DE LIVERPOOL AU FORT GARRY
Traversée de Liverpool à Québec. — Brouillards de Terre- Neuve et soleil du Saint-Laurent. — Le Niagara. — Chemin de fer de Toronto à La Crosse. — Bateau à vapeur de La Crosse à Saint-Paul. — Diligence de Saint-Paul à la Rivière Rouge du Nord. — Le chien et l'hôtelier. — Nous descendons en canots la Rivière Rouge de Georgetown à Fort- Garry. — Repas à bord de V International. — Tempête-ruban. — Ù International nous rattrape et nous amène à Fort- Garry.
Le 19 juin 1862, nous nous embarquions sur le bateau à hélice VAnglo-Saxon, qui allait de Liverpool à Québec. C'était par une journée sombre et brumeuse. Une petite pluie fine se mit à tomber, comme le navire quittait l'embarcadère. Elle augmenta l'abattement de nos esprits, assez attristés déjà par la perspective de quitter la patrie pour une période indétinie, mais longue incontestablement. Chacun de nous éprouvait les désagréables craintes de l'ennui et même des souffrances physiques, car nous détestons d'un commun accord les voyages sur mer, sans cependant aller jusqu'à admettre l'aveu que les agonies du mal
de mer ont arraché à une des lumières de l'Eglise américaine, au révérend Henry Ward Beecher, lors.qu'il s'est écrié : ce Ceux que poursuit la colère divine sont envoyés à la mer. »
Nous eûmes, il est vrai, une très-rude traversée, où, presque tout le temps, les vents furent contraires; mais l'ennui ne nous tourmenta guère, parce que, dès que nous eûmes repris notre aplomb, ce qui ne lut pas long, nos compagnons de voyage, qui formaient une assez curieuse collection, nous divertirent suffisamm.ent. Les plus remarquables d'entre eux étaient deux évéques catholiques romains du Canada. Ils, revenaient de Rome où ils avaient assisté à la canonisation des martyrs japonais, et chacun d'eux étalait une belle médaille d'argent qu'il avait reçue de Sa Sainteté le Pape, en souvenir des éminents services qu'ils avaient rendus en cette occasion. Ces deux dignitaires formaient un contraste frappant. L'un, maigre et de grande taille, offrait le vivant portrait d'un ascète et donnait la meilleure partie du jour à la lecture de son missel et des livres saints. Il ne nourrissait qu'à peine son corps, ne prenant que de la soupe et du poisson, et ne se livrant à d'autre plaisir charnel qu'à celui de priser du tabac qu'il prenait en quantité prodigieuse; il ne se permettait a'autre société que celle de son confrère. Celui-ci, rond, gras, onctueux, de joyeuse nature et de caractère sociable, ne méprisait pas les bonnes choses de ce monde, et avait beaucoup d'affection pour une grosse pipe d'écume de mer, dont il tirait avec complaisance des nuages de fumée. L'antidote de ces deux personnages était une vieille dame, atteinte de papophobie; elle nous amusait fort par ses amères lamentations sur la coupable faiblesse qu'avait montrée Sa Majesté la Reine en acceptant de Pie IX le cadeau d'un buff"et. Nous avions encore à bord un colonel canadien, plein
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de dignité, et qui s'attirait l'admiration d'un obséquieux auditoire par la majestueuse sagesse de ses discours politiques. Il dominait notre petite société; mais son empire fut de courte durée, fout à coup il disparut. Sa cabine retentissait de sinistres gémissements et d'autres bruits qui dénonçaient sa maladie et ses tourments. Enfin, un jour que le temps s'était un peu calmé, le grave colonel reparut sur le pont; mais, hélas! qu'il était changé! Son chapeau blanc, jadis si bien brossé, était maintenant horriblement délabré; sa cravate n'était plus nouée avec soin; toute sa tenue était négligée. 11 alla s'asseoir en silence, la tête dans les mains, abattu, éperdu.
L'agent comptable, un jovial Irlandais, s'avança de suite vers lui en criant :
« Ah ! ah ! colonel ! Sur le pont? Je suis aise de voir que tout va bien.
— Tout va bien, monsieur ! reprit l'autre avec colère. Tout va bien! Je ne vais pas bien. Je suis horriblement mal^ monsieur ! J'ai souffert les tortures des condamnés; horribles, au delà de toute expression ; mais ce n'est pas de la douleur que je me plains; un soldat comme moi sait l'endurer, monsieur. C'est de moi que je me plains; je suis couvert de honte, et jamais je ne relèverai la tête î
— Mon cher monsieur, fit l'Irlandais d'un ton câlin, en nous lançant un regard d'intelligence, par grâce ! que vous est-il donc arrivé? Je ne vois rien dans le mal de mer qui puisse vous faire rougir.
— Je vous dis, moi, monsieur, répondit le colonel avec emportement, que c'est une honte! Comment! m,oi ! à mon âge, dans mon grade, un homme de ma valeur, couché à plat ventre sur le parquet, des heures entières, la tête au-dessus d'un vase, se montrant à toute la compagnie sous l'apparence d'une béte dégoûtante ! J'ai perdu le respect de moi-même, monsieur;
j'en rougis; jamais je ne relèverai la tête parmi mes semblables. »
En finissant de parler, il se laissa retomber la tête entre les mains, et ne put ainsi remarquer ni le malicieux sourire de notre agent comptable, ni le rire étoutîé qui circulait parmi les auditeurs que la violence de son langage avait attirés autour de lui.
Nous demanderons au lecteur la permission de lui présenter aussi M. Treemiss, un homme comme il faut, qui allait chasser, ainsi que nous, le bison dans les plaines et qui partageait tout l'enthousiasme de nos espérances pour la vie que nous mènerions dans l'Occident lointain. Nous n'avions pas tardé à nous lier intimement avec lui et nous étions convenus de voyager ensemble aussi loin que nous le permettrait la diversité de nos projets.
Avant d'atteindre les rives de Terre-Neuve, nous avions rencontré des preuves nombreuses d'une tempête récente. Des épaves flottaient fréquemment autour de nous et nous avions vu une goélette démâtée, délabrée, sans équipage. Sa poupe portait le nom de Rubjr et les tronçons de ses mâts montraient que ceux-ci venaient d'être abattus.
A la hauteur des bancs, nous fûmes enveloppés dans un brouillard épais qui ne laissait pas voir à vingt mètres de distance. Le sifflet à vapeur était lâché toutes les cinq minutes et le travail de la sonde était continuel. Notre navire brisait en passant des morceaux de glace et tous les yeux étaient attentifs à surveiller l'approche de la première montagne de glace qui se révélerait dans nos ténèbres. Un bateau à vapeur passa près de nous et nous ne l'apprîmes que par le retentissement de son sifflet. On ne parlait plus à notre bord que de ces terribles histoires de navires perdus corps et biens, détruits par le choc d'une montagne de glace ou des rochers de la côte. Le capitaine
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avait l'air inquiet et chacun de nous était mal à son aise K
Cependant, après deux journées de peur, nous sortîmes sains et saufs de notre enveloppe brumeuse et glaciale, pour nous trouver en plein soleil, à l'embouchure du Saint-Laurent, et, le 2 juillet, nous entrions à Québec. Avec ses maisons d'une éclatante blancheur, relevées de vert; attachée aux flancs d'une haute colline qui a l'air de se dresser au milieu du grand fleuve, pour en barrer le passage, Québec a une beauté qui frappe au delà de toute comparaison. Nous ne prîmes que le temps de l'admirer, et, sans autre retard, nous remontâmes le Saint-Laurent à travers le paysage enchanteur des « Mille Iles », puis, par le lac Ontario, jusqu'à Toronto.
