‹ Voyage de Kalm en Amérique (volume 2)Chapitre 38 sur 49 · FORT ST JEAN · texte numérisé non relu

FORT ST JEAN

pour prendre soin dn fort et Knrreiller le traneport des provisions. Le gouverneur actuel est le chevalier' de Granues (1), gentilhomme très aimable, .et beau-frère de M. Lusignan, gouT^rneur du fort St Frédéric. Le terrain d'alentour, sur les deux côtés de la rivière, est riche et fertile, mais encore inhabité, quoiqu'on parle d'y faire des établissements an plus tôt.

Far tout le Canada, les Français donnent aux moustiques le nom de marangouins, mot emprunté à la langue sauvage (2) : ces insectes sont en nombre si prodigieux dans les bois qui avoisinent le fort St. Jean, qu'on le surnommerait avec plus d'à-propos le fort aux marangouins. La situation basse et marécageuse dn pays, et les forets épaisses qui le couvrent, favorisent beaucoup leur accroissement ; ils diminueront sans doute, comme ailleurs> quand les bois seront abattus, les marais desséchés, et la culture établie.

D'après les rapports unanimes des Français, le serpent à sonnettes est inconnu dans ce voisinage, de même que plus au nord, près Montréal et Québec. Les endroits les plus reculés où on l'ait vu de ce côté, sont dans les montagnes du fort St. Frédéric. Il n'y a pas de reptiles en Canada dont la morsure soit mortelle ; tous fuient l'approche de l'homme. Je renvoie le lecteur aux notes que j'ai communiquées à notre Académie des Sciences (année 1752) concernant la nature et les habitudes du serpent à sonnettes. >

Quelques personnes sont arrivés ici, ce soir, venant de Laprairie, avec des chevaux que le gouverneur m'en- Toie, à ma demande. St. Jean no compte encore qu'un

(1) Gannea, Voir note l'' {!) Maringoains.

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an d'existence, personne ne s'y est fixé, ce qai explique la rareté de ces utiles solipèdes. Ces messagers avaient aussi apporté des lettres à M. de Ganues, de la part du gouvernetfr-en-clief du Canada, '« marquis de la GalisBonnière, en date de Québec et du là du mois coarant, ainsi qu'une dépèche du vice-gouverneur de Montréal, le baron de Longueuil, cette dernière datée dn 21 du même mois. On y marquait que j'avais été particulièrement recommandé par la cour de France, et qu'elle désirait qu'il me fût donné toute facilité de poursuivre ma route. Un envoi de deux petits barils de vin était gracieusement ajouté à ces recommandations. Dans la Foiréc, noub bûmes h la santé des rois de France et de Suède, au bruit d'une salve des canons du fort, ainsi qu'à la sauté dn gouverneur-général et d'autres pcrbonnagcs.

Le matin, départ pour Laprairie, sur la route de Montréal. La distance entre Laprairiç et le fort St. Jean est d'environ six lieues ; et entre Laprairie et Montréal, de deux lieues et demie par la rivière St. Laurent. Nous longeâmes d'abord le rivage, ayant à notre droite la rivière St. Jean. C'est ainsi que l'on nomme l'embouchure du lac Champlain, qui se jette dans le St. Laurent. On lui donne quelquefois aussi le nom de rivière Champlain. Après une course d'un mille français, nous tournâmes à gauche dans les terres. Le pays est bas, boisé et passablement humide pour la saison ; nous n'avancions qu'avec beaucoup de difficulté. Mais il ne faut pas oublier que le fort St Jean ne date que de l'été dernier, ainsi que la route qui y conduit, ce qui explique pourquoi elle n'a pas acquis un degré de solidité convenable. Deux cents hommes, à la solde du gouvernement, et recevant chacun un salaire de 30 sous par

ENTEE LE FORT 8T JEAN ET LAPBAIBIE. 39

jour, ont mis trois mois à faire ce chemin ; l'es travaux seront repris l'automne prochain. Toute cette plaine est couverte de forêts, affreux séjour de millions de moustiques qui nous incommodent beaucoup. Nous sortons du bois, après avoir marché une distance de trois milles, pour entrer dans un ancien marais, aujourd'hui desséché, et d'où une belle vue s'ofire à nos yeux, de tous côtés. A notre droite, à une grande distance, mais non loin du fort Champlain, nous voyons deux hautes montagnes ; nous apercevons aussi celle de Montréal — puis le 'chemin se continue en ligne droite. Mais bientôt après, nous retombons sur un terrain bas et humide, que nous laissons pour entrer dans une forêt de sapins, aux feuilles argentées en dessous. (1)

Nous foutons en ce moment un sol beau et riche, et qui sera sans doute très fertile lorsque les arbres auront été abattus, et qu'il sera livré à l'agricullure. Il n'y a ni rochers ni pierres près du chemin.

A environ quatre milles du fort St Jean, le pays prend un antre aspect. II est tout cultivé, et une continuelle variété de champs de blé, de pois et d'avoine — nous ne vîmes pas d'antres céréales — se présente à notre vue. Les fermes sont éloignées les unes des autres, et chacune d'elles est entourée de ses champs et de ses prairies. Les maisons, très-petites, sont bâties en bois. En guise de mousse, que l'on ne peut se procurer ici, on se sert de glaise pour boucher les fentes dans les murs. Les toits sont très inclinés et couverts, en chaume. Le sol est bon, uni et entrecoupé de petite ruisseaux ; il n'y a que peu de coteaux. La vue est fort belle, et aussi loin que mon regard peut porter, je ne

OiAbies fotiis subtus argeiUeis}

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vois qae des terres en pleine cnltare ; tous les champs sont couverts de moissons, le blé d'été l'emportant sur les antres sortes de grains. Le sol est encore tellement fertile qu'il n'est pas nécessaire de le laisser en friche. Les forêts sont passablement éclaircies, et il est à craindre, qu'avant lon^emps, le bois ne devienne très rare. Tel est l'aspect dn pays jusqu'à Laprairie et jusqu'à la riviàre 3t. Laurent, que nous ne perdons pins de vue maintenant ; en un mot, c'est, dans mon opinion, la plus belle contrée de l'Amérique du Nord que j'aie encore vue.

A l'heure du diner, nous arrivâmes à Laprairie, qui est située sur «ne petite élévation, près de la rivière St. Laurent. Nous y passâmes la journée, ayant l'intention d'en visiter les environs avant d'aller plus loin.

