‹ Voyage de Kalm en AmériqueChapitre 27 sur 32 · MAI · texte numérisé non relu

MAI

me de terre, quoiqu'elle soit loin d'en avoir la saveur. Le nom botanique de cette plante est Dioscorea alala (Dioscorées).

Les habitants faisaient beaucoup de fromage qui valait le fromage anglais quand il avait vieilli un peu.

Le 31 Mai, Kalm commença ce long voyage qu'il devait poursuivre jusqu'en Canada* Il partit de Philadelphie dans un petit yacht qui faisait le trajet 'continuellement entre cette ville et Trenton. A trois heures de l'après-midi il passait vis-à-vis Burlington, chef-lieu de la Province de New-Jersey, dont le commerce aurait été florissant dès cette époque sans les monopoles odieux que Philadelphie tenait de son fondateur, et que les descendants de William Penn exerçaient encore au détriment des villes voisines.

Le 1er Juin au matin, Kalm arriva à Trenton, et il en repartit le lendemain de bonne heure pour New- York. Les champs ensemencés de blé, de seigle, de maïs d'avoine, de chanvre et de lin, se paraient de la verdure du grain nouvellement levé. Une odeur suave s'exhalait des magnoliers. Les lisières des bois de chaque côté de la rivière étaient émaillées des fleurs du phlox (1), de la castilège écarlate (2), de la lobélie cardinale (3), de la monarde rouge (4) qui est originaire de ce pays. Le vif incarnat de leurs milliers de corolles succédant à l'émeraude des prés donnait à la campagne un aspect des plus ravissants.

Kalm arriva à New- York le 3 Juin à neuf heures du soir, et y passa la semaine.

L'usage du rhum — espèce d'eau-de-vie obtenue dans

(I) Phlox globerrima — Phlox maculata (Polémoniacées) M.

(-1) Battsia coccinea (scorofularinées) M.

t.'5) (Lobeliacées) M.

( 'i i Monarda didyma (Lab'.éesj M.

les colonies par la distillation du jus de la canne-à-sucre était très répandu dans l'Amérique Septentrionale. Cette liqueuï est bien plus salutaire quel'eau-de-viede vin ou de o-rain. Un officier anglais, le major Eoderfort, remarqua dans la dernière guerre contre le Canada, que le brandy avait causé la mort de beaucoup de soldats tandis que l'abus même du rhum n'en avait fait périr aucun.

Cette observation est confirmée par Forster qui croit que le rhum est la moins nuisible de toutes les liqueurs spiritueuses à cause de la propriété balsamique du sucre qui corrige le caractère styptique de tous les alcools. Plus le rhum est vieux, moins il est astringent.

Il n'y avait presque plus de sauvages dans Long-Island. La rive sud de l'île était renommée par la richesse de ses bancs d'huitres.

Le 10 Juin Kalm se remit en voyage et remonta l'Hudson en yacht jusqu'à Albany. La rivière était couverte d'une multitude de petits bateaux qui revenaient de la ville. Les marsouins (1) prenaient leurs ébais dans le fleuve, et les éturgeons (2) sautaient hors de l'eau. Forster remarque dans une note que l'éturgeon d'Amérique a le nez court et obtus, tandis que son congénère anglais a le nez long. Les montagnes hautes et escarpées de la côte occidentale de l'Hudson rappelèrent au voyageur suédois celles de la G-othie occidentale. La rive nord était dans un état de culture avancée, et une longue suite de fermes, de vergers et de champs de blé se déroulait à la vue. Les sinuosités de la rivière entre les hautes montagnes qui en resserrent le lit jetèrent le savant dans une foule de considérations sur l'origine des cours d'eau ; en parlant de l'Hudson, il

(1) Phocena vulgaris. Cetacea.

(2) Accipenscr slurio. Plugiostômes.

130 juin 1749.

émet l'opinion que ce fleuve ne doit pas son existence à l'éruption accidentelle de quelque grand réservoir, mais qu'il suit le cours que la Providence lui assigna dès la création.

