‹ Voyage de Kalm en AmériqueChapitre 20 sur 32 · GERMANTOWN · texte numérisé non relu

GERMANTOWN

prêt à s'envoler. Inutile de dire qu'il replia précipitamment le papier, afin d'empêcher qu'aucun de ses hôtes dangereux ne prit son essor (1). Il avoue naïvement, qu'à cette vue.il fut plus effrayé que s'il eut été au moment de mettre la miin sur une vipère, " car j'eus tout ;; de suite une claire perception de l'immensité du dom- 1 mage que mon cher pays aurait souffert, si seulement ' deux ou trois de ces insectes nuisibles m'eussent ' échappé. La postérité de beaucoup de familles, et ' même les habitants de provinces entières auraient eu ' raison de me détester comme la cause d'une grande ' calamité." Cela ne l'empêcha pas d'envoyer quelques uns de ces pois à Linné, qui donna à l'insecte qu'ils contenaient le nom de Bruchus pisi, bruche des pois, dont le plus grand ennemi, d'après ce célèbre naturaliste, est le Quiscale pourpre, Gracula Quiscula (2), auquel on a cependant fait une guerre acharnée pendant longtemps en Pensylvanie à cause de ses déprédations dans les champs de maïs.

Kalm alla passer encore deux jours à Germant© wn chez son ami M. Cock. On se livrait, dans cette ville, à la culture de la patate des Bermudes, Convolvulus Batatas (3) (Convolvulacées) qui était connue à cette époque en Portugal et en Espagne et même en Angleterre, mais non en Suède. Le professeur à son retour avait apporte plusieurs échantillons de cette pomme de terre, qu'il se

(1) Quoique M. Kalm ait évité soigneusement d'introduire cet insecte on Europe, cependant, le Dr. Linné nous assure, dans son Système de la Nature, que les contrées méridionales du continent en sont déjà infestées. Scopoli le mentionne parmi ses ln&ecla Carniolica, p. 63. Geoffroy en parle dans ses lnsecle? de Paris et en donne un bon dessin, vol. 1, p. 267, t. 4. f 9. F.

(2) Purple Grackle. Quiscalus Versicolor— Audubon— (Gonirostres). M.

(3) Batatas edulis, patate sucrée. M.

proposait d'introduire dans son pays ; mais le vaisseau ayant fait eau dans "une tempête, ils pourrirent tous. Les Espagnols font une sorte d'eau-de-iie avec la patate sucrée.

Le Poly trie, genre de plantes cryptogames de la famille des mousses, était très-commun ; en certains endroits bas et humides, il couvrait toute la surface du sol.

L'agriculture était très-peu avancée dans la Pensylvanie. Là, comme dans les autres provinces anglaises, on s'attardait trop dans l'ornière de la routine. Dès qu'un colon avait acheté une terre, il abattait une partie du bois qui la couvrait pour s'y conquérir un champ arable, qu'il labourait et ensemençait. Le sol, cultivé pour la première fois peut-être depuis la création, produisait naturellement une récolte magnifique. L'année suivante, le colon labourait encore la même pièce sans y mettre le moindre engrais, et il continuait ainsi d'année en année jusqu'au complet épuisement du sol. Alors, il laissait son champ en friche, prenait sa hache et se taillait en pleine forêt un autre champ, qu'il traitait de la même façon. Toute la terre ayant passé par ce système de culture, le laboureur retournait à son premier champ, qui avait eu le temps de se refaire, puis il l'abandonnait pour le second, qu'il laissait reposer à son tour. Comme on tenait les animaux dehors en toute saison, il ne se ramassait que peu de fumier pour les engrais. Les terres restant en friche pendant de longues années se couvraient à la longue de mauvaises herbes, que l'on ne parvenait à détruire ensuite que très-difficilement. Lorsque le sol a perdu sa fertilité, il faut beaucoup de temps et de travail pour la lui rendre.

Un des esclaves de M. Coek montra à Kalm la peau d'un blaireau (Ursus Mêles), (1) qu'il avait tué quelques

(1) Mêles vulgaris (Plantigrades.) M.

jours auparavant ; après un examen attentif de cette dépouille, le naturaliste resta convaincu que le blaireau d'Amérique ne diffère pas de celui de Suède.

11 revint à Philadelphie dans la nuit.

12 Octobre. — Cette journée et les suivantes furent consacrées à des excursions sur les bords de la rivière Skulkill. Passant dans un champ, Kalm remarqua plusieurs petites galeries souterraines, habitées par une espèce de taupes, à laquelle Linné a donné le nom de Sorex Cristatus, mais qui est maintenant désignée par les naturalistes sous celui de Condylura Cristata, et qui est propre à l'Amérique Septentrionale.

Kalm a donné une description détaillée de ce petit mammifère carnassier de la famille des insectivores. Cette description est citée dans " The Treasury of Natural History" par Samuel Maunders, Londres, 1870, qui en reproduit la partie suivante :

" Ayant réussi à m'emparer d'une de ces taupes, j'ai remarqué qu'elle avait plus de force et de vigueur dans les pattes qu'aucun autre animal en proportion de sa taille......... Lui. ayant présenté un mouchoir, elle le

perça de trous en moins d'un instant Elle était

très-irascible, et se jetait avec fur'eur sur tout ce qu'on

mettait à sa portée Cette espèce de taupes ne vit

pas sous des monticules comme celles d'Europe, mais dans des retraites souterraines/'

On rencontre dans les bois un arbrisseau dont les baies fournissent de la cire, et que pour cette raison les Suédois appellent Tallow shrub, les Anglais Candle-berrytree ou Bay berry-bush. Linné lui a donne le nom de Myrica cerifera (Myricées) (1). Les bougies faites avec cet-

([) Nous avons remarqué cette plante à Rustico, Ile du Prince-Edouard, en juillet !876. M.

-r>2 OCTOBRE 174b.

te cire sont plus durables que les chandelles de suif; elles brûlent mieux et ne fument pas quand on les souffle, au contraire, elles répandent une odeur agréable. On fait aussi avec ce produit un savon excellent pour la barbe. Cette cire est, en outre, un vulnéraire efficace pour les blessures et un remède contre le mal de dents. Un marchand de Philadelphie s'imagina faire une bonne spéculation en expédiant aux pays catholiques de l'Amérique des cierges faits avec les baies du cirier ; mais il fut trompé dans son attente, car le clergé ne voulut pas les recevoir.

Avec le Faux-Pouliot, Penny Royal, Cunilapulegioides, (Labiées), "plante qui a une odeur particulière trèsforte, on faisait un breuvage aussi bon que le thé, et qui se donnait pour exciter la transpiration dans les cas de rhume.

L'écorce de l'aune bouillie est excellente pour la guérison des plaies. On en tire aussi une teinture rouge et brune.