La Prairie de la Magdeleine est un petit village, snr la rive droite du St Laurent, à deux milles et demi au nord-ouest de Montréal, qui est situé sur l'autre côté de la rivière. Tout le pays autour de Laprairie est plat, et ne présente presque pas d'inégalités. De tous côtés, il y a de grands champs de blé, des prairies et des pâturages. A l'ouest, coule la rivière St Laurent, dont la largeur est d'au-delà d'un mille et demi. La plupart des maisons à Laprairie, sont bâties en bois de charpente, à toits inclinés ; les fentes dans les murs, sont bouchées avec de la terre glaise. Il y a quelques maisons en pierre, principalement de pierre-à-chanx noire, ou de moellons ; dans ces dernières, les cintres des portes et des fenêtres sont en pierre à chaux noire. Au milieu du village, s'élève une belle église, surmontée, à sa face occidentale d'une flèche contenant des cloches. Devant la porte, il y a une croix, surchargée de sculptures représentant des

échelles, des pincettes, des marteaux, des cloas, etc., toQs les instraments qn'on s'est imaginé, à tort ou a raison, avoir servi an crucifiement de notre Sauveur. Le village est entouré de palissades, de quatre à cinq verges de hauteur, élevées autrefois, pour le protéger contre les incursions des Indiens. Hors de cette enceinte, il y a des jardins potagers et d'ornement, mais ils sont dépourvus d'arbres fruitiers. L'élévation du terrain, le long de la rivière, est à peu près nulle. Le village a son curé et son capitaine, qui prend le nom de gouTcrneur. Les terres sont grandes et ensemencées de blé d'été ; on n'y voit ni seigle, ni orge, ni maïs. Au sud-ouest, il y a une grande chute dans la rivière St. Laurent, et l'on en entend distinctement le bruit d'ici. An printemps, lorsque le volume des eaux s'accroît par la foute des glaces, qui commence alors, le fleuve inonde une grande partie des terres, et au lieu de les fertiliser, comme le Nil, par son débordement, fait pour r£gypte, il ieuT cause an contraire beaucoup de domma* ges, en y déposant des plantes dont les graines répandent tontes sortes de mauvaises herbes, qui ruinent les champs. Ces inondations obligent les habitants à éloigner leurs bestiaux à une distance considérable, parce que l'ean s'étend très loin ; mais heureusement elle ne reste pas plus de deux ou trois jours. Le plus souvent ces débordements sont causés par l'amoncellement des glaces dans quelque partie de la rivière.

La Zizania aqualica, ou Folle-Avoine, croît on abondance sur les bords d'un ruisseau qui arrose les terres dans le bas de Laprairie.

Ce matin je suis allé de Laprairie à Montréal en ba-

teaa, sar la rivière St. Lanreut. Le fleuve est très rapide, mais pas très profond près de Laprairie, telle*ment qae les yachts ne penvent remonter pins haut qae Montréal, excepté en printemps, à la crue des eaax, époque à laquelle ils peuvent aller jusqu'à Laprairie, mais pas an-detà. On voit Montréal, du village et tout le long du trajet. Â notre arrivée, il y avait foule à la porte de la ville. La nouvelle de ta prochaine visite d'étrangers avait excité la curiosité. On avait bien, déjà, entendu parler de notre pays, mais on n'avait jamais va de suédois, et chacun de nous dire que nous étions les premiers de notre nation qui fussent jamais venus à Montréal. Â peine avions-nous mis pied à terre, que le gouverneur do la ville me dépêcha un capitaine chargé de me conduire à son hôtel, et qui m'y introdnisit. Le baron Longuenil n'était encore que vice-gouverneur, mais il attendait sa promotion de France, d'un joar à l'autre. Il me fit un accueil plus civil et plus généreux que je ne saurais l'exprimer, et me montra des lettres du gouverneur-général du Canada, le marquis de la G-alissonniére, qui y marquait avoir reçu l'ordre de la cour de France de me fournir de tout ce dont i'aarais besoin, attendu que je devais voyager dans ce paya aux dépens de Sa Majesté Très- Chrétienne. En un mot, le gouverneur Longuenil me combla de faveurs, tant dnrant mon premier séjour qu'à mon retour de Québec, à un point excédant de beaucoup ce que je pouvais espérer ou imaginer.

La différence entre les manières et les coutumes des français à Montréal et au Canada, et celles des anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. Ici les femmes en général sont belles ; elles sont bien élevées et vertueuses, et ont un laisser-aller qui charme par son

MONTllEAL. 48

inaocence même, et prévient en leur favear. Elles s'habillent beaucoup le dimanche, mais les autres, jours, elles s'occupent assez peu de leur toilefte, sauf leur coiffure, qu'elles soignent extrêmement, ayant tonjoars les cheveux frisés et poudrés, ornés d'aigallles brillantes et d'aigrettes. Chaque jour de la semaine, le dimanche excepté, elles portent un mantelet petit et élégant, sur un court jupon, qui va à peine à la moitié de la jambe, et dans ce détail de leur ajustement, elles paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés et très étroits ; je m'étonne qu'ainsi chaussées elles puissent marcher à l'aise. En fait d'économie domestique, elles surpassent grandement les anglaises des plantations, qui ne se gànent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu'elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés (1). Les femmes en Canada, au contraire, sont dures au travail et et la peine, surtout parmi le bas peu* pie ; on les voit toujours aus champs, dans les prairies, aux établee, ne répugnant à aucune espèce d'ouvrage. Cependant elles se relâchent un peu à l'égard de la propreté des ustensiles et des appartements, car, dans quelques maisons, aussi bien à la ville qu'à la campE^ne, les planchers ne sont lavés qu'une fois par six mois ; cela n'impressionne pas agréablement l'étranger qui arrive d'un voyage dans des pays hollandais ou anglais, où*le enrage et le frottage des planchers sont regardés comme chose tout aussi importante que l'exercice de la religion.

(1) Il paraît qii'ù l'avenir, le beau s-ixe, <Iuiis les coloniiisungluisu» Je l'Amérique du Nord, cessera de mériter des reproches de la nalure de ceux r|ue H. Kalm lui adresse si souvent; on eiïet, on dit que les dames, (lupuis quoique temps, rivalisent cuire elles à qui pourvoira le mieux sa famille, de linge, (fe bas, de. telles de ménage lissées de leurs propres mains, et qu'un eâprit général d'industrie s'cm|iare d'elles en ce momenl. (P.)

Poar empèclicr la pouesiiire accnmntée de devenir nui. sible à la santé, les femmes arrosent le parquet plnsienrs fois par jonr, ce qui a l'effet de la rendre encore plus épaisse. Les asperBions se répètent aussi souvent que la poussière est s6che et se soulève. En général cependant les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins du ménage et j'ai va avec plaisir les filles du meilleur monde — voire même celles du gouverneur, habillées pour l'occasion, aller dans les cuisines et les celliers pour s'assurer que tout y était en ordre.

Les hommes sont extrêmement polis et saluent, en Atant leurs chapeaux, chaque personne, indistinctement, qu'ils rencontrent dans les rues. Il est d'usage de remettre une visite le lendemain même, eu eût-on des vingtaines à faire dans la journée.

D'après ce que j'ai appris de quelques Français qui ont fait la chasse au castor avec des Indiens dans les parties septentrionales du Canada, les fourrures les plus recherchées sont les peaux de castors, de chats sauvages ou lynx et de martres. (1) Ces animaux sont d'autant plus appréciés qu'on les trouve plus au nord, parce que leur poil est mieux fourni et qu'il a une plus belle apparence que celui des peaux qui proviennent de chasses faites au midi ; les fourrures sont plus ou moins estimées, suivant que le lieu d'où elles sont rapportées est plus rapproché, ou s'éloigne d'avantage du pôle arctique.

