‹ Voyage de Kalm en Amérique (volume 2)Chapitre 37 sur 49 · FORT 8T FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

FORT 8T FRÉDÉRIC

le goarernenr. L'enceinte dxx fort renferme une jolie petite église et d«n maisons en pierre pour les officiera et les soldats. De Ions eûtes, à la portée d'an IxHilet de canon, se dressent dos rochers à pic, dont quelques uns serrent de trôs près la citadelle, à la haatear de ses murs.

Le sol du Fort St Frédéric, de chaque côté de la ri* riôre, jouit d'une grande réputation de fertilité ; avant la dernière guerre un^certain nombre de familles françaises, particulièrement d'anciens militaires, étaient Tenues s'y établir ; mais le roi les obligea, de retourner au Canada, ou de se retirer dans le fort pendant la nuit. La plupart reviennent s'y fixer, et on croit qu'il y aura quarante on cinquante familles encore qui s'établiront ici, cet automne.

A la distance d'une ou deux portées de mousquet, à l'est du fort, se trouve nn moulin à veut,' dont les épaisses murailles sont en pierre. On y moud la pins grande partie de la farine qui approvisionne le fort. Il est bâti de façon ft pouvoir servir aussi de redoute, étant couronné de cinq ou six petites pièces ds canon. Fendant la derniùre guerre, on y avait mis des' soldats en garnison, parcequ'ils pouvaient, du haut de ce monlin (beaucoup mieux que du fort) avoir l'œil sur une vaste étendue de la riviôre, et voir approcher les vaisseaux anglais ; ce qui était très important, car si ce poste d'observation n'avait été là, les Anglais, avec de légères embarcations, auraient pu longer le côté ouest de la rive, à l'abri des collines qtii les df^robaient à la vue du tort. Aassi, tous ceux qui visitent cet endroit se demandent-ils avec étonnement pourquoi le fort n'occupe pas plutôt la place du moulin. De là il aurait commandé la rivière et aurait pu prévenir l'approche de l'ennemi ;

un petit foué creofiê dans la terre glaise, i partir de la rivière qui sort da lac SI. Sacrement, jnequ'aa lac Champlain, sarait alors environné d'une eau coorante le fort, qui — occupant l'extrémité de la langue de terre — se serait ainsi trouvé toujours Buffisamment pourvu d'eau fraiche, et assez éloigné de ces rochers élevés qai l'étonfient dans sa jiosition actuelle.

Koos avons fut nos préparatifs de départ anjourd'liai, ayant déjà attendu ici quelques jours l'arrirée dn yacht qui navigue tout l'été entre les forts St. Jean et St. Fré* déric. Notre séjour en cet endroit a été marqué par beaucoup d'attentions que nous avons reçues, surtout de la part dn gouverneur du fort, M. Lusignan, homme de science autant que d'exquise politesse, à qui nous sommes très obligés ; il nous a traités avec les mêmes égards que si nous eussions été ses propres parents. J'ai en l'honneur de m'asseoir è, sa table pendant mon séjour ici, et il a permis à mon domestique de manger avec les siens. Nous avions nos chambres privées, etc., et à notre départ l'aimable gouverneur nous fournit d'amples provisions pour notre voyage jusqu'au fort St. Jean. Enfin, il nous combla de plus de prévenances que nous n'aurions pu en attendre d'un compatriote, et les officiers se montrèrent aussi tout-à-fait obligeants.

Vers onze heures dn matin, nous partîmes par un Y^nt favorable. Des deux côtés du lac il y a de hantes chaînes de montagnes, avec cette différence, j'en ai déjà fait la remarque, que sur la rive orientale nue vaste plaine boisée s'étend jusqu'à la distance de 12 à 18 milles anglais ; après quoi viennent tes montagnes, et derrière celles-ci, le pays qui fait partie de la Nouvelle- Angleterre. Oes hantes montagnes doivent être considérées comme ^^'^ ^mîtes entre les possessions françaises

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et anglûses dans ods régions dd l' Amérique da Nord. Snr le côté oneet, an contrûre, Ub numtagiiee baignent leur pied dans le lac, qui d'abord n'a qae la largeur d'an mille français (1), mais il s'élargit tonjonrs déplus en plus. Le pays antonr du fort n'est babité que dans le rayon d'un mille français ; pins loin il est enseveli sous une épaisse forêt. A la distance d'à peu près dix milles français, le lac atteint une largeur de quatre milles, et nous commençons & y voir poindre des petites îles. Le capitaine nous dit qu'il y a sur le Itlc soixante îles, dont quelques unes bien grandes; il nous as* sura, aussi, que cette nappe d'eau est eu beaucoup d'endroits si profonde qu'une ligne de deui dents verges n'en toucherait pas le fond ; et près du rivage, d'où part une cbaîne de montagnes qui traverse le p$ys, la sonde donne souvent quatre-vingt brasses.' A quatorze milles français du Fort St Frédéric, nous aperçûmes quatre grandes iles dans le lac, qui a, ici, près de six milles françaîs de large. Aujourd'hui le ciel est sombre, et les nuages voilent les montagnes environnantes d'un épais brouillard, qui vient se reposer un instant sur leurs cîmes élevées, pour remonter ensuite eu fumée aussi épaisse que celle d'une usine. De temps en temps, le long de notre course, nous apercevions une petite rivière qui se jetait dans le lac ; on me dit que le pays caché derrière Cette chaîne, sur la rive ouest, est couvert d'une haute forêt de plusieurs milles, entrecoupée de rivières, ruisseaux, marais et petits lacS;et tout-à-fait propre à la culture. Les rives sont ici tantôt sablonneusos, et tantôt rocheuses. Sur la fin dujour, les montagnes commencent à baisser, le lac devient libre, on n'y voit plus ni rochers

