‹ Voyage de Kalm en AmériqueChapitre 21 sur 32 · RACCOON · texte numérisé non relu

RACCOON

Kalm a su par Bartram qu'il y avait dans les montagnes de la Pensylvanie de nombreuses grottes et cavernes dont les stalactites présentaient l'aspect le plus curieux et le plus bizarre, mais il ne les a pas visitées.

20 Novembre. — Kalm alla passer quelques jours à Raccoon (1), dans le New-Jersey, C'est dans cette excursion que le botaniste suédois vit pour la première fois l'arbuste que ses compatriotes d'Amérique, appelaient arbre à cuillère, parce que c'est de son bois que les Indiens faisaient leurs cuillères ou truelles ; les Anglais, laurier, parce que ses feuilles ressemblent à celles du laurier-cerise, et que Linné nomma Kalmia en l'honneur de l'illustre voyageur. Kalmia foins ovatis, cor y m m bis terminaîibus ou Kalmia latifolia (Ericacées). Chose singulière, les feuilles de cette plante, qui sont un véritable poison pour les chevaux, les bœufs et les moutons, forment la nourriture ordinaire des cerfs lorsque la neige couvre le sol. Les chasseurs en trouvent toujours dans les intestins de ces animaux durant cette saison, et les chiens qui mangeut ces débris deviennent comme stupides et tombent malades. Les feuilles de la Kalmie forment aussi, en hiver, la nourriture du ptarmigan, Lagopus mutus, appelé Hazel-Hen parles Suédois (2).

Le bois de la Kalmie est très dur ; on en fait des axes de poulie, des navettes de tisserand. Il est fort recherché par les tourneurs et les menuisiers. Les feuilles de cet arbuste pétillent dans le feu comme le sel. On prétend que dans les incendies si fréquents qui consument des forêts presque entières, l'élément destructeur s'arrête lorsqu'il rencontre un groupe de Kalmies.

(1) Aujourd'hui Swedesboro. M.

(2) Oiseau de Tordre de? gallinacés, famille des tutras. M.

Une décoction de racine de sassafras, bue chaque matin avec application de ventouses sur les pieds, a guéri, paraît-il, plus d'un hydropique.

Au commencement du 18e siècle, on avait l'habitude, à Londres, de boire du thé de feuilles de sassafras, mais quand on a su que cette infusion était donnée aux syphilisés, l'usage de cette boisson a été abandonnée.

Kalm fait une observation qui montre avec quelle sagesse tout a été ordonné dans la création. C'est que dans les régions du Sud, où les bestiaux broutent le paturin des champs toute l'année, la plupart des espèces d'herbes sont annuelles et se ressèment d'elles-mêmes. Dans les contrées septentrionales, au contraire, comme au Canada, par exemple, où les cultivateurs ont besoin de plus de fourrage pour nourrir leurs animaux à cause de la longueur des hivers, la plus grande partie des herbes sont pôrennes et vivaces.

Les habitants du New-Jersey faisaient de la bière et même de l'eau-de-vie avec les pommes du plaqueminier de Virginie.

Ils cultivaient en grand plusieurs espèces de melons (1) et de courges (2), ainsi que le sarrasin (3;, peu apprécié, cependant, par les Français du Canada.

Vers le soir, le sol dans les bois, étincelait de lueurs phosphoriques jetées par les vers-luisants (4). Kalm décrit ces insectes comme suit : Corps linéaire formé de onze articulations jointes comme celles des cloportes, allongé

(!) Cucumis Melo (Cucurbitacées). M.

(•2) Cucurbila (Cucurbitacées). M.

(3) Fagopyr um esculenium (Polygonacécs). M.

i'4) Lampyris nocliluca (Coleoptera).

aux deux extrémités, et d'une longueur de cinq lignes et demie géométriques ; couleur brune, antennes courtes et filiformes, pattes attachées aux articulations antérieures. Quand l'insecte rampe, ses articulations postérieures traînent sur le sol et aident à ses mouvements. L'extrémité de sa queue contient une matière qui reluit dans les ténèbres, en jetant une lumière verte.

Les feuilles du houx, Ilex aquïfohum (Ilicinées), pilées dans un mortier et bouillies, se donnaient contre la pleurésie.

Beaucoup de fermiers cultivaient le lin (1), peu le chanvre (2).

