ne passèrent, lesquelles estoyent iusques aux genoux dans la mer, sautans et chantans. Les autres qui auoyent passé là où nous estions venoyent priuément à nous frotans leurs bras auec leurs mains, et apres les haussoyent vers le ciel sautans et rendans plusieurs signes de resioussance, et tellement s’asseurerent auec nous qu enfin ils traffiquoyent de main à main
de tout ce qu’ils auoyent, en sorte quil ne leur resta autre chose que le corps tout nud, parce qu’ils donnèrent tout ce quils auoyent qui estoit chose de peu de valeur. Nous cogneusmes que ceste gent se pourroit aisément conuertir à nostre foy, ils vont de lieu en autre , viuans de la pesche, leur pays est plus chaud que n’est 1 Espagne ^ et le plus beau qu’il est possible de voir, tout esgal et vny, et n’y a lieu si petit où il n’y ait des arbres combien que ce soyent sablons, et où il n’y ait du froment sauuage qui a l’espy comme le seigie et le grain comme de l’auoine, et des poids aussi espais comme s’ils auoyent esté semez et cultiuez, du raisin blanc et rouge auec la fleur blanche dessus , des fraises , meures, roses rouges et blanches, et autres fleurs de plaisante douce et agréable odeur. Aussi il y a là beaucoup de belles prairies, et bonnes herbes et lacs ou il y a grande abondance de Saumons. Ils appellent vne mittaine en leur langue Cochiy et vn couteau Bacon. Nous appeliasmes ce golfe, golfe de la chaleur.
Si
U vne autre nation de saunages , de leurs cous tûmes et de la maniéré tant de leur viure que du vestement.
Estans certains qu’il ny auoit aucun passage par ce golfe fismes velle , et partîmes de ce lieu de S. Martin le Dimanche xij. de Iuillet pour descouvrir outre ce golfe, et allasmes vers Est le long de ceste coste viron xviij . lieuës iusques au Cap du Pré, où nous trouuasmes le flot très-grand et fort peu de fond, la mer courroucée et tempestueuse , et pource il nous fallust retirer à terre entre le Cap susdit et vne Isle vers Est à viron vne lieue de ce Cap; et là nous mouillasmes l’ancre pour icelle nuict. Le lendemain matin fismes velle en intention de circuir ceste coste, laquelle est située vers le Nord et Nordest, mais vn vent suruint si contraire et impétueux qu’il nous fut necessaire retourner au lieu d’où nous estions partis , et là y demeurasmes tout ce iour iusques au lendemain que nous fismes velle, et vinsmes.au milieu d’un fleuue esloigné cinq ou six lieuës du
Cap du Pré, et estans au trauers du fleuue eusmes derechef le vent contraire auec vn grand brouillas et obscurité, tellement quil nous fallut entrer en ce fleuue le Mardy xiiij. du mois, et nous y arrestasmes à rentrée iusques au saiziéme attendans le bon temps pour pouuoir sortir.