(I) CbaqUB rois que t'autaur se sert de l'espi'eMlon wW/< franfaii,y\

ni battnrei. Plus tard Asas la soirée, le vent s'affaiblit tellement, qn'il noua iant mettre à l'ancre près dn rivage, pour y paaser la nuit.

Ce matin, par un bon vent, nous nous mîmes en route pour te fort St Jean, d'où nous étions à mi-chemin ; la distance entre les deux forts, St Jean et St Frédéric, à trarers le lac Cbamplain, est d'environ 41 milles français. Le lac a ici une largeur de six milles anglais. Les montagnes sont enfin disparues ; an pays plat et boisé s'offre à nos regards. La grève est toute de sable, et le lac semble maintenant avoir 4 à 6 milles de largeur. Il est réellement i^ns large, mois les Ilots le font par^tre plus étroit. Quoique le pays soit inhabité, cependant on aperçoit souvent des sauvages en canots d'écorce prôsde la côte. Ils Tiennent pêcher l'éturgeon, qui s'y trouve en abondance ; j'en ai vu moi-mâme sourent sauter hors de l'eau. Ces sauvages mènent une vie étrange; peudant une partie de l'année, ils subsistent d'un peu de mais, de melons et de fèves, qu'ils cnllivent ; le reste du temps, comme pendant cette saison-ci, leur nourriture consiste en poisson seulement, sans viande ni pain ; et plus tard encore ils se nourriront du produit de leurs chasKs: cerfs, castors, chevreuils, etc., ce qui ne les empêche pas de vivre longtemps, de jouir d'une parfaite ianté, et de pouvoir supporter plus de fatigues qu'aucun autre peuple. On les voit chanter, danser, toujours contents et joyeux ; iLs ne voudraient pour rien au monde changer leur vie nomade contre nos mœurs européennes.

Noos étions encore à dix milles du Fort St. Jean quand, sur la rive occidentale, nous aperçûmes quelques

LAC OHÀMPLAlfl. âS

liaisons, habitées par des familles françaises arant la dernière guerre, et abandonnées depuis par mesure de prudence ; mais ces familles y reTÎennent maintenant. Ce furent les premiers établissements et maisons que nous rencontrâmes après avoirquitté St Frédéric.

Sur la rire orientale du lac, on voyait autrefois une espèce de fort en bois, ou plutôt une redoute dont on me montra l'emplacement, qui est maintenant tout couvert d'arbres. Les Français l'avaient bâti pour se défendre contre les incursions des sauvages, qui pon> Talent venir les attaquer par le lac, et l'on m'assure que plusieurs d'eatre eux ont été tués dans ces endroits, et qu'annuellement, encore, un si grand nombre de colons perdent la vie dans les expéditions que nécessite leur commerce avec ces sauvages, qu'on estime qu'il y a en Canada quatre femmes contre un homme. Sur une éminence, du même côté du lac, est un moulin & vent ' bâti en pierre, autour duquel quelques Français s'é* taient établis avant la guerre ; ils déguerpirent aux premières hostilités, et n'y sont pas encore revenus. On estime à huit lieues, la distance entre ce moulin et le fort St. Jean.. Les Anglais, avec le secours de leurs, alliés sauvages, ont brûlé plusieurs fois les maisons ici, sans que le moulin ait aucunement soufiert.

Le yacht qui nous a conduits à St. Jean, est le premier qui ait été construit ici, et qui ait jamais navigué sur le Champlain, car autrefois on n'employait que des bateaux pour transporter les provisions. Le capitaine était français d'origine, mais né dans ce pays ; il avait lui-même bâti son yaoht, et fait les sondages pour trouver une route sûre entre les forts St Jean et St Frédéric. Kn face du moulin, le lac mesure près de trois brasses, mais , cette profondeur dimmue peu à peu en approchant de

St Jean. Nous arrivons à un point où la côte eu face est habitée.

Le capitaine avait, âans sa cabine, des peaux de loutre tout-à-fait semblables à nos fourrures européennes, tant par la couleur que par l'espèce. 11 paraît que la loutre se rencontre partout en Canada.