Là, nous nous résolûmes à aller passer une journée à Niagara. Un nouveau bateau à vapeur nous transporta de l'autre côté du lac, à Lewiston, dans les Etats-Unis, à l'embouchure de la rivière de Niagara. De Lewiston, un chemin de fer vous mène jusqu'à 1600 mètres des chutes 2.
1. Hayes, dans son livre La Mer libre du Pôle (chap. ir de l'éd. compl, et i de notre abrégé), dit : « Tous ceux qui ont a navigué dans les parages de la Nouvelle-Ecosse, se rappellent a les brouillards lourdement suspendus sur la mer, pendant la « chaude saison surtout; nous en eûmes plus que notre bonne u part. Pendant une semaine, nous fûmes enveloppés d'une u atmosphère si dense que le soleil et l'horizon avaient compléo tement disparu pour nous. » — M. Elisée Reclus*, dans son magnifique ouvrage La Terre {i. II, p. 67), ajoute : « C'est piin- « cipalement dans cette région que les flottilles de glaces sont « redoutables... Environnés de brouillard à cause du contraste <i de leur température avec celle des eaux tièdes du Courant du « Golfe, les gigantesques débris des glacières polaires ne se « révèlent souvent que trop tard aux marins par leurs étranges « reflets blanchâtres. » — J.-B,
2. Dans le Tour du Monde, 1861, i"'' semestre, on trouvera la vue de Québec, p. 249; celle des Mille Iles, p. 267, et celle des chutes du Niagara, p. 261. — J.-B.
Le bruit de cette cataracte se fait entendre dès qu'on est sorti de la station du chemin de fer, et, chemin faisant, on aperçoit les chutes de temps à autre; enfin, près de l'hôtel Clifton-House, on découvre en plein la vue de cette merveille du monde. La première impression qu'elle nous laissa fut celle d'un désappointement. Dès son enfance, on a entendu parler de la grandeur de ce phénomène et l'on s'en est fait Tidée la plus exagérée quant à l'étendue et à la majesté. Néanmoins le charme de cette scène agit promptement sur nous, et, comme nous nous tenions sur le bord de la chute en fera cheval, à l'extrémité même du précipice où tombe la vaste masse d'eau, nous fûmes forcés d'avouer que c'est un sublime spectacle. Nous ne nous lassions pas de revenir le contempler; et l'on aurait dit une fascination dont la force augmentait toujours. Par l'éclat d'un clair de lune, durant une belle nuit d'été, la vue'de la grande cataracte est vraiment ravissante.
Le lendemain, nous étions rentrés à Toronto. Nous n'y perdîmes pas le temps et nous nous dirigeâmes immédiatement vers la Rivière Rouge. En traversant aussi vite que possible, par chemin de fer, Détroit et Chicago, nous arrivâmes à La Crosse, dans l'Etat de Wisconsin, sur le haut Mississipi.
Durant ce long parcours, les wagons à coucher nous parurent une merveilleuse invention et nous nous en servîmes pour nous permettre de voyager surtout la nuit. Un wagon à coucher ressemble aux wagons ordinaires des chemins de fer. Il a, suivant la coutume américaine, un passage au centre; mais chaque côté en est occupé par deux rangs de cases semblables à celles qui sont à bord d'un navire. Vous allez « à bord, » vous changez de vêtements et de bottes, et vous vous mettez tranquillement à dormir. Le lendemain matin, vous êtes réveillé par le domestique nègre,
à teaips pour vous arrêter à votre destination. Vous avez joui d'une bonne nuit de repos, vos bottes sont bien cirées, le lavabo est à un des bouts du wagon, et vous avez la satisfaction d'avoir parcouru de trois à cinq cents kilomètres d'une traversée ennuyeuse, presque sans vous en être aperçu. Un rideau sépare la portion du wagon réservée aux dames du compartiment des hommes. Cependant il arriva une fois que, comme nous ne trouvions dans celui-ci que deux cases, Treemisseut la faveur toute particulière d'être admis dans le quartier des dames, où l'on ne reçoit ordinairement que des hommes mariés. Pour lui faire une place, deux dames et un monsieur eurent la bonté de se contenter d'une seule et même couche, assez grande il est vrai !
Ce fut à l'une des stations inférieures du Wisconsin que nous eûmes la première occasion de rencontrer un Indien à peau rouge, dans le costume qui lui est propre. Il portait une chemise de cuir, des jambières et des moccasins ; une couverture était jetée sur ses épaules, et sa figure, aux traits hardis et beaux, était ornée de peinture. Adossé à un arbre, il fumait sa pipe avec majesté, sans daigner bouger ni montrer le plus mince intérêt au train qui filait devant lui. Peutêtre réfléchissait-il, comme nous ne pûmes pas nous empêcher de le faire avec quelque tristesse, aux changements survenus depuis l'époque où *ses ancêtres, maîtres de ce sol, n'entendaient parler des inventions de l'homme blanc que comme.de choses étranges, racontées par ceux des Peaux-Rouges qui avaient le plus voyagé, ou par quelques-uns de ces métis trappeurs dont ils recevaient, de temps à autre, les visites. Quel devait être le dégoût causé, chez ces fils du silence et du mouvement furtif, par les bruits de ces trains qui s'élancent à travers les forêts, de ces bateaux à vapeur qui glissent sur les lacs et les rivières, chassant loin
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de là le gibier qui aimait jadis à les fréquenter. Quelle amertume dans leurs cœurs! Quelles malédictions ils doivent lancer contre cette marche constante, irrésistible, inévitable, de la grande armée des blancs, qui s'avance, recrutée de tous les pays, se répandant sur la terre comme des nuées de sauterelles, trop forte pour qu'on la repousse, trop cruelle et trop peu scrupuleuse pour qu'on ait avec elle de bons rapports de paix et d'amitié!
A La Crosse, nous prîmes un bateau à vapeur qui remontait ce Mississipi que les Indiens appellent la (( Grande Rivière, » mais qui n'est ici qu'un cours d'eau comptant à peu près cent mètres de large. Nous allions à Saint-Paul dans le Minnesota. L'eau devenait fort basse, et quoique notre embarcation fût un bateau plat, n'ayant qu'une roue à l'arrière, avec fort peu de tirant, cependant elle s'engravait souvent. Cela nous donna l'occasion d'apprendre comment un bateau américain se tire des bas-fonds de rivière. Deux ou trois hommes sautaient immédiatement par-dessus le bord et allaient planter une grosse perche surmontée d'une poulie. On y faisait passer une forte corde attachée par un bout à un câble qui passait sous le bateau, et par l'autre au cabestan du bâtiment ; puis on se mettait à virer au cabestan : l'embarcation se soulevait, la roue de l'arrière poussait en même temps et le navire passait du banc de sable dans l'eau profonde.