Le yacht ayant dépassé la dernière des hauteurs qui hérissent la côte occidentale, les Montagnes Bleues apparurent tout-à-coup dans le lointain, dominant de leurs cimes altiôres les plus fières éminences.

Mais un fort vent contraire s'éleva, et il fallut mettre à l'ancre pendant quelques heures. L'infatigable botaniste profita de ce contre-temps pour descendre sur le rivage, et faire un examen rapide de la flore du pays, qu'il trouva couvert de sassafras et de châtaigniers. Il vit aussi dans les bois quelques tulipiers et beaucoup de Kalmies latifoliées, dont la floraison tirait à la fin.

Dans l'après-midi, le vent prit une direction favorable, et Kalm interrompit ses recherches pour remonter sur son yacht. Le navire avait à peine filé quelques nœuds lorsque notre naturaliste aperçoit, sur la rive orientale de l'Hudson, un autre groupe de montagnes qui n'étaient couvertes de bois que depuis leur base jusqu'à la moitié de leur hauteur. Il se demande pourquoi les sommets de ces éminences sont chauves et stériles. "Je suppose," dit-il, " que c'est à cause de la chaleur, de la sécheresse et de la violence du vent." Forster remarque avec raison que la température est toujours moins élevée sur les montagnes que dans les plaines, et que la stéri* lité du sol à leur sommet est plutôt due au froid qu'à la chaleur.

Une petite pointe, qui se projette sur le côté occidental de la rivière, a reçu le nom de Dance, en souvenir d'un/estival que les Hollandais célébraient en cet endroit chaque année, et dont le dernier se teimina d'une ma-

niôre tragique, par l'irruption d'une bande de Sauvages, qui massacrèrent, sans pitié, tous les danseurs.

12 Juin. — Après une relâche forcée de quelques heures durant la nuit, à cause du mauvais temps, le yacht remit à la voile de bon matin. A 11 heures, il longeait une petite île, qui est située à mi-chemin, entre New- York et Albany. Il y avait plusieurs villages sur la rive septentrionale, et l'un d'eux, appelé Strasburg, était habité par des Allemands. De cette localité, on a une vue superbe des Montagnes Bleues.

On faisait usage de l'agaric (champignon) jaune en guise d'amadou ; celui qui croît sur l'érable rouge était préféré, quoique l'agaric de l'érable à sucre soit aussi bon (l).

Kalm débarqua à Albany le 13 Juin, à 8 heures, du matin, et alla se loger chez un armurier qri tenait des chambres garnies.

Les marchands d' Albany étaient piopriétaires de tous les yachts qui naviguaient entre cette ville et New- York, où ils expédiaient des madriers, des planches, toutes sortes de bois de construction, de la farine et des fourrures provenant des Indiens du Canada et introduites par contrebande. Ces navires revenaient sur lest ou avec des cargaisons de rhum, article d'absolu nécessité pour les habitants d' Albany, qui, à l'aide de cette boisson, trichaient à volonté les Indiens dans le commerce des peaux. Une fois que les pauvres Sauvages étaient ivres, ils laissaient au trafiquant le soin de fixer lui-même le prix des fourrures.

Pour le commerce intérieur avec les Indiens, on se servait d'une sorte de bateau plat en planches de pin, pointu à chaque extrémité et garni de sièges.

(I) L'amadou du commerce est fourni par le Polyporus Jomentarius ou agaric des chènos. M.

132 juin 1749.

Chaque fermier d'Albany avait son verger, planté de pommiers qui produisaient d'excellents fruits. Le poirier ne réussissait pas bien, non plus que le pêcher. On cultivait le lin, le chanvre, pour la consommation domestique, et le maïs en grand. Un demi-minot de semence de ce grain en produisait cent minots. Le blé donnait un rendement qui variait de douze à vingt minots pour un. On semait aussi beaucoup de seigle, mais peu d'avoine, et encore moins d'orge. Les ravages de l'insecte nommé plus haut (1) avaient fait abandonner la culture des pois. Tous les fermiers plantaient des patates sucrées, convoi vulus batatas, qui réussissaient bien, mais il était difficile de les conserver pendant l'hiver.

L'oiseau-mouche (Trochilus Colubris) visitait rarement Albany.