Les Français du Canada donnent le nom de perdrix blanche à une espèce d'oiseaux qui abonde, durant l'hiver, près de la Baie d'Hndson, c'est notre Ptarmigan ; on poule-de-neige (Te/rm» Lagopun). Elle est très nombreuse au temps des fortes gelées et Jorsqne la neige commence à tomber en grande quantité. On décrit ce la- (1) Muilela Cana:Uii'is, Pennanl's Uartun (carnivores digiligrades.) M.

gopède conlme nn oisean à pattes blanches, ragneuses, et à plumage entièremeat de la même conleurà l'exception de deux on trois pennes noires à la queue. Leur chair est savonrease et délicate. Dans l'Histoire Naturelle des oiseaux d'Edwards (page 72) on voit que le ptarmigan est commun aux environs de la Baie d'Hndson (1).

Il eu est de même des lièvres qui sont très communs aussi en Canada, où j'en ai \'u souvent; ils ressemblent en tout à nos lièvres de Suéde. Leur poil est gris foncé en été, et blauc comme la neige en hiver, ainsi que chez nous.

Les arts mécaniques tels que l'architecture, l'ébênisterie, la coufectiou des ouvrages au tour, etc., ne sont pas aussi avancés ici qu'on devrait s'y attendre, et les Anglais sous ce rapport l'emportent sur les Français. Cela vient de ce que la plupart des colons, ici, sont des soldats licenciés qui n'ont pas en l'occasion d'apprendre aucun métier, ou n'en ont appris un que par accident ou par nécessité. Il y en a cependant qui ont de bonnes notions de la mécanique et j'en ai va un qui faisait d'excellentes horloges et montres, quoiqu'il n'eût que fort peu d'instruction (2).

(t) Voyez Br. Zool. Suppl. Planche XIII, f. 1. (F.) George Edwards, auteur de l'Histoire Naturelle des Oiseaux, Animaux et Insectes, en 210 planches coloriées, avec la description en fraixjais, publiée à Londres en 1713-S, 1750-1 ; quatre parties en deux vols. in-4°. (M,)

(1) Cette assertion de Kalm est en désaccord avec le témoignage de 'Abbé de la Tour {.Vémoim atr la vie di M. de Laval), qui dit que Ica métiers étalent portés à une grande perfection chez les (Iinadiens dès 1(107, et qu'on trouvait parmi eux de fort bons ouvriers, les petits enfants eiii-m&raes montrant do l'adresse.

•'Dans le dessein do favoriser cotte aptitude naturelle des Canadiens

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La présence de la monche commune on mouche de maison (1), n'est observée dans ce pays que depuis environ cent cinquante ans, EuÎTant ce que m'ont assuré plusieurs personnes, tant ici qu'à Québec. Les Indiens afiïrment tous la jméme chose, et sont d'opinion qne cette mouche a été apportée ici clans des vaisseaux Européens qui se sont échoués sur la côte. Je no [disputerai pas arec eux sur ce point, cependant il me souvient que dans les solitudes entre Saratoga et Pointe à-la-Chevelure on Fort St Frédéric, sitôt que je m'asseyais pour prendre du repos on pour manger, j'étais importuné par des mouches de l'espèce de la mouche commune qui venaient se poser sur moi. Il est par conséquent douteux èi la présence de la mouche en Amérique ne remonte pas à une époque plus éloignée que celle indiquée, ou si elle a été' importée d'Europe. D'un autre côté, on peut prétendre qne l'existence de cet insecte dans ces solitudes date du temps où le fort Anne (-tant encore debout, les Anglais y passaient et repassaient souvent. D'ailleurs, des voyageurs européens, tant avant qno depuis cette époque, ont pu, en parcourant le pays, apporter ces mouches, avec leurs provisions.

Les bestiaux sauvt^s abondent au sud du Canada et leur existence y a été remarquée de temps immémorial, surtout dans le pays des Indiens Illinois, dont la latitude est à peu prés la même que celle de Philadelphie. On en rencontre rarement plus au nord. J'ai ru aujourd'hui, une peau de bison (2) de grandeur égale à

" pour les arts et métiers, Mgr. de Lava! 6tablit ù Si Joadiin un pi>n- -' sionnal, où les enranls de la campagne, nvec une éducation religieuse, " recevaient une bonne instruciion primaire, étaient formés 1 l'ngriciil- " lure, ou apprenaient des mélicrs." Court d'Histoire •du Canada. Il p, 65. (M.)

(l) *u«fl(fi>mf«ri*ca(r)iptei-a). (M.)

(3) £o(ain«ricanu> iRuminaiilS). (M.)

itfONTRÉi,t. ii

celle de la plas belle peaa de bcenf d'Europe, mais le poil en était meilleur, et de coalear noir foncé, comme eelni de l'onrs bnm. Le pelage de dessous est anssi soyeax qae la laine. Le cuir ne m'a pas paru très épais, et en général, la peau dnbœufsanTagen'estpasestimée autant que la peau d'ours en France. En hiver, on étend ces robes sur le plancher pour se tenir les pieds chauds. Le poil de quelques uns de ces animaux, me dit-on, donne une laine qni, en longueur et en finesse, est égale, sinon supérieure à la laiue du mouton. On en fait des bap, du drap, des gants et diverses étoffes, qui paraissent aussi bonnes que si la toison du plus beau mérinos en avait fourni ta matière première ; les In< diens l'emploient à plusieurs usages. La chair du bœuf sauvage vaut celle dn bœuf domestique tant en substance fibreuse qu'en graisse, et sa peau, lorsqu'elle a une épaisseur suifisante, ce qui arrive quelquefois, est d'aussi bon service que le cuir de la vache d'Europe.

Le bœuf sauvage est plus gros et plus fort que le bœuf d'Europe, et sa robe est conlenr brun foncé. Ses cornes sont courtes mais très épaisses à leur racine. Ces qualités, sans compter beaucoup d'autres qu'il a en commun avec le bœuf domestique et à an plus haut degré de perfection, ont induit quelques expérimentateurs à tenter de l'apprivoiser, afin de mieux tirer parti de sa foururre pour l'industrie, et de sa grande force pour l'agriculture. Dans ce but, on s'est procuré des veaux qu'on a apportés à . Québec, et dans d'autres localités, pour les croiser avec des animaux domestiques ; mais ils moururent an bout de trois ou qnatre ans. Bien qu'accoutumés à voir dn monde constamment, ils avaient toujours retenu leur férocité naturelle et leur caractère ombrageux, dressant les oreilles et tremblant à la vue d'un homme, ou prenant la clef des champs ; de sorte qu'on n'a pu encore trouver

moyen de domestiquer le bison. Bes élevenrs ctoient qu'il ne peut supporter le froid, vu qu'on ne le rencontre jamais plus au nord qu'à la latitude déjà mentionnée, quoique l'été soit très chaud, même dans ces régions septentrionales. On pense que lorsque le pays aux alentours des Illinois sera plus peuplé, il deviendra plus aisé de dompter ces animaux, et qu'on poura ensuite les utiliser dans les climats du nord (1). Les Indiens et les Français du Canada se servent de leurs cornes en guise de poudrières de chasse.