Mais en ce xvi. iour qui estoit le Ieudy, le vent creut en telle sorte qu’vne de nos Nauires perdit vne ancre, et pource nous fut besoin passer plus outre en ce. fleuue quelque sept ou huit lieues pour gaigner vn bon port où il y eust bon fond, lequel nous auions esté descouurir auec nos barques, et pour le mauuais temps, tempeste et obscurité qu’il fit demeurasmes en ce port iusques au xxv. sans pouuoir sortir. Cependant nous vismes vne grande multitude d’hommes sauuages qui peschoyent des tombes, desquels y a grande quantité , ils estoyent enuiron quelque quarante barques, et tant en hommes, femmes, qu’enfants, plus de deux cens, lesquels apres qu’ils eurent quelque peu conuersé en terre auec nous, venoyent priuement au bord de nos Nauires auec leurs barques. Nous leur don-
nions des couteaux, chappelets de verre, peignes , et autres choses de peu de valeur dont ils se resiouyssoyent infiniment leuant les mains au ciel, chantans et dansans dans leurs barques. Ceux-cy peuuent estre vrayement appeliez sauuages d’autant qu'il ne se peut trouuer gent plus pauure au monde, et croy que tous ensemble n’eussent peu auoir la valeur de cinq sols excepté leurs barques et rhets. Ils n’ont qu’vne petite peau pour tout vestement, auec laquelle ils couurent les parties honteuses du corps auec quelques autres, vieilles peaux dont ils se vestent à la mode des Ægyptiens. Ils n’ont ny la nature ny le langage des premiers que nous auions trouuez. Ils portent la teste entièrement rasehorsmis vn floquet de cheueux au plus haut de la teste, lequel ils laissent croistre long comme vne queue de cheual qu’ils lient sur la teste auec des esguillettes de cuir. Ils n’ont autre demeure que dessous ces barques lesquelles ils renuersent et s’estendent sous icelles sur la terre sans aucune couuerture. Ils mangent la chair presque crüe et la chauffent seullement le
moins du monde sur les charbons , le mesme est du poisson. Nous allasmes le iour de la Magdaleine auec nos barques au lieu où ils estoyent sur le bord du demie, et descendismes librement au milieu d’eux, dont ils se resiouyrent beaucoup, et tous les hommes se misrent a chanter et danser en deux ou trois bandes, faisans grands signes de ioye pour nostre venue. Ils auoyent fait fuir les ieunes femmes dans le bois horsmis deux ou trois qui estoyent restées auec eux, à chacune desquelles donnassent vn peigne, et vne clochette d’estain , dont ils se resiouyrent beaucoup, remercians le Capitaine et luy frottans les bras et la poitrine auec leurs propres mains. Les hommes voyans qùe nous auions fait quelques presens à celles qui estoyent restées, firent venir celles qui s’estoyent réfugiées au bois , afin qu’ils eussent quelque chose comme les autres, elles estoyent enuiron vingt femmes lesquelles toutes en vn monceau se mirent sur ce Capitaine, le touchans et frottans auec les mains selon leur coustume de caresser, et donna à chacune d’icelle vrie do-
chette d’estain de peu de valeur, et incontinent commencèrent à danser ensemble disans plusieurs chansons. Nous trouvasmes là grande quantité de tombes quils auoyent prises sur le riuage auec certaines rhets faites exprès pour pescher, d’vn fil de chanure qui croit en ce pays où iis font leur demeure ordinaire, pource quils ne se mettent en mer qu’au temps qui est bon pour pescher, comme i’ay entendu.
Semblablement croit aussi en ce pays du mil gros comme poids, pareil à celui qui croit au Brésil dont ils mangent au lieu de pain, et en auoyent abondance, et l’appellent en leur langue Kapaige . Ils ont aussi des prunes qu’ils sechent comme nous faisons pour l’Hyuer et les appellent Honesta , mesmes ont des figues, noix, pommes et autres fruits, et des febues qu’ils nomment Sahu , Les noix Caheya, Les figues,*
Les pommes * Si on leur monstroit quelque chose qu’ils n’ont point et qu ils ne pouuoyent sçavoir que c’estoit branlans la teste, ils disoyent Nohda , qui est a dire qu’ils n’en ont" point, et ne sçauent que c’est. Ils nous monstroyent par signes le
moyen cTaccousîrer les choses qu’ils ont et comme ils ont coustume de croistre. Ils ne mangent aucune chose qui soit salee, et sont grands larrons , et desrobent tout ce qu’ils peuuent.
Comme les nostres plantèrent une grande Croix sur la pointe de l’entree du port , et comme le Capitaine de ces saunages estant en fin appaisé par vn long pourparler auec nostre Capitaine , accorda que deux de ses enfans allassent auec luy.