Kalm a noté douze espèces d'arbres de la Pensylvanie qui ne se rencontrent pas dans les bois d'JUbany. Ce sont :

Le magnolier glauque, magnolia glauca

La nysse aquatique, nyssa aquatica.

Le liquidambar-copal, liquidambar-styracijlua.

Le plaqueminier de Virginie, diospyros Virginiana.

Le tulipier, liriodendron tulipifera.

Le noyer noir, juglans nigra.

Le chêne des marais, quercus (2).

Le gainier du Canada, eercis Canadensis.

Le robinier faux-acacia, robinia pseudo-acacia.

Le fêvier ou acacia à trois épines, gleditschia triacan-

thos.

L'anone ou corossolier anona muricata.

Le micocoulier cellis occidentalis (Ulmacées-Celtidées).

(1) Bruchus pisi.

(:2) Quercus aquatica ?

L'auteur pense que l'absence de ces essences dans cette contrée peut s'expliquer naturellement par son climat plus froid que celui de la Pensylvanie, la hauteur des Montagnes Bleues et la direction méridionale du cours des rivières qui transportent les graines du nord au sud. Kalm étant allé botaniser dans une île située à un mille au bas de la ville, il y vit de beaux érables rouges à feuilles blanches, argentées au revers, des platanes, des liards (1), des hêtres et des ormes ; il y remarqua de plus le sumac, la vigne sauvage et le pourpier potager.

En hiver le froid était si rigoureux que la glace sur l'Hudson avait ordinairement de trois à quatre pieds d'épaisseur. Le 3 Avril on avait traversé la rivière avec six paires de chevaux. La débâcle avait lieu à la fin de Mars et la clôture de la navigation le 16 Novembre. Le sol gelait à la profondeur de trois, quatre et cinq pieds.

En examinant l'eau des puits avec attention, Kalm y découvrit une grande quantité de petits crustacés — "des monocles, monoculi (2), probablement " de longueurs différentes variant d'une ligne et demie à quatre lignes, au corps mince et allongé et de couleur pâle, à tête noire de la grosseur d'une tête d'épingle et à queue divisée en deux branches, se terminant chacune par un petit globule noir. Ces crustacés nageaient comme des têtards en décrivant des circuits. Le professeur pensa devoir attribuer à l'usage de cette eau certains picotements désagréables qu'il éprouva dans la gorge pendant son séjour à Albany, et son serviteur Yungstrœm se plaignit d'un semblable malaise.

L'armurier chez qui Kalm logeait prétendait que le

(l)Populus Ganadensis (Salicinées) M.

(2) Linné a donné le nom de monocles à un genre de petits crustacés de l'ordre des Branchiopodes, appelés aujourd'hui Gyclopes. M.

134 juin 1749.

pin noir et le hêtre produisaient le meilleur charbon de bois pour la forge, et que le bois de cerisier sauvage était excellent pour les montures de fusils, ainsi que le noyer noir ; cette dernière essence ne croît pas dans les environs d'Albany.

Après New-York, Albany était la principale ville de la Province de New- York. Il y avait deux églises l'une anglaise et l'autre hollandaise. Cette dernière seule avait un ministre qui se trouvait par conséquent l'unique pasteur de la ville, mais tous les habitants, la garnison exceptée, comprenaient le hollandais. Il recevait un salaire de £100, qui lui était envoyé d'Angleterre.

L'hôtel-de-ville était un bel édifice en pierre à trois étapes. La plupart des maisons des particuliers — en pierre aussi et couvertes en bardeaux ou en tuiles de Hollande— avaient leur pignon sur la rue, suivant l'ancienne façon. Les murs extérieurs n'étaient jamais enduits de chaux ou de mortier. Les gouttières des toits se projetaient presque jusqu'au milieu de la rue, ce qui avait bien son avantage pour les propriétaires, mais était fort incommode pour les passants, les jours de pluie. Les portes qui donnaient sur la voie publique s'ouvraient au milieu des maisons et de chaque côté il y avait des sièges qui, le soir surtout, étaient occupés par des individus des deux sexes qu'il fallait saluer, en passant, sous peine de passer pour un mal-appris.