Aujourd'hui grandes réjouissances: la paix conclue entre la France et l'Angleterre a été proclamée. Les soldats sont sous les armes ; salves d'artîUerîe sur les murs ; décharges de monsqneterie en bas; feux d'artifice et illumination générale pendant toute la nuit. La population entière est dehors et encombre les rues. Le gouverneur m'a invité à souper et à partager la joie des habitants. Beaucoup d'officiers et de personnes de distinction étaient an nombre des convives, et l'allégresse générale a duré autant que la fête.

Ce matin j'ai accompagné le gouverneur, baron de Longnenil (2), et sa famille, dans une excursion à une petite île appelée Madeleine (Ste, Hélène), qui est sa propriété personnelle. Elle est située dans la rivière St. Laurent, tout eu face de la ville, et à son levant. Le gouverneury possède nue fort jolie maison, mais peu spacieuse, et un beau grand jardin avec parterre. La rivière

(I) Ne perdraient-ils pas alors celle supériorité que Jour donne lëut sauvage sur les animaux domesliques 1 On sait que les giellta des animaui apprivoisés dégénèrent de leurs ancêtres libres el sauvages. (P.)

(î) Cliarles le Moyne, second baron de Longueuil, gouverneur de Uantréal en 1749, commandanl-gî'né.rnl de la colonie en 175^, (M.)

tLÉ 3TE. HÊI.ENÉ. 49

|>aâse entre cette île et la ville, et son conrB est très rapide. Près de Montréal, elle eet assez profonde pour les yachts ; maie dn côté de l'île il y a si peu d'eau que l'on est obligé de pousser les bateaux eu avant avec des perches. Il 7 a un moulin sur l'île, qui tourne par la seule force da courant, sans le secours d'une écluse.

Le sumac doux (1), B.hm glabra, (Anacardiacées) croît ici avec une vigueur incroyable ; il atteint jusqu'à huit verges de hauteur, et est gios en proportion.

Le sassafras (Laurinées) n'est pas originaire «lu pays ; on ne l'y trouve jamais à l'état sauvage au nord du Fort Anne. J'en ai vu plusieurs sur l'île qui, bien que plantés il y a déjà quelques années, ne sont encore que des arbrisseaux, n'ayant guère plus de deui à trois pieds de hauteur. La tige en est détruite par le froid chaque hiver, presque jusqu'à la racine, et produit de nouveaux rejetons au printemps ; j'ai constaté ce fait par mes propres observations ici ; et il parait qu'il en est de même près des* forts Anne, Nicholson et Oswego. On tenterait donc en vain d'acclimater le sassafras dans un climat très-froid.

Le mûrier rouge Motus rubra, Lmn., (Morées) est ansei un arbre exotique. J'en ai vu quatre ou cinq qui avaient atteint une hauteur d'environ cinq verges ; d'après ce que m'a dit le gouverneur, ils ont été plantés il y a vingt ans, et doivent avoir été apportés des pays du sud, puisqu'on n'en trouve pas près de Montréal à l'état sauvage. Le mûrier croît naturellement à vingt milles au nord d'Albany, mais il ne dépasse pas cette limite, et même il y est très rare dans les bois — au dire

(1) Le sumac qu'on appelle vinni'jrier en Europo '■st Je sumac ilt.'s corroyeurs, U, Cnriaria. (M.)

des gens de la campagne. Lors de mon passage à Saratoga, je me sois informé si le mûrier existait 'dans le Toisinage, — chacun de me répondre qu'on ne l'y avait jamais vu, et qu'il ne croissait plus passé vingt milles au nord d'Albany. Cependant, les quatre ou cinq indi- A'idoB que j'ed vus dans l'île rénssissaîent très bien, quoique plantés dans on sol pauvre. Leur feuillage est large et épais, maia ils n'ont pas rapporté cette année. On m'assure qu'ils peuvent supporter un degré de froid considérable.

Le hêtre Water-Beeck (Quercinées) a été planté ici dans un lieu ombragé, et a atteint une grande hauteur. Tous les Français des eu'virons l'appellent cotonnier (1). On ne le trouve jamais à l'état sauvage près de la rivière St. Laurent, ni au nord du fort St Frédéric, où il est maintenant très rare.

Les cèdres rouges du jardin du gouverneur sont également des arbres de plantation, qui y ont été apportés du midi ; on n'en voit pas dans les forêts des environs. Cependant ceui-ci sont de la plus belle venue.

À sept heures et demie du soir, nous laissâmes cette île charmante, et bientôt après notre retour, le baron de Longueuil recevait à la fois deux nouvelles fort agréables : la première, que son fils était revenu de France, où il avait pusse deux années, etla seconde, qu'il apportait avec lui les lettres royales nommant le baron gouverneur de Montréal et du pays qui en relève.

On se sert ici d'éventails faits de queues de dindons sauvages. Dès que l'oisean a été abattu, on Ini

(1) M. Kalm a dil plus liaul que ce nom cal donné â l'asclëpiaile rte

MONTRÉEL. 51

ânlèTe la qaeae, qae l'on étend en éventail, et on la Bonmet à an procédé de dessication qaî lai fait gardt>r cette forme. Les dames et les hommes de distinction portent ces éventails, en marchant dans les rues, datant la grande chalear du jour-

Le patOTÎn des prairies aatoar de Montréal appartient à l'espèce du Poa Captllaris, Linn. (1) (G-raminées). C'est une herbe très tenue, très serrée, et qni réussit même sur les c6teaaz les plas arides. Elle n'est cependant pas riche en fenillage, et sa mince tige est employée en gaise de foin. Nous avons eu Suède de nombreuses espèces d'herbes qui font de bien plus belles prairies que celle-ci.

Le prunier sauvage (Drupacées) vient ici & merveille, snr les coteaux et le long des ruisseaux, autour de la ville, et il est tellement chargé de fruits que ses branches fléchissent sous leur poids. Les prunes ne sont pas encore mangeables, car elles n'ont pas la conlenr roage qni annonce leur parfaite maturité. Ce fruit a une bonne saveur : ou en fait des confitures.

Le gadellier noir Ribes nigruvi, Linn. (Ribésiacées) abonde aussi, et ses baies sont mûres en ce moment. Elles sont très petites, et n'ont pas le goût agréable de nos gadelles de Suède.

Le Panais (Ombellifère) se trouve partout le long des rivières, et dans les champs, ce qui donnerait à penser que cette plante est originaire du continent d'Amérique. Cependant dans mon voyage au pays des Iroquois, où aucun Européen ne s'est jamais établi, je ne l'ai pas rencontrée, quoique le sol y soit excellent. II faudrait donc ,

{\) .U.Kalm ta(l>':crll cnmmo suit .- Poa culino siihe(>mi'Te\sn jianicula Uauitiimi, ipitu/iv irifl.iris uiinimit, fîn^culis bâti pubescrritibiit. (K.) .