Le xxiiij. du mois fismes faire vne croix haute de trente pieds, et fut faite en la présence de plusieurs d'iceux sur la pointe de l’entree de ce port, au milieu de laquelle mismes vn escusson relevé auec trois fleurs-de-Lys , et dessus estoit escrit en grosses lettres entaillées dans du bois , Vive le Roy de France. En apres là plantasmes en leur présence sus ladite pointe, et la regardoyent fort, tant lors qu’on la faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans leuee en haut, nous nous âgenoüillions tous ayant les mains iointes,
l’adorans à leur veuë, et leur faisions signe regardans et montrans le ciel, que d'icelle deppendoit nostre rédemption de laquelle chose ils s’esmerueillerent beaucoup, se tournans entr’eux , puis regardans ceste croix. Mais estans retournez en nos Nauires, leur capitaine vint auec vne barque à nous vestu d’une vieille peau d’Ours noir auec ses trois fils et vn sien frere, lesquels ne s’approchèrent si près du bord comme ils auoyent accoustumé, et y fit vne longue harengue monslrant ceste croix , et faisans le signe d’icelle avec deux doigts. Puis il monstroit toute la terre des environs, comme s’il eust voulu dire qu’elle estoit toute à luy, et que nous n’y devions planter ceste croix sans son congé. Sa harangue finie nous luy monstrasmes vne mittaine feignans de luy vouloir donner en eschange de sa peau, à quoy il prit garie et ainsi peu à peu s’accosta du bord de nos Nauires; mais vn de nos compagnons qui estoit dans le bateau , mist la main sur sa barque, et à l’instant sauta dedans avec deux ou trois, et le contraignirent aussi tost d’entrer en nos Nauires, dont ils furent tous estonnez. Mais
le Capitaine les asseura qu'ils n’auroyent aucun mal, leur monstrant grand signe d’amitié les faisant boire et manger auec bon accueil. En apres leur donna-on a entendre par signes que ceste croix estoit là plantée , pour donner quelque marque et cognoissance pour pouuoir entrer en ce port , et que nous y voulions retourner en bref et qu’apporterions des ferremens et autres choses, et que desirions mener auec nous deux de ses fils , et qu’en apres nous retournerions en ce port. Et ainsi nous fismes vestir à ses fils à chacun vne chemise, vn sayon de couleur, et vne toque rouge, leur mettans aussi à chacun vne chaisne de laton au coi dont ils se contentèrent fort , et donnèrent leurs vieux habits à ceux qui s’en retournoyent. Puis fismes présent d’vne mittaine à chacun des trois que nous renuoyames et de quelques couteaux, ce qui leur apporta grande ioye.
1 ceux estant retournez à terre, et ayans raconté les nouuelles aux autres enuiron sur le midy vindrent à nos Nauires six de leurs barques ayans chacune cin^ ou six hommes qui venoyent dire adieu à ceux
que nous auions retenus, et leur apportèrent du poisson et leur tenoyent plusieurs parolles que nous n’entendions point, faisans signe qu’ils n’osteroyent point ceste croix.
Comme estans hors du port susdit cheminans derrière ceste coste allasmes pour chercher la terre qui est situee vers Suest et Norouest.
Le lendemain xxv. du mois se leua vn bon vent, et nous mismes hort du port. Estant hors du fleuue susdit tirasmes vers Est-Nordest, d’autant que près de l’embouchure de ce fleuue, la terre fait vn circuit, et fait vn golfe en forme d’vn demycercle, en sorte que de nos Nauires nous voyons toute la coste , derrière laquelle nous cheminasmes, et nous mismes à chercher la terre situee vers Ouest et Norouest, et y auoit vn autre pareil golfe distant vingt lieues dudit fleuue.
Des Caps de S. Louys et de Montmorency , et de quelques autres terres , et comme vne de nos barques ayant heurté a vn escueil , ne laissa de passer outre.