Les feuilles du phytolaque décandre, lorsqu'il est jeune, peuvent se manger en guise d'.épinards. Mais lorsque la plante a atteint sa pleine croissance, il faut se garder d'en faire usage, si l'on ne veut se donner une attaque de dyssenterie. Il doit en être autrement de ses baies, appelées raisins d'Amérique, qui ont une saveur particulière, et dont les enfants sont si friands en automne.

L'écorce du noyer teint les lainages en jaune ; il en est de même de celle du chêne noir, Quercus nigïa, et du Quercus marilandica.

Les fleurs et les feuilles de la balsamine, Impatiens noli tangere (Balsaminées), donnent la même couleur.

La Collinsonia Canadensis (Labiées) a été découverte par Bartram, qui l'a envoyée en Europe. Jussieu, pendant son séjour à Londres, et Linné, ensuite, l'ont ainsi nommée d'après Peter Collinson, marchand de Londres et membre des Sociétés Royales d'Angleterre et de Suède. L'odeur de cette plante est agréable, mais très-forte. Kalm se plaint qu'elle lui donnait des maux de tête. Suivant les sauvages, elle guérit de la morsure des serpents-à-sonnettes. Ailleurs, on l'appelle Herbe-auxchevaux.

D'après plusieurs observations qui lui ont été communiquées par Franklin, Kalm pense qu'une grande partie du pays était autrefois couverte par la mer. Parmi ces observations nocis remarquons les deux suivantes :

lo. La présence de quantités immenses de coquilles dans le Sud, au pied des montagnes.

2o. Il n'était pas rare de trouver, à 14 pieds sous terre, des pierres rondes à surface polie, comme celles qui ont longtemps été exposées à l'action des eaux, et, à 18 pieds de profondeur, après avoir percé un lit de sable, une épaisse couche de vase remplie d'arbres, de feuilles, de branches, de joncs et de charbon de bois.

18 Octobre. — Kalm note une dizaine de plantes qui étaient en fleurs ce jour-là, et sur ce nombre six appartenaient à la famille des Composées : deux espèces d'astères, la verge-d'or commune, Soiidagv Virga Aurea, l'épervière, Hieracium, la millefeuille, ou herbe-à-dindes, MlUefolium Achi/lœa, et la dent-de-îion, Leontodon Taraxacum ; il y avait une plante de la famille des G-entianôes, une de celle des Oxalidées, l'oseille jaune des bois, Oxalis Corniculata, une de celle des Scrofularinées, la digitale pourprée ou gant- de-Notre-Dame, Digital it

54 octobre 1748.

purpurea, une de celle des Hamamelidées, le noisetier, appelé IlamameUs Virginica.

Plusieurs arbres, surtout les espèces qui fleurissent de bonne heure au printemps, comme l'érable rouge, le laurier d'été, avaient déjà leurs bourgeons si bien formés, qu'en les ouvrant on reconnaissait facilement toutes les parties qui concourent à la production du fruit, le calice, la corolle, les étamines et le pistil. Les boutons étaient extrêmement durs et serrés de manière à les protéger contre le froid.

Les noyers noirs avaient perdu leurs feuilles et laissé tomber leurs fruits. r

Le cornouiller de la Floride, Cornus Florida (Cornées), appelé Dogivood par les Anglais, est un bel arbre, surtout au printemps, quand il se couvre de ses fleurs blanches. Il est rare au Canada.

Le tulipier, appelé par les botanistes Liriodendron tulipifera, est un des plus grands arbres de l'Amérique du Nord ; rien de plus beau à voir que ce géant de la forêt paré de ses fleurs en iorme de tulipes.

Le magnolier, Magnolia glauca, Linn., désigné par les Anglais sous le nom d'Arbre du Castor parce que ce petit mammifère, de l'ordre des rongeurs, est très-friand de son écorce ; il se rencontre rarement au nord de la Pensylvanie, où il commence à fleurir vers la fin de Mai. Il perd ses feuilles de bonne heure en automne, à l'exception des jeunes individus, qui les conservent tout l'hiver. Le parfum de ses fleurs est très-suave, et em baume l'atmosphère à une grande distance, surtout le soir. Eien de plus agréable qu'une promenade dans les bois lorsque le Magnolier est en floraison. Ses baies

qui sont d'une belle couleur rouge, trempées dans du rhum ou de l'eau-de-vie, font un excellent remède contre la toux. L'écorce de cet arbre, réduite en poudre, s'emploie contre les fièvres, et est connue sous le nom de Quinquina de Virginie.

Kalm parle d'essais de domestication du bison, du cerf et du castor, qui ont été couronnés d'un plein succès. Il a vu des loutres apprivoisées qui suivaient leurs maîtres comme des chiens. Le sarigue (opossum) (1), et le raton (racoon) finissent aussi par se familiariser ; mais on ne peut guérir ce dernier de ses habitudes de maraudeur nocturne.

Le dindon sauvage (2) est plus gros que son congénère domestique, et sa chair est plus savoureuse. Les gens de la campagne recherchent ses œufs dans les bois pour les faire couver par les dindes de leurs bassescours ; mais ils ont soin, lorsque les petits sont écios, de leur couper les ailes avant que leur instinct les porte à s'envoler.

On était parvenu même à apprivoiser des outardes (3), mais en leur coupant les ailes. Par exemple, elles ne voulurent jamais s'accoupler avec les oies domestiques et ne laissèrent pas de postérité.

Kalm assure avoir vu des perdrix (4) et des pigeons de passage (5) qui vivaient dans la plus parfaite harmonie avec les volailles de basse-cour.

Cl) Famille de l'ordre des Marsupiaux. M.

{i) Meleagris Gallipavo (Gallinacées). M.

(3) Anser férus (Palmipèdes). M.

(■ï) Perdix cinereus (Gallinacées). M.

(5) Ectopisles Migratoria (Gallinacées). M

De tous les oiseaux rares de l'Amérique du Nord, l'oiseau-mouche, Trochilus Colubris, est le plus -admirable. Catesby, dans son Histoire Naturelle de la Caroline, en donne un dessin colorié de grandeur naturelle (vol. 1, p- Go, tab. 65), ainsi qu'Edwards, dans son Histoire Naturelle des Oiseaux, page 38, tab. 88. M Forster, dans une note, dit qu'il y a une espèce de Colibri encore plus petite, le Trochilus Minimus de Linné, qui ne pèse que vingt grains. Bartram a gardé un couple d'oiseauxmouches pendant plusieurs semaines en les nourrissant avec de l'eau sucrée (1).