Le paysage avait beaucoup de charmes. La rivière, divisée en plusieurs bras, entourait des îlots boisés ; le long des rives, s'arrondissaient de belles collines, les unes couvertes d'arbres de haute futaie, les autres nues et toutes verdoyantes. Aux environs du lac 'Pépin i, qui est un petit bassin de seize cents mètres en
I, Pippin Lake, lac Pépin; voir le Tour du Monde, 1861, i" semestre, p. 271. — J.-B.
largeur sur onze ou treize kilomètres de long, rempli par le Mississipi, le temps changea d'une façon délicieuse. Dans l'étroit canal du fleuve, nous avions été accablés de chaleur; ici, une fraîche brise ridait la surface du lac; on pouvait du bord du bateau voir bondir tout à l'entour les poissons et admirer un pays réellement beau. Le lac a une ceinture de collines et de bois. Vers le milieu, s'élève tout à coup, du sein de l'eau, une haute falaise, à grand air, et qu'on appelle « la Roche de la Vierge. » Ce nom lui vient d'une vieille tradition indienne. Une jeune hlle, préférant la mort à un prétendant détesté que ses parents lui voulaient imposer, se précipita de là dans le lac, où elle se noya. Après le lac Pépin, la rivière devenait encore plus basse et plus embarrassée, et nous y fûmes arrêtés si souvent que nous gagnâmes Saint-Paul plusieurs heures seulement après la tombée delà nuit.
Cette ville, qui est la capitale de l'Etat de Minnesota, est aussi la principale de celles qu'on trouve sur la frontière des Etats du nord-ouest i. Plus loin les collections de maisons qu'on appelle des cités diminuent par degrés jusqu'à n'être plus qu'une hutte, un avant-poste placé dans le désert. Une des villes où nous conduisait notre route consistait en une seule maison, sans habitant, mais jouissant du nom de Cité Breckenridge; une autre, appelée Cité Salem, n'était guère plus avancée.
De Saint-Paul, un chemin de fer allant vers l'ouest conduit à Saint-Antoine. IL a une dizaine de kilomètres. C'est la tête du grand chemin du Pacifique?'.
1. A l'ouest de l'Etat de Minnesota, il n'y avait en 1862 quê des territoires destinés à former bientôt les Etats de Dacotah et de Washington. — J.-B.
2. La grande carte de L. Ettlin::?, publiée en juin 18G1, par Vlllustrated London News, marque ce projet de chemin de fer, mais allant de Saint-Paul à Vancouver par la vallée de la Golombia et conséquemment sans sortir des Etats-Unis. Tiois
il doit pénétrer jusqu'en Californie et est déjà tracé loin à travers les plaines. De Saint-Antoine, une diligence conduit, au milieu des établissements avancés du Minnesota, jusqu'à Georgetown, sur la Rivière Rouge 1. Nous espérions y trouver un bateau à vapeur, qui part tous les quinze jours pour le fort Garry, dans le district qui tire son nom de cette rivière.
La diligence, espèce de wagon posé sur des ressorts et couvert, était pleine et lourdement chargée. A l'intérieur il y avait huit voyageurs et quatre enfants; au dehors, six personnes, outre le conducteur ; l'impériale était pleine d'une énorme quantité de bagages; le tout surmonté de deux gros chiens, un lévrier et un chien de Terre-Neuve qui appartenait à Treemiss. Milton et Treemiss eurent la bonne chance de se procurer des places au dehors, où, bien que gênés et mal à leur aise, ils pouvaient au moins respirer librement ; Cheadle eut le malheur d'être placé en dedans et fut soumis à une vraie torture pendant le voyage du premier jour. Il faisait horriblement chaud, et les voyageurs étaient si serrés que ce fut uniquement grâce à la complaisance de son plus proche voisin que Cheadle put avoir la liberté d'un de ses bras pour essuyer la sueur de sa figure. Les moustiques pullulaient et se repaissaient avec impunité sur ces malheureux qui ne pouvaient pas les chasser. Quatre marmots, excités par la souffrance, jetaient des cris que les
autres projets de chemin qui devaient conduire en Californie ne partaient pas de Saint-Paul. Un a été exécuté avec l'intervention des Mormons, qui en ont construit 5oo kilomètres. Il a été achevé le lo janvier 1870. (Voir notre Introduction aux Voyages du capitaine Burton.) M. Lindau en a donné une description fort intéressante, que la Revue des Deux Mondes a publiée dans ses numéros du i'-'' novembre, du i""' décembre 1869 et du !'='■ mars 1870. — J.-B.
I. Cette Rivière Rouge du Nord, affluent (.lu lac Ouinnipeg, ne doit pas être confondue avec la Rivière Rouge du Midi, affluent de droite du Missistipi. — J.-B.
chansons patriotiques de leurs mères allemandes ne pouvaient pas, malgré leur persévérance, réussir à calmer. Deux de ces Allemandes Yankees entretenaient un perpétuel bavardage au sujet du « jeune Napoléon, » qui ne pouvait pas manquer de venir bientôt mettre à la porte Jeffcrson Davis. Cette opinion s'accordait exactement avec celle des deux amis masculins de la même race.
Nous passâmes la première nuit à Saint-Cloud, après une course de plus de cent kilomètres, qui fut la plus désagréable épreuve que nous eussions encore essuyée. Heureusement, là, six de nos compagnons de. voyage nous quittèrent. Il est vrai qu'il nous fallut continuer à faire route avec les deux Allemandes, qui étaient les mères des quatre marmots, et que" ceux-ci, tout rougis, tout gonflés par l'effet des piqûres de moustiques, ce qui établissait trop clairement qu'ils ne braillaient pas sans en avoir quelque raison, se montrèrent plus irrités et plus criards que jamais.
Le pays s'ouvrait et s'aplanissait rapidement; c'était une succession de prairies parsemées de bouquets de peupliers du Canada et de chênes rabougris. La terre paraissait extrêmement fertile; les chevaux et les bœufs de trait y étaient extraordinairement gras. Nous parcourûmes une centaine de kilomètres dans un pays pareil avant d'arriver, la seconde nuit depuis notre départ de Saint-Paul, au petit établissement de Sauk- CentreL
L'hôtelier nous y présenta le jeune Rover, chien à l'air alerte, au poil doux, dont la forme et la couleur rappelaient celles d'un terrier noir et brun, mais qui était de la taille d'un basset. On excusera certainement les minuties du portrait que nous en traçons quand le reste de nos aventures aura fait apprécier la
* Probablement situé sur le lac ou sur la rivière Sauk, affluent de droite du Mississipi. — J.-B.