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coiiclare de cette observation, qae le panais a été apporté ici d'Europe, et n'est pas une plante indigène de l'Amérique. Et, par conséquent, on le chercherait en Tain sur ce continent, partout ailleurs que dans les établissements Européens. '

Le gouverneur-général du Canada réside habituellement à Québec, mais il vient souvent à Montréal, et y passe généralement l'hiver. Le séjour de Québec est plus commode en été, à cause des arrivages fréquents de vaisseaux du roi, qui apportent au gouverneur des lettres auxquelles il doit répondre, et pour l'expédition d'autres affaires propres à cette saison. Fendant sa résidence à Montréal, il habite le château, qui est une grande maison en pierre, bâtie par le gouverneur-général Vaudreuil, encore aujourd'hui la propriété de sa famille, qui la loue au roi (1). Le marquis de La Q-alis. Bonnière, parait-il, préfère Montréal à Québec, et, de fait, la situation de la première viltc est beaucoup plus agréable que celle de la seconde.

Au Canada, l'échange se fait presqu' entièrement avec le papier-monnaie. C'est & peine si j'y ai vu une pièce métallique, excepté les sous français, qui sont en cuivre, mêlés d'argent en très petite quantité. Ih sont devenus bien minces, à force de circuler, et leur valeur est estimée à un sou et demi. Les billets sont écrits, et non imprimés. Voici leur origine et la cause de leur émission : le roi de France ayant trouvé trop dangereux d'envoyer de l'argent monnayé pour la paie de ses troupes à cause des pirates, des naufrages, et d'autres accidents, ordonna à son intendant à Québec, et à son commissaire à Montréal, d'écrire des billets pour le

. ;l) Voir noie r,.

montant des sommes dues à ses troupes et de les distribilet à chacan des soldats. Sur ces billets il est marqué qu'ils portent la valeur de telle ou telle somme jusqu'en octobre prochain, et ils sont signés par l'intendant, ou le commissaire ; dans l'intervalle ils ont le conrs de l'argent. Aa mois d'octobre, à un jour donné, chacun apporte les billets qu'il possède k l'intendant à Québec, ou au commissaire & Montréal, qui les échangent contre des mandats sur la France, payables à vue, en argent légal, au trésor du roi. Si le détenteur du billet n'a pas besoin de fonds, il le garde jusqu'au mois d'octobre suivant, époque à laquelle il le fera changer par l'un de ces fonctionnaires pour une lettre sur la France. La monnaie de papier ne peut être déliTtée et échangée contre de» traites sur la France qu'en octobre. Ces billets sont de différentes valeurs ; il y en a d'une livre, et même, je crois, de fractions de livre. Vers l'automne, à l'arrivée des vaisseaux de France, les marchands se procurent autant de billets qu'ils peuvent, et les échangent contre des billets payables par le trésor français. Ces derniers billets sont partiellement imprimés, des blancs y étant laissés pour l'iusertion des noms, sommes, etc. Mais le papier courant du pays est tout écrit à la main, et par conséquent sujet à être contrefait ; aussi l'a-t-il été plus d'une fois ; mais ou a infligé de tels châtiments (la peine capitale le plus souvent) aux auteurs de ces faux, que ce crime est devenu très rare maintenant. Le manque de menue monnaie est une cause de pertes pour les acheteurs et les vendeurs, vu qu'il n'y a pas de prix intermédiaire entre une livre ot deux livres. (1)

(1) Lo S.OU esl la plus pelile monnaio du Canada, oi il a, à. peu \irt:a, la valeur du penny des colonies anglaises. Une livre ou franc (c'est loul un| vaut vingt sous ; ut trois livres ou francs font un âcu ou couronne.

Les gages d'an laqaais fidèle et intelligent sont de cent cinquante francs par année, et ceux d'une servante ^ent francs. Un compagnon ouvrier chez un artisan gagne de trois à quatre francs par jour, et nn simple journalier de trente à quarante sous. C'est la rareté des manœurres qui rend les gages si élevés. Chacun pouvant sans difficulté s'établir à son compte, et vivre à son aise à peu de frais, comme fermier dans ce pays encore si peu ouvert à la culture, on n'y est guère porté à se mettre en service ou à travailler pour le« antres.

Montréal est la seconde ville du Canada, par rapport i la grandeur et à la richesse, et la première par rapjwrt à son site, qui est très beau, et à son climat, qui est doux. Un peu au-dessus de la ville, la rivière St. Laurent se divise en deux branches, et forme plusieurs îles, dont la pins considérable, celle de Montréal, a dix lienee de longueur sur quatre de largeur. La ville de Montréal est bâtie sur le côté oriental de l'île, et sur le bord d'une des branches les plus considérables du St. Laurent, occupant ainsi un site à la fois agréable et avantageux. Elle est de forme qnadrangulaire, ou plutôt c'est un parallélogramme rectangulaire, dont la ligne la plus longue court à l'est, sur le bord de la plus grande branche de la rivière. De l'autre côté, elle est entourée de champs fertiles, de belles prairies, et de bois enchanteurs. Elle lient son nom de Montréal d'une grande montagne, qui s'élève à la distance d'un mille et demi à l'ouest de la ville, et domine le pays environnant. • Monsieur Cartier, l'un des premiers Français, qui ont exploré le Canada avec le plus de soin, a donné à cette montagne le nom de Montréal, k son arrivée dans l'île, en l'année 1535, qnand il en fit ta visite, ainsi que de la bourgade indienne d'Hochelaga. Les prêtres, qui, suivant l'usage catholique romain, donnent un nom de saint à

chaque localité dans le pays, ont appelé Montréal Ville- Marie ; mais en général le nom n'a pas pris (1), et la ville a gardé son nom primitif. Elle est passablement bien fortifiée, et entourée d'un mur élevé et épais. A l'est, elle est protégée par la rivière St. Laurent, et sur tous les antres points par un fossé profond, rempli d'eau, qui défend les habitants contre tout danger d'une incursion soudaine des troupes de l'ennemi. Cependant elle ue pourrait soutenir un long siège, parcequ'elle requiert une forte garnison, à cause de son étendue, et parce qu'elle renferme principalement des maisons de bois. Elle a plusieurs églises, dont je ne mentionnerai que celles des religieux de l'ordre de St. Sulpice, des Jésuites, des moines Franciscains, da couvent et de l'hdpital. La première, par la richesse de ses ornements, tant intérieurs qu'extérieurs, est de beaucoup la plus belle église, non-seulement de la ville, mais de tout le Canada. Les prêtres du séminaire de St. Sulpice ont une superbe maison, où ils vivent ensemble. Le collège des moines Franciscains est spacieux aussi, et ses murs sont solides; cependant il ne peut être comparé au séminaire. Le collège des Jésuites est petit, mais bien bâti. Attenants à chacun de ces édifices il y a de beaux jardins où les membres de la communauté peuvent faire provision de santé, tout en se donnant le plaisir de la promenade. Quelques maisons dans la ville sont bâties en. pierre ; la plupart le sont en bois de charpente, mais très élégamment construites. Les maisons de première classe ont une porte donnant sur la rue, avec un siège de chaque côté de la porte, où l'on vient s'asseoir pour causer et se rïcréer, matin et soir. Les mes principales sont droites, larges et coupées à

(1) KalED oublie iiue le nom de Montréal en latin est ifarianopotii. (M.)

