DU NORD
Colonie de la Rivière Rouge. — Habitants, mœurs et produils.
— Politique de la Compagnie de la Baie de Hudson à son égard. — Louis La Ronde. — Noce de métis. — Traversée de la prairie. — Fort Ellice. — Pemmican. — Gibier à plume. — Fort Carlton. ■ — Chasse aux bisons. — Loups. — Les Cries des prairies nous ramènent Treemiss. — Discours du •chef. — Nous échappons à leur poursuite. — Bal à Carlton.
— Entre Carlton et le lac du Poisson-Blanc. — Désagrément que nous cause le rhum. — Retour à la Belle-Prairie.
Le fort Garry (nous entendons ici le bâtiment luimême et non l'ensemble de la colonie qu'on désigne ordinairement par ce nom) est situé sur la rive gauche ou septentrionale de l'Assiniboine, quelques mètres en amont de l'endroit où celle-ci tombe dans la Rivière Rouge. C'est un carré de murs élevés, en pierre^ flanqué de tours à chaque angle. L'intérieur contient quelques bâtiments solides, en bois, comme la demeure du gouverneur, la prison et les magasins où la Compagnie renferme ses fourrures et ses biens. Le comptoir, où Ton vend des articles de toute espèce, €st, du matin au soir, encombré par une foule de colons et de métis, qui s'y rencontrent pour cancaner et
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pour se payer les uns aux autres des petits verres de rhum et d'eau-de-vie, autant que pour faire des achats. La colonie de la Rivière Rouge s'étend par delà le fort Garry à une trentaine de kilomètres vers le nord, le long du bord de la Rivière Rouge, et à près de quatre-vingts vers l'ouest, le long de son affluent i'Assiniboine. Ceux des habitants qui sont les plus riches, . demeurent dans des maisons en bois, grandes et bien bâties; et les métis les plus pauvres, dans des huttes en poutres brutes, ou même dans des loges indiennes. On y trouve plusieurs temples protestants, une cathédrale et un couvent de femmes catholiques, ainsi que des écoles de plusieurs dénominations. Les environs sont généralement des pays ouverts , une prairie plate; à quelques exceptions près, les arbres de- haute futaie ne poussent que sur le bord de l'eau. La colonisation remonte à l'année 1811. A cette époque, le comte de Selkirk acheta, à la Compagnie de la baie de Hudson et aux Indiens Cries et Sauteux 1, une large bande de terrain se développant le long des deux rives de l'Assiniboine et delà Rivière Rouge. Le pays n'avait pas alors d'autres habitants que des tribus errantes d'Indiens. Il était de temps en temps visité par des employés des compagnies du Nord-Ouest et de la baie de Hudson, qui possédaient des comptoirs aux environs. De grands troupeaux de bisons, aujourd'hui repoussés bien loin à l'ouest de la Rivière Rouge, passaient dans ces prairies et descendaient dans les riches pâturages de l'État actuel de Minnesota jusqu'au Mississipi.
Ce n'est guère qu'à partir de 182 i, neuf ans après
I. Les Cries ou Cristinaux et Knislineaux s'étendent, des Montagnes Rocheuses à Ja baie de Hudson, au nord des Pieds Noirs, des Assiniboines, des Chipeouays et des Algonquins; leur centre est au lac Rouge. Au sud-est de ce lac, sont les restes des Sauteux ou Sauteurs, tribus des Chipeouays qui occupaient la source du Mississipi. — J.-B.
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le premier établissement de la colonie, que ces infortunés ont réussi en partie à recueillir le fruit de leurs travaux. La Compagnie du Nord-Ouest venait de faire fusion avec la Compagnie de la baie de Hudson. A partir de là, les colons n'étant plus attaqués, ont fait des progrès lents, mais incontestables.
Vers i835, la colonie a passé en la possession de la Compagnie de la baie de Hudson qui l'avait acquise aux exécuteurs testamentaires de lord Selkirk. Mais, comme, depuis sa fondation, cette colonie avait été gouvernée, au nom de lord Selkirk et de ses exécuteurs, par la Compagnie, la vente n'a effectué aucun changement dans sa situation.