valeur de cet animal, avec quelle fidélité il nous a servis, combien il nous a fourni de nourriture, et par quelles connaissances variées il a su divertir et les Indiens que nous avons rencontrés et nous-mêmes. Nos amis indiens ont eu pour lui une affection qu'égalait seulement la haine que leurs chiens lui portaient. La façon pleine de courage et de dignité dont il en usait avec ces derniers, qui ressemblent plus à des loups qu'à des chiens, leur apprit bientôt à le craindre et à le respecter. Dans son petit corps était un indomptable cœur, et sa manière de combattre était tout l'opposé des idées et des habitudes de ses ennemis. Ceux-ci montraient les dents, s'élançaient, mordaient, puis battaient en retraite ; lui, au contraire, attaquait et saisissait son adversaire avec une résolution si délibérée qu'il n'y avait pas de gros chien qui ne finît par s'enfuir devant ce courage inflexible. Qu'on ne s'imagine pas cependant que Rover fût un querelleur. Il marchait tranquillement comme s'il ne s'apercevait pas des chiens qui, la queue droite, grognaient à ses côtés. Cette tenue sans peur lui épargnait certainement beaucoup d'attaques. Dès l'abord, il nous parut si propre à nous rendre les services dont un chien est capable, son intelligence et sa docilité nous ravirent tellement que, le lendemain, nous offrîmes à son propriétaire i35 fr. pour l'emmener avec nous.
L'homme hésita. Il ne se souciait pas du tout, disait-il, de se séparer de son chien; d'ailleurs, il pensait que sa femme ni sa sœur ne voudraient entendre parler de ce marché. Cependant, s'il pouvait réussir à obtenir leur consentement, il serait bien obligé, de son côté, de ne pas refuser une offre si avantageuse, car il était fort à court d'argent.
Il s'en alla sonder les intentions des deux femmes à cet égard. Aussitôt elles s'élancèrent dans la chambre. L'une prit Rover dans ses bras et toutes deux, fondant
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en larmes, déclarèrent à qui mieux mieux que rien ne pourrait les décidera se séparer de leur cher ami. Parfaitement vaincus par une scène de ce genre, nous nous y dérobâmes, en nous reprochant comme un crime d'avoir osé penser à priver ces pauvres femxmes isolées d'une des créatures, en petit nombre, sur lesquelles elles pouvaient répandre le trésor de leur affection féminine.
Néanmoins, comme nous étions sur le point de partir, l'homme vint nous trouver. Il menait en laisse Rover et nous pria de le prendre avec nous, car il avait fini par persuader les femmes de consentir à son départ. Nous hésitions ; mais il ht tant d'instances que nous mîmes nos scrupules de côté et que nous lui comptâmes la somme offerte. L'homme fit alors au chien ses adieux comme à un de ses amis les plus chers, et nous supplia, à plusieurs reprises, d'être bons pour ce petit être. Nous nous y engageâmes du fond du cœur et nous n'avons pas besoin d'assurer que nous avons fidèlement tenu notre parole.
Une quinzaine plus tard, ces braves gens furent, ainsi que presque tous les blancs de ce côté du Min- .nesota, horriblement assassinés par une invasion de Sioux 1. Ce terrible massacre, accompagné de toutes les brutalités qui caractérisent les guerres des sauvages, avait son explication, sinon son excuse ou même sa justification, dans les mauvais traitements qu'avaient reçus les Indiens. La négligence et l'injustice du gouvernement américain, les atrocités commises par les troupes qu'il envoie garder la frontière, avaient exaspéré et jeté hors d'elles-mêmes les tribus indigènes. Plusieurs milliers d'Indiens, hommes, femmes et enfants, à des époques fixées par le gouvernement ii^i-
I. Le territoire des Sioux ou Dacotas est au nord de celui des Ponkas, à l'ouest du Missouri. On trouve des Sioux aussi le long de la Saskatchaouane du sud. — J.-B.
même, s'étaient périodiquement réunis aux forts Snelling et Abercrombie i pour recevoir le subside annuel, promis en payement des terres qu'ils avaient cédées aux Etats-Unis. Soit négligence des fonctionnaires à Washington, soit incurie ou malversation de la part de leurs agents, le fait est que, depuis quelques années, on faisait attendre les Indiens durant plusieurs semaines en leur promettant largent qui leur était dû. Quoiqu'ils ne soient en mesure d'apporter avec eux que peu de provisions, suffisantes à peine pour quelques jours, et bien qu'ils soient ainsi éloignés des troupeaux de bisons qui constituent leur unique ressource, on les a retenus en 1862 pendant près de six semaines à attendre un payement, qui n'est pas arrivé. Faut-il s'étonner alors de ce que, traités chaque année avec un pareil mépris, dénués de tout, mourants de faim, les Sioux aient enfin perdu patience et se soient levés pour tirer vengeance d'une race odieuse à tous les Indiens de l'Ouest?
Nous ignorions les périls qui nous entouraient; nous n'avions aucun soupçon des effroyables scènes dont le pays que nous quittions allait bientôt être le théâtre. Nous partîmes donc gaiement par la diligence. A mesure que nous avancions vers l'ouest, les prairies devenaient plus vastes, les bois élevés moins fréquents, et les habitations humaines plus rares 2. Les côtés de la route regorgeaient de poulets des prairies et de canards. Le conducteur, quand l'occa-
1. Ces forts ne sont pas marqués sur nos cartes. Le second^ comme on va le voir, est situé sur la Rivière Rouge du Nord;, en amont de Georgetown. — J.-B.
2. Ces récits établissent que le dos de pays, qui sépare le bassin des grands lacs se déversant dans le golfe du Saint- Laurent, le bassin du Mississipi coulant vers le golfe du Mexique, et le bassin du lac Ouinnipeg et de la baie de Hudson, n'oirre, du moins entre les sources du Mississipi et de la Rivière Rouge du nord, aucune élévation notable. — J.-B.
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sion s'en présentait, avait l'obligeance de nous mettre à portée d'abattre quelque gibier. Le troisième jour, nous arrivions à la Rivière Rouge. La nuit se passa dans le fort Abercrombie, et le lendemain i3 juillet nous entrions à Georgetown. Ici s'arrêtait la diligence. Quant au bateau à vapeur que nous avions l'intention de prendre pour nous rendre au fort Garry, on ne l'attendait pas avant quelques jours. Il était donc très-vraisemblable que nous avions à voir de Georgetown beaucoup plus que nous ne nous l'étions proposé.
Ce petit établissement est couvert au nord et à l'ouest par la ceinture des grands arbres qui revêtent les bords de la rivière; du côté de l'est et du sud, la prairie n'a d'autres limites que l'horizon. Il a été fondé par la compagnie de la baie de Hudson, et quelques colons égarés se sont fixés à l'entour. On y avait envoyé, pour protéger l'établissement contre les Sioux, une compagnie des volontaires du Minnesota. Ces volontaires étaient surtout des yankies, venus d'Irlande et d'Allemagne.