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56 AOOT 1749.

angles droits par les petites rnes. Il y en a qui sont parées, mais c'est l'exception. La rille a de nombreases |>ortes : à l'est, da cAté de la rivière, on eu compte cinq, deux grandes et trois petites; ot sttr l'autre côté il y en a pareillement plusieurs. Le gou- Terneur>général du Canada, quand il est à Montréal, réside au château que le gourernement loue de la famille de Vandranil ; mais le gouverneur de Montréal est obligé d'acheter on louer une maison en ville ; on me dit cependant que le gouvernement oontribue au paiement du loyer.

Il y on couvent dans ta ville, et nn demi-couveni hors les murs, (1) c'eet-à-dire qu'il est complet, moins la confirmation du Pape, qui lui manque encore. Dans le premier on ne reçoit pas la première fille venue, car les parente doivent payer pour l'admission une dot d'environ cinq cents écns, on couronnes. A la vérité, il y en a qui sont admises moyennant trois cents écus, mais elles sont obligées de servir celles qui paient davantage. On n'y'prend pas de filles pauvres.

Le roi a érigé ici un hôpital pour ses soldats malades. Le patient y est pourvu de tout ce dont il a besoin, et le trésor paie douze sous par jour pour pension, soins, etc. Les médecins sont rétribués par le roi. Un officier tombe-t-il malade an service de la couronne, on lo conduit à cet hôpital, où il reçoit les vivres et les soins gratis; mais s'il a contracté sou mal d^iB la poursuite de ses affaires privées, et y vient pour se faire soigner, il paie de sa propre bourse. Qnand il y a de la place, on y reçoit aussi les habitants malades de la ville et de la campagne. Les remèdes et les soins des médecins lenr sont fournis gratis, mais ils paient douze S0U8 par jour pour leur nourriture, (l) L'Uflpitol aes Sœurs Grisos.

MONTRËlL. 57

Chaque vendredi est jour de marché, et les i)aysaii8 viennent en ville avec des provisions, qui sont bientôt écoulées, car c'est le seul jour de marché de la semaine. Le vendredi aussi, nombre d'Indiens s'y rendent peur vendre leurs produits, et en acheter d'antres.

La déclinaison de l'aignille magnétique est, à Montréal, de dix degrés et trente-huit minutes, ouest. M. Gillion, (1) un des prêtres, qui a du goût pour les mathématiques et l'astronomie, a tiré un méridien dans le jardin dn séminaire qui, maintes fois vérifié sur le soleil et les étoiles, a toujours été trouvé très exact. J'ai comparé ma boussole avec ce méridien, en prenant bien garde qu'aucun objet en fer ne fut à proximité, et ai trouvé sa déclinaison aussi exacte que celle qu« j'ai déjà mentionnée.

D'après les observations de Monsieur Gillion, Montréal est à quarante-cinq degrés et vingt-sept minutes de latitude. (2)

Monsieur Fontarion, (3) un autre prêtre, a fait des observations thermométriqnes à Montréal, depuis le commencement de cette année (1749). Il se sert d'un thermomètre de Béanmnr, qu'il place tantôt dans une fenêtre k moitié ouverte, et tantôt dans une fenêtre grand'on verte, et qui, par conséquent, ne doit lui donner que rarement le plus haut degré de froid dans l'atmosphère. Voici quelques unes de ses observations pour les mois d'hiver. Eu janvier, le plus grand froid eût lien

(1) U'aprùs une noie que le aavanl abbé Daniel, P. S. S., a «u l'obligeance lia nouB passer, Katm veut parler ici de .V. Guillon, qui vint en Canada en ITtî, sousia supériorité do M. Norman i el repassa en -France en I7â3< " Je sain par la tradilion," ajoute M. Daniel, " que lo méridien placé sur le perron de H. le Supér^ur est de la main d'un ancien Sul|>icien." (U.)

(3) " M. rfe Fontarion, venu en I7i8, du lomps aus«i du M, Nomiant et mort ici on 1777. (Note fournie par M. l'abbé DanÎL-t.)

le 18, le thermomètre de Réaamtit marquant ringt-trois degrés au-dessous du point de congélation. Le jour le moins froid de ce mois fut le 31, où le mercure s'est tenu juîte au point de congélation, mais la plus grande partie du mois, le thermomètre a marqué de douze à quinze degrés au-dessous du point de congélation. En février le plus haut degré de froid eut lieu le 19 et le 26, où lo thermomètre marqua quatorze degrés audessous du point de congélation — et le plus petit, le 8, où le thermomètre s'éleva à huit degrés au-dessus, mais il s'est généralement tenu à onze degrés au-dessous. En mars, le plus grand froid eut lien le 3, à dix degrés audessous du point de congélation ; les 22, 23 et 24 furent les jours les plus doux, le thermomètre marquant quinze degrés au-dessus. La température générale du mois fut quatre degrés au-dessous. En avril, le jour le plus froid fut le 7, le thermomètre marquant cinq degrés au-dessous du. point de congélation ; le 25 fut le jour le moins [froid, le mercure marquant vingt degrés au-dessus du point de congélation ; mais, en général, il se tint à douze degrés au-dessus.

Les observations qui précèdent sont extraites des notes de M. Pontarion ; mais d'après sa manière de les faire, je suis porté à croire que le froid a été chaque jour de quatre à six degrés plus grand qu'il ne l'a marqué. Il a pareillement entré, dans son journal,que la glace dans la rivière St. Laurent se brisa le 3 avril à Montréal, et que la débâcle n'eut Heu qne le 20 du même mois à Québec. Le 3 mai, quelques arbres commencèrent à fleurir à Montréal, et le 12, toute la végétation était couverte de gelée blanche, comme en plein hiver. La glace dans la rivière, prè^e la ville, atteint chaque année une épaisseur qui varie, d'après le témoignage de tout le monde ici, d'un à deux pieds.

Caneant avec quelques religieax, je los ai entendus émettre l'opinion que les étés s'allongent d'une manière remarquable en Canada, depuis que le 8ol y est livré & la culture ; qu'ils commencent pins tôt et Ëiiissent plus tard. Les hiverl, au contraire, deviennent plus courts, tout en ne perdant riea de leur sévérité. D'après ces moines, l'été ne serait cependant pas plus chaud qu'auparavant. Les vents les pins froids à Montréal sont ceux du nord et du nord-onest.