On coupait avec la faucille le seigle (3 ,1e froment (4), et le sarrasin, mais on fauchait l'avoine (5). Les champs étaient laissés en friche pendant une année. Tous les habitants avaient des vergers.

Les anciens colons remarquaient que le volume des eaux avait beaucoup diminué dans les lacs et les ruisseaux depuis leur établissement dans le pays. En creusant des puits, on avait trouvé, à la profondeur d'une vingtaine de pieds, des écailles d'huitres, des coquilles de moules, des roseaux et d'autres plantes marines.

La présence de ces fossiles dans l'intérieur de la terre démontre, dit Kalm, qu'une grande partie de la province de New-Jersey, à des époques reculées, était recouverte par les eaux de la mer.

(1) Linum (Linées). M.

(2) Cannabis saliva (Gannabinées). M.

(3) Secale (Graminées). M.

(4) Trilicum (Graminées). M.

(5) Avena (Graminées). M.

On avait aussi découvert, à la même profondeur, des blocs de bois, les uns pourris, les autres paraissant comme noircis par le feu, des briques, des cuillères et des truelles, et même jusqu'à une botte de lin. Au récit de cette dernière trouvaille, Kalm, qui avait remarqué déjà que le lin n'est pas une plante indigène de l'Amérique, se récria : — " Assurément," dit-il aux vieux colons suédois qui prétendaient avoir été témoins oculaires de cette découverte extraordinaire, " vous vous êtes trompés ; vous avez pris pour du lin quelque végétal du pays, le lin de Virginie, par exemple, ou la linaire du Canada, antirrhinum canadense" (1). " Non," répondirent les vieillards, " et la preuve que nous n'avons pas fait erreur, c'est que la botte était encore munie de son lien i"

" Il est certain, cependant," dit le savant botaniste, " que les Européens, à leur arrivée en Amérique, ^'ont trouvé notre lin commun ni à l'état sauvage ni en culture parmi les Indiens. Comment donc a-t-on pu en retirer toute une botte des entrailles de la terre ? Fautil supposer que, dans les anciens temps, il y avait ici une nation qui connaissait déjà l'usage du lin ? J'aime mieux m'en tenir à l'opinion qu'on aura pris des plantes d'Amérique pour du lin." Mais il ne manquait pas de gens qui s'appuyaient sur ces découvertes de pièces de bois, de briques, de truelles, de cuillères et d'autres ustensiles évidemment faits de main-d'homme, pour conclure que l'Amérique était habitée avant le déluge.

27 Novembre —Kalm donne une liste des arbres qui avaient encore leur verdure à cette saison de l'année :

1 — Le houx, liez aquifolium.

(1) (Scrofularinées). M.

2 — La kalmie latifoliée ou arbre-à-cuillère. 3 — La kalmie angustifoliée.

4 — Le magnolier glauque ou arbre-à- castor. 5 — Le gui, Viscum album.

6— Le cirier de la Caroline, Myrica cirifera. 7 — Le sapin, Pinus abies (1).

8 — Le pin sylvestre, Pinus sylvesiris (Conifères). 9 — Le cèdre blanc, Cupressus thyoides.

10 — Le cèdre rouge, Juniper us Virginiana.

Kalm attribue la perte prématurée des dents, si commune parmi les colons et surtout chez leurs filles et leurs femmes, à l'usage du thé bouillant et des mets trop chauds. " Les Indiens, qui ne mangent que des viandes froides, ont tous des dents saines. "

Il note plusieurs remèdes contre les fièvres intermittentes si fréquentes alors dans les provinces anglaises et qui attaquaient les étrangers, la première ou la seconde année de leur arrivée. Ces remèdes sont le quinquina, l'écorce de la racine du tulipier ou du cornouiller, 3'écorce jaune du pêcher, les feuilles de la potentille, potentilla reptans, potentilla canadensis (rosacées), les racines de la benoîte des ruisseaux, geum rivale (rosacées),

la sauge mêlée avec du jus de citron. Le voyageur suédois parle longuement d'une maladie

qui faisait tous les ans de terribles ravages parmi les

colons, dépeuplait en quelques jours des villages entiers

et qu'il appelle pleurésie. A la vérité, plusieurs des

symptômes qu'il décrit comme la fièvre et les points de

côté, sont propres à cette affection. Mais la pleurésie

n'est de sa nature qu'une maladie accidentelle due, la

plupart du temps, à quelque imprudence ; elle n'est ni

(1) Abies Amoricana (Conifères). M.

contagieuse, ni épidémique. Tous les autres symptômes rapportés par l'auteur, comme l'inflammation de la gorge, l'enflure du cou, la difficulté d'avaler, ressemblent à ceux de la maladie appelée autrefois angine gutturale gangreneuse et diphtérie aujourd'hui, et qui est contagieuse.

" Le mal était si violent," dit Kalm, " que lorsqu'il attaquait une personne, elle mourait au bout de deux ou trois jours." Or la pleurésie n'a pas ce caractère d'intensité, et elle dure plus de neuf jours (1).

Le 3 Décembre, Kalm retourna à Philadelphie.

Des vieillards hollandais se rappelaient avoir entendu dire, dans leur jeunesse, que les Indiens fumaient avec des pipes de cuivre, lors de l'arrivée des premiers colons sur cette terre d'Amérique. En effet, mais longtemps après, une belle mine de ce métal fut découverte, entre Elizabethtown et New- York. Lorsqu'on commença à l'exploiter, on trouva des traces d'anciennes fouilles, comme des outils et des excavations. Kalm pense que ces premières recherches furent tout simplement faites par des Indiens ; " à moins," dit-il, "qu'on ne les attribue à nos vieux Normands, qui, suivant le recueil de nos anciennes traditions appelé Sagor, seraient venus attérir sur ces côtes, longtemps avant les découvertes de Christophe Colomb ; car il n'y a pas de doute que l'excellente terre de la Yinlande dont ces hardis navigateurs ont décrit les merveilles, était l'Amérique du Nord" (2).

Franklin se plaisait à raconter que le territoire de la province du Ehode-Island avait été cédé tout entier aux Anglais par un grand chef sauvage en échange contre une

(1) Quelques-uns des symptômes décrits par le savant professeur ressemblent à ceux de la maladie que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de pleuro-pneumonie épidémique. M.

(2) Ici, le traducteur anglais renvoie le lecteur à l'ouvrage rare et curieux intitulé: " Torfaei historia Vinlandiœ aniiquee seu partis America? Septentrionalis," Hasniae, 1715, 4to.

paire de lunettes. Kalm, qui était peut-être myope, n'a pas l'air de considérer que le sachem ait fait un mauvais marché. Il se contente de remarquer que cet Indien savait ce que vaut une paire de lunettes : ucar il n'y a pas de doute que si les verres étaient bien rares, et que si un petit nombre de privilégiés seuls pouvaient s'en procurer, ils se vendraient le prix des diamants. "

Il y avait deux classes de serviteurs dans les colonies anglaises, les domestiques et les esclaves, et la première classe se divisait en deux catégories :

lo. Ceux qui, de condition libre, se louaient à l'année au prix variant de huit à vingt louis, nourriture à part.

2o. Les pauvres immigrants qui, n'ayant pas eu les moyens de payer leur passage, étaient convenus avec le capitaine du vaisseau sur lequel ils avaient fait la traversée, de se laisser vendre, pour quelques années, à leur arrivée en Amérique. Cette catégorie de domestiques, qu'on appelait les engagés, comprenait des individus de tout âge et de tout sexe, et beaucoup de malheureux qui fuyaient l'oppression et la persécution religieuse.

Les esclaves étaient tous de race nègre. Le maître n'avait pas droit de vie et de mort sur eux. La loi condamnait même à la peine capitale celui qui tuait son esclave. Mais on n'avait pas connaissance qu'un blanc eût jamais été exécuté pour le meurtre d'un noir. Un nègre, homme fait, coûtait de quarante à cent louis ; un négrillon environ quatorze louis; une négrillonne huit louis. Les Quakers s'étaient d'abord fait un scrupule de posséder des esclaves, mais chez la plupart, l'intérêt avait eu bientôt raison de cette délicatesse de conscience.

Le maître qui avait des esclaves des deux sexes les obligeait de se marier entre eux, parce que tous les

enfants qui naissaient de ces unions lui appartenaient. Mais celui qui, ne possédant qu'un nègre mâle, lui permettait de prendre femme dans la maison d'un propriétaire voisin, n'avait pas part avec ce dernier dans les fruits de ce mariage. C'était, par conséquent, un grand avantage que d'avoir une négresse pour esclave.

Les mariages entre blancs et noirs étaient défendus sous peine de mort.

" Il est vraiment pénible," dit Kalm, " de voir comme les maîtres sont peu soucieux du bien être spirituel de leurs esclaves dans la plupart des colonies anglaises." On craignait d'en faire des chrétiens, de peur qu'ils ne vinssent à s'enorgueillir en apprenant que tous les hommes sont frères.

Les noirs connaissaient une sorte de poison lent avec lequel ils exerçaient leurs vengeances ; mais rarement ils en usaient contre leurs maîtres. On n'a jamais pu découvrir en quoi consiste ce poison. C'est cependant une substance très commune et qui se trouve partout : car le nègre se procure le poison facilement, dans n'importe quelle partie du monde, qu'il habite. Il est certain que ce n'est pas une plante. Un esclave de la campagne, que son maître avait pris en affection, et qui, à cause de cela, était l'objet de la haine de ses frères, se trouvant à Philadelphie un jour de foire, fut emmené par d'autres nègres à une partie de plaisir. On buvait à la ronde dans un pot qui passait de main en main. Le campagnard se tenait sur ses gardes. Il refusa la première fois ; à la seconde tournée, cependant, il céda aux instances de ses hôtes et porta le pot à ses lèvres. Mais à peine eut-il avalé quelques gorgées du liquide qu'il s'écria : " Quelle est cette bière-là ? elle est pleine de " désignant la substance par son nom. que

Kalm a remplacé par des points, pensant qu'il valait mieux le taire dans l'intérêt de la société, vu que c'est le nom d'un ingrédient extrêmement commun. Aux reproches du pauvre diable, qui les accusait de l'avoir empoisonné, ses compagnons, hommes et femmes, répondirent par des éclats de rire et des chansons suivies de danses (probablement la danse du vaudoux). A la fin, il parvint à s'échapper des mains de ses bourreaux ; de retour chez son maître, il ne tarda pas à tomber dans une maladie de langueur dont aucun remède ne put le guérir.

Le 7 Décembre, Kalm retourna à Eaccoon, où il continua son étude des mœurs des habitants de la campagne.

Aussitôt qu'un jeune homme avait atteint l'âge de se marier, il s'achetait un lopin de terre et entrait en ménage sans craindre la pauvreté. Les taxes étaient fort peu élevées. Chaque paysan jouissait de la plus entière liberté, et pouvait se considérer comme un prince dans ses possessions. Le peuple était heureux et les mariages féconds.

En 1732, une veuve du nom de Sarah Tuthil mourut à Ipswich dans la Nouvelle-Angleterre, à l'âge de 86 ans. Elle avait eu seize enfants, dont sept lui donnèrent de son vivant cent soixante dix-sept petits-enfants et arrière petits-enfants.

En 1739, les enfants et les petits-enfants de Richard Buttington, de la paroisse de Chester, en Pensylvanie, firent une réunion de famille comprenant cent quinze personnes, dans la maison de leur aïeul, alors âgé de quatre-vingt-cinq ans, et encore frais et vigoureux. Son fils aîné, âgé de soixante ans, fut le premier Anglais qui naquit en Pensylvanie

En 1742, mourut à Trenton, dans le New-Jersey, une dame Sarah Furman, âgée de quatre-vingt-dix-sept ans. laissant cinq enfants, soixante-et-un petits-enfants, cent quatre-vingt-deux arrière-petits-enfants, et douze enfants issus d'arrière petits-enfants, tous vivants à l'heure de son décès.

En 1739, mourut à South Kingston une dame Maria Hazard dans sa centième année. Elle a pu compter de son vivant cinq cents enfants, petits-enfants, arrièrepetits-enfants et enfants issus de ces derniers. A sa mort, deux cent cinq de ses descendants vivaient encore et une de ses petites-filles était grand'mère depuis près de quinze ans.

Comme on le voit, le souhait que la liturgie met dans la bouche du ministre du culte à l'adresse des nouveaux mariés, "Que le Dieu d'Abraham, le Dieu d'isaac, le Dieu de Jacob soit avec vous, et qu'il répande en vous sa bénédiction, afin que vous voyiez les enfants de, vos enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération," s'accomplissait à la lettre dans ces temps de vie patriarcale.

Des études de mœurs, le savant naturaliste passe à celle des insectes sans aucune transition, suivant sa coutume.

Les sauterelles (Locustes) (1) faisaient irruption tous les dix-sept ans. Elles sortaient de terre au milieu de Mai et endommageaient les arbres en dévorant l'épiderme des jeunes branches avec leurs fortes mandibules dentées, et non, comme le prétend Kalm, en le piquant avec un aiguillon abdominal dont il les gratifie à tort. Cependant, la femelle est munie, à son extrémité posté-

(1) Gryllus migralorius (orlhoptera). M.

rieure, d'une sorte de tarière qu'elle peut tirer ou retirer à volonté, et avec laquelle elle perce la terre à la fin de l'automne pour y déposer ses œufs, après quoi elle meurt. La larve de la phalène (genre d'insectes lépidoptères de la famille des nocturnes) faisait de grands ravages dans les forêts en dévorant les feuilles des arbres.

Kalm mentionne ensuite une espèce de ver, grassworm, qui causait beaucoup de dommages. C'était peutêtre la larve du hanneton, Melolontlia vulgaris (Coléoptères), vrai fléau des jardins, des vergers et des champs, ou celle de la piéride des choux, Pieris Brassicae (Lépidoptères).

Heureusement, ces trois espèces d'insectes nuisibles ne paraissaient pas en même temps ; les sauterelles venaient la première année, les chenilles la seconde et les vers ou larves, la troisième.

L^s mites, tinea veslianella (1), étaient aussi très abondantes et très redoutées des fourreurs, des chapeliers, ainsi que des ménagères.

Parlant des puces, pulex ir ri tans (2), Kalm dit qu'il n'y a pas de doute qu'un grand nombre de ces parasites ont été apportés sur le continent par les immigrants. Mais il prétend qu'il faut les ranger au nombre des insectes indigènes, parce qu'il en a trouvé sur la peau d'écureuils gris et de lièvres tués dans des déserts où aucune créature humaine n'avait jamais vécu. " Combien de fois," dit-il, %< obligé de demander l'hospitalité à des Indiens durant mes voyages, et de coucher sous leurs huttes, m'est-ii arrivé d'être tourmenté par ces insectes, au point de rêver que j'étais entre les mains du bourreau, subissant la torture ? "

(1) Lepidoplera. M.

(2) Apha'iiplcra. M,

Il n'a vu le grillon domestique (gryllus domeslicus) (1) ni en Pensylvanie ni dans le New-Jersey. En été, le criquet noir (gryllus campestris) ou grillon champêtre s'introduisait quelquefois dans les maisons, et y faisait entendre son cri-cri aussi longtemps que les chaleurs duraient. Mais aux premiers froids, il devenait silencieux. Il n'en est pas de même en Canada, où le grillon domestique chante gaiement dans les demeures de l'homme, l'hiver comme l'été.

Chose curieuse, la punaise (Cimex lectuarius) (2), si avide de sang humain en général, respecte la poau des Indiens, qui ne sont pas incommodés par cette vermine. L'éminent naturaliste s'appuie, pour affirmer que les sauvages jouissent de cette immunité, non-seulement sur son expérience personnelle, mais aussi sur l'autorité de M. de Lusignan, gouverneur du fort de St Frédéric, en Canada. Cet insecte est-il originaire de l'Amérique ? Après avoir discuté la question, Kalm semble pencher pour la négative et croire qu'il a été apporté d'Europe. Certaines personnes lui ont affirmé, il est vrai, avoir vu des punaises sous les ailes de chauves-souris (3). Mais cette observation n'est pas concluante, car il est bien connu que les chéiroptères entrent souvent dans les maisons pendant les nuits d'été. De plus, on peut avoir pris un pou (4) ou une tique (acarus) (5) pour une punaise.

La blatte des cuisines, blatta orierilalis (orthoptères), est un autre fléau domestique de l'Amérique Septentrionale.

(1) Orlhoplera. M.

(2-) Ilemiplera. M.

(3) Vesperlilio muriius (Cheiroplera). M.

(4ï Pediculus (Anopluri)

(5) Arachnida.

NEW-JEBSEY.— KACCOON. 91

Le savant Dr. Colden (1) croyait que cet insecte était originaire des Antilles, et qu'il avait été apporté aux colonies dans les vaisseaux qui naviguent entre l'archipel et le continent. Kalm pense au contraire que la blatte existe de temps immémorial dans l'Amérique du Nord, parce qu'on la trouve dans les bois et les déserts. Il dit qu'en Octobre 1749, voyageant au travers des forêts dans les régions inhabitées qui s'étendent entre les colonies anglaises et le Canada, il lui est arrivé plus d'une fois d'en voir sortir des légions des troncs d'arbres pourris près desquels il allumait du feu. Ses guides français ne connaissaient pas cet insecte et en ignoraient même le nom. Il faut croire que la blatte n'existait pas alors au Canada. Les Hollandais donnaient à cet insecte le nom de kakerlack, et les matelots celui de cancrelas.

♦Kalm ne mentionne qu'en passant les cloportes, autres hôtes désagréables des bois ; il renvoie le lecteur à la description qu'il a donnée de cet insecte dans les Mémoires de l'Académie Royale de Stockholm (année 1754).

Le 11 Décembre, il fit une courte excursion de deux jours à Penn's Neck (2) et à Wilmington. En passant à travers bois, il remarqua que la plupart des vieux arbres n'avaient guère plus de deux cents ans d'existence et présentaient déjà des signes de caducité. Souvent on remarque des buttes dans les bois. Elles sont produites par la terre qui reste attachée aux racines des grands arbres abattus tout d'une, pièce par les ouragans ; au bout d'un certain temps, cette terre finit par tomber en formant un monticule. Yoilà la cause des inégalités du sol dans les forêts.

Quelques arbres sont plus sujets à la pourriture que

(!) Cadwallader Golden, auteur de l'Histoire des cinq nations sauvages du Canada, publiée à Londres, en 1747. M, (?) Aujourd'hui Penn's Grove. M.

d'autres, tels que la nysse, le tulipier et le liquidambar. Le noyer n'est pas de longue durée ainsi que le chêne blanc ; celui-ci cependant a plus de vitalité que -le chêne noir.

Les menuisiers employaient de préférence le noyer noir, le cerisier sauvage, le sapin et le cèdre blanc. L'érable rouge à fibres ondulées était très recherché par les ébénistes. Les chevilles et les tampons employés dans la construction des navires étaient faits de bois de mûrier ; les treuils de roues de moulins, de chêne blanc ; les alluchons ou dents de roues d'engrenage et les poulies, de noyer.

Le 13 Décembre, Kalm s'en retourna à Raccoon ; chemin faisant, il remarqua sur des chênes, des érables rouges et des frênes, des loupes ou excroissances dont quelques-unes de la grosseur d'une tête d'homme. Ces tumeurs ou gibbosités sont causées par les insectes qui déposent leurs œufs sous l'écorce des arbres après l'avoir trouée. Le travail d'éclosion des vers fait extravaser la sève qui se condense graduellement jusqu'à former des loupes. Les arbres à feuilles persistantes ne sont pas sujets à cette difformité . Autrefois, les colons, à l'exemple des paysans russes, se fabriquaient des bols et d'autres ustensiles de ménage avec ces bosses.

Les chemins étaient fort mal entretenues dans la province du New-Jersey. Il n'y avait pas de ponts sur ]es ruisseaux qui coup'aient la route et on les traversait comme on pouvait, au risque de se noyer aux eaux hautes. Un arbre tombait-il en travers de la voie, personne ne se donnait la peine de le relever ; on se contentait de faire un détour pour l'éviter.

Les mariages étaient annoncés par la publication des bans, à moins qu'on n'en obtînt du gouverneur une dispense qui coûtait vingt-cinq chelins.

NEW-JERSEY. — BACCOON, 93

Dans le Maryland, quand un ministre mariait un couple qui lui paraissait peu doué des dons de la fortune, il s'arrêtait au beau milieu de la cérémonie pour demander ses honoraires, et si l'épouseur ne s'exécutait pas de bonne grâce ou demandait du délai, le pasteur refusait de prononcer le conjungo.

Le ministre ne pouvait marier des mineurs sans le consentement des parents, ni des engagés sans le consentement de leurs maîtres, sous peine d'une amende de <£50.

Le pasteur qui donnait la bénédiction nuptiale à un couple formé d'un noir et d'une blanche ou vice versa était passible d'une amende de <£100 et de déposition.

Kalm rapporte une coutume singulière qui s'était établie dans cette partie des colonies anglaises. Une veuve trop pauvre pour payer les dettes laissées par son mari à son décès trouvait-elle à se remarier, malgré son dénûment, elle était libre de convoler, mais à la condition de ne porter pour robe de noce que sa chemise. La dame s'étant dépouillée de tout, même de ses hardes, les créanciers du défunt n'avaient plus rien à réclamer. Les registres font foi de l'existence d'un semblable usage. Kalm rapporte un fait de cette nature dont il a lu le récit dans un journal.

11 Une femme," dit-il, " sortit un matin de la maison de son mari décédé pour se rendre à celle de son futur. Elle n'avait que sa chemise pour tout vêtement. Mais à mi-chemin son fiancé l'attendait avec une belle robe toute neuve, dont il lui couvrit les épaules en prenant tous ceux qui étaient présents à témoin qu'il faisait un prêt de cet ajustement à sa prétendue et non un cadeau. Après quoi, le couple se rendit à l'Eglise, sans avoir à redouter l'avidité des créanciers du premier mari."

Le savant voyageur cite quelques observations qui donnent de la probabilité à l'opinion que dès longtemps avant le 15e siècle, des Européens sont venus en Amérique et y ont fondé des établissements. Il est certain que les Suédois, qui se fixèrent au 17e siècle sur les bords de la Delaware, trouvèrent dans la terre, à la profondeur d'environ vingt-huit pieds, des puits eutourés de murs. Evidemment, ces puits furent l'ouvrage d'hommes civilisés, car les Indiens ne savaient pas faire de la brique; ils n'en connaissaient pas même l'usage. Mais s'il y a eu des établissements avant la découverte de Christophe Colomb, que sont-ils devenus ? Leurs habitants ontils été massacrés par les Indiens, ou bien ces hardis aventuriers ont-ils fini par adopter les mœurs et les coutumes des sauvages, et se confondre avec les aborigènes ? Kalm penche pour cette dernière hypothèse. N'avait-il pas l'exemple de ses compatriotes suédois de la Pensylvanie, que les Anglais trouvèrent dans un état de demibarbarie en 1682. " Et ne voyons-nous pas tous les jours," dit-il, " des Européens d'origine française, anglaise, allemande, hollandaise, qui, après avoir vécu pendant plusieurs années successives au milieu des Indiens, en sont arrivés à leur ressembler tellement par leurs manières et leur tournure d'esprit, qu'on ne peut plus les en distinguer que par la différence de couleur."

De remèdes contre les maux de dents, l'auteur dit qu'on en comptait autant qu'il y a de jours dans l'année.

Si la douleur provenait d'une dent cariée, on y introduisait du coton imprégné de nicotine, extrait tout brûlant du fond d'une pipe bourrée de tabac fumé à grosses bouffées.

Les Iroquois avaient enseigné aux colons un remède excellent, composé de capsules de l'anémone de Virginie trempées dans de l'eau-de-vie.

Si la douleur était accompagnée de l'enflure des gencives, ou s'appliquait sur la joue un cataplasme formé de gruau de maïs, de lait et de saindoux, ou de l'écorce intérieure du sureau blanc, sambucus catiadensis, ou encore de cire de Myrique.

Avant la découverte de l'Amérique, les sauvages ne connaissaient pas l'usage du fer. Ils se servaient de pierres pointues ou aiguisées, d'écaillés, de griffes d'animaux, de morceaux d'os.

Leurs hachettes étaient formées de pierres cunéiformes attachées avec des cordes à de longs bâtons fendus à leur extrémité.

Pour abattre un grand arbre ou le creuser, ils employaient le feu.

Un morceau de quartz' aiguisé leur tenait lieu de couteau.

La pointe de leurs flèches était faite de fragments de pierre acérés ; leurs hameçor s d'os ou de griffes d'oiseaux.

Ils se fabriquaient des pilons en pierre pour moudre leur maïs, qui, de tout temps, a formé leur principale nourriture.

Leurs chaudrons ou chaudières étaient en terre glaise et en différentes sortes de potstone ou pierre ollaire (Lapis ollaris), ainsi que leurs pipes. Mais la pipe des sachems, appelé calumet^ de paix par les Français, était faite d'une belle pierre rouge, très rare, et qu'on ne pou. vait se procurer que dans le pays des Ingouez, nation indienne qui, suivant le Père Charlevoix, habitaiU'autre côté du Mississipi (1).

5 Janvier 1749.— Noël fut célébré, ce jour-là, par les Suédois et les Anglais, qui suivaient encore le vieux calendrier.

(I) Voir son journal historique d'un voyage dans l'Amérique, tome V, p. m. 311 et la 13e lettre. — (Note de l'auteur.)

Page 1