On se sert de peaux de veau-marin (1) pour couvrir des cotfres, des valises, et souvent l'on en fait aussi des portemanteaux. Les gens du peuple s'en confectionnent des sacs à tabac. Ce phoque ne difière pas d^ celui de Suède ou d'Europe, qui est gris tacheté de noir. On dit que cet amphibie est très commun au-dessous de Québec, à l'eraboachure du St. Laurent, dont il remonte le cours tant que l'eau en est salée. Il ne se trouve dans aucun des grands lacs du Canada. Les Français lui donnent le nom de loup-marin.

Les colons français consacrent beaucoup plus de temps à la priàre et au culte extérieur que les anglais ou les hollandais des colonies britanniques. Ces derniers ' ne font de prières ui le matin, ni le soir, à bord de leurs navires, et n'observent pas le dimanche; ne disent jamais, ou que bien rarement, leurs gi^Aces avant ou après les repas. Tout au contraire, à bord des vaisseaux français, la prière se fait régulièrement aa commencement et à la fin dela.joumée, elle dimanche est entièrement con. •acre an culte : les grfkces se disent aussi, fidèlement à chaque repas ; outre cela, chacun prie en son^iarticnlier tous les jours à son réveil. Au Fort St Frédéric, les soldats se réunissaient pour la prière, matin et soir. Le seul défaut que je trouve à cela, est que tout se fait en latin que la plupart ne comprennent pas.

Âu-dessouB du moulin dont j'ai parlé plus haut, le lac

il) Phoca VUvIina (carnivores amphibie?.) M.

tAC CHAMPtAIlf. Sà

Champlain n'a plus qu'une portée de mousquet de large, ce qui lui donne plutôt l'apparence d'une rivière qne d'un lac. Le pays de chaque côté est bas et uni, et couvert de bois. Nous ne vîmes d'abord que quelques cottages, épare ça et là, sur le rivage. Mais un peu plus loin, la contrée est habitée sans interruption. Le tac d'une profondeur de six à dix pieds, renferme plusieurs îlots. Durant notre trajet le cours du lac a constamment tenu une direction du sud-sud-onest au nordnord-est.

Dans certaines parties du Canada, se trouvent de vastes étendues de terre appartenant à de simples particnliers, qui en concèdent des morceaux de quarante arpents de long sur quatre de large, à tout militaire licencié qui désire s'y fixer, moyennant une redevance annuelle de six francs, qu'il ne paie cependant que lorsqu'il est établi.

L'eaU' était devenue si basse en certains endroits, qu'il nous fallût nous frayer une route en sondant le lac, avec des branches d'arbre, tandis qu'à d'autres places, vis-à-vis, elle avait jusqu'à deux brasses de profondeur. Vers le coucher du soleil, nous saluâmes enfin le Fort St. Jean, ou St. John, après avoir subi tous les caprices d'one après-midi de vent et de pluie, entremêlés d'ôclaircies et de beau tempS.

St. Jean est un fort en bois, qui fut bâti par les Français, en 1748, à l'embouchure du lac Champlain, sur sa rive occidentale, comme place de défense pour la protection du pays d'alentour, qu'on avait alors le dessein de coloniser. Ce fort devait servir pour l'emmagasinage des ammunitions et des provisions, qne l'on envoyait ordinairement de Montréal à St Frédéric, où l'on se rend

eu yacht de St. Jean, tandis qae plus bas,^à deaz portées de mousquet, il y a des battun's de pierre où le courant est très rapide, et qu'on ne peut franchir qu'en bateaux plats. Autrefois, le fort Chambly, à quatre milles français plus bas, serrait de magasin, mais l'incommodité du transport fit songer à l'érection du iort St. Jean. En effet, les provisions, d'abord Toiturées par terre de Montréal à Chambly, en suivant un long circuit, étaient placées sur des bateaux plats, et ensuite transbordées dans des yachts, avant d'arriver à destination.

Le fort St. Jean occupe an terrain bas et sablonneux, et le pays aux alentours est une plaine unie couverte d'arbres. De forme quadrangulaire, il renferme une enceinte d'un arpent carré. Les deux angles qui regardent le lac sont défendus chacun par un ouvrage en bois à quatre étages, reposant sur un soubassement en pierre, de la hauteur d'environ une brasse et demie, vrais polygones garnis de meurtrières et de mâchicoulis. Aux deux autres angles, du côté de terre, sont érigées de petites maisons eu bois, à deux étages, servant en même temps de casernes et de défenses. Le fort est enclos d'une palissade de pieux pointus, hauts de deux brasses et demie, et enfoncés en terre, serrés les uns contre les autres; ils sont faits avec le bois qu'on appelle Tliut/a, regardé comme le plus durable ici,^t à cause de cela, de beaucoup préféré au sapin. Un peu plus bas, la palissade est à double rang, l'an dans l'autre. On a élevé tout le long de ces pieux, à une hauteur de plus de deux verges, une large plateforme, avec des garde-corps, dans l'intérieur du fort, pour la protection des soldats qui, de là, peuvent tirer sur l'ennemi, sans s'exposer eux-mêmes. L'année dernière (1748) la garnison comptait deux cents hommes, mais aujourd'hui il n'y a que le commandant, un commissaire, un boulanger et six soldats

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