‹ Voyage de Kalm en AmériqueChapitre 26 sur 32 · MAI · texte numérisé non relu

MAI

Les habitants se plaignaient de la pauvreté des pâturages ; mais ils ne savaient pas employer les graines de beaucoup de plantes utiles, et faisaient peu de cas des enseignements de l'Histoire Naturelle, science qu'ils considéraient, à l'instar de plusieurs autres peuples, comme un jeu et le passe-temps des fous. Ce n'était pas la sagesse du Créateur qui était en défaut, ni sa bonté, mais la prévoyance du colon, qui dédaignait de profiter des richesses que la main de la Providence avait semées avec prodigalité autour de lui.

0 fortunatos nimium sua si bona norinî

Agricolas !

VlliG. GhORGIQUES.

" On trouvera peut-être," ajoute Kalm, "ces réflexions étrangères à mon sujet : mais elles m'ont été inspirées par la négligence avec laquelle l'agriculture est pratiquée partout sur ce continent. D'ailleurs, je les donne comme mon excuse pour le petit nombre d'informations utiles que contient ce journal dans les différentes branches de l'économie. Je ne puis nier cependant que j'ai rencontré, par-ci par-là, un ou deux agronomes habiles."'

Les forêts d'Amérique étaient habitées par de nombreux troupeaux de cerfs. Ils se nourrissaient d'herbe, de trèfle, des feuilles du noyer, de l'andromède-àgrappes, andromeda paniculata (Ericacées), du géranium maculé, géranium maculatum, du plantain commun, plantago. Dans les hivers de 1705 et 1740, beaucoup de ces animaux furent trouvés morts de faim dans les bois. L'ennemi naturel du cerf est le loup-cervier (1,) qui grimpe dans les arbres, d'où il saute sur sa proie à son passage, la déchire ensuite de ses dents et suce son sang

(I) Felis Lynx (Garni ores-di^iligra.Jes). M,

jusqu'à ce qu'elle s'abatte épuisée et meure. Un Anglais, heureux propriétaire d'une biche privée, qu'il avait prise toute jeune, s'en servait comme d'un appât pour attirer les cerfs de la forêt jusque chez lui. Il lui avait pendu une clochette au cou et la laissait errer en toute liberté dans les bois. Souvent, au temps du rut, des mâles trop galants venaient en bramant reconduire la perfide jusqu'à son logis, témérité qu'ils payaient ordinairement de la vie. Le possesseur de la biche réalisait de jolis bénéfices par la rente de ses faons.

Le 19 Mai, Kalm partit de Raccoon et reprit la route de Philadelphie. En chemin, il rencontra et tua un serpent noir (1) qui avait cinq pieds de long. Le naturaliste eut l'occasion de se convaincre de ses propres yeux, qu'il ne faut pas toujours se fier, avec Linné, sur le nombre des écailles abdominales et caudales, scuta abdominalia et caudalia ou squamœ subcaudales, pour faire la distinction entre diverses sortes de serpents. Forster dit que la différence dans le nombre des écailles chez des individus de même genre dépasse quelquefois le nombre dix, mais que néanmoins le caractère indiqué par Linné aide à reconnaître les espèces. Il en est de cette particularité comme des marques tirées des couleurs, des mouchetures, des rayures de la robe des fauves (2), qui ne sont pas invariables. Le serpent noir est le plus vif de tous les serpents. C'est à peine si un chien peut le rejoindre à la course. . Il est par conséquent presque impossible qu'un homme échappe à sa poursuite. Heureusement, sa morsure n'est ni venimeuse, ni même dangereuse. Rarement

(1) Anguis w'ger, Catesl'V, Coluber constrictor, de l'ordre «les ophidiens. M.

(2) " Il faut bien se garder de juger de la nature des êtres par un seul caractère," a dit Hulfon, " il se trouverait toujours incomplet et fa itif," M

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il est aggressif, excepté au temps de la copulation, si on le dérange dans ses amours. Oh ! alors il devient très irascible et se lance avec la vitesse d'une flèche sur le fâcheux importun. Si celui-ci a le courage de lui faire face et de le menacer de sa canne, le serpent, subitement intimidé, rebroussera chemin. Mais si l'homme, affolé par la terreur, se sauve en courant, il sera infailliblement rejoint par le reptile, qui le fera tomber en s'enroulant autour de sa jambe et le mordra avec fureur.

C'est précisément ce qui est advenu à un journalier au service du Dr Colden, de qui l'auteur tient le fait. Cet homme, nouvellement arrivé d'Europe, se laissa persuader par ses camarades d'aller attaquer, avec un petit bâton, un serpent noir qui faisait la cour à sa femelle non loin de l'endroit où les ouvriers étaient au travail. Mais à peine le reptile eût-il aperçu l'imprudent qu'il se mit à lui donner la chasse, et le malheureux, bientôt atteint, roulait sans connaissance dans la poussière.

Une fois, à Albany, un essaim de fillettes s'envola de la ville pour aller faire un tour à la campagne sous la garde d'un nègre. L'une d'elles, fatiguée de la course, s'assit sur un tronc d'arbre pendant que ses compagnes folâtraient dans le bois. Mais au même moment, un serpent noir, que l'arrivée de la jeune fille avait dérangé dans ses amours, s'introduit sous ses jupes et s'enroule autour de sa taille, et la voilà qui tombe en pâmoison. Le nègre accourt en toute haie ; soupçonnant que quelque serpent malin est l'auteur de tout le mal, il relève prestement les vêtements de la fillette et se trouve avoir deviné juste. Mais il eut beau tirer de toute sa force sur l'envahisseur, il ne put faire cesser ses étreintes qu'en le séparant en tronçons avec son couteau. Alors la jeune fille reprit ses sens, mais de ce moment le

NEW-JERSEY.— KACCOON. 126

pauvre noir fut sa bête d'aversion ; elle ne put jamais dans la suite supporter la vue de son libérateur et mourut de consomption.