LELundy xxvij. au soleil couchant allasmes le long de ceste terre qui est comme nous avons dit situeeau Suest et Norouest iusques au Mercredy, auquel iour vismes vn autre Cap où la terre commence a se tourner vers l’Est, et allasmes le long d’icelle quelques xvi. lieues, et de là ceste terre commence a tourner vers le Nord, et a trois lieues de ce Cap y a fond de xxiiij. brasses à plomb. Ces terres sont plates, et les plus descouuertesde bois que nous ayons encores peu voir, il y a de belles prairies et campagnes tres-vertes. Ce Cap fut nommé de S. Louys, pource qu’en ce iour l’on celebroit sa feste , et est au xlix. degré et demy de latitude et de longitude * Le Mercredy matin, nous estions vers l’Est de ce Cap, et allasmes vers Norouest pour approcher de ceste terre, estant presque nuict, et trouuasmes
qu elle regardoit le Nord et le Su. Depuis ce Gap de S. Louys iusques à vn autre nommé le Cap de Mommorency y a quelque xv. lieues, la terre commence à tourner vers Norouest. Nous voulusmes sonder le fond a trois lieues près de ce Cap : mais nous ne le peusmes trouuer auec cent cinquante brasses, et pource allasmes le long de ceste terre enuiron dix lieues îusques à la latitude de cinquante degré. Le Samedy ensuyuant premier iour dAoust au leuer du soleil cognusmes et vismes d’autres terres qui nous restoyent du costé du Nord et Nordest, lesquelles estoyent treshautes et coupees,et sembloyent estre montagnes, entre lesquelles y auoit d autres terres basses ayans bois et rmeres. Nous passasmes autour de ces terres tant d vn costé que d’autres tirans vers Norouest, pour voir s’il y auoit quelque golfe ou bien quelque passage iusques au v. du mois. D’vne t.rre à l’autre il y a viron xv. lieues, et le mitan est au cinquante et vn tiers degré de latitude, et nous fut tresdifficile de pouuoir faire plus de cinq lieues à cause de la maree qui nous estoit con-
traire et des grands vents qui y sont ordinairement. Nous ne passâmes outre les cinq lieues d’où l’on voyoit aisément la terre de part en part laquelle commence là a s’eslargir. Mais d’autant que nous ne faisions autre chose qu’aller et venir selon le vent, nous tirasmes pour ceste raison vers la terre pour tascher de gaigner vn Cap qui est vers Su, qui estoit le plus loin et le plus auancé en mer que nous peussions descouvrir, et estoit distant de nous enuiron quinze lieues : Mais estans proches de là trouuasmes que c’estoyent rochers, pierres et escueils, ce que nous uauions encores point trouué aux lieux où nous auions esté au parauant vers le Su , depuis le Cap de S. lean, et pour lors estoit la maree qui nous portoit contre le vent vers l’Ouest : De maniéré que nauigans le long de ceste coste vne de nos barques heurta contre vn escueil et ne laissa de passer outre, mais il nous fallut tous sortir hors pour la mettre à la maree.
Comme ayans consulté ce qui estoit le plus expédient de faire , nous délibérâmes nostre retour , du Destroit de S . Pierre et du Cap de Tiennot .