Le jour de notre arrivée, deux métis rentraient d'une expédition de chasse qui leur avait très-bien réussi. Ayant rencontré une bande de vingt cerfs du Canada, ils en avaient abattu quatre et s'étaient, disaient-ils^ abstenus de tirer davantage , afin d'économiser des bétes vivantes et des provisions. Franchement, c'est là une modération tout à fait inexplicable de la part d'un métis ou d'un Indien. Nous allâmes par la rivière visiter leur camp. Ils y vivaient dans une loge indienne, c'est-à-dire dans une tente de peaux étendues sur des perches plantées et réunies en forme de cône. En avant de cette loge, était accroupie la plus hideuse vieille que nous eussions encore vue. Elle s'occupait à tailler la viande en morceaux pour la faire sécher. Maigre, osseuse, décharnée, elle avait une peau.
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de parchemin, couturée, froncée en replis, en rides caverneuses ; ses yeux chassieux clignotaient, sa chevelure gris de fer, longue, nattée, non peignée, lui tombait sur les épaules. Elle bougonnait toujours et montrait ses gencives édentées, en déchiquetant, de ses doigts longs, osseux et sales, la viande amassée devant elle ; souvent elle laissait échapper quelque exclamation sauvage et colère, tout en frappant les chiens, pareils à des squelettes, qui s'efforçaient d'attraper quelqu'un des morceaux délicats de la viande qu'elle semait autour d'elle.
Nous apprîmes, à force de questions, que, par suite du peu de profondeur de l'eau, il était impossible de savoir quand le bateau arriverait, si jamais il parvenait à Georgetown, et nous résolûmes de nous rendre à Fort-Garry en canots. Cependant nous avions huit cents kilomètres à faire sur la rivière, qui arrose un pays sauvage et désert, sans autres habitants que les tribus errantes des Sioux, des Chipeouays et des Assiniboines i. Après avoir bien miarchandé, nous finîmes par acheter à quelques métis deux canots d'écorce de bouleau. L'un, qui était tout perforé de trous de balles, avait jadis appartenu à des Assiniboines, qu'une bande de guerriers sioux surprit, comme ils descendaient la rivière, l'été précédent, et qui furent impitoyablement tués à coups de fusil par leurs ennemis cachés en embuscade sur la berge. L'autre, délabré^ faisait eau. Tous deux, avant de pouvoir à peu près être rendus imperméables, exigeaient d'être rapiécés et calfatés avec soin. Nous essayâmes d'engager à no-
I. Les Chipeouays sont entre le haut Missouri et le lac des Bois, conséquemment dans la valle'e de la Rivière Rouge du nord. Plus haut, à l'ouest de cette rivière, entre la rivière Souris et le lac Manitoba, on trouve des Assiniboines ; mais le gros de ces tribus, qui sont une division des Sioux, est dans l'angle que forment aux Etats-Unis le Missouri et la rivière de la Pierre Jaune, entre les Gros Ventres et les Pieds Noirs. — J.-B.
bo
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tre service un guide, qu'il fût métis ou Indien ; mais ce fat peine perdue. Les vagues rumeurs qui alors annonçaient la probabilité de la prise d'armes des Sioux étaient suffisantes pour effrayer ces lâches.
Nous n'emportions que peu de provisions, car nous étions convaincus que notre voyage ne durerait pas au delà de huit à dix jours, et nous savions que nous trouverions, tout le long de la rivière, des canards en quantité. Il nous parut donc suffisant d'avoir une vingtaine de livres de farine et de pemmican^; une dizaine environ de viande salée de porc, un peu de graisse, de l'amadou et des allumettes, une petite quantité de thé, du sel, du tabac et beaucoup de munitions. Une marmite en fer-blanc, une poêle à frire, quelques couvertures et, pour chacun de nous, un vêtement imperméable, une hachette, un fusil et un couteau de chasse : tels étaient les compléments de notre équipage.
Comme nous achevions nos préparatifs, un métis accourut, tout agité, avec la nouvelle qu'une bande de guerriers sioux rôdait dans les environs. Sortis pour aller chasser le cerf, il avait tout à coup découvert plusieurs Indiens qui se dérobaient sous le bois. Leur peinture et leur équipement lui avaient fait connaître que c'étaient des Sioux sur le sentier de la guerre. Comme les Indiens n'avaient pas l'air de l'avoir aperçu, il avait tourné le dos et pris la fuite, et il avait réussi à rentrer dans l'établissement sans avoir é:é poursuivi Nous n'ajoutâmes pas plus de foi à son récit qu'aux avis que nous avions reçus précédemment, et, le lendemain, nous partîmes tout seuls. Et cependant, ces rumeurs et ces renseignements sur l'esprit hostile qui animait les Sioux, si légèrement traités alors par nous, n'étaient, comme on l'a vu, que trop fondés.
I . Plus bas, on expliquera ce qu'est le pemmican et comment il est fabriqué par les femmes des métis. — J.-B.
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Milton, avec Rover, occupait le plus petit canot; Treemisset Cheadle dirigeaient le plus grand. D'abord notre navigation ne lut pas fort habilement conduite, et nous nous trouvions assez inexpérimentés à manier la rame. Un canot d'écorce de bouleau est si léger sur l'eau qu'il suffit d'une bouffée de vent pour le faire dériver comme une coquille de noix ; et, quand le vent vous est contraire, ramer est un travail aussi lent que pénible. Mais, au bout de peu de temps, nos progrès étaient merveilleux. Milton avait une longue pratique de cet art^ et les deux autres avaient souvent dirigé de légères et agiles embarcations sur l'Isis et la Cam^. Nous descendions donc assez agréablement, pagayant à notre aise et flottant tranquilles, à l'aide d'un courant paresseux. La journée était chaude et brillante. Nous recherchions l'ombre gracieuse des arbres qui ornaient les rives des deux côtés; le silence des bois n'était interrompu que par le bruit de nos avirons, les sauts des poissons ou les cris de. quelque oiseau ; l'écureuil se jouait et gazouillait au milieu des rameaux des arbres, le pic moucheté frappait de son bec le tronc creux, et, perchés sur la cime la plus élevée de quelque géant desséché de la forêt, l'aigle et le faucon jetaient kurs cris rudes et discordants. Cà et là, le lon^ des rives, des essaims de loriots noirs et dorés se groupaient dans les buissons ; le martin-pêcheur au gai
I. L'Isis passe près de Cirencester et se réunit en amont d'Oxford à la Thame, pour former la Tamise. La Cam arrose l'île d'Ely, de célèbre mémoire, et passe à Cambridge. Sur ces deux rivières, s'exercent au canotage les Oxoniens et les Gantabs, c'est-à-dire /es élèves des universités d'Oxford et de Cambridge pour se préparer à la joute solennelle où ils rivalisent de fore* et d'adresse, tous les ans, sur la Tamise. Cette joute est un événement qu'annoncent et que racontent tous les journaux anglais. Il s'y mêle de ces passions qui rappellent les anciennes factions du cirque à Constantinople. Les Oxoniens qui avaient été vainqueurs de 1861 à 1869 sans interruption ont été vaincus le 6 avril 1870 par les Cantabs. — J.-B.
plumage voltigeait en passant; des canards et des oies nageaient sur l'eau, et le pigeon à longue queue d'Amérique s'élançait com.me une flèche au-dessus des arbres. A l'approche de la nuit, des centaines de hiboux huaient autour de nous; le jt^hip-poor-ipill (on fouette le pauvre Guillaume) nous taisait tressaillir par la fréquence et la rapidité de ses appels, et le plus mélancolique de tous les oiseaux, le plongeon imbrim, éjaculait ses lamentations lugubres sur le bord d'un lac voisin. Ces scènes et ces rumeurs sauvages, jointes à l'étrange sensation de la liberté, de l'indépendance absolue où nous nous trouvions, nous charmaient profondément.