Ce matin de bonne henre, nous nous embarquâmes en bateau pour Québec, en comp^nie du second major de Montréal, M. de Sermonville. Nous descendîmes la rivière St. Laurent, qui est ici passablement large, ayant à notre gauche, au nord-ouest, l'ile de Monlréal, et à notre droite plusieurs iles et le rivage. Une population dense habite les bords de l'ile de Montréal, lesquels sont en pur terrean, très unis, et ne s'élèvent guçre à plus de trois ou quatre verges de hauteur. Lis bois ont été abattus le long de la rivière sur une profondeur d'un mille anglais. Les maisons sont bâties eu bois, ou en pierre, et blanchies à l'estérienr. Les dépendances, telles que granges, étables, etc., sont toutes eu bois. Le terrain dans le voisinage de la rivière est converti en champs de blé, ou en prairies. Çà et là nous apercevons des églises qui se loni face sur chaque côté du fleuve ; il est à remarquer qu'on n'est pas tenu ici de placer les clochers h l'extrémité occidentale des églises. A six milles français de Montréal, nous passons en vue de plusieurs iles de 'différentes grandeurs, la plupart habitées ; celles qui ne le sont pas sont converties en champs de blé, plus souvent en prairies. Nous n'avons remarqué aujourd'hui ni mon-

tagaes, ni collines, ni rochers ou pierres ; le pays est tont-à>fait plat, et le sol entièrement formé de terre végétale.

Las fermss en Canada sont séparées les unes des autres, de ma.nière que chaque propriétaire a son bien entiôrement distinct de celui de son voiwn. Chaque église, il est Trai, est entourée d'un petit rillage ; mais il est formé principalement du presbytère, d'une école pour les garçons et filles, et des demeures des commerçants et artisans, rarement d'habitations de fennîers, et quand il y en a, les terres sont séparées. Les maisons des paysans sont généralement b&tiee sur les bords de la rividre, à une distance plus [on moins'grande de l'eau, et k trois ou quatre arpents les unes^des antres. Quelques cultivateurs ont des vergers, c'est le petit nombre; mais chacun a son jardin potager.

Je tiens de voyageurs qui ont parcouru les régions occidentales du Canada, et celles arrosées pat la rivière Misstssipi, que les bois dans ces pays abondent en pêchers rapportant d'excellents fruits, et que les Indiens de ces contrées disent que ces arbres y sont connus de temps immémorial.

Les maisons des fermiers sont généralement b&ties en pierre, ou en bois de charpente, et contiennent trois ou quatre chambres. . Les fenêtres sont rarement garnies de vitres ; le plus souvent des carreaux de papier remplacent le verre. Un poêle en fonte chauife toute la maison. Les toits sont couverts en bardeaux. Ou calfeutre les fentes et les lézardes avec de la terre glaise. Les dépendances sont convertes en chaume.

De distance en distance, on voit des croix plantées le long du chemin, qui court parallèlement an rivage. Cet emblème est multiplié en Canada,, sans doute afin

ENTRÉ MONTRÊiL ET TROl8-RlVlÈEE8. 6l

d'exciter la foi da voyageur. Ces croix, en bois, ont une hauteur de cinq à six verges et leur largeur est en proportion. Le côté qui fait face au chemin contient une niche renfermant une image de notre Sauveur crucifié, ou de la Sainte Vierge avec l'Enfant dans ses bras, et le tout est protégé contre les intempéries de l'air an moyen d'un carreau ^ntré. Les calvaires érigés près des églises sont couverts de sculptures, représentant tous les instruments qu'ont dû employer les Juifs pour crucifier notre Seigneur : le marteau, les pincettes, les dons, et beaucoup d'autres dont les bourreaux ne se sont peut-être pas servis ; le flacon de vinaigre n'est pas oublié. La croix est surmontée de la figure du coq qui chanta au reniement de St. Pierre.

Le paysage de chaque côté de la rivière est charmant, et l'état avancé de la culture des terres ajoute grandement à la beauté de la scène. On dirait un village continu, commençant à Montréal, et finissant à Québec, sur une ligne de plus de cent quatre-vingt milles. Les maisons des fermiers, à peu d'exceptions près, ne sont séparées les unes des antres que par une distance de trois à cinq arpents. La vue est très belle, surtout lorsque la rivière court en droite Ugne l'espace de quelques milles ; alors les habitations paraissent plus rapprochées les unes des autres, et offrent davant^e l'aspect d'un Tillage bâti sur une seule rue se prolongeant indéfiniment.

Toutes les femmes du pays, sans exception, portent le bonnet. Leur toilette consiste en un court mantelet sur un court jupon, qui leur va, & peine, au milieu de la jambe ; une croix d'argent est suspendue à leur cou. En général, elles sont fort laborieuses ; cependant j'en ai vu quelques unes qui, comme les anglaises des colonies, ne

(!2 AotiT 1749.

!^>< JaîSaient rien que caqueter tonte la journée. Lorsqu'elles

travaillent en dedans de leurs maisons, elles fredonnent toujours, les lilles surtout, quelques chansons, dans lesquelles les mots amour et cteur reviennent souvent. A la campagne, lorsque le mari reçoit la visite d'une personne de distinction, et l'invite à dîner avec la famille, sa femme ne se met pas à table, mais elle se tient derrière l'hàte et le sert. Dans les villes, cependant, les dames ont meilleur ton, et sont plutôt portées à se mettre sur un pied d'égalité que d'infériorité, avec leurs maris. Lorsqu'elles sortent, elles s'enveloppent d'un long manteau gris, brun, ou bleu, qui couvre tous les antres vêtements. Les hommes en portent un aussi les jours de ploie. Ce manteau offre aux femmes l'avantage de sortir en déshabillé sans que personne s'en aperçoive.

De temps eu temps nous voyons des moulins à vent près des fermes. Ils sont généralement bâtis en pierre, et couverts d'un toit en planches, qui tourne avec les ailes suivant la direction du vent.

La largeur de la rivière n'est pas égale ; elle varie d'un quart de mille à denx milles anglais. Le rivage est tantôt élevé et escarpé, tantôt il est bas ou descend en pente.

 trois heures cette après-midi, nous traversâmes l'entrée d'une rivière qui tombe dans le St. Laurent, et vient du lac Champlain (I) ; au milieu du fleuve il y a une grande ile. Les yachts qui font le service entre Montréal et Québec passent au sud-est de cette ile, parce que l'eau y est plus profonde ; mais pour les bateaux, on préfère le côté nord-ouest, parce qu'il est plus près, et qu'il y a

(I) Rivière ChamMy.

ENTRE iloNTRKAL ET ÏROIS-RIVIÈEES. 6^

assez d'eau pour ces embarcations. Outre cette ile, il y en a plusieurs autres qai sont toutes habitées. Un peu plus loin, le pays sut les deux côtés de la rivière est désert, jusqu'à ce qu'on arrive au lac St. Pierre, et si bas qu'il est inondé çn certains temps de l'année. En revanche, il parait que l'intérieur en est aussi peuplé que les bords de laTivière ailleurs.