Kalm en revient à la question de la fascination exercée par les serpents sur les écureuils et les oiseaux. Il ne voudrait pas croire à cet étrange phénomène. Et cependant, il a une liste de vingt personnes et plus parmi lesquelles des gentlemen dignes de la plus haute confiance, qui, tous, lui ont affirmé sur l'honneur avoir été témoins oculaires de cas de fascination.

Les serpents noirs aiment beaucoup le lait, et lorsqu'une fois ils en ont trouvé dans une cave, il est difficile de les empêcher d'y retourner. Plus d'un de ces ophidien! a été surpris au moment où il satisfaisait sa gourmandise dans le vaisseau même où des enfants prenaient leur goûter et sans chercher à les mordre, bien que ceux-ci lui donnassent des coups de cuillère sur la tête quand il leur semblait que l'intrus, dépassant les bornes de la discrétion, se servait plus souvent qu'à son tour. Kalm n'a jamais entendu le sifflement de ce reptile. Le serpent noir change de peau tous les ans, et sa vieille dépouille est regardée comme un remède contre les crampes, pourvu qu'on se la tienne continuellement enroulée autour du corps.

C'est extraordinaire comme la végétation des côtés opposés d'une rivière, et même du simple ruisseau que l'on franchit d'un seul bond, diffère quelquefois ! Cela dépend de ce que les graines sont apportées, par le courant, des contrées éloignées, flottantes sur les eaux. Le New-Jersey et la Pensylvanie ne sont séparés que par la rivière Delaware, et cependant, quelle disparité entre les deux pays ! C'est à peine si l'on peut trouver une pierre dans le New- Jersey, où il n'y a pas de montagnes, tandis que le sol de la Pensylvanie est des plus acciden-

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tés. Dans ce dernier pays, le sapin est très rare, tandis que l'autre contrée renferme des forêts entièrement composées de cette essence.

Le 22 Mai, Kalm étant de retour à Philadelphie, reprit le cours de ses chères excursions botaniques dans la campagne.

Les sauterelles sortaient de terre en nombre immense. Leurs ailes étaient à peine sèches que ces insectes faisaient déjà un bruit assourdissant avec leur chant (1).

Le tulipier, Liriodendron tulipifera, était en pleine floraison. Eien de plus beau que de voir ce géant des forêts, de la hauteur d'un chêne, tout couvert de ses fleurs qui ressemblent à des tulipes. Mais il n'y faut pas regarder de trop près, car lorsqu'on les (Vieille, on est désagréablement surpris de trouver dans leur brillant calice une sorte de scarabée de couleur olive sans cornes, muticus, à élytres frangés et suturés de noir et à pattes brunes. Plus tard dans l'été, le même insecte se rencontre sur les mûriers et les magnoliers.

Les gens de la campagne commençaient à apporter des framboises et des cerises à la ville.

Le 26 Mai, il y eut une violente bourrasque, appelée travat ou travado dans le pays, accompagnée d'éclairs, de tonnerre et de pluie et qui fit beaucoup de dommages.

Le 28 Mai. — L'air était parfumé par l'odeur suave des magnoliers ; la Kalmie angustiibliée, appelée laurier nain par les colons anglais, et la Kalmie à larges feuilles (2) donnaient aux bois un aspect ravissant avec leurs

(1) Le chant des sauterelles vient des mâles, et est produit par le frotteriient de leurs élytres l'un coutrè l'autre. M.

(2) Kalm prétend que la Kalmie est rare en Canada, mais, suivant l'abbé Provencher, la Kalmie glauque, Sivornp Laurel, est très abondante sur les bords du chemin de fer Grand-Tronc, dans la savanne qu'il traverse un peu au-dessus de St. Nicolas (Flore Canadienne, page 371).

fleurs rouge vif disposées en élégants et gracieux corymbes. Toutes deux rivalisaient d'éclat avec le magnolier, et semblaient lui disputer le prix de la beauté. Mais l'arbre à castor (1) l'emportait par l'odeur suave qui s'exhalait de ses brillantes corolles.

" Ainsi," dit Kalm, " la nature distribue ses dons avec justice et égalité ; aucun être dans la création ne les réunit tous, mais aucun n'en est absolument dépourvu."

Des Frères Moraves, en grand nombre, arrivèrent d'Europe à New- York vers la fin du mois de Mai, amenant avec eux deux prosélytes groënlandais. Leurs co-religionnaires d'Amérique envoyèrent de Philadelphie des délégués chargés de présenter aux zélés hernut.es leurs souhaits de bienvenue. Au nombre de ces députés, il y avait deux Indiens de l'Amérique du Nord et deux Indiens de Surinam, (2) tons quatre convertis à leur doctrine.

La rencontre dans le même lieu et pour une semblable mission de ces six individus appartenant à trois familles différentes d'aborigènes, excita beaucoup d'intérêt et une grande curiosité. Kalm regrette de n'avoir pas eu l'occasion de voir ces types de la race américaine. Mais des personnes qui avaient assisté à la conférence lui ont rapporté qu'il y avait entre eux une grande ressemblance de traits et de formes, sauf que la taille des Grroënlandais était un peu plus petite, et qu'à n'en pas douter, ils provenaient tous de la descendance de Noé.

Dans une visite que le professeur fit à Franklin, le savant Américain offrit à son hôte de la racine d'ismame, importée des Indes Occidentales, et que les habitants des tropiques mangent, comme nous mangeons la pom-

(1) Nom donné par les Indiens au Magnolier.

(?) Etablissement hollandais dans l'Amérique du Sud

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