Nous avions abattu autant de canards qu'il nous en fallait. Donc, au coucher du soleil, nous débarquâmes, et, tirant nos canots hors de l'eau, nous les mîmes sous les buissons qui bordaient la rivière à l'abri des regards de quelque Indien hostile ou errant, puis nous campâmes pour la nuit à la lisière de la prairie. Avant que nous eussions fait la moitié de nos préparatifs, la nuit était noire. Notre inexpérience nous mit dans un cruel embarras au sujet du bois sec qu'il fallait amasser pour notre feu et pour notre cuisine. Cependant nous hnîmes par réussir à plumer, à fendre en deux et à ouvrir en aigles déployés nos Canards ; ils furent rôtis sur des bâtons à la façon indienne, et, en y joignant un peu de thé et quelques dampers ou gâteaux de pain sans levain, nous nous procurâmes un fameux repas; puis nous nous roulâmes dans nos couvertures subjove, sous la voûte des cieux, car nous n'avions pas de tente ; mais notre sommeil manqua de son calme habituel : il subissait l'influence des récits que nous avions entendu faire sur les maraudes des Sioux, et nous ne dormions que d'un œil.
Plus tard nous nous sommes mutuellement rappelés comment l'un ou l'autre de nous, se dressant tout à
coup sur son séant, tâchait de percer de ses regards l'obscurité dès qu'un son inaccoutumé frappait son oreille, ou comment il se levait pour aller avec précaution examiner la cause des craquements et des frôlements qui s'entendent si souvent de nuit dans la forêt, mais qui pouvaient aussi bien trahir l'approche furtive d'un Indien ennemi. Les moustiques abondaient et contribuaient à nous empêcher de dormir.
Peu à peu le plaisir que nous avait fait éprouver l'isolement, pendant les premiers jours du voyage, fit place au désir de le voir cesser.
La Rivière Rouge coule presque continuellement dans la terre de la Prairie. Elle a donc pu, dans ces plaines unies, se creuser un canal profond, dont les berges. sont couvertes d'arbres de haute futaie qui souvent baignent leur pied dans l'eau. L'aspect invariable de la rivière et l'étroitesse du paysage, cerné des deux côtés par l'élévation des berges, finirent par rendre monotone notre voyage. Puis cette routine de couper la viande et de la faire rôtir, de charger et de décharger nos embarcations, de pagayer et de chasser, fort amusante le premier jour, finit par nous paraître assez ennuyeuse.
D'ailleurs nos misérables canots ne cessaient pas de prendre de l'eau. Cela nous forçait si souvent à débarquer pour les vider, et à perdre de nombreuses heures pour essayer d'arrêter les voies d'eau, que nous avancions bien lentement dans le trajet des huit cents kilomètres que nous avions à parcourir. Nous nous décidâmes donc à inspecter à fond nos esquifs, et, espérant les avoir rendus à peu près imperméables, nous nous résolûmes à faire un effort et à voyager toute la nuit. Le temps était magnifique, et, malgré l'absence de la lune, la lumière qui tombait des étoiles était suflfisante pour que nous pussions guider notre route.
La, nuit nous sembla des plus longues et la fatigue
nous endormait presque sur nos rames avant que la lumière du jour vînt nous fournir un prétexte de débarquer, ce que nous fîmes au premier endroit favorable qui se présenta. Sur le bord, nous entrâmes dans la boue jusqu'aux genoux; mais, pour aller chercher une place plus lointaine, nous étions trop fatigués et nous avions trop envie de dormir. Nous transportâmes nos effets plus haut, où de la terre, glissée d'une abrupte falaise, avait formé un terrain sec, uni et large de quelques mètres carrés. La falaise tournée vers le sud décrivait un demi-cercle autour de nous. Il n'y avait pas un souffle dans l'air. Or, nous nous étions endormis sans avoir rien qui nous garantît contre l'etfet des rayons enflammés du soleil de midi ; aussi nous réveillâmes-nous à moitié cuits. Nous avions la veille au soir tué quelques canards ; ils puaient déjà et étaient à moitié pourris. Plutôt que d'en manger, nous les jetâmes à l'eau. Rester dans ce four nous semblait insupportable. Rechargeant donc de mauvaise grâce nos canots, nous nous remîmes à descendre la rivière, pagayant avec langueur, jusqu'à ce que le soir fût venu.
Au bout d'une semaine que nous étions partis de Georgetown, nos provisions s'épuisaient, car le pemmican nous avait paru si mauvais que nous l'avions abandonné à Rover. Nous étions donc réduits à nous nourrir de canards sauvages, qui heureusement ne nous manquaient pas. Les jeunes oies aussi étaient de bonne ressource; car, bien qu'elles eussent presque atteint leur taille et poussé leurs plumes, elles ne pouvaient pas encore voler. Quand nous les poursuivions, elles plongeaient à l'approche de nos canots et hnissaient par chercher un refuge sur le rivage. C'était une méprise fatale pour elles : Milton débarquait alors immédiate Tient avec Rover ; on les découvrait bientôt couchées, satisfaites d'avoir caché leur tête dans le
gazon OU dans les broussailles, et elles ne tardaient guère à être embrochées devant notre feu.
Un jour que nous nous livrions à cetamusement assez entraînant, Milton se mit à descendre le courant à la poursuite d'un oiseau blessé, tandis que Treemiss et Cheadle restaient en arrière à chercher quelques-uns de ceux qui s'étaient réfugiés à terre. Le premier ramait gaiement en chassant sa proie, lorsqu'à un tournant subit de la rivière, il se rencontra avec le bateau à vapeur qui remontait un rapide peu profond. Désireux d'aller à bord goûter les friandises dont nous étions privés depuis quelque temps, il entra dans le courant côte à côte du bateau, dont le pont s'étendait par-dessus. L'eau déjà rapide et forte le devenait plus encore par l'effet de la roue d'arrière, qui poussait vivement le petit navire dans cet étroit chenal. Le canot dériva jusque sous la projecture du tillac; mais Milton le maintint énergiquement, et quelques gens de l'équipage l'ayant saisi le hissèrent obligeamment lui et son canot à bord. Quant aux compagnons qui suivaient Milton à quelque distance, ayant à leur tour aperçu le bateau et partageant le plaisir que cette vue avait faite à leur devancier, ils s'élancèrent dans le courant pour monter à bord le plus rapidement possible.