Ce petit favori de la nature, dont, comme l'a dit Buffon» le plumage réunit les couleurs les plus brillantes de l'émeraude, du rubis et de la topaze, arrive en Pensylvanie au printemps, lorsque la chaleur commence à animer et à faire éclore les germes de la vie, et s'y bâtit, dans les branches des arbres, un nid de forme ronde, du diamètre d'un pouce, tapissé à l'intérieur d'une sorte de duvet fourni par la grande molène et l'asclépiade, recouvert de mousse à l'extérieur, et destiné à recevoir deux œufs de la grosseur d'un pois. Sa langue extensible, rétractile et bifide, son bec long et effilé sont organisés de manière à lui permettre de pomper le jus sucré des fleurs qui est contenu dans cet organe que les botanistes appellent le nectaire. Kalm a remarqué qu'il se plaît surtout dans le voisinage des jardins où croissent la balsamine et la monarde. Un habitant de la campagne peut

(!) Bartram aurait gardé ces oiseaux-mouches plus longtemps et peutêtre pendant toute la durée de leur vie naturelle, s:il leur avait donné des ,-nsectes à manger. Un naturaliste de la Jamaïque, qui élève beaucoup de ces trochiles, dit qu'ils ne vivent pas seulement du nectar des Heurs, mais qu'ils sont insectivores aussi; et que c'est parce qu'on ne peut leur fournir des insectes dans la traversée qu'ils meurent à bord des vaisseaux. M.

compter avec certitude sur la visite de l'oiseau-mouche, s'il a le soin de cultiver dans son parterre des fleurs à calices tubuleux. Le colibri, dont la vie est tout aérienne, ne se pose pas sur la corolle dont il aspire le nectar ; au contraire, il renvoie ses pieds en arrière et ne se soutient dans le vide que par l'agitation continuelle de ses ailes dont la vibration est tellement rapide que tout le corps de l'oiselet paraît comme enveloppé dans une gaze.

Les fleurs de la monarde sont verticillées ou disposées par étages en anneaux rayonnants autour de l'axe, comme celles de la menthe, de la galiopside ou chanvre sauvage, de l'agripaume cardiaque et du lamier (1), et comme celles, au reste, de toutes les autres plantes appartenant à la famille des Labiées. C'est un spectacle agréable que de voir l'oiseau-mouche voler d'une glomérule, après en avoir fait le tour en plongeant son bec vivement dans chacune des fleurs qui la composent, à une glomérule supérieure, et de celle-ci à une autre plus élevée jusqu'au dernier anneau de la tige.

Il n'est pas farouche et on peut s'en approcher d'assez près ; seulement, si on fait mine de s'avancer directement sur lui, il s'éloigne avec une vitesse telle qu'il semble devenu subitement invisible.

Ces joyaux vivants, que le Créateur s'est plu à vêtir d'une livrée si splendide, sont susceptibles des plus violentes passions qui agitent le cœur humain. Animés par la jalousie, ils se livrent entre eux des combats acharnés dont les péripéties les amènent jusque dans les maisons.

Une corolle trompe-t-elle leur attente après les avoir attirés par sa mine appétissante, ils se vengent de la

(I) Mcnlha, galiopsis, leonurus, lamium — Labiées,

pauvreté de son jus en l'effeuillant à coups de bec avec une impétuosité qui tient de la colère.

Parfois ils font des dégâts énormes dans les jardins, détruisent toutes les fleurs et en éparpillent les pétales sur le sol avec une fureur qu'on dirait inspirée par l'envie.

Généralement on n'entend que le bourdonnement de leurs ailes. Mais quand ils se battent, ils jettent un cri qui ressemble à celui des moineaux. Kalm pensait comme Bartram que les oiseaux-mouches ne vivent que du nectar des fleurs. Ils émigrent vers le sud, à l'automne.

Le 25 Octobre, Kalm passa toute la journée et celle du lendemain à empaqueter des graines pour les envoyer en Suède.

Le 27 du même mois le savant professeur partit de Philadelphie en compagnie de son ami, M. Cock, pour New York, " dans le but de voir le pays et de s'enquérir de la route la plus sûre pour parvenir au Canada à travers les solitudes qui le séparent des Provinces anglaises." Ils passèrent devant un grand nombre de fermes occupées par des Anglais, des Allemands et d'autres colons européens. Presque tous les cultivateurs avaient un verger près de leur maison. Dans une halte que nos voyageurs firent dans la matinée chez l'un de ces fermiers, pour donner quelque repos à leurs chevaux, ils virent un oiseau-moqueur qui était gardé en cage. Linné a donné à ce chantre harmonieux et sans rival le nom de Turdus polyglotte* (1), à cause de son habilité à imiter le ramage de presque tous les oiseaux. L'édition anglaise du voyage de Kalm en contient un dessin excellent, ainsi que du rouge-gorge.

ri) Mimus Polyglottus (DenUrostre?,) AI,

NEW-BRISTOL— TEENTON, 59

Vers midi, Kalm et son compagnon firent une autre halte à New-Bristol, petite ville sise sur la Delaware, à quinze milles de Philadelphie et tout en face de Burlington, résidence du gouverneur du New-Jersey.

En partant de New-Bristol, ils trouvèrent la route bordée de beaux cottages, mais plus loin ils eurent à passer à travers une grande forêt et sur un sol très pauvre, qui, cependant, était couvert de lupins vivaces, Lupinus perennis (1). " La vue de cette plante, couvrant avec profusion un terrain si maigre, me combla de joie", (2) dit Kalm, " et je me mis à méditer sur la possibilité de tirer parti, en Suède, d'un sol de même nature pour la culture du lupin. Mais quel ne fut pas mon désappointement quand je m'aperçus que les chevaux et les vaches mangeaient de presque toutes les plantes à l'exception du lupin, qui était cependant très vert, doux au toucher et, en apparence, d'une fraîcheur invitante ! Peut-être trouvera-t-on le moyen de rendre cette plante plus appétissante pour les animaux " (3).

Dans la nuit, les voyageurs, après avoir traversé la Delaware en bac, arrivèrent à Trenton, ville du New- Jersey, distante de trente milles de Philadelphie.

Le lendemain matin, 28 Octobre, ils continuèrent leur voyage, passant à travers un pays habité en grande partie par des Allemands et des Hollandais.

Leurs bâtiments de ferme étaient assez spacieux

(1) Légumineuses seciion des Papilionacées, Iribu des Génistées. M.

(2) Le lupin blanc parait soutirer de l'atmosphère tout l'engrais qui le t'ait végéter; cette propriété explique comment il peut prospérer dans un sol maigre, aride, sur les sables et les graviers, lui qui demande de préférence un terrain humide et meuble à la fois. M.