Les rues larges pour la plupart, et bordées d'arbres, n'étaient pas proprement entretenues ; les habitants y laissaient errer leurs animaux pendant les nuits d'été. Le port n'avait pas encore de quais.

Le fort occupait le sommet d'une haute colline à l'ouest de la ville. C'était un grand bâtiment en pierre entouré de murs élevés et épais. Quelques soldats sous les ordres dr'un officier en formaient toute la garnison,

Nulle part dans les colonies anglaises — à l'exception des établissements de la Baie d'Hudson — il ne se faisait un aussi grand commerce de peaux et de fourrures qu'à Àlbany. La plupart des marchands de cette ville envoyaient un commis ou agent à Oswego à la rencontre des Indiens qui s'y rendaient en foule avec le produit de leurs chasses. Les Sauvages du Cauada allaient porter leurs peaux de castors à Albany. Nonobstant les peines sévères établies contre ce trafic, dont la compagnie française des Indes Occidentales avait seule le monopole, les marchands du Canada faisaient, par contrebande, un grand commerce de fourrures avec Albany, où ils les expédiaient par l'entremise d'Indiens à leurs correspondants, qui les prenaient à un prix convenu d'avance. Les Sauvages s'en retournaient avec des draps et diverses autres marchandises que les Hollandais pouvaient leur vendre à bien plus bas prix que les Français.

Beaucoup de négociants d'Albany possédaient des domaines considérables ainsi que de grandes terres à bois, sur lesquelles ils érigeaient des moulins à scie qui étaient toujours en opération.

Plusieurs industriels de la ville fabriquaient le Wampum qui était à la fois la monnaie des Indiens et leur parure la plus chère.

Pendant que les Hollandais — les premiers Européens qui se soient établis dans la province de New- York — étaient les maîtres incontestés de ce pays, ils s'emparèrent de la Nouvelle-Suède, c'est-à-dire du New-Jersey et d'une partie de la Pensylvanie. Mais ils ne jouirent pas longtemps du fruit de leur victoire, qui leur fut enlevé ainsi que leur propre territoire par les Anglais. Vers la fin de 1664, Sir Robert Carre (1) par ordre du,

(l) George Carie tel.

136 juin 1749.

roi Charles II s'emparait de New -Amsterdam, qui devint New- York, et bientôt après le colonel Nichols prenait possession du Fort Orange, qui reçut le nom d'Albany (1), mais conserva longtemps sa physionomie de ville hollandaise. Les principaux marchands avaient amassé de grandes fortunes, et les habitants en général passaient pour riches. Mais on les taxait d'avarice et d'égoisme et ils étaient détestés à l'égal des Juifs par les Anglais. Kalm lui-même en fait un portrait peu flatteur. Il se plaint de leur cupidité, et dit qu'il lui fallait payer très cher le moindre service. Il les compare avec les Hollandais des autres parties de la province de New-York, dont il vante la civilité,l'obligeance et la droiture, toutes qualités naturelles à la nation néerlandaise. Comment s'expliquer cette différence de caractère et de respectabilité entre des groupes d'habitants de même origine ? Kalm suppose qu'au début de la colonisation du pays, le gouvernement hollandais se serait débarrassé de ses mauvais sujets en les envoyant sur les frontières, aux postes les plus avancés, sous la surveillance de quelques honnêtes familles, à qui l'on aurait persuadé de se dévouer pour tâcher de les contenir dans le devoir. Kalm reconnaît cependant qu'il y avait d'honorables exceptions et beaucoup de gens de bien, qui, en fait de politesse, de probité et de charité chrétienne, ne le cédaient à aucun autre peuple.