En 1862, les habitants en formaient un assemblage fort hétérogène de huit mille âmes environ. On y trouvait des Anglais, des Irlandais, des Ecossais, des Canadiens anglais, des Canadiens français, des Américains venus des États-Unis, des métis anglais, des métis canadiens et des Indiens. Presque toute cette population, à l'exception d'un petit nombre de négociants et de marchands libres, vit par l'assistance de la Compagnie. La Compagnie y est souveraine et sa domination s'étend, au nord des États-Unis, depuis la Colombie Britannique jusqu'au Canada et au Labrador. Elle fait les lois, achète les produits de la chasse et du sol, et vend en échange ce qui peut satisfaire aux besoins et aux fantaisies de la vie.
Les fermiers de la Rivière Rouge sont riches en grains et en troupeaux de bétes à corne et de bêtes à laine. Ils en ont plus qu'il ne leur en faut et vivent dans une abondance relative. La fertilité du sol est telle que les fermiers sèment tous les ans, sans se servir d'engrais, du blé dans la même terre et récoltent à l'hectare une dizaine d'hectolitres. Le pâturage est de la plus belle qualité et n'a pas de limite Ce fait avait depuis longtemps été suffisamment établi par l'innom-
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brable quantité de troupeaux de bisons que le pays nourrissait. Cependant cette colonie reculée dans un coin du globe n'a pour ainsi dire pas de communication avec le reste du monde. Ses seules relations sont avec le jeune État de Minnesota au moyen de ce bateau à vapeur qui , l'été , navigue sur la Rivière Rouge, et avec l'Angleterre au moyen du vaisseau de la Compagnie, qui vient une fois l'an apporter des denrées à la factorerie d'Yorck, située à Tembouchure du Nelson dans la baie de Hudson. Il en résulte que les fermiers ne trouvent pas de marché pour Técoulement de leurs produits.
La Compagnie croit que son intérêt s'oppose à l'immigration et entend conserver au pays le caractère d'une vaste réserve pour les animaux à fourrure. Un autre point de sa politique est de décourager tout autre commerce que celui qui se fait par son entremise.
Néanmoins, il faut, jusqu'à un certain point, faire remonter la responsabilité du peu de progrès fait par la colonie, à la nonchalance incorrigible et au défaut d'économie qui caractérisent les Canadiens français comme leurs parents les métis français. Or ce sont eux qui en grande partie forment la population de la colonie. Les plus nombreux même sont les métis français, qui, malheureusement, sont justement les membres sur lesquels la communauté peut faire le moins de fond et qui en sont les moins productifs. Inconstants, légers, emportés, passionnés pour la toilette et pour le plaisir, ils ont un invincible dégoût de tout travail utile. Aussi est-ce fort rarement qu'on voit quelques-uns d'eux s'élever à une position assurée d'aisance et de bien-être.