(3) Il est certain que d'ordinaire les animaux s'acci mmodenl très b du lupin comme fourrage, lorsqu'il est fiais M.

pour contenir, à la fois, sous un même toit, l'aire, la grange, les étables, le fenil et la remise. Forster remarque, dans une note, que ce genre de constructions, qui paraît inusité au professeur, est fréquent dans le Nord de l'Allemagne, en Hollande et en Prusse, et qu'il est tout naturel que les colons venant de ces pays, l'aient adopté dans leurs nouveaux établissements.

A dix heures du matin, Kalm et son compagnon entraient dans Princetown, et comme il tombait une forte pluie, ils y passèrent le reste de la journée et la nuit. Au réveil, ils reprirent leur course, et à midi, ils étaient rendus à New-Brunswick, jolie petite ville de la province du New-Jersey, bâtie dans une plaine sur la côte occidentale de la rivière Rareton (1). Une de ses rues était entièrement habitée par des Hollandais originaires d'Albany et pour cette raison portait le nom d'Albany street. Ces descendants de Bataves n'avaient que peu de relations sociales avec les autres habitants de la ville.

Dans l'après-midi, ils traversèrent la rivière Eareton et poursuivirent leur voyage. A huit milles de New-Brunswick, le chemin se divisait en deux routes, dont l'une, celle de droite, conduisait à Amboy, principal port de mer du New-Jersey. Nos voyageurs prirent la route de gauche, et au soleil couchant, ils entraient dans Elizabeth-town ; mais ils ne s'y arrêtèrent pas et continuèrent leur course jusqu'à la traverse, à deux milles de la ville.

30 Octobre. — De cet endroit, Kalm et son compagnon n'eurent qu'à traverser la rivière jusqu'à Staten ïsland pour se trouver dans la province de New York. Presque tous les habitants de l'île étaient des descendants

'li Raritan M

de Hollandais, mais la plupart parlaient l'anglais. A huit heures du matin, les voyageurs arrivèrent à un point de la côte où les attendait le yatch qui devait les conduire à New-York. Ils s'y embarquèrent, et après une courte et agréable traversée de huit milles en mer, ils arrivèrent heureusement vers onze heures de l'avantmidi dans le port de la future métropole des Etats-Unis d'Amérique, quatre jours après leur départ de Philadelphie.

31 Octobre. — Le savant naturaliste ne tarit pas d'éloges sur les huitres (1) de New-York et leur goût exquis ; il décrit minutieusement les préparations qu'on leur faisait subir pour les convertir en conserves, dont on expédiait annuellement d'immenses quantités dans les Indes Occidentales. Il consigne la remarque, déjà faite par tout le monde, paraît-il, que ces bivalves sont meilleurs dans les mois qui ont un r dans leurs noms, tels que Septembre, Octobre.

Les Indiens qui habitaient la côte avant l'arrivée des Européens faisaient leur principale nourriture d'huitres et d'autres mollusques ; ils en vendaient même de grandes quantités aux sauvages qui vivaient à quelque distance des bords de la mer. Kalm dit que ce fait doit inspirer de la prudence aux savants qui bâtissent des théories plus ou moins hasardées sur la présence d'écaillés dans l'intérieur des continents.

Il n'y avait pas de homards (2) autrefois sur les côtes de New- York ; il fallait faire venir ces crustacés de la Nou-

(1) Oslrea edulis— Mollusca conchifera. M.

(2) Homarus vulgaris (crustacea decapoda macroura), crustacés décapodes, au corps très allongé et terminé par une queue composée de plusieurs feuillets, tels que les écrevisses, les langoustes, les crevettes, etc. M.

velle-Angleterre d"où ils étaient expédiés dans de grandes barges. Il arriva un jour qu'un des bateaux sombra près de Hellgate à dix milles de la ville avec toute sa vivante cargaison, qui recouvra sa liberté et se multiplia si bien que New- York a cessé d'être tributaire des autres villes du littoral pour sa provision de homards.

Les fièvres tremblantes étaient très communes dans certaines parties de l'Amérique du Nord, et on les combattait avec le quinquina, appelé poudre des Jésuites par les Anglais. Néanmoins, il paraît que ce spécifique n'avait pas toujours l'effet désiré, et on y suppléait avec les feuilles de la sauge des jardins, Salvia oficinalis, Linn. (Labiées).

L'écorce du chêne blanc était regardée comme un excellent remède contre la dyssenterie.

Il se faisait à Albany, avec les Indiens de l'intérieur, un grand commerce de tridacnes (Clams) (1), espèce de coquillage bivalve dont la chair, séchée au soleil, était un mets favori des Indiens, et dont les écailles, converties en wampum, avaient, chez ces sauvages, la même valeur que l'or parmi les nations civilisées,

Il n'y avait pas de Juifs en Suède à cette époque. Kalm, qui n'avait jamais vu d'Israélites auparavant, et qui, par conséquent, était entièrement étranger à leurs coutumes et à leurs manières, parle longuement de ceux de New- York et de leur synagogue, qu'il visita deux fois le 1er et le 2 Novembre. Ils jouissaient des mêmes droits que les autres citoyens.

(1) Tridacnes (Mollusca conchifera), genre de coquilles bivalves qui

vivent fixées aux rochers. Une de ces espèces, Iridacna gigas, sert de

bénitier dans les églises catholiques. La chair de la tridacne était très estimée des anciens. M.

La ville de New- York fut fondée en 1623 par les Hollandais, qui lui donnèreut le nom de Nouvelle- Amsterdam, comme ils avaient déjà donné à tout le pays environnant celui de Nouvelle-Hollande. Les Anglais, sous le commandement de DesCartes (1), s'en emparèrent vers la fin de l'année 1664. Par son étendue, elle égalait Boston et Philadelphie dès 1748 ; mais par la beauté de ses édifices, la grandeur de son commerce et son opulence, elle leur disputait déjà la palme. Ses rues étaient bordées de platanes, d'acacias, d'ormes et de tilleuls dont le feuillage abritait des milliers d'oiseaux et de grenouilles de l'espèce rana arborea — ou rainette (2).

La plupart des maisons étaient en briques ; il y en avait encore dont le pignon donnait sur la rue.

Kalm dit que New -York, outre la synagogue et le temple des Quakers, renfermait sept églises dignes de remarque. L'église anglaise, bâtie en 1695, deux églises hollandaises, dont une ancienne et l'autre nouvelle, une église presbytérienne, deux églises allemandes et une église française pour les réfugiés protestants.

La ville faisait un commerce étendu avec les Indes Occidentales. Mais elle n'avait pas de manufactures à cette époque. Elle importait tous ses draps d'Angleterre.

Du 1er Décembre 1729 au 5 Décembre 1730, il était entré dans le port de New- York 211 vaisseaux, et il en était parti 222.