La conduite des habitants d'Albany pendant la guerre entre l'Angleterre et la France, qui s'est terminée par le traité de paix d'Aix-la-Chapelle, n'avait pas peu contribué à leur attirer la haine de toutes les colonies britanniques. Au début de cette guerre, les Indiens alliés de chacune des deux parties belligérentes ayant reçu ordre

(l) Nom d'un duché d'Ecosse apanage du duc d'York.

de commencer les hostilités, les Sauvages amis des Français se ruèrent sur les habitants de la Nouvelle- Angleterre, en tuèrent un grand nombre et rirent un butin énorme. Pendant ce temps-là, le peuple d'Albany gardait la neutralité, et trafiquait avec les mêmes Indiens qui massacraient les colons anglais, achetant jusqu'à l'argenterie dont ces barbares les avaient dépouillés. Ce genre de commerce fut regardé comme un encouragement donné par les habitants d'Albany au meurtre et au pillage de ceux qu'ils auraient dû considérer en quelque manière comme des frères, puisqu'ils étaient sujets de la même couronne. A la première nouvelle de cette conduite des Hollandais, il s'éleva un cri général d'indignation dans la Nouvelle-Angleterre, et l'on y proféra la menace d'incendier Albany au premier coup de canon, dans le cas où la paix serait rompue.

11 Dans la présente guerre" (1), dit Kalm, " il est facile de voir que les autres provinces ne se pressent pas de porter secours à-*Albany quand cette ville est menacée par les Français ou les Sauvages."

Mais la haine des Anglais pour les habitants de l'ancien Fort Orange leur était rendue au centuple. La population d'Albany gardait dans son cœur une vieille rancune contre la perfide Albion, dont les faciles victoires l'avaient séparée de sa métropole. " Et cependant," remarque l'auteur, " elle jouit de plus d'avantages sous la domination anglaise que le gouvernement hollandais ne lui en aurait jamais conférés." En quelque sorte, les vaincus avaient plus de privilèges que les conquérants eux-mêmes.

La parcimonie des habitants d'Albany était proverbiale. Ils ne passaient pas pour surcharger leurs tables

(1) M. Kalm a publié ce volume pendant la guerre. F.

138 juin 1749. '

de mets, loin de là, et la coupe, ne circulait pas aussi souvent chez eux que parmi les Anglais. Mais leurs femmes étaient de très-bonnes ménagères et renommées pour leur propreté, surtout à l'égard du parquet de leurs maisons, qu'elles lavaient trois ou quatre fois par semaine. Les domestiques étaient presque tous des nègres. Les hommes portaient les cheveux très courts et sans la couette, qui était regardée comme une bizarrerie de la mode française.

Kalm, à son retour du Canada, se coiffait à la française. Quand il passa par Albany, les gamins coururent après lui en l'appelant français, et les plus hardis voulurent lui tirer la couette.

Le déjeuner chez les Hollandais se donnait à 7 heures ; il se composait de pain, de beurre, de minces tranches de bœuf séché et de thé sans lait, rarement de café. Le sucre ne se mettait pas dans la tasse, on en portait un petit morceau à sa bouche en buvant.

Leur dîner se composait de lait de beurre mélangé de pain, sucré ou non, ou de lait frais, et d'un plat de viande. On servait aussi, à ce repas, une sorte de brouet de gruau très-clair, bouilli dans du lait de beurre, d'un goût acide, mais non désagréable. Le dîner se terminait par une grosse salade assaisonnée avec force vinaigre, mais peu ou point d'huile.

Au souper, il n'y avait sur la table que du fromage râpé, du pain, du beurre et du lait.

Le Gouverneur de New- York tenait souvent des conférences à Albany avec les Iroquois, surtout lorsqu'il s'agissait d'organiser quelque expédition contre les Français, en temps de guerre. Quelquefois, dans ces délibérations, le représentant de Sa Majesté Britannique abordait le sujet de leur conversion à la religion chrétienne.

Un jour, le gouverneur Hunter reçut de l'un des sachems une réponse foudroyante, que Kalm regarde comme une preuve que les Anglais ne portaient pas autant d'attention que les Français au grand œuvre de l'évangélisation des sauvages, et que les missionnaires protestants (1) n'étaient pas dignes de leur état.

Laissons parler l'auteur.