Ayans nauigé le long de ceste coste environ deux heures, la maree suruint auec telle impétuosité qu’il ne nous fut ïamais possible de passer auec treze auirons outre la longueur d’vn iet de pierre. Si bien qu’il nous fallut quitter les barques et y laisser partie de nos gens pour la garde, et marcher terre par quelque dix ou douze hommes iusques à ce Cap, où nous trouuasmes que ceste terre commence là a s’abbaisser vers Surouest. Ce qu’ayans veu et estans retournez à nos barques, reuinsmes à nos Nauires qui estoyent ja à la velle qui pensoyent tousiours pouuoir passer outre :
mais ils estoyent auallez à cause du vent de plus de quatre lieues du lieu où nous les auions laissez, où estans arriuez fismes assembler tous les Capitaines, mariniers, maistres et compagnons pour auoir l’aduis et conseil de ce qui estoit le plus expédient
à faire. Mais apres qu’vn chacun eut parlée 1 on considéra que les grands vents d’Est commençoyent a regner et devenir violens, et que le flot estoit si grand que nous ne faisions plus que raualler, et qu’il n estoit possible pour lors de gaigner aucune chose : mesmes que les tempestes commençoyent a s’eslever en ceste saison en la terre Neufue, que nous estions de lointain pays, et ne scauions les hasards et dangers du retour, et pource qu’il esîoit temps de se retirer, ou bien s’arrester là pour tout le reste de l’annee. Outre cela nous discourions en ceste sorte, que si vn changement de vens de Nord nous suprenoit qu’il ne seroit possible de partir. Lesquels aduiç °uys et bien considérez nous firent entrer en deliberation certaine de nous en retourner. Et pource que le iour de la feste de S. Pierre, nous entrasmes en ce destroif, nous l’appellasmes à ceste occasion Destroit de S. Pierre, ou ayans ietté la sonde en plusieurs lieux , trouuasmes en aucuns cent cinquante brasses, aux autres cent, et près de terre soixante auec bon fond. Depuis ce iour iusques au Mercredy nous
eusmes vent à souhait et cireuimes ladite terre du costé du Nord, Est-Suest, Ouest, et Norouest : car telle est son assiette, horsmis la longueur dVn Cap de terres basses qui est plus tourné vers Suest, esloigné à viron xxv. lieues dudit destroit. En ce lieu nous vismes de la fumee qui estoit faite par les gens de ce pays au dessus de ce Cap, mais pour ce que le vent ne singlait vers la coste nous ne les accostasmes point, et eux vovans que nous n’approchions d’eux douze de leurs hommes vindrent à nous auec deux barques lesquels s’accosterent aussi librement de nous comme si ce fussent esté François, et nous donnèrent à entendre qu’ils venoyent du grand golfe, et que leur Capitaine estoit un nommé Tienne*, lequel estoit sur ce Cap, faisant signe qu’ils se retiroyent en leur pays d’où nous estions partis , et estoyent chargez de poisson, nous appelasmes ce cap Cap de Tiennot. Passé ce Cap toute la terre est posee vers l’Est-Suest, Ouest et Norouest, et toutes ces terres sont basses, belles et enuironnees de sablons^, près de mer et y a plusieurs marais et bancs par l'espace de
xx. lieues, et en apres la terre commence a se tourner d’Ouest à FEst, et Nordest, et est entièrement enuironné d’Isles esloignees de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi comme il nous semble y a plusieurs bancs périlleux plus de quatre ou cinq lieuës loin de la terre.
Comme le ix. iour d’Aoust nous entras mes dans Blanc-sablon , et le cinquième de Septembre arriuasmes au port de S. Malo .
Depvis le Mercredy susdit iusques au Samedy nous eusmes vn grand vent de Surouest qui nous fit tirer vers TEst- Nordest, et arriuasmes ce iour là à la terre d’Est de la terre-Neufue entre les Cabannes et le Cap-double. Icy commença le vent d'Est auec tempeste et grande impetuositué, et pour ce nous tournasmes le Cap au Norouest et au Nord pour aller voir le costé du Nord qui est comme nous avons dit entièrement enuironné d’Isles, et estant près d’icelles, le vent se changea et vint du Su, lequel nous conduit dans le
golfe, si bien que par la grâce de Dieu nous entrasmes le lendemain qui estoit le ix. d’Aoust dans Blanc-sablon , et voilà tout ce que nous auons descouuert.
En apres le xv. Aoust iour de FAssumption de nostre Dame nous partismes de Blanc-sablon apres auoir ouy la Messe, et vinsmes heureusement iusques au mitan de la mer qui est entre la terre-Neufue et la Bretagne , auquel lieu nous courusmes grande fortune pour les vens d’Est , laquelle nous supportasmes par F aide de Dieu, et du depuis eusmes fort bon temps , en sorte que le cinquième iour de Septembre de F année susdite nous arriuasmes au port de S. Malo d’où nous estions partis.