(1) George Garteret.— Ilistory ol' New Nelherlands, par le Dr. O'Cal laghan. (Note fournie par M. l'abbé Verreau )

(2) Genre de batraciens anoures, ou batraciens qui, dans l'âge adulli n'ont point de queue. M

La ville était alors la capitale de la Province de New- York. L'Assemblée Législative y siégeait une ou deux fois par année à la convocation du gouverneur, qui avait le droit de la dissoudre à son gré, et qui, même, abusait quelque-fois de cette prérogative.

La nomination de ce haut fonctionnaire était réservée au bon plaisir du roi.

Toutes les colonies anglaises étaient indépendantes les unes des autres ; chacune d'elles avait ses lois particulières et sa monnaie propre, et pouvait être considérée comme un état séparé. " Aussi," dit Kalm, " les affaires " sont-elles conduites, en temps de guerre, avec autant *l de lenteur que d'irrégularité ; car, non-seulement le " sentiment d'une province est quelquefois directement ' opposé à celui d'une autre, mais souvent, les vues du " Gouverneur et de l'Assembl&e d'une même province " sont différentes, et pendant que l'on se dispute sur les " moyens d'organiser la défense, l'ennemi a le temps de " s'emparer des places les unes après les autres. Il est " arrivé fréquemment que pendant qu'une colonie avait à " supporter tout le fardeau de la guerre, les provinces 11 voisines restaient dans une complète inaction comme si " elles n'eussent eu aucun intérêt en jeu dans le conflit : " ou bien, après avoir délibéré pendant deux ou trois " ans sur l'opportunité d'aller au secours d'une colonie " sœur, elles finissaient par se déclarer contre toute in- " tervention. Bien plus, il y a des provinces qui, non " contentes de garder la neutralité, ont choisi le moment " où une colonie voisine était ravagée par la guerre, pour " ouvrir an commerce étendu avec l'envahisseur. C'est " grâce à cet état de choses, que les Français du Canada, " qui ne sont qu'une poignée d'hommes en comparaison " des Anglais d'Amérique, ont obtenu de si grands avan-

" tages en temps de guerre : en effet, ces derniers ayant " pour eux le nombre et la puissance, devaient l'em- " porter très facilement sur leurs ennemis."

" C'est, cependant," ajoute Kalm, " un bonheur pour " la couronne d'Angleterre que ses colonies de l'Améri- ,; que du Nord soient avoisinées par un pays français " comme le Canada. Il y a lieu de croire que le roi n'a " jamais été sérieux dans ses tentatives pour expulser " les Français de leurs possessions, ce qui pouvait se " faire sans beaucoup de difficulté ; car les colonies an- " glaises ont tellement progressé, que déjà elles rivalisent " presque avec leur métropole par le nombre de leurs " habitants et par leurs richesses. Pour sauvegarder ' " son autorité et surtout son commerce, la mère-patrie " interdit l'établissement de nouvelles manufactures " dans ses provinces d'Amérique, y défend l'exploitation " des mines d'or et d'argent, leur dénie le droit de tra- " fiquer avec les pays qui n'appartiennent pas à la " G-rande-Bretagne, et ferme leurs ports aux vaisseaux! " étrangers. Toutes ces restrictions et ces entraves sonf " de nature à diminuer l'attachement des habitants des i; colonies anglaises pour la mère-patrie. Leur mécon- " tentement est entretenu d'ailleurs par les nombreux " étrangers allemands, hollandais et français, établis " dans ces provinces et qui, quoique vivant au milieu " des Anglais, n'ont pas d'ordinaire une vive tendresse " pour la vieille Angleterre. A ces causes de désaffec- " tion, se joignent les aspirations d'an jeune peuple, le " désir de s'agrandir, l'amour du changement:'

Bref, Kalm finit par dire que plusieurs colons anglais lui ont exprimé l'opinion que dans trente ou cinquante ans les provinces britanniques de l'Amérique du Nord seraient assez fortes pour former un état par elles-mêmes

entièrement indépendant de la mère-patrie. " Mais/' ajoute le savant et perspicace philosophe suédois, ' comme les côtes ne sont pas protégées, et que l'intérieur du pays est harassé par les Français en temps de guerre, leur dangereux voisinage devrait avoir l'effet d'empêcher que le lien entre les colonies et la métropole ne soit entièrement brisé. Le gouvernement anglais a, par conséquent, d'excellentes raisons de considérer les Français de l'Amérique du- Nord comme ses meilleurs auxiliaires pour retenir ses colonies dans le devoir."

Il n'y avait que deux imprimeries à New-York et quelques journaux hebdomadaires publiés en langue anglaise.

En 1710, cinq sachems ou chefs iroquois partirent de New-York pour l'Angleterre dans le but d'engager la reine Anne à faire alliance avec eux contre les Français.

Les premieis colons de New York étaient Hollandais. Quand la Tille fut prise par les^Anglais et qu'elle leur fut cédée ensuite en échange contre Surinam, la plupart de ses habitants restèrent en possession de leurs biens. Les anciens demeuraient fidèles aux coutumes et à la langue de leurs pères. Mais les jeunes gens ne parlaient déjà plus que l'anglais, fréquentaient les églises anglaises et trouvaient mauvais qu'on ne les prît pas toujours pour des Anglais.

L'anglomanie, passant dans les mœurs, émoussait bien le sentiment national, mais pas assez pour affaiblir rattachement au sol. Propriétaires de vastes étendues de terrains et des plus beaux domaines, les descendants des colons hollandais les gardaient avec jalousie, et ne consentaient à les vendre aux Anglais qu'à des prix

énormes. Il s'en suivait que les émigrants avaient peu d'encouragement à s'établir dans le pays, et se dirigeaient vers les autres provinces.

Le 3 Novembre, Kalm partit de New- York pour retourner à Philadelphie, où il arriva le 5.

Le savant naturaliste se livre à une longue dissertation sur le putois (1), appelé généralement Polecat par les Anglais, Skunkk New- York, FishaUa par les Suédois, Bête puante, enfant du Diable ou Pékan par les Français, Putorius Americanus Striatus par Catesby dans son Histoire Naturelle de la Caroline, et Viverra Putorius par Linné. Cet animal, on le sait, a une arme défensive redoutée des chasseurs dans son urine qu'il a la faculté de lancer au loin quand il est poursuivi, et qui répand une odeur des plus infectes, rappelant quelque peu. d'après Kalm, celle du géranium robertianum (2).

Malgré les tours désagréables que jouent ces mouffettes (3), on réussit quelquefois à les apprivoiser si bien qu'elles suivent leurs maîtres comme des chiens.

6 Novembre. — Kalm alla passer l'après-midi chez M. Bar tram où il fit la connaissance d'un gentleman de la Caroline, qui lui fournit des détails intéressants silice tte province.

Le goudron, la poix et le riz étaient alors les principaux produits de la Caroline.