La roue d'arrière fut alors arrêtée ; mais, comme Treemiss et Cheadle approchaient du bateau, on le remit en marche tout à coup. Le canot, tiré avec une effrayante vitesse, passa le long du flanc du bateau et fut aspiré pour ainsi dire par le tourbillon que formait le mouvement de la roue. Ceux qui le montaient eurent besoin de tous leurs efforts pour éviter de se laisser entraîner sous le navire ; mais le rapide les emporta à quatre cents mètres de distance. Rover fit un essai du même genre; il fut emporté avec eux, après avoir vainement lutté contre la force du courant. Cheadle et Treemiss étaient furieux contre le capitaine qui venait
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de se jouer ainsi d'eux, et ils se chamaillaient l'un l'autre tout en tâchant vainement de remonter le rapide. Trois fois ils l'essayèrent, et trois fois ils durent recommencer, toujours emportés. Enfin, à force de ramer, ils se rapprochent, ils ne sont plus qu'à une centaine de mètres, ils arrivent; mais, à cet endroit, la rivière se resserrait, le courant tournait la pointe avec une vélocité doublée par les obstacles; et, la tête de leur canot virant de bord malgré toute leur énergie, ils se mirent à redescendre de plus belle.
Nos infortunés étaient près de quitter la partie en désespérant de la gagner, lorsqu'ils virent l'autre canot accourir vers eux. Deux hommes le montaient et prouvaient, par leur habileté à manier l'aviron, qu'ils étaient des mariniers expérimentés. Lorsqu'ils eurent accosté, l'un des rameurs changea de place avec Cheadle. Alors les deux bateaux habilement dirigés, rasant la rive, évitant soigneusement le lit du courant, revinrent pour la quatrième fois, mais avec facilité, à l'endroit critique. Ici la lutte reprit tout son intérêt. A chaque instant entraînés quelques mètres en arrière, lis remontaient toujours à la charge. Finalement, ils atteignirent victorieusement le côté du bateau.
Le capitaine eut la bonté de s'arrêter une demiheure pour nous laisser le temps de faire un bon dîner. Nous apprîmes alors que très-probablement il ne serait pas de retour avant une semaine et nous obtînmes de lui une nouvelle provision de farine et de porc salé; puis nous nous remîmes en route. Bientôt nous rencontrâmes Rover, qui avait pris terre beaucoup plus bas et qui rentra en sautant dans un de nos canots.
Nous continuions notre descente lente et monotone, où nous étions souvent obligés de nous arrêter pour réparer nos barques détraquées, quand nous nous décidâmes à essayer encore un voyage nocturne. La nuit commença belle, avec un ciel plein d'étoiles. Une heure
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OU deux après, des nuages menaçants s'élevaient de l'ouest et les ténèbres devenaient plus épaisses. Cependant nous allions toujours^ espérant bien qu'il n'y aurait pas de tempête. Mais bientôt l'obscurité devint complète. Ce fut, à notre sens, un changement subit. Alors, sans que rien l'eût annoncé, un éclair éblouissant illumina pour un moment la scène sauvage qui nous environnait; et, presque immédiatement, un épouvantable coup de tonnerre, semblable à l'explosion d'un magasin de poudre, nous arrêta immobiles, silencieux, terrifiés. Un horrible coup de vent balaya k rivière, rompant les grands arbres et les éparpillant comme des brindilles de tous côtés. La pluie qui tomba par flaques nous pénétra jusqu'aux os. A partir de ce moment, les éclairs furent presque incessants, toujours en compagnie des roulements du tonnerre. De temps à autre, une lumière obscure, vacillante, défaillante et bleuâtre, pareille à la flamme d'une lampe remplie d'esprit-de-vin ou à un feu follet, voltigeait au-dessus de l'eau, mais ne réussissait pas à dissiper la profonde obscurité de la nuit. Elle était accompagnée d'un sifflement effrayant, fort comme celui d'une machine à vapeur et qui suivait le vent, tantôt retentissant à nos oreilles, quand la flamme était prochaine, et tantôt s'éloignant avec elle.
Nous nous trouvions dans le foyer même de la tempête. L'air était surchargé d'électricité, et, selon le changement des vents, le fluide électrique se jouait en passant dans nos cheveux et les hérissait. L'odeur de l'ozone avait tant de force qu'elle nous faisait ronfler et qu'elle nous obligeait à remarquer ce phénomène, parmi ks autres plus terribles qui signalaient la tempête. Nous essayâmes de prendre terre tout de suite, mais les ténèbres avaient une telle intensité qu^il nous fut impossible de parvenir à distinguer, pour les éviter, ks saillies et les arbres abattus qui encombraient la rive
aussi glissante qu'escarpée. La force du courant nous lançait contre ces obstacles, de façon à nous faire comprend're qu'il nous fallait abandonner notre dessein, si nous ne voulions ni être coulés à fond ni voir déchirer les bordages de nos embarcations, presque aussi frêles que du papier. Nous n'aurions eu dans ce cas que bien peu de chances de salut, car la rivière était profonde; et, même en supposant que nous pussions, au milieu des ténèbres complètes qui nous enveloppaient, trouver le bord, il y avait peu d'apparence que nous fussions en état d'en gravir les talus glissants. Nous n'avions donc rien à faire que d'affronter la "tempête jusqu'au lever du jour. En conséquence, nous attachâmes les deux canots l'un à l'autre et nous nous livrâmes à la fureur des éléments. Il ne fut pas facile d'amarrer bord à bord nos esquifs ; mais, grâce à des appels réitérés, en mettant à profit les illuminations momentanées que produisaient les éclairs, nous finîmes par y parvenir. Treemiss, couché sur l'avant, surveillait attentivement la marche, tandis que nous, assis à l'arrière, nous essayions de la diriger. Chaque fois qu'un éclair jetait sa lueur pour un instant devant nous, il pouvait signaler les rochers et les saillies que nous avions en tête ; alors nous, par un vigoureux coup d'aviron, nous évitions les brisants pendant l'intervalle d'obscurité qui suivait.
Après une courte période d'aveuglement, un autre éclair venait nous montrer que nous n'avions évité un danger que pour nous avancer vers un autre, qui était à quelques mètres de nous. Les heures succédèrent ainsi aux heures. La tempête rugissait toujours avec la même fureur et la pluie ne cessait point de tomber par torrents. En vain, nous recherchions avec anxiété à découvrir la première lueur annonçant le jour. La nuit semblait ne vouloir pas finir. Les canots se remplissaient d'eau peu à peu; nous en avions presque
jusqu'à la poitrine; à peine si les plats-bords surmontîiientle fleuve. Bientôt nous doutâmes qu'ils pussent flotter jusqu'à l'aurore.
L'air de cette nuit était froid et humide. Dans notre involontaire bain de siège, avec la pluie qui noustouettait en tous sens, nous frissonnions de la tête aux pieds ; nos dents claquaient, et c'est à peine si nos mains engourdies pouvaient tenir les rames. Cependant, malgré les sentiments de désespoir qui parfois nous portaient à nous abandonner au hasard, nousn'osâmes pas nous reposer un seul instant de nos fatigues, ni cesser de surveiller notre course ou d'éviter les saillies et les rochers.