Le lac St. Pierre fait partie de la rivière St Laurent, qui est si large ici que c'est à peine si l'on voit devant soi autre chose que le ciel et l'eau. On m'assure que le lac a sept lieues de longueur sur trois do largeur. Du milieu de ce lac, Ton voit à l'ouest un pays fort élevé, dominant les bois. L'eau en plusieurs endroits est couverte d'une espèce de jonc Scirpvs palustris, (Cypâracées) Linn.. 11 n'y a pas de maisons eu vue sur les rives ; elles sont trop basses, et par suite toujours inondées au printemps, si bien que l'on s'y promène en bateau entre les arbres. Le niveau du terrain est plus élevé à quelque distance du rivage et les fermes sont rapprochées les unes des autres. Nous n'avons pas vu d'iles cette aprèsmidi dans le lac, mais le lendemain nous en comptâmes plusieurs.

Tard dans la soirée, nous laissâmes le lac St. Pierre pour entrer dans une petite rivière appelée la Rivière du Loup, à la recherche d'un gîte pour la nuit. Parvenus à environ un mille anglais de son entrée, nous avons trouvé un pays habité de chaque côté de la rivière, qui est profondément encaissée, bien que la contrée en général soit unie.

Nous passâmes la nuit chez an fermier. Le territoire de Montréal s'étend jusqu'à cet endroit; mais ici commence la juridiction du gouverneur des Trois-Kivièras,

petite ville distante d'environ huit lieaes de la ïtirière da Loup.

Nous nous rembarquâmes dès cinq henres du matin. Redescendre le cours de la petite rivière fut l'affaire d'un instant, et bientôt nous nous retrouvâmes sur le lac St. Pierre, suivant une direction inclinée vers le bas. Après avoir ramé quelque temps, nous aperçûmes une haute chaîne de montagnes dans le nord-ouest, dominant tout le pays d'alentour, qui est plat et uni. La c6te est parsemée d'habitations, mais au sud-est on ne voit rien que des bois épais, couvrant de leur ombre une contrée basse et sujette aux inondations. Mais plus à l'intérieur on me dit qu'il y a. beaucoup de fermes.

A l'extrémité du lac, la rivière rentre dans ses limites ordinaires, ne dépassant pas un mille et demi en largeur, avec tendance à se rétrécir à mesare que noos avançons. De l'extrémité du lac St. Pierre à Trois-Kivières, on estime qu'il y a trois lieues. Vers onze heures du matin, nous étions arrivés â cette dernière place, où nous assistâmes au service divin.

Trois-Rivières — petite ville de marché — a tout l'apparence d'au grand village. Elle est cependant comptée au nombre des trois grandes villes da Canada qui sont Québec, Montréal et Trois-Rivières. Elle est sise à égale distance des deux premières, et éloignée de trente lieues de chaque. La ville est bâtie sur la c6te nord du fleuve St Laurent, au sommet d'un plateau sablonneux, et occupe un site des plus agréables, entre la rivière qui coule à ses pieds, et dont le lit a, eu cet endroit, une largeur d'un mille et demi, et de beaux champs de blé, qui paraissent très fertiles, quoique le sol contienne beaucoup de sable.

TR018-EIVIKRES. 65

Ses principaux édifices sont deux ûglises en pierre, un couvent et un collège sous la direction de fïèrdB de l'ordre de St François, et la maison, aussi eu pierre, du goUTerneur, qui est le troisième gouverneur du Canada. La plupart des autres maisons sont eu bois, 3 un seul êtt^e, assez bien bâties, et très éloignées les unes des autres ; les rues sont tortueuses. La côte ici est composée de sable et s'élève très haut. ïjorsqne le vent est violent, il balaye le sable et le porte jusque dans les mes, ce qui rend la marche très fatigante. Les sœnrs du couvent qui sont au nombre de vingt-deux, passent pour très adroites en toutes sortes d'ouvrages à l'aiguille.

Il fut un temps où Trois-Eivières était la ville la plus florissante du Canada. Les Indiens alors y apportaient de tons côtés leurs marchandises Mais depuis la guerre avec les Iroquois, ou Cinq-Nations, ils vont faire leurs achats à Montréal et à Québec, et chez les Anglais, ce qui — avec d'autres causes — a de beaucoup amoindri l'importance de la ville et arrêté ses progrès. Ses habitants vivent principalement du produit de leurs terres, mais le voisinage des Forges leur est aussi très avantageux. A la distance d'un mille anglais au-dessons de la ville, une grande rivière vient se décharger dans le fleuve St. Laurent, après s'être divisée en trois branches, qui semblent autant de rivières différentes. De là le nom de Trois-Rivières donné à la ville, aussi bien qu'à la rivière.

La marée se fait sentir jusqu'à une lieue au-dessus de Trois-Kivières, mais si peu que c'est à peine ai on le remarque. Cependant, au temps de l'équinoxe, et aux nouvelles et pleines lunes an printemps et en automne, la difiérence entre le niveau le plus élevé et le plus ba». est de deux pieds. La marée remonte donc très haut dans le fleuve, puisque l'on compte du lieu ci-dessus

mentionné à la mer une distance d'environ cent cinquante lieues.

Fendant que mes compagnons prenaient du repos, je montai k cheval et fus voir les Forges, passant à travers un pays assez élevé, sablonneux, et à surface plane. Pas de montagnes, ni même de pierres.

L'usine, qui «st le seul établissement de ce genre dans le pays, est à trois milles à l' ouest de Trois-Bivières. Il y a là deui grandes forges, avec deux plus petites adossées à chacune d'elles, sons un même toit. Les soufflets sont en bois, ainsi que tout le reste, comme dans les usines de Suède. Les haute-fourneaux sont près des forges et ressemblent aux nôtres. La mine est à deux lieues et demie de la fonderie, et le minerai y est charroyé sur des traîneaux. C'est une sorte de métal (1) (moor ore) que Ton trouve en veines, à six ponces oa un pied de la surface du sol. Chaque veine a une profondeur de six à dix-huit pouces, repose sur un lit de sable blanc, et est entourée de chaque c6té de ce même sable. Le tout est reccnvert d'une légère couche d'humus. Le minerai est très riche, et se trouve dans les veines eu masses détachées, de la grosseur des deux poings ; il y en a qui ont jusqu'à dix-huit pouces d'épaisseur. Ces masses sont pleines de trous rem* plis d'ocre. Le minerai est si mou qu'on peut l'écraser entre ses doigts. Pour en activer la fusion, on se sert d'une sorte de pierre à chaux grise, que l'on se procure dans le voisinage de l'usine ; on emploie aussi dans le même but de la marne argileuse, appelée vulgairement terre-à-pîpe, que l'on trouve près de là. Le pays étant

(t> Ibphtis labalcaini, Lian. Byst. Nat. 111, p. 18T, n. 5. Minera fern eubfiquosa nigro ccerulesceDS. Wall. Minerai, p. 2C3. Ed. Allemande, p. 340, n, 3. Les ocres de Ter en Torme de croules sont quelquefois caverneuses, comme le Orush are. Forsler's Minerai, p. 48,

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