(1) Mephitis Americana, mammifère carnassier du genre des moufietie< et de la famille des carnivores digitigrades. M.

( 1 ) Géranium robertin, Herbe à Robert (Géraniacées), plante à odeur désagréable, astringente, (Flore Canadienne, p. 1 1 1.)

(2) L'édition, anglaise donne du putois (American polecat) aussi lion que du raton (jracoon) d >s dessins qui ne se tro :ivent ni dans le texte suédois ni dans l'édition allemand", mais qui ont été reprjduits dans l'édition hollan laiso.

Plus d'une fois, assurait ce monsieur, on avait trouvé à des distances considérables des rivages de la mer, en creusant des puits, des écailles d'huitres et même des becs pétrifiés d'oiseaux de mer, u des glossopètres (1) probablement, " dit Kalm.

Il y avait deux espèces de renards (2) dans les colonies anglaises, le renard gris appelé renard de Virginie, et le renard rouge plus rare et qui était inconnu aux Indiens, selon M. Bartram, avant l'arrivée des Européens. D'après une tradition en crédit dans ces pays, l'espèce rouge aurait été importée d'Europe par un riche gentilhomme de la Nouvelle-Angleterre, très passionné pour la chasse à courre. Le traducteur anglais repousse cette explication peu scientifique, prétendant que les renards rouges sont venus de l'Asie et très probablement du Kamtchatka, où l'espèce en est commune. Il est possible que les Indiens ne les aient pas remarqués avant l'arrivée des Européens, parce qu'ils ne leur faisaient pas alors la chasse. Mais quand les peaux de ces animaux devinrent en grande demande, et qu'ils trouvèrent du profit à se les procurer, ils les regardèrent comme une nouveauté. Dans tous les cas, ces renards s'étaient tellement multipliés, que l'on offrait une prime d'un à deux chelins pour chaque bête rousse de cette espèce abattue.

Les loups (3) étaient aussi très nombreux autrefois. L'Etat donnait vingt chelins pour chaque tête de ces animaux féroces.

Le bœuf sauvage habitait principalement les forêts de la Caroline.

il) Miner. Langues de pierre, dénis de poissons pétrifiées. M.

(2) Canis vulpes, (carnassiers digitigrades), famille des canidés. M.

(3) Canis Lupus (carnassiers digitigrades), famille des canidés. M.

Le gui fibreux, viscum filamentosum (Loranthacées), plante parasite du chêne, était si commun dans cette même province qu'on en faisait des paillasses.

Une espèce de genêt à balais, spartium scoparium, (Papilionacées-G-enistées), provenant de graines anglais ses, croissait dans le jardin de M. Bartram.

Il avait aussi dans sa collection de curiosités des truffes, Lycoperdon tuber (Lycoperdacées), qu'il avait trouvées au New- Jersey, dans un terrain sablonneux. Il en montra une à son ami de la Caroline, et lui demanda si c'était le Tuckakoo des Indiens. L'étranger répondit négativement, prétendant que cette truffe, commune dans son pays, n'était bonne qu'à mettre dans du lait comme remède contre la dyssenterie. Le Tuckakoo est un tout autre végétal qui croît dans des terrains humides. Les cochons sont très friands de ses racines, et les déterrent avec leurs groins. Les Indiens les mettent sécher au soleil, après quoi ils les réduisent en une sorte de poudre ou farine, avec laquelle ils font du pain. Kalm pense, d'après cette description du Tuckakoo, que ce n'est rien autre chose que Y arum Virginianum. Nous aurons occasion de parler encore de cette plante.

8 NovEMERE. — Beaucoup de colons anglais et suédois se livraient avec succès à l'apiculture. Mais tout le monde était d'opinion que l'abeille commune (1) n'existait pas dans l'Amérique du Nord avant l'arrivée des Européens. Les Sauvages n'ont pas de mot dans leur langue pour la désigner, et ils l'appellent la Mouche des Anglais. Il faut croire que l'élevage des abeilles n'était pas connu dans la Nouvelle-France lors du voyage de Kalm, car le savant naturaliste prétend que " les abeil-

1) A[4s MeWfica, (Hyinenoptera). M

les ne peuvent vivre au Canada, et que toutes celles qui y ont été apportées ont péri durant l'hiver."

On se plaignait déjà beaucoup de la diminution du gibier à plumes. Les anciens se rappelaient, en soupirant, le temps où les baies, les rivières et les étangs étaient fréquentées par d'innombrables bandes d'oiseaux aquatiques, tels que les outardes et les canards (1). Un bon vieillard de 90 ans se vantait d'avoir tué, dans sa jeunesse, ving- trois anas d'un seul coup de fusil. Les grues (2), autrefois si communes, étaient devenues rares (3). On pouvait en dire presque autant du dindon sauvage et de la perdrix.

Il n'y avait pas de lois pour régler la chasse et protéger le gibier à certaines saisons de l'année, et y en eût-il eu, " que l'esprit de liberté qui domine dans le pays n'aurait pas souffert leur mise à exécution."

Au contraire, les oiseaux dont la chair ne se mange pas augmentaient en nombre, entre autres une espèce de geais appelés Shirting Blackbirds par les Anglais et voleurs de mais par les Suédois.

La diminution du poisson était une cause de reo-rets plus amers encore pour les anciens, lorsque, se reportant aux jours de leur jeunesse, ils se rappelaient ces merveilleux coups de filets dont un seul suffisait pour

(1) Anas bouchas (Palmipèdes). M.

(2) Grus Canadensis (Grallatores-Echasslers). M.

(3) Le capitaine Amadas, le premier anglais qui ait jamais mis le pied sur le sol de l'Amérique du Nord, rapporte qu'il fit lever en débarquant d'immenses volées de grues, la plupart blanches ; elles s'enfuirent à tire-d'aile, en poussant une clameur formidable qui, répétée par les échos dalentour, lui retentit aux oreilles comme le cri de guerre de toute une armée. F.

la charge d'un cheval. Les temps étaient bien changés, dès 1748 ; " en vain," pouvait-on dire déjà :

m Le pêcheur patient prend son poste sans bruit, " Tient la ligne tremblante et sur l'onde la suil,

" il ne prend rien que de l'ennui."

Franklin rapporta à Kalm une curieuse expérience que son père avait faite. Il s'étaityétabli dans la Nouvelle-Angleterre, sur une terre située entre deux rivières qui se déchargent dans la mer, et dont l'une fourmillait de harengs (1), tandis que dans l'autre il n'y en avait pas un seul. En ayant pris quelques-uns au temps du frai, dans la première rivière, il leur enleva leurs œufs qu'il alla déposer, en passant par terre, dans l'autre rivière. L'expérience fut suivie d'un plein succès. " Cela donne à penser," dit Kalm, " que le poisson aime toujours à frayer au lieu même où il est éclos, et d'où il est parti pour sa première migration en mer."