Chacun de nous se rappellera toujours les souffrances de cette nuit, et l'immense sentiment de consolation que nous fit éprouver, je ne dirai pas la première apparition du jour, mais la première diminution des , ténèbres. Peu après, la tempête s'apaisa sensiblement;, | mais la pluie continuait à tomber à flots, lorsque nous i nous hâtâmes de profiter de l'aube pour débarquer sur une rive fangeuse, la première place praticable que nous eussions découverte. Après avoir tiré à terre aussi haut que possible nos canots, pour que le courant qui montait ne pût pas les enlever, nous nous enveloppâmes dans nos couvertures toutes dé- j gouttantes d'eau, et, dans l'épuisement où nous jetait la fatigue, nous nous endormîmes d'un long et profond sommeil.
A notre réveil, le soleil déjà haut brillait dans le ciel, où il n'y avait plus un nuage, et nos couvertures se trouvaient séchées. Nous nous levâmes donc; nous étendîmes nos effets sur les buissons et nous essayâmes d'allumer du feu. Comme nos allumettes et notre amadou étaient mouillés, nous perdîmes beaucoup de temps à tâcher d'obtenir du feu en essayant d'enflammer des morceaux de linge sec par un coup de fusil.
Au milieu de ces tentatives parut un autre aventurier. Jl descendait la rivière dans un dug-oiit^ espèce de petit canot creusé dans un tronc d'arbre. Nous le hélâmes à son passage. Il aborda et nous fournit quelques allumettes sèches. Ayant campé dans une place abritée, avant le coucher du soleil, la veille, il avait eu le temps de protéger tous ses effets contre la pluie avant qu'éclatât la tempête.
Durant trois jours, des tourments réitérés nous avaient retenus en ces lieux, et nous y avions brisé notre unique hache ainsi que le manche de notre poêle à frire.
Heureusement le quatrième jour n'amena ni tempête ni tonnerre, et, à partir de là, nous eûmes un temps magnifique pour le reste de notre trajet.
Ce fut avec joie que nous nous éloignâmes de ce camip lugubre. Les rives portaient des marques nombreuses de la fureur des tempêtes récentes. Partout ce n'étaient que grands arbres déracinés^ que troncs rompus à ras de terre, qu'éclats arrachés ou coupés par le feu du ciel. Évidemment, cette tempête avait été de celles qu'on appelle ici une tempête-ruban^ c'est-àdire une tempête qui a pour sillon le cours d'une rivière. Ces phénomènes n'occupent qu'une ligne fort étroite, mais ils y développent une incontestable violence de destruction.
Nous avions alors épuisé toutes les provisions que nous avions emportées. Durant plusieurs jours, nous vécûmes sur les produits de notre pêche et de notre chasse. Un gros brochet de cinq à six kilos nous suffit pour deux jours. De temps en temps nous prenions une quantité à'jreiix-d'or ^ espèce de poisson semblable à la vandoise. Comme nous avions eu le malheur de briser notre dernier hameçon, nous attrapions ces poissons à l'aide de deux aiguilles par les trous desquelles nous faisions passer la ligne et auxquelles.
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nous attachions l'amorce. Un soir, nous n'eûmes pour ; souper qu'une couple d'yeux- d'or. Le lendemain, de très-bonne heure, les tiraillements de nos estomacs nous réveillèrent. Presque toute cette journée nous restâmes à ramer en plein soleil, sans force, sans courage et mourants de faim. Les canards ni les oies ne se montraient plus; aucun œil-d'or ne se laissait prendre à rtos amorces. Cependant nous savions que nous avions encore au moins deux cent quarante kilomètres à faire. Notre seule espérance d'échapper à la famine était fondée sur la prompte arrivée du bateau à vapeur. Qu'on se rappelle en effet que, dans toute la distance des 725 kilomètres qui séparent Georgetown de Pembina, à une centaine de kilomètres au-dessus du fort Garry, il n'y a pas de chance de rencontrer d'habitants, à moins que ce ne soient quelques partis d'Indiens. Nous eûmes une furieuse tentation de nous arrêtera nous reposer durant l'ardeur du jour ; mais l'espoir de trouver quelque chose à manger avant la tombée de la nuit nous ht continuer notre route.
Enhn notre persévérance trouva sa récompense. Un peu avant le coucher du soleil, nous rencontrâmes un troupeau d'oies et nous nous jetâmes avec ardeur à leur poursuite. Langueur et fatigue, tout était oublié. Nos rames manœuvraient avec fureur. La perspective d'un bon souper nous poussait en avant. Trois oies tombèrent ; plus loin, nous tuâmes S3pt canards et, avant d'avoir trouvé un endroit où nous pussions camper, nous avions abattu deux oies de plus. Cela nous faisait des provisions pour une couple de jours. Nous ne perdîmes pas de temps à allumer le feu, non plus qu'à plumer et à vider le gibier. La viande n'était pas à moitié cuite que nous la dévorions avec plus de plaisir vraiment que si nous nous fussions trouvés dans les salons de D^lmonico ou de la Maison-Dorée.
Au total, nous consommâmes à ce mémorable repas deux oies et quatre canards. Il est vrai que, comme dirait un Yankee, c'étaient des oies et des canards « tout juste, » c'est-à-dire sans rien avec. Quel profond et quel satisfaisant sommeil nous eûmes cette nuit-là! Au point du jour, le bruit du bateau à vapeur nous réveillait; nous courûmes au bord de l'eau et pour sûr nous vîmes s'avancer ï International. Le capitaine nous avait déjà aperçus. Il s'arrêta, et quelques minutes après, nous étions à son bord, étudiant, sans parler, les mérites d'un repas composé de pain, de porc salé et de mélasse. Cela nous semblait délicieux. Nous avions assez de notre canotage, car il y avait seize jours que nous étions partis de Georgetown. Le lendemain, nous passions à Pembina. C'est un établissement de métis, sur la frontière même qui .sépare le territoire des Etats-Unis et celui de la Nouvelle-Bretagne. Le jour suivant, qui était le septième d'août, nous arrivions au fort Garry. A peine avionsnous jeté l'ancre en face du fort qu'un nombre de visiteurs, principalement de métis, montèrent à bord. Parmi eux, se trouvait La Ronde, un des compagnons de Milton dans un voyage que celui-ci avait fait précédemment à travers les plaines. En le revoyant, La Ronde se laissa aller aux démonstrations de joie les plus extravagantes , et lui affirma qu'il était disposé à le suivre jusqu'au bout du monde, s'il le lui demandait.
Il nous apprit que notre arrivée était attendue. Deux hommes, partis après nous de Georgetown, étaient venus par terre à Fort-Garry quelques jours auparavant, et, comme notre voyage avait en somme pris un temps extraordinairement long, on commençait à être fort sérieusement inquiet à notre égard. De fait, La Ronde avait achevé tous ses préparatifs pour partir immédiatement à notre recherche, si nous n'étions pas
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arrivés par le bateau. Nous plantâmes notre tente près de sa maison plutôt que de nous soumettre à la vie désagréable qu'on mène dans ce qu'on appelle ici l'hôtel, et nous ne vîmes pas que nous ayons jamais eu lieu de regretter d'avoir immédiatement commencé à vivre .sous la toile.