" Après que le gouverneur Hunter eut distribué à ces sauvages par ordre de la reine Anne des vêtements et des présents choisis exprès à leur goût, il s'efforça de les convaincre davantage du bon vouloir de Sa Majesté à leur égard et de Sa sollicitude pour eux en leur disant que leur grand'mère la Reine, non contente d'orner leurs corps de beaux ajustements, se proposait aussi d'orner leurs âmes par la prédication de V Evangile, et de leur envoyer des ministres pour les instruire. "

(I) Forster combat vivement l'opinion de Kalm, qu'il déclare mal informé.

"Les Ecclésiastiques français,"' dit-il, "ont gagné à leur religion et mis dans 'leurs intérêts quelques misérables Indiens, qu'ils ont établis Jans de petites bourgades. Mais il parait que ces prosélytes se sont rendus coupables, dans les guerres entre les Français et les Anglais, de cruautés plus atroces que leurs frères païens, ce qui les ferait croire plutôt pervertis que convertis. Les Anglais ont traduit la Bible dans la langue des Sauvages dn la Virginie, et amené plusieurs d'entre eux à la connaissance du vrai Dieu ; à l'époque actuelle, les écoles de charité et les missions dirigées par le Révérend M. Eleazar Wheelock, ont christianisé nombre de ces infidèles. La société pour la propagation de l'Evangile dans les pays étrangers envoie chaque année, à ses frais, beaucoup de missionnaires parmi les Indiens. Les Frères Moraves'sont aussi très zélés pour la conversion des gentils. Si M. Kalm avait pris toutes ces circonstances en considération, il aurait fait une appréciation plus juste des travaux des ministres de l'Evangile." F.

Quoiqu'en dise Forster, Kalm avait parfaitement raison. Les traditions de la polit'que anglaise à l'égard des Sauvages n'ont été que trop fidèlement suivies par les Américains. Le Canada, dp son côt^, a continué celles qu'il tenait de ses premiers fondateurs, et il n'y a qu'à comparer le sort des Indiens des Etats-Unis, encore païens pour la plupart, avec celui des nôtres, pour voir lequel des deux pays a constamment montré le pins de dévouement pour la civilisation et la conversion des Sauvages. Il n'y a pas longtemps encore, les Indiens formulaient devant le Président des Etats-Unis, et dans un langage presque identique, des plaintes graves contre les ministres protestants, et demandaient des robes noires pour missionnaires. M,

140 juin 1749.

Le gouverneur avait à peine fini de parler que l'un des plus vieux sachems se leva, et répondit, au nom de tous les Indiens, quil remerciait la gracieuse et bonne reine et mère des beaux habillements qu'elle leur avait envoyés ; mais que quant aux ministres, ils en avaient déjà eu plusieurs (qu'il nomma) qui, au lieu de leur prêcher le saint Evangile, leur avaient appris à boire avec excès, à tricher et à se quereller entre eux. Il supplia ensuite le gouverneur de rappeler ces prédicateurs, et de débarrasser ses frères d'un certain nombre d'Européens qui résidaient au milieu d'eux parce que, avant l'arrivée de ces étrangers dans leurs bourgades, les Indiens étaient un peuple honnête sobre et innocent, tandis que maintenant ils ne sont plus qu'un ramassis de misérables. Ils avaient autrefois la crainte de Dieu, mais aujourd'hui c'est à peine s'ils croient à son existence. Que s'il (le gouverneur) leur voulait du bien, il leur enverrait deux ou trois forgerons pour leur apprendre à forger le fer, art qu'ils ne connaissaient pas. Le gouverneur ne put s'empêcher de rire (?) en entendant ce discours extraordinaire. Je pense que cette parole de St. Paul trouve ici son explication. " Le nom de Dieu est blasphémé parmi les gentils à cause de vous " (1).

Kalm partit d'Albany le 21 Juin pour le Canada. Il avait, outre son fidèle Yungstrœm, deux hommes qui devaient l'accompagner jusqu'au premier poste français St Frédéric, appelé par les Anglais Croivn Point. Les guides avaient loué leurs services au prix de cinq livres, cours de New- York, chacun, leur nourriture à part. Ils ne purent se procurer d'autre embarcation qu'un canot. La rive occidentale de l'Hudson était généralement culti. vée, mais les terres souffraient du manque d'égoutte-

(I) Romains, ii., 24.

Page 1