11 Novembre. — On retire de terre assez souvent en Irlande des bois de cerfs très hauts et extrêmement branchas, et, cependant, les annales de ce pays ne font mention d'aucun fauve de cette espèce dont la taille corresponde avec des cornes aussi gigantesques.

Quelques-uns ont voulu voir dans ces ramures colossales des dépouilles du fameux alcôe d'Amérique (nioosedeer) (2), qui, comme celui de la Forêt-Noire, échappa à toute classirieation scientifique exacte. Sa présence en Irlande à des âges reculés s'expliquerait en supposant que cette île était unie autrefois à notre continent, ou qu'une suite d'autres îles plus petites, perdues maintenant, for-

(1) Clitpca Harengus (Mjlacoptcrytriensj

(2) Cervus Aires (Ruminaritia)

maient une chaîne entre l'Europe et le Nouveau-Monde. Kalm, après avoir interrogé Bartram, Franklin et des voyageurs français du Canada, s'est convaincu que l'élan à taille gigantesque n'existe pas en Amérique. Le célèbre inventeur des paratonnerres lui rapporta cependant avoir vu à Boston, étant petit garçon, deux animaux de cette espèce qu'on destinait comme cadeau à la reine Anne, mais leur taille ne dépassait pas celle d'un cheval de forte encolure. ïl est certain qu'il y a des élans — comme l'orignal du Canada, par exemple, dont les proportions sont hors du commun (1). C'est probablement un de ces animaux que Dudle'y a décrit sous le nom de moose-deer. Forster, le traducteur anglais du voyage de Kalm, corrobore l'opinion de ce dernier, et fait remarquer que les Algonquins donnent à l'élan le nom de Musu, d'où vient probablement le mot anglais de moosedeerjp).

Franklin fit don au naturaliste suédois d'un morceau d'une certaine substance minérale qui, à cause de son inaltérabilité, est employée pour les fourneaux de forges. C'est un mélange de pierre ollaire, d'ophite et d'asbeste.

Avec une autre sorte de pierre appelée pierre à savon, et que Kalm décrit comme suit dans le language scientifique du temps, saxum ta/cosum pat iiculis spataceis granatisque îmmixtis ou talc mélangé de particules de spath et de grenat, on faisait des âtres de foyers, des chaperons et des revêtements de murs.

(1.) "Selon les sauvages, les orignaux ont un roi surnommé le Grand Orginal. Ses suj ;ts lui rendent toutes sortes de devoirs." — Chateaubriand. M.

(2) La paléontologie nous enseigne aujourd'hui que les bois de cerf? trouvés dans les tourbières d'Irlande sont des débris fossiles, et qu'ils ont appartenu à des individus antédiluviens. M.

PHII^ADELPHIE. 73

Les colonies anglaises importaient le sel des Indes Occidentales. On avait découvert du minerai de plomb, mais en trop petite quantité pour qu'on pût l'exploiter. On avait aussi trouvé un aimant de bonne qualité, et Kalm s'en procura plusieurs échantillons. Il s'extasie sur la richesse des mines de fer de la Pensylvanie.

L'amiante, substance minérale filamenteuse, que l'on nomme aussi asbeste, et dont on fait de la toile et du papier incombustibles et aussi des bourses, témoin celle que Franklin apporta avec lui en Angleterre et qu'il donna à Sir Hans Sloane (1), était très abondante dans cette même province. Le célèbre physicien raconta à Kalm une mystification dont un de ses compagnons imprimeurs fut la victime. Il le chargea un jour d'aller porter au moulin à papier un morceau d'amiante avce ordre de le lui rapporter converti en feuille. L'ouvrier ayant rempli sa commission, Franklin prit le papier, en fit un rouleau et le jeta dans le feu en disant au typographe qu'il allait être témoin d'un miracle. Grande fut en effet la stupéfaction du pauvre diable quand il vit que le papier ne s'enflammait pas. Franklin lui expliqua alors en quelques mots les qualités particulières de cette composition, puis il sortit. A peine fut il seul, que notre imprimeur, tout fier de sa science nouvellement acquise, se promit bien d'en faire montre à la première occasion. Sur ces entrefaites, entrent plusieurs personnes qui étaient dans le secret. Notre homme n'eut rien de plus pressé que de dire aux nouveaux venus : " Voyez-vous cette feuille de papier, que j'ai faite moi-même, eh ! bien, je parie que je la jette au feu et qu'elle ne brûlera pas." Sa gageure fut acceptée ;

1) Médecin eti)Otaniste irlandais. M

mais pendant qu'il était occupé à activer le brasier, les mauvais plaisants enduisirent le papier de graisse, qui s'enflamma au premier contact du rouleau avec le feu. Notre savantasse, pensant que la feuille était détruite, ne revint de son ébahissement que lorsque ses compagnons lui eurent découvert entre deux éclats de rires l'artifice dont ils avaient usé.

Le merveilleux instinct de la fourmi (1), qui fait encore aujourd'hui le sujet des études incessantes des naturalistes, ne pouvait être ignore d'un observateur aussi patient que Franklin. Kalm rapporte une expérience du savant américain, qui est de nature à confirmer l'opinion de ceux qui prétendent que ces insectes ont la faculté de se communiquer mutuellement leurs pensées et leurs désirs. Mais n'oublions pas que nous faisons une simple analyse et non une traduction et passons outre.

13 Novembre. — Tous les arbres à feuilles décidues avaient perdu leur verdure.

14 Novembre. — L'écureuil gris (2) est très commun en Pensylvanie. À la différence de celui de Suède, la couleur de son pelage ne change pas en hiver. Il fait son lit dans des creux d'arbres avec de la mousse, de la paille et d'autres matières soyeuses. Sa nourriture se compose d'amandes, de noisettes, de chincapins ou faînes, de glands et surtout de grains de maïs, dont il est très friand. Ce gentil petit animal a la prévoyance de la fourmi. Durant la belle saison, il amasse des provisions, qu'il dépose dans des cachettes souterraines; il en remplit son nid afin de n'avoir pas

M; Foi mica ruJ'u (IlymonopLera;.

(2) Siiurus Carolinensis (Rodentia)

sortir de son gîte en quête d'aliments pendant les gros froids de l'hiver. La température s'adoucit-elle au lendemain d'une forte gelée et à la veille d'une autre, on voit les écureuils descendre de leurs demeures aériennes et courir les bois à la recherche de leurs silos pour en rapporter des vivres dans leurs nids. Mais il leur arrive souvent de trouver les magasins effondrés et vides de provisions. Les auteurs de ces dégâts sont les cochons • plus souvent encore ce sont les Indiens et même des blancs qui font des perquisitions actives dans les forêts, afin de découvrir les cachettes des pauvres sciuriens et de voler leur trésor, toujours composé d'amandes de choix, parvenues à pleine maturité, et que les vers n'ont pas attaquées. Le loir, Mus cricetus, Linn. (1), apporte le même soin dans le choix des noix et des glands dont il fait aussi provision.