M. Ross, dans son Histoire de la colonie de la Rivière Rouge^ en a dessiné de main de maître un portrait que nous demandons la permission de reproduire ici, « Les Canadiens et les métis , dit-il , ont mêlé
leurs établissements et se ressemblent fort par leur genre de vie. A proprement parler, ils ne sont ni fermiers, ni chasseurs, ni pêcheurs; mais ils se livrent ù ces trois occupations à la fois, suivant leurs caprices ou les circonstances. Ils cultivent aujourd'hui, demain ils chasseront, et, le surlendemain, ils pécheront : le tout sans projet arrêté, généralement sans profit, mais sans se laisser déconcerter. Ils ont beaucoup de goût pour les aventures et fort peu pour le travail régulier. Ils mettent un grand agrément dans les relations; néanmoins ils sont plus souvent utiles à eux-mêmes qu'à autrui; ils soignent leurs intérêts autant qu'ils le peuvent, sans grand parti pris ni réflexion. En somme, ils sont heureux. » Une grande partie de leur temps se passe à chanter, à danser et à causer de maison en maison. Ils se grisent quand ils en ont l'occasion. C'est une race gaie, légère, obligeante, généreuse jusqu'à l'insouciance, hospitalière et extravagante. Le bal pour eux commence tous les soirs, durant l'hiver. Une noce se célèbre à table ouverte. Les violons se succèdent alors sans relâche au service des danseurs pendant la nuit entière^ ce qui souvent se prolonge jusqu'à une heure avancée du lendemain. Peu à peu la plupart des hôtes deviennent incapables de danser. En effet, le rhum coule abondamment dans ces occasions,, et, quand un métis boit, il le fait, suivant son expression, comme il faut, c'està-dire jusqu'à ce qu'il se procure le bonheur si désiré d'une ivresse complète. La vanité est un autre de leurs défauts habituels. Pour obtenir la possession enviée d'une belle parure, d'un fusil, d'un cheval ou d'une meute de chiens qui flatte leur fantaisie, ils laisseront manquer de quoi vivre eux et leurs familles. Profondément superstitieux, croyant fermement aux songes, aux présages, aux pressentiments, ils sont tout naturellement les fervents disciples de TEglise ro-
maine. Soumis complètement à l'influence cléricale et observateurs scrupuleux des formes extérieures de leur culte, ils n'en sont pas moins grossièrement immoraux, souvent déshonnêtes et généralement peu dignes de confiance.
Mais, commes chasseurs, guides ou voyageurs, ils n'ont pas de rivaux. Plus puissamment bâtis ordinairement que les purs Indiens, ils joignent à l'esprit de ressource et à la faculté de supporter la fatigue, comme ceux-ci, la force musculaire et la persévérance du blanc. Qu'ils aient des vivres en abondance ou qu'ils en manquent; qu'ils aient une charge sur le dos, tendent des trappes dans les bois, frayent av.ec des chaussures appropriées un sentier dans la neige profonde pour les chiens attachés aux traîneaux, ou qu'ils les suivent sur un sentier battu en courant du matin jusqu'au soir, ils iront sans s'arrêter, faisant pendant une semaine quatre-vingts à cent kilomètres de suite, chaque jour, sans trahir le moindre signe de fatigue.
L'autre portion des colons établis près de la Rivière Rouge se compose des Anglais et des Écossais, avec ce qu'il y a de mieux parmi leurs parents métis. Elle forme un agréable contraste avec leurs voisins, les Français. Ils sont économes, industrieux, et la plupart d'entre eux s'assurent une existence aisée. Quelques-uns des métis, qui tiennent plus de l'Indien que de l'Anglais, ont, il est vrai, peu de supériorité sur les Canadiens; mais ce doivent être des exceptions, car nous n'en avons guère rencontré qui égalassent les métis français en paresse et en frivolité.
Ces différentes classes ont chacune son canton à part dans la colonie. Les Anglais et les Ecossais se sont installés à l'ouest de la Rivière Rouge et au nord de l'Assiniboine ; tandis que les Français sont au sud de l'Assiniboine et à l'est de la Rivière Rouge. Les Indiens qui fréquentent le fort Garry appartiennent
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à la tribu des Sauteux et à quelques autres qui dépendent de la grande nation des Chipeouays ; on y voit aussi des Cries et des Assiniboines. Quant aux Sioux, qui sont les ennemis de tous ceux que nous venons de nommer, ils ne visitent que rarement la colonie, en temps de paix.
Les deux plus grands événements qui ont lieu chaque année à la Rivière Rouge, ce sont les chasses du printemps et de l'automne; car le bison fournit encore les principales provisions pour la nourriture. Le pemmican et la viande desséchée, comme chez nous le lard, font toujours la base de l'alimentation de chaque famille. Donc, aux saisons convenables, toute la population des métis bien portants se dirige en un seul corps vers les plaines, emmenant avec elle les chevaux et les charrettes. Beaucoup de fermiers, qui ne partent pas en personne, louent des métis pour chasser à leur compte. Ces expéditions prennent à présent de larges proportions. Souvent elles sont accompagnées de plus de cinq cