GERMANTOWN
Les dames faisaient du vin avec les fruits du gadellier commun et du framboisier noir. " Il est inutile," remarque Kalm, " de décrire la manière de faire le vin de gadelles, parce qu'en Suède cet art est porté à une plus grande perfection que dans l'Amérique Septentrionale."
Le savant botaniste ne peut dire si le troène commun. Ligustrum vulgare, Linn., Common Privet (Oléinées), qui se rencontre si fréquemment dans les bois et les taillis, est indigène, ou s'il provient d'individus importés d'Angleterre, et dont les graines auraient été dispersées ça et là par les oiseaux. Les clôtures étaient généralement en perches et en planches. Mais il y avait déjà à cette époque des fermiers économes qui, pour ménager le bois en prévision de sa rareté future, utilisaient le troène commun pour en faire des haies vives.
Le 21 Septembre, Kalm lit à cheval une course agréable, en compagnie de Peter Cock, qui le conduisit à sa maison de campagne à quelques milles au nord-ouest de Philadelphie, près de G-ermantown, petite ville manufacturière habitée en grande partie par des Allemands très-industrieux. En chemin, il remarqua que les arbres des forêts étaient tous à feuilles décidues. Il ne vit pas un seul pin ni sapin, mais beaucoup de noyers, de châtaigniers, de robiniers ou faux-acacias. De temps en temps, dans les éclaircies des bois, un joli cottage en pierre ou en brique avec parterre et allée plantée d'arbres sut le devant, jardin et verger en arrière, réjouissait le regard de nos chevaucheurs. Les maisons de Grermantown étaient en pierre, à deux ou trois étages, à toits plats entourés d'une balustrade, et à croisées garnies de volets donnant sur des balcons. Un jardin était contigu à chaque maison.
Le lendemain matin, Kalm fit une excursion à travers la campagne avec son hôte. D'après la description des clôtures des champs, elles devaient être construites comme les nôtres. Le noyer était regardé comme le meilleur combustible. Il se vendait à Philadelphie 18 chelins la corde de huit pieds sur quatre, et le chêne 12 chelins. On prévoyait déjà la rareté du bois. Les cultivateurs s'adonnaient surtout à la culture du seigle et du maïs. Les femmes faisaient du vin de framboises noires et de cerises et de Feau»de«vie de pêches et de pommes.
Le phytolaque commun ou raisin d'Amérique, phylo* laça decandra (Phytolaccées) se rencontrait partout près des fermes et sur le bord des chemins. On tirait des racines de cette plante une belle teinture rouge (1).
Il y avait plusieurs espèces d'écureuils (2) ; l'écureuil de terre ou sciurus striatus de Linné, que l'on garde en cage, mais qui ne s'apprivoise jamais entièrement, et l'écureuil cendré, sciurus cinereus, qui est plus grand. Dans le Marylan'd, ces petits animaux s'étaient tellement multipliés qu'il fut décrété que chaque habitant serait tenu d'apporter au Surintendant quatre têtes d'écureuils par année. Dans les autres provinces, on en donnait deux deniers la pièce. L'écureuil fait la principale nourriture du serpent à sonnettes (3). Comment un reptile peut-il s'emparer d'un animal aussi agile ? C'est une question que le vulgaire a bientôt résolue en s' appuyant sur l'hypothèse de la fascination. Nous reviendrons sur ce sujet.
(1) Le jus du bois du Phytolique sert à colorer les vins. M.
(2) Mammifères de l'ordre des Rongeurs, type de la famille des S inriens. M.
(3) CrotaluB honidus Ophidia) M
&ÈRMÂNTÔWN. 29
Le raton, appelé par Linné Ursus cauda elongalaet Ursus lotor (1) et raccoon par les Anglais, est souvent, aussi, dit-on, la proie des serpents. La chair de ce plantigrade, très commun alors en Pensylvanie, est réputée excellente ; cet animal est un peu plus gros que le renard, et comme lui grand croqueur de poulets. On lui fait la chasse avec des chiens. Les organes du mâle renferment un os dont les fumeurs se servent pour fouler le tabac dans la pipe. Le poil du raton est beaucoup utilisé par les chapeliers, et sa queue est trôs-estimée depuis que la mode des boas a été introduite (2).
On a trouvé de grandes quantités d'écaillés d'huitres près de la rivière Potomac et même à une distance considérable du rivage de la mer, des montagnes entières qui en étaient composées.
Kalmfait un grand éloge des Sauvages de l'Amérique, de leurs bonnes qualités naturelles, de leur hospitalité, de leur respect pour la foi jurée. Deux ans auparavant, un colporteur avait été secrètement assassiné dans une bourgade où il s'était rendu pour débiter ses marchandises. Le coupable se croyait bien sûr de l'impunité. Mais un jour il commit une imprudence qui le fit découvrir comme l'auteur du meurtre ; tout de suite, les membres de sa tribu s'emparèrent de sa personne, lui lièrent les pieds et les mains, et allèrent le livrer au gouverneur pour qu'il subît la peine de son crime, suivant le cours de la loi anglaise. Il fut pendu à Philadelphie.
Kalm parle aussi des talents naturels des Indiens, talents dont ils ont donné tant de preuves dans leurs traités avec les gouverneurs anglais.
(1) Procyon*lotor, laveur, û cause de son habitudo singulière dr ne rien manger qu'il ne l'ait fait préalablement tremper dans l'eau. M.
(1) On a fait aussi, avec la peau et la queue du raton, des espèces de bonnets à poils ; c'était un des ornements distinelifs des jacobins de 179:5. [Bouillet, Dict des Sciences], M.
Pour montrer aussi qu'ils ne manquent pas dans L'occasion d'esprit de répartie, il cite le fait suivant :
Un jour, un indien à l'air vénérable entra dans une auberge où un certain nombre de blancs étaient à eauser, le verre en main. Invité à plusieurs reprises à se joindre à leurs libations, il ne tarda pas à se sentir la tête échauffée par l'eau-de-vie, et sortant de la réserve ordinaire aux gens de sa race, il se vanta tout-à-coup de pouvoir lire et écrire en anglais. Un sceptique, pour mettre son érudition à l'épreuve, lui demanda alors s'il savait le nom du premier homme qui ait été circoncis. Le sauvage interpellé répondit sans hésiter : " ce fut le père Abraham ". Après quoi, il réclama le droit de poser une question à son interlocuteur ; se tournant vers lui, il lui dit : " Sais-tu qui fut le premier quaker ?" La réponse se faisant attendre : — " Eh bien ! je vais te le nommer," reprit le vieil indien,'' " ce fut Mardochôe, qui refusa d'ôter son chapeau devant Aman." Les rieurs passèrent du côté du sauvage.
Kalm s'est laissé dire que le pays était habité autre- Ibis par une race de géants, et à l'appui de cette assertion, on lui a rapporté que quelques années auparavant des ossements humains d'une grandeur prodigieuse furent trouvés dans une tombe, un tibia et un fémur, longs de quatorze pieds chacun, et des dents d'une grosseur à l'avenant. L'une d'elles fut envoyée à un naturaliste de Hambourg. D'après une vieille légende, que les Indiens se transmettent de père en fils depuis un grand nombre de générations, il y aurait eu autrefois dans ce voisinage un géant, qui, moyennant une légère rétribution, portait, comme St. Christophe, sur son dos, tous ceux qui voulaient passer la rivière.
Trois récoltes succossives de maïs épuisaient corn-
GEËMANTOWN. 81
plôtement un champ ; on l'abandonnait alors pour en prendre un autre. Les bestiaux passaient l'hiver dehors.
Tous les animaux des fermes ont été originairement importés d'Europe. Les Indiens n'en ont jamais eu. Mais on avait remarqué que le bétail dégénérait petit à petit.
Kalm remarque que les enfants en Amérique sont plus précoces qu'en Europe, et que leur développement intellectuel est si rapide qu'aucune question ne peut les embarrasser : ils ont réponse à tout. En revanche, l'homme y vit moins longtemps que dans le Vieux- Monde. Et même on a observé que la longévité de l'européen qui est venu s'établir en Amérique, dépasse celle des enfants qu'il y a procrées. Comme l'auteur revient sur ce sujet dans le récit de son séjour en Canada, nous renvoyons le lecteur à notre traduction du 3e volume.
Une citation seulement :
" Dans la dernière guerre," dit Kalm, " il a été claire- " ment constaté que ces nouveaux américains étaient " bien moins robustes, moins endurcis à la fatigue que " les Européens ; dans les expéditions, les sièges, les " longs voyages de mer, ils moururent en grand nom- " bre." La femme cesse d'avoir des enfants à quarante ou quarante-cinq, et, bien souvent, à trente ans.
D'après le naturaliste suédois, la même faiblesse relative qu'il a constatée dans le règne animal se retrouve dans le règne végétal. Un vaisseau construit avec du bois d'Amérique n'a pas autant de solidité ni de force qu'un navire européen.
Le 23 Septembre, Kalm, étant de retour à Fhiladel-
phie, plusieurs amateurs de la science lui demandèrent s'il pouvait expliquer pourquoi la plupart des végétaux de l'Amérique du Nord, transplantés en Europe, y nW rissent si tard et ne donnent pas de fruits mûrs avant les gelées ? Les hivers en Pensylvanie, à New-York, dans la Nouvelle-Angleterre et en Canada, sont, cependant, tout aussi sévères que les hivers de la Suède et beaucoup plus rigoureux que ceux de l'Angleterre. Kalm ne répond pas directement à la question ; mais il note quelques observations qu'il a laites sur le climat et les plantes de l'Amérique Septentrionale, laissant à ses lecteurs la liberté d'en déduire une conclusion.
lo. Il admet que les hivers en Pensylvanie, et à plus forte raison, ceux des pays situés plus au nord, sont aussi sévères que les hivers de la Suède et plus rigoureux qu'en Angleterre et dans le midi de l'Europe.
2o. La froide saison en Pensylvanie est glaciale ; mais elle n'est pas d'aussi longue durée qu'en Suède.
3o. La chaleur dans la Pensylvanie, en été, est excessive et sans intermission. Il est vrai, dit Kalm, que j'ai vu le thermomètre marquer près de trente degrés audessus du point de congélation à Abo. Mais cela arrive une fois tous les deux ou trois ans, tandis qu'à Philadelphie,à New-York,à Albany et surtout au Canada, la température reste au même degré pendant deux ou trois mois consécutifs. Il est certain qu'en Pensylvanie, la plus grande partie du mois d'Avril, le mois de Mai et tous les mois suivants jusqu'en Octobre sont aussi chauds que les mois de Juin et de Juillet en Suède.
4o. Tout le mois de Septembre et la moitié, sinon la totalité du mois d'Octobre forment la belle saison en Pensylvanie ; car les mois précédents sont trop chauds.
La plus grande partie des plantes n'y fleurissent qu'en Septembre, et beaucoup ne commencent même à ouvrir leurs boutons qu'à la fin de ce mois ; et cependant ces plantes, qui sont venues si lentement, ont atteint leur pleine maturité avant le milieu d'Octobre. " Mais," dit Kalm, "je ne puis m'expliquer pourquoi elles s'épanouissent si tard en automne. Pourquoi la centaurée jacée (Composées), la gentiane, l'amarella et le centaurion de Linné, ou sabbatie (Grentianées), et la verge d'or commune (Composées), fleurissent-ils avant la fin de l'été ? Et pourquoi la belle hépatique ou anémone hepatica (Henon* culacées), la violette sauvage ou de Mars (Violariées), le daphné mézéréon (1) (thymélées) viennent-ils si tôt à maturité le printemps ? C'est le secret du Créateur tout-puissant."
5. Il y a cependant quelques plantes indigènes de la Pensylvanie dont les graines ne mûrissent pas avant les premiers froids, comme certaines espèces de gentiane et d'astôres (Composées) ;. mais, ici encore, il faut admirer la sagesse du Créateur, qui a tout disposé avec ordre ; en effet, presque toutes les plantes d'automne sont vivaces, ou renaissent chaque année de rejetons de la même racine.
Kalm pense que la tardiveté de ces plantes peut s'expliquer par une cause naturelle. Avant la découverte de l'Amérique, tout ce continent ne formait pour ainsi dire qu'une épaisse forêt (2), et à l'exception des grands arbres et des plantes marines, la plupart des végétaux pendant plus de mille ans ont crû à l'ombre ; ils doivent, par conséquent, appartenir à cette espèce de plantes qui ne se plaisent que dans les bois et dans les lieux peu
(1) Vide Hackkiyfs Collect. Voy. III. 34G
(2) Bois-joli ou B »is-gentil, M.
exposés à l'ardeur des rayons du soleil. En outre, le sol, au printemps, était couvert par le lit épais des feuilles tombées en automne, qui retardait la germination des graines tant qu'il n'était pas converti en terreau. Ne pourrait-on pas dire qu'à la longue les plantes ont fini par prendre ïhabilude de venir tard, habitude dont elles ne se corrigeront peut-être qu'après des siècles .decuit ure ?
25 Septembre.— Kalm lit, ce jour-là, une seeonde visite à John Bartram, dont il vante les grandes connaissances en philosophie et en histoire naturelle. " On dirait que cet homme est né avec un génie tout particulier pour les sciences. Il s'est instruit tout seul, et a appris le latin sans avoir jamais été à l'école. Pendant plusieurs années successives, il a fait des excursions dans différentes parties de l'Amérique Septentrionale, à la recherche de plantes rares et inconnues jusqu'alors, qu'il cultive aujourd'hui lui-même dans son jardin botanique, et dont il a expédié des graines et des racines en Europe."
Bartram, était, en effet, un botaniste distingué, et le monde savant lui est redevable de la découverte de beaucoup de végétaux utiles et précieux ; mais il n'aimait pas à écrire. A la fin, à la sollicitation de ses amis de Londres, il se décida à publier le récit d'une de ses excursions (1) ; mais son livre parut si tard, qu'il se trouva ne contenir que peu d'observations nouvelles. Les progrès de la science l'avaient devancé. Kalm reconnaît tenir de lui un bon nombre d'informations, " car il possédait le grand don de pouvoir communiquer " aux autres tout ce qu'il savait. Aussi, devrai- je', dans la
(I) Voyage de la Pensyh anie à Onondago, etc., Londres, 1751, in 8o. M.
" suite de cet ouvrage, citer ce monsieur souvent ; je '• ne me pardonnerais jamais d'avoir omis le nom d'un " premier inventeur et réclamé comme le fruit de mes " propres découvertes ce que je tiens d'une autre per- " sonne."
Les moules, muscle-shells ou mytili-anatini (1) étaient très-recherchées par les gourmets de Philadelphie. La marée en apportait un grand nombre sur les bords de la rivière, et les petits garçons allaient chaque jour en faire d'amples provisions pour les vendre en ville.
L'Azérolier de Virginie à fruits rouges ou le Crataegus crus galli de Linné était employé à défaut d'aubépine pour faire des haies ; mais il ne convient guère à cet usage, parce qu'il perd ses feuilles dès la fin de Septembre. Chacune de ses baies contient deux noyaux pier* reux ; ses épines sont longues de deux à trois pouces, et très-pointues.
Bartram prétendait que le chêne d'Amérique pourrit plus vite que celui d'Europe, et que deux espèces de bois entraient dans la construction des vaisseaux qui naviguaient sur la rivière Hudson, le chêne noir, pour la quille, et le cèdre rouge, Juniper us Virginiana, pour la carène ou cette partie du navire qui est tantôt dans l'eau et tantôt au-dessus de l'eau, et partant plus sujette à pourrir.
Toutes les observations de Kalm sur le serpent-àsonnettes sont insérées dans les mémoires de l'Académie des Sciences de Stockholm, 1752, p. 316, et 1753, p. 54 ; il y renvoie le lecteur.
Les ours étaient très-nombreux dans le pays et commettaient beaucoup de déprédations. A propos de ces
(1) Mollusqu s conchifères. M.
plantigrades, Kalm fait honneur à Bar tram d'une opinion assez peu scientifique, et que le traducteur anglais traite avec raison d'erreur vulgaire. D'après le naturaliste américain, lorsqu'un ours (1) fait sa proie d'une vache, il s'y prend pour la tuer de la manière qui suit : Il lui ouvre le côté d'un coup de dent, introduit son museau dans la plaie béante, et souffle la pauvre vache, qui enfle jusqu'à ce qu'elle en crève.
Les Indiens prétendaient que le grand plantin, plantago major (Plantaginées), est originaire d'Europe, et donnaient à cette plante le nom de pied d'anglais, parceque, disaient-ils, elle semble naître sous les pas des Européens,
Kalm pense que l'ansérine, chenopodium album ou chou-gras, goose-foot (Chenopodées), vient de graines importées d'Europe, ainsi que la tanaisie, tanacetum uulgare (Composées), et la verveine commune à rieurs bleues, verbena ifficinalis (Verbénacées), parce que ces plantes ne se trouvent que dans le voisinage des maisons et des fermes,
Les feuilles de la casse, cassia chamaecrista (Césalpiniées), comme celles de la sensitive ou mimosa (Mimosées) se contractent au toucher.
Le cri des corneilles ressemble à celui du freux, le corvus frugilegus de Linné.
Bartram rapportait avoir dans ses voyages découvert de grands trous dans les montagnes, sur les berges des rivières. D'après la description qu'il donnait de ces cavilés, Kalm pense que ce devaient être des chaudières ou marmites de géants, sorte de curiosité naturelle» assez
(1) Ursus americanus M,
commune en Suède, et sur laquelle il avait fait une dissertation devant l'Académie des Sciences de Stockholm. Bartram avait lui-même écrit à la Société Royale de Londres à ce sujet. Dans les lettres qu'il adressa à ce corps savant, il combattit l'opinion que ces cavités fussent l'ouvrage des sauvages, qui les auraient creusées en temps de guerre, pour mettre leurs provisions en sûreté, et expliqua leur origine comme suit :
Lorsque la glace se forme, il s'y loge beaucoup de cailloux. Au printemps, à la fonte des neiges, l'eau des rivières s'élève bien au-dessus de son niveau ordinaire, et les morceaux de glace flottant à sa surface, laissent échapper les cailloux qu'ils renferment depuis l'automne, Ces cailloux tombent sur la berge rocheuse des rivières, et sont entraînés par le courant dans les fentes ou crevasses qui s'y trouvent. Une fois là, ils sont continuellement agités par l'eau qui tourbillonne autour d'eux et leur imprime un mouvement giratoire qui, à la longue, finit par creuser le roc. Après qu'un premier caillou a fait son œuvre, qu'il a élargi sa prison et usé ses aspérités à l'arrondir, il est rejoint par d'autres fragments de quartz ou de silex dont l'action continue, unie à celle du sable et des vagues, agrandit sans cesse la marmite du géant. Telle était l'opinion de M. Bartram sur l'origine de ces cavités, et elle a reçu l'approbation de l'Acamie Royale des Sciences, à Londres (1). Kalm démontre qu'il avait émis la même opinion dès 1743, et renvoie à un mémoire qu'il a adressé à l'Académie Royale des Sciences de Suède. " Mais," dit-il, " il est très-douteux " que toutes les cavités de cette sorte que l'on rencontre " dans les montagnes aient la même origine."
(1) Pour savoir quel degré de créance il faut donner à cettn approbation de la Société Royale, consultez les avis insérés en tête de chaque nouveau volumn dos Transactions Philosophiques. P.
Comme plusieurs espèces de mûriers croissent à l'état sauvage dans les forêts de l'Amérique, Kalm déplorait devant Bartram l'absence de fabriques de soie ; celui-ci lui répondit que le principal obstacle à leur établissement était le haut prix de la main-d'œuvre, le salaire des hommes étant de dix-huit pence à trois chelins par jour, et celui des femmes en proportion. Un gouverneur du Connecticut a réussi cependant à acclimater des chenilles du bombyx mori (1), qui ont filé assez de soie pour le vêtir lui et sa famille.
Bartram a donné la même raison à Kalm lorsque ce dernier lui a demandé pourquoi, dans un pays couvert de vignes sauvages comme l'était alors la Pensylvanie, ou ne s'adonnait pas à la vinification. Mais le naturaliste suédois, cette fois, se permet de différer d'opinion d'avec son savant interlocuteur, et dit que la véritable cause de l'absence de vignobles, c'est que la plupart des raisins d'Amérique ne produisent qu'un vin sûr et acre.
Les Indiens regardent comme un mets succulent le spadice du gouet, arum virginicum (aroïdées), bouilli avec ses fruits.
Bartram envoya un pied de sarothra gentianoïdes, millepertuis-en-balai (Hypéricinées) au Dr. Dillenius, (2) botaniste allemand, qui n'a su dans quelle catégorie ranger cette plante. Elle fait un excellent vulnéraire.
Un mélèse, Larix americana (Conifères) expédié par le même Bartram au Dr. Peter Collinson fut regardé alors comme une si grande curiosité, que Miller en fit une
(I) Lépidoptères. M.
(2; John James Dillen ou Dillenius, né en 1087, à Darmsladl ut mort professeur à l'Université d'Oxford en 1747. (M i
mention spéciale dans son Dictionnaire Botanique. Kalm ajoute qu'il a vu plus tard que cet arbre était trèscommun au Canada.
Le pommier (1), d'après Bartram, vient d'Europe ; mais le pêcher (2) est une plante indigène de l' Amérique. Les Français du Canada assurent que cet arbre fruitier se rencontre à l'état sauvage partout sur les bords du Mississipi. Forster, dans une note, dit que Thomas Heriot, serviteur de Sir Walter Kaleigh, et chargé d'examiner pour lui les productions de l'Amérique Septentrionale, ne fait aucune mention de la pêche ; et il ajoute : " M. du Pratz, qui a publié une excellente rela- " tion de voyage en Louisiane et sur le Mississipi, dit 11 que dès longtemps avant que les Français se fussent " établis dans ces pays, les natifs se procuraient des " pêches dans la colonie anglaise de la Caroline."
La grande molène blanche, Verbascum thapsust appelée à tort par les Suédois tabac des sauvages, a plusieurs propriétés médicinales. On l'emploie dans les cas de fièvre, de dyssenterie et pour guérir les plaies faites sur les animaux par la larve de l'œstre (3).
Les dames ornaient leurs cheminées en hiver de bouquets formés de corymbes du gnaphalium margarilaceum^ espèce d'immortelle (Composées), et en général elles aimaient à garnir leurs appartements de fleurs.
L'apocyn chanvrin, Apocynum cannabinum) remplaçait le lin et le chanvre pour différents usages. Les femmes fabriquaient divers tissus avec ses fibres. Elles avaient
(1) Pyrus malus (Pomac 'es). M.
(2) Amygdalus Persica (Drupacér s), M
(3) Oestrus (DipUra). M.
sans doute appris l'utilité de cette plante des sauvages qui savaient en tirer parti plusieurs siècles avant l'arrivée des Européens.
Dans une visite que Kalm fit à Bartram, à sa maison de campagne, ce dernier lui exprima l'opinion que la plus grande partie du pays était autrefois couverte par la mer ; il appuyait cette thèse sur plusieurs raisons déduites d'observations géologiques, et même sur une tradition qui avait cours chez les Indiens, d'après laquelle les Montagnes Bleues auraient été primitivement entourées par l'eau. Parmi ces raisons, Kalm a noté les suivantes :
lo. En creusant dans les Montagnes Bleues, qui sont à une distance de plus de trois cents milles de la mer, on trouve des écailles d'huitres et des coquilles. Les vallées formées par ces montagnes en contiennent pareillement.
2o. On trouve aussi d'immenses quantités de coquilles pétrifiées dans la pierre à chaux, le silex et le grès dont la masse de ces montagnes est formée.
3o. Dans les provinces de la Virginie et du Maryland, aussi bien qu'à Philadelphie et à New- York, on a découvert dans le sein de la terre de vastes dépôts de coquilles parfaitement conservées.
4o. En creusant des puits non-seulement à Philadelphie, mais en plusieurs autres localités, on a trouvé à une profondeur de dix-huit pieds des arbres, des racines et des feuilles de chêne qui n'étaient pas encore pourris.
5o. Les vallées, dont le sol est d'une richesse extrême et composé de pur terreau, sont généralement traversées
par un ruisseau qui passe au pied d'une montagne, et l'effleure de si près qu'il semble y avoir creusé son lit. " Toutes ces vallées," disait Bartram, " étaient des lacs dont l'eau a fini par se créer un passage à travers les montagnes en les minant par degrés, et la vase qui reposait au fond de ces lacs forme aujourd'hui le sol si fertile des vallées." C'est un accident de cette nature qui ouvrit, entre deux montagnes, cette brèche d'aspect si singulier, à travers laquelle une rivière va reprendre son cours sur les frontières de New- York et de la Pensylvanie. Les gens disaient en plaisantant que cette ouverture avait été faite par le diable un jour qu'il voulait sortir de la patrie des quakers pour aller dans celle des kniekerbockers.
60. Toute l'apparence des Montagnes Bleues montre clairement qu'elles furent autrefois couvertes par la mer. C'est à l'action de l'eau qu'il faut attribuer ces escarpements que l'on remarque sur plusieurs d'entre elles.
7o. Quand on dit aux sauvages que l'on trouve des coquilles sur ces hautes montagnes, et qu'il y a lieu de croire que la mer en baignait le pied autrefois, et même les recouvrait en partie, ils répondent que cette opinion n'est pas nouvelle pour eux, et qu'elle est conforme à leurs traditions.
80. L'eau des rivières et des ruisseaux décroît sensible* ment. Beaucoup de moulins qui étaient en opération soixante ans auparavant, sont maintenant arrêtés parce que le pouvoir d'eau qui les mettait en mouvement est devenu presque nul. La diminution de J'eau est due à la culture et au déboisement du pays.
9o. Les bords de la mer s'agrandissent par l'accumulation des sables que les vagues apportent sur la plage
Bartram pensait aussi qu'il fallait ne pas perdre de vue un certain autre ordre de faits qui se rattache aux observations précédentes. Les coquilles pétrifiées que Ton trouve sur les montagnes du Nord appartiennent à des espèces que l'on chercherait en vain dans la mer sous: la même latitude. Qui se serait imaginé qu'on découvrirait des ossements d'éléphants dans la Sibérie î Il est vrai que les carcasses de ces animaux peuvent y avoir été transportées par le déluge universel ; mais tout porte à croire que la terre, avant ce cataclysme, n'occupait pas vis-à-vis du soleil la même position qu'aujourd'hui et que les zones étaient différentes (1).
(I) Ce n*est pas seulement en Russie qu'on trouve des ossements et des défenses d'éléphanîs ; on en a découvert ausM dans le canton de Bâle, en Suisse, dans les domaines du marquis de Bareith, en Franconie, et en beaucoup d'autres lieux cités par le célèbre Leibnitz dans ses Protogaea. Dernièrement, près de la Rivière Ohio, on a déterré un grand nombre de squelettes d'éléphants avec leurs défenses; et des molaires tenant encore ferme dans leurs alvéoles ont été envoyées au Musée Britannique. Feu le Dr. Liltleton, évêque de Garlisle, a fait don au Musée de la Société Royale de dents semblables, trouvées au Pérou. Les rivières Chilunga et Indighirka, en Sibérie, sont renommées pour la grande quantité d'os et de défenses d'éléphants que Ton découvre sur leurs bords, dans un parfait état de conservation ; cela est dû à la rigueur du climat, au peu de durée de la saison d'été et à la presque compète absence de pluie. Ces débris sont si communs en Russie qu'on s'en sert comme de l'ivoire ordinaire; on a extrait du sein de la terre des défenses qui avaient jusqu'à huit pieds do long et pesaient trois cents livres, et des molaires dont le diamètre était de neuf pouces. Mais les mâeheliéres d'éléphants trouvées en Amérique étaient encore plus remarquables en ce qu'elles étaient pourvues de cou rennes à leur sommet, comme celles des animaux carnivores ou des animaux qui se nourrissent d'os durs ou de noix ; tandis qu'au contraire, les molaires des éléphants qui maintenant ne se nourrissent que d'herbes et de végétaux mous sont dépourvues de couronnes. Tite-Live, il est vrai, fait une distinction entre les éléphants d'Asie ou indiens et ceux d'Afrique, et remarque que ces derniers sont inférieurs aux premiers sous le rapport de la taille et de la force. Mais on n'a jamais pensé à rechercher s'il y avait une différence notable entre les deux espèces dans les organes de la mastication. La dissemblance entre les molaires des éle-
Comme l'on pense bien, Bartram ne s'est pas fait faute de montrer sa collection de plantes au naturaliste suédois. Kalm a noté les suivantes qui se retrouvent dans les parties septentrionales de l'Europe :
1 — Le bouleau commun, the commun birch free, betula alba (Bétulacées) — sur les coteaux.
2 — Le bouleau nain, betula nana — lieux bas au pied des coteaux.
3 — Le comaret, quinte-feuille rouge des marais, comarum palustre (Rosacées) — dans les prairies, entre les les collines, dans le New-Jersey.
4 — La gentiane jaune ou grande gentiane, gentiana lutea (Q-entianées) — dans les champs, près des montagnes.
pliants fossiles et celles des éléphants du monde postdiluvien, et le fait que leurs squelettes ont été trouvés dans des pays comme la Sibérie l'Allemagne et l'Amérique, que les proboscidiens n'habitent pas aujourd'hui, ouvrent un large champ aux conjectures sur la manière dont ils ont été transportés sous ces latitudes. Il est possible que ce déplacement ait été causé par les eaux qu déluge. Il n'est pas contraire à la raison, â l'histoire ou à la révélation de croire que ces squelettes soient les restes d'animaux qui vivaient sur la surface du globe antérieurement à la création mosaïque, en la considérant seulement comme une nouvelle modification des créatures qui l'habitaient adaptée à l'état actuel de notre planète, modification qui demeurera jusqu'à ce que les circonstances rendent un autre changement nécessaire. Alors nôtre globe passera par une nouvelle création ou révolution, qui sera marquée par l'apparition sur la terre d'animaux d'espèces nouvelles aussi. Tout homme quelque peu philosophe, ou porté au raisonnement, trouvera que ce plan donne une grande idée du Créateur, dans l'économie et la conduite de l'univers, et de plus, qu'il est conforme au sens des paroles d'un écrivain sacré, qui dit : Psaume 104, 29, 30 — " Vous voilez votre visage, ils (les animaux grands et petits) se troublent; vous retirez votre souffle, ils expirent et rentrent dans leur poussière. Vous envoyez votre esprit, ils renaissent et la face de la terre est renouvelée." Voir les remarques du Dr. Hunter sur les dents fossiles, dans les Transactions Philosophiques, Vol. LVIII F.
44 SEPTEMBKE 1748.
5 — La linnée boréale, linnœa boreaUs (Caprifoliacées), — montagnes du Canada.
6 — Le gale ou piment-royal, myrica gale (Myricées) — lieux humides, dans le voisinage de la Susquehanna.
7 — La potentille frutescente, jiotentilla fruticcsa (Rosacées) champs marécageux et prairies basses, entre la rivière Delaware et New-York.
8 — La trientale d'Europe, Iritntalis evropœa (Primulacées) — sur les coteaux.
9 — Le triglochin aquatique, triglochin maritimum (Joncacées)— voisinage des sources minérales dans le * pays des Cinq-Nations.
Bartram communiqua à Kalm une lettre qu'il avait reçue de East Jersey, qui contenait le récit de la découverte d'une tombe indienne. Dans le mois d'Avril 1744, en creusant une cave, on trouva une grande pierre, et, à quelques pieds au-dessous, des ossements humains et un gâteau de maïs bien conservé, auquel plusieurs personnes goûtèrent par curiosité. Il n'y avait ni lettres ni d'autres caractères visibles sur la pierre.
Le maïs ou Zea Mays, Linn. (Graminées) (1), était l'unique céréale que les Indiens s'appliquassent à faire produire à la terre. Ils plantaient aussi une grande quantité de courges de l'espèce cucurbita latior (Squash), qu'ils ont toujours cultivée depuis les âges les plus reculés. Ils semaient des haricots (2) depuis l'arrivée des Européens en Amérique ; mais quant aux pois (3), ils en connaissaient le culture avant qu'aucun étranger mît le pied dans leur pays.
(1) Tribu des Phalaridée9. M.
(2) Phaseolus (Légumineuses.) M.
Pisum (Légumineuses.) M.
Certains arbres qui croissent spontanément dans les régions du Sud ne font que végéter dans des pays plus froids où leurs graines sont transportées par les oiseaux. Kalm a remarqué lui-même que le sassafras (Laurinées), qui est un arbre de haute futaie en Pensylvanie, à quarante degrés de latitude nord, n'est qu'un arbrisseau à Oswego et au Fort Nicholson, entre les quarante-trois et quarante-quatre degrés de latitude. L'érable à sucre, acer saccharinum (acérinôes), ne parvient pas en Pensylvanie au tiers ou au quart de la hauteur qu'il atteint au Canada, où il est un bel et grand arbre. Les gens du peuple emploient les fleurs du sassafras en guise de thé ; comme combustible, il n'est pas estimé. Son écorce fait une bonne teinture jaune. On extrait des baies du sassafras une espèce d'huile qui est un remède très-efficace contre les douleurs rhumatismales. Kalm cite le cas d'une femme qui souffrait tellement dans un de ses pieds qu'elle ne pouvait plus marcher. Elle se servit de cette huile une première fois, et, s'étant aperçue que ce traitement lui avait apporté du soulagement, bien que l'odeur du remède lui eût causé des nausées, elle répéta les frictions trois fois, et fut complètement guérie.
Le Picus pilwtus, pic-bois noir à huppe rouge (1) était commun dans les forêts de la Pensylvanie, et même il y hivernait.
Le 3 Ooctobre, Kalm passa la rivière Skulkill en bateau traversier, à une lieue en arrière de Philadelphie, et se mit en route pour Wilmington, autrefois appelé Christina par les Suédois, et qui est situé à trente milles au sud-ouest de Philadelphie.
Chemin faisant, il observa que la profondeur de la
l) Scansores, grimpeurs. M,
couche arable n'est pas aussi considérable quelle devrait l'être d'après les calculs de quelques savants. " Et, cependant," dit-il, " il est bien certain que la terre n'a pas été remuée ici depuis le déluge" (1).
La stramoine ou pomme-épineuse, Dalwa Sframonium (Solanées), se rencontrait fréquemment aux alentours des villages. On la mettait, ainsi que le phytolaque, au rang des herbes nuisibles, et on ne leur connaissait aucune propriété utile. Aujourd'hui, on les considère comme des plantes d'agrément, et on les introduit dans nos jardins : la stramoine (qui est cependant un poison dangereux), à cause de la singularité de son fruit, et le
(I) Nous regrettons do ne pouvoir donner en entier une note trésintéressante du traducteur anglais ; mais elle est si longue que nous nous bornerons à en faire une courte analyse.
Quelques savants pensent que Y humus ou terre végétale de notre globe s'accroit graduellement, par la décomposition des plantes, d'un demipouce par cent ans, surtout dans les régions qui n'ont jamais été livrées à la culture depuis le déluge. D'antres naturalistes, Wallerius entre autres, ne concourent pas dans cette opinion pour la raison qui suit : Les couches d'humus excédant rarement un pied, il s'en suivrait qu'il ne s'est écoulé qu'une période de 2,400 depuis le déluge, tandis que d'après la chronologie de la Bible, il y a plus de 4,000 ans que cet événement a eu lieu
En Russie, de ce côté-ci de la rivière Volga, il y a des plaines étendues qui n'ont jamais élé cultivées depuis le grand cataclysme ; car l'histoire nous apprend que les Scythes, les Sarrnates, les Huns, les Mogols, qui ont été successivement les maîtres de ces vastes contrées, étaient des races nomades qui vivaient sans agriculture. Ces régions sont dépourvues de bois de temps immémorial. El cependant le sol y a deux et même quatre pieds de profondeur ; ce qui démontre combien est incertain hj calcul d'un demi-pouce par siècle. L'analyse chimique des plantes fait voir qu'elles sont formées d'eau, de terre, d'alcalis, d'huile, etc. D'où ces substances variées, nécessaires pour la vég talion, sont-elles venues originairement? Répondre qu'elles sont le produit d'autres plantes décomposées, c'est tomber dans un cercle vicieux. Elles sjnt l'œuvre du Créateur de l'univers, qui les a douées des qualités nécessaires pour la perpétuation des espèces. Forster conclut par dire qu'il abonde dans le sentiment de Kalm, et repmsse l'opinion que la couche arable de 1 1 terre es! le produit ■ le la végétation F