L'écureuil s'apprivoise facilement. Il mange assis sur son train de derrière, à l'ombre de sa queue relevée en panache au-dessus de sa tête, et tient entre ses pieds de devant le gland qu'il grignote. L'habitude de claquer des dents quand il voit venir quelqu'un dans la forêt, lui attire plus d'un coup de fusil qui ne lui était pas destiné. Le bruit qu'il fait ainsi donne l'éveil au gibier qui s'envole, et le chasseur désappointé passe sa mauvaise humeur sur la sentinelle avancée qui souvent ne s'en porte pas plus mal pour cela, car l'écureuil n'est pas facile à tirer. Dès qu'on donne après lui, il o-rimpe sur un grand arbre et s'y tient toujours du côté opposé au chasseur, tournant autour du tronc chaque fois que son ennemi tourne autour de l'arbre. Il continue cette manœuvre jusqu'à ce qu'il ait la chance de trouver une enfourchure formée de trois branches ou

(!) Myoxus Ave'lanarius vulg. croque no'x. Rodentia). M

un nid abandonné, et alors il peut se considérer en sûreté. Kalm dit en avoir cependant tué plusieurs, et il a remarqué qu'ils étaient couverts de puces.

Le serpent à sonnettes dévore beaucoup d'écureuils. Comment une créature rampante peut-elle réussir à faire sa proie d'un animal aussi agile ? Kalm croit que c'est au moyen de la fascination. Le serpent se tient au pied de l'arbre la tête élevée et les yeux fixés sur l'écureuil. Une effluve magnétique émanant de ses prunelles ardentes, stupéfie sa victime, l'attire à lui jusqu'à la forcer à se jeter dans sa gueule béante. Aussitôt que le sciurien rencontre le regard de son ennemi, il commence à pousser des cris plaintifs sur une note si bien connue que les passants qui l'entendent se disent de suite : " Voilà un écureuil charmé par un serpent." L'alerte petit rongeur, en proie à une vive inquiétude, monte dans l'arbre un peu, puis il en descend, puis il grimpe encore plus haut pour redescendre encore plus bas. Et le serpent ne cesse de le tenir sous le feu de son regard enflammé jusqu'à ce que l'écureuil, haletant, épuisé, se laisse choir sous la dent venimeuse du crotale.

Kalm a donné une description plus détaillée de la fascination exercée par les serpents sur les oiseaux et les écureuils dans les Mémoires de l'Académie Royale des Sciences de Stockholm (année 1753).

Forster, le traducteur anglais, ne croit pas à la fascination. Les serpents, dit-il, dans une note, ne dévorent guère que les oiseaux et les écureuils dont les nids sont à leur portée, et les cris d'alarme que jettent leurs victimes en montant et redescendant de branche en branche, ont pour but de détourner l'attention de l'ennemi

de dessus leurs couvées ou petits. Mais, parfois, il arrive qu'un bond ou essor mal dirigé les rapproche assez du serpent pour les mettre à portée de ses redoutables mâchoires, et le gentil petit animal, quadrupède ou oiseau, ne tarde pas à mourir sous l'effet du poison et à devenir la proie du reptile.

Pendant un temps, les écureuils causèrent des dommages si considérables à la récolte du maïs que le gouvernement offrit de payer trois deniers chaque tête de ces petits quadrupèdes, et on en fit un tel carnage que cette proscription coûta au trésor dans la seule année de 1749 à 1750 l'énorme somme de huit mille louis.

L'écureuil volant {sciurus volans) est plus rare que l'écureuil gris ou noir et ses habitudes sont différentes. C'est un animal nocturne, qui reste caché dans sa retraite toute la journée, à moins qu'on ne lui donne la chasse, et ne se met en mouvement que la nuit pour aller chercher ses aliments, qui, du reste, sont les mêmes que ceux des autres espèces d'écureuils. Il vole au moyen d'une double membrane qui lui permet, en s'étendant, de sauter d'un arbre sur un autre ; il peut faire, ainsi, un trajet de vingt-cinq à trente pieds dans l'air. Ces sciuroptères s'apprivoisent très facilement.

Kalm parle d'une autre espèce d'écureuils, l'écureuil suisse {sciurus striaius) ou écureuil de terre de Catesby, qui vit dans des galeries souterraines, et ne grimpe sur les arbres que pour y chercher un refuge contre les poursuites du chasseur. Sa longueur est d'environ six pouces, non compris sa queue, qu'il porte aussi en panache. Son pelage est couleur de fer ou brun foncé et marqué de cinq raies noires, dont l'une impaire, s'étend le long de

l'échiné entre les quatre antres formant paire sur chaque flanc. On le voit rarement l'hiver, qu'il passe confiné dans sa retraite, vivant des provisions qu'il a amassées pendant la belle saison. Les chats lui font une guerre acharnée. L'écureuil suisse ne s'apprivoise jamais entièrement ; il est toujours dangereux de le toucher avec la main nue, et sa morsure est très douloureuse (1). /

Après un examen minutieux d'un vase indien d'une belle facture, ornementé avec profusion, et de fragments de vieilles poteries, indiennes aussi, Kalm émet l'opinion, d'accord avec Bartram, qu'outre l'argile, il entrait dans la composition de ces ustensiles des matériaux dont la nature différait suivant celle des lieux où ils étaient fabriqués. Les sauvages qui habitaient les bords de la mer mêlaient avec la terre glaise de la poudre d'écaillés de moules et de coquilles de limaçons, et ceux de l'intérieur de la poussière de cristal de roche. Mais leur mode de fabrication des vases est encore entièrement inconnu. Il est certain qu'ils ne leur faisaient subir qu'une légère cuisson, car l'argile de ces vaisseaux est si molle qu'on peut la couper avec un canif. Et cependant la confection en est excellente, puisqu'il n'est pas rare de trouver des vases indiens en parfait état de conservation après un séjour de plus d'un siècle dans le sein de la terre. Mais cet art s'est entièrement perdu parmi les sauvages depuis l'établissement des colons européens en Amérique. Kalm dit avoir vu un pot en pierre d'ophite.

On avait découvert une carrière d'ardoise (schntus tabularis) près de la rivière SkulkilL

( l) L'édition anglaise contient une gravure représentant l'écureuil volant et l'écureuil suisse, laquelle est reproduite dans l'édition hollandaise avec l'addition d'un dessin du putois d'Amérique ou bête-puante. M.

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