‹ Voyage de Kalm en AmériqueChapitre 25 sur 32 · NEW-JERSEY. — SALEM · texte numérisé non relu

NEW-JERSEY. — SALEM

ville commerçante sise à quelque distance de la Delàware. L'herbe des prairies, du genre laiche, carex (Cypéracées). était déjà mûre pour être fauchée. Les pruniers sauvages se couvraient do leurs rieurs, et les cornouillers de leurs involucres blancs. Des milliers de petits oiseaux couraient dans les bois ou grimpaient dans les buissons, dispensant, par leur folle imprudence, les serpents à sonnettes d'avoir recours à leur puissance fascinatrice pour en faire leur proie.

Salem était une localité peu salubre. Un jeune couple qui avait fait la traversée d'Angleterre en Amérique avec Kalm, étant allé s'établir dans cette ville peu de temps après son arrivée à Philadelphie, y contracta les fièvres, et en moins de six mois, le mari et la femme moururent.

On y cultivait un salran (1) de qualité inférieure au safran anglais ou français.

La culture du cotonnier, gossypium herbaceum (2) (Malvacées), qui est une plante annuelle, venait de s'introduire dans cette partie du New-Jersey. D'abord, les graines eurent de la peine à mûrir, mais la plante a fini par s'acclimater.

4 Mai. — Le pommier odorant, Mqlut> coronaria ou Pyrus coronaria, très commun en Pensylvanie, venait d'entrer en floraison. " Les fruits (3), petits et acides, ne sont bons que pour faire du vinaigre."

(I) Crocus (Iriciées).

(1) L'espèce de cotonnier plus généralement cultivée aux Etats-Unis est le gossypium barhadense. L'usage du coton date dos temps préhistoriques tant, dans l'ancien que dans le nouveau-monde. Avant la découverte de l'Xmérique, les aborigènes savaient s*en fabriquer des tissus. Pline dit que le cotonnier était cultivé dans la Haute Egypte. Les Maures introduisirent cette plante en Espagne. Les premières manufactures de coton furent établies en Angleterre à la lin du seizième siècle par des réfugiés Uamands M.

(3) Pomm 's de Sibérie, pommes d'amour. M,

118 mai 1749.

Kalm place ici une observation. Il se demande pourquoi les arbres importés d'Europe, comme les pommiers par exemple, fleurissent, en Pensylvanie, beaucoup plus tôt que les arbres indigènes de mêmes espèces. Sa réponse est curieuse. Cette précocité des individus exotiques, dit-il, e&t inexplicable, à moins qu'on n'admette qu'ils ouvrent leurs enveloppes florales dès qu'ils reçoivent le degré de chaleur qui provoque l'efnorescence dans les pays d'où ils sont originaires — ne s' attendant pas aux changements climatériques si fréquents ici et inconnus en Europe. Au contraire, les individus indigènes sont instruits par l'expérience (si je puis m'exprimer ainsi) à ne pas se fier aux premières apparences de beau temps et de chaleur ; ils diffèrent prudemment leur entrée en floraison jusqu'à ce que la saison étant plus avancée, les nuits froides ne soient plus à craindre. Aussi, arrive-t-il souvent que les arbres importés d'Europe périssent par la gelée, tandis que les indigènes de mêmes espèces n'en souffrent aucunement. " Peut-on trouver une preuve plus manifeste de la sagesse du Créateur ?"

Kalm passa la journée du 5 Mai à Eapaapo, grand village habité exclusivement par des Suédois.

Les azalées, azalea nudiflora (Ericacées), alors en floraison, ajoutaient à la beauté des bois par l'éclat de leurs splendides corolles. Les Anglais appelaient cet arbuste Whitsunday-flower, et le confondaient quelquefois, avec le chèvrefeuille, auquel il ressemble, en effet, vu de loin ; les Hollandais lui donnaient le nom de Pinxter-flower, et les Suédois celui de Moy-flower (1).

Kalm parle longuement de la grenouille mugissante

(I) Ce nom appartient plutôt à l*épigée rampant, qui est de la même famille que les azalées. /M.)

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des marais, Rana boans, Linii. (1), qui était une nouveauté pour lui, cette espèce de grenouille ne se rencontrant pas en Europe. Il faisait à cheval une excursion à travers champs, quand il entendit pour la première fois, le coassement de ce batracien géant, et se crut poursuivi par un taureau furieux ; il ne connut sa méprise que quelques heures après, lorsqu'il voulut raconter comme quoi il avait couru un grand danger. La grenouille mugissante, lorsqu'elle est rendue à sa pleine croissance, peut franchir la distance de trois verges d'un seul saut. On sait que les sauvages sont très forts à la course. Un Suédois fit un pari avec un jeune Indien qu'il ne pourrait rattraper une de ces grenouilles, à condition qu'il lui donnât une avance de deux bonds sur lui. Le sauvage accepta la gageure et la perdit. Mais on avait eu la précaution de choisir pour champ de course le voisinage de l'étang habité par le batracien lutteur, auquel, en outre, pour lui donner du cœur au ventre, on avait brûlé le postérieur avant de le lancer dans l'arène. Il faut dire que la grenouille-taureau avait peu d'amis : les ménagères lui attribuaient souvent la disparition mystérieuse de jeunes oies et de petits canards ; et peu d'appréciateurs des bonnes qualités de sa chair, qui est aujourd'hui un mets recherché.

Les Anglais appelaient wkite jimiper-lree, ou cèdre blanc, le faux-thuya ou arbre de vie, avec le bois duquel on fait du bardeau. Ce n'est pas un arbre à croissance rapide. Kalm a compté cent-seize cernes (2) sur le tronc d'un faux-thuya qui n'avait que 17 pouces

(I) Rana maxima americana aquatica (Catesby). On a vu plus haut que celte espèce de grenouille a < té désignée aussi sous le nom de rail i. pipiens.

(ï) Cercles concentriques que l'on remarque sur la tranche d'un arbre coupé horizontalement, et qui marquent son accroissement annuel. I,c nombre des cernes indique l'âge de l'arbre,

120 mai 1749

de diamètre. Ainsi, il lui faut quatre-vingts ans de croissance, au moins, avant de pouvoir servir comme bois de construction. Mais son bois est peu pesant. On le préférait à tout autre pour les couvertures de maisons, qu'on construisait si légères à Philadelphie, au dire de l'auteur, que leur poids ne paraissait pas affecter les murs, qui, en conséquence, étaient bâtis aussi minces que possible. Il a mesuré l'épaisseur des murailles de plusieurs maisons à trois étages (cave et grenier noncompris), et a trouvé qu'elle ne dépassait pas généralement dix pouces.

On a remarqué que l'eau des terrains bas, où croît le cèdre, est un excellent apéritif.

Le cèdre de Virginie, j unipcrus Virginiana, ou cèdre rouge, ressemble, quand il est jeune, au genévrier commun, j unipervs communis ; mais lorsqu'il est parvenu à une certaine hauteur, ses feuilles changent de forme. Kalm dit avoir vu un individu de cette espèce dans l'ile Magdelaine (Ste Hélène), propriété du Baron de Longueuil, gouverneur de Montréal.

Le mûrier commença à fleurir le six Mai ; le même jour, le smilace entrait en feuillaison.

Le 18 Mai, Kalm nota dans son journal une série d'observations pour démontrer que le climat de la vieille Suède est préférable à celui de la Nouvelle-Suède ; comme l'obscurité profonde des nuits en Pensylvanie pendant l'été, la rareté des aurores boréales, le peu d'éclats des étoiles et l'absence de neige en hiver ; la multiplicité des serpents venimeux, serpents-à-sonnettes, serpents-à-cornes (1), serpents à ventre rouge, serpents verts, et de tant d'autres reptiles dangereux, sans compter

(1) Cérastes, genre de serpents vivipares, de L'ordre des ophidiens, qui ont sur la tète deux éminences courbes en forme de corn?, et dont la mor sure est très dangereuse. M,

les cloportes, véritable peste des forêts ; l'inconstance du temps, l'ardeur excessive du soleil l'été, cause d'insolations fréquentes et d'un caractère presque toujours fatal ; les fièvres intermittentes, qui n'éparg-nent personne ; les insectes, qui détruisent le gçain, entre autres le Bruchus pi si, lequel a fait abandonner la culture des pois ; les chenilles, qui dévorent les feuilles des arbres ; la pauvreté des pâturages ; la mauvaise construction des maisons considérées comme habitations d'hiver, et enfin la fréquence et l'extrême violence des ouragans.

L'industrie, ajoute-t-il, pourra remédier à quelquesuns de ces inconvénients, mais pour la plupart elle sera impuissante. Ainsi, chaque pays a ses avantages et ses désavantages : heureux celui qui se contente du sien.

Kalm trouve singulier que les Anglais, qui ont porté chez eux l'agriculture à un plus haut degré de perfection qu'aucune autre nation, semblent avoir adopté en Amérique le système agronomique des Indiens. Après qu'ils avaient défriché et converti en champs arables une étendue de terre, ils la cultivaient aussi longtemps qu'elle produisait du grain, et quand elle était épuisée, ils la laissaient en pâturages et allaient, la hache à la main, se faire de nouvelles terres à blé aux dépens de la forêt. Les champs, les prairies, les bois, les bestiaux, étaient traités avec la plus grande négligence par les habitants, qui n'avaient d'yeux que pour le gain du moment et ne pensaient pas à l'avenir. Leurs bêtes de somme, harassées par le travail de chaque jour, ne trouvaient pas une nourriture suffisante et décroissaient de génération en génération. Le savant professeur, au reste, adresse le même reproche aux colons de toutes les autres origines, Suédois, Allemands, Hollandais e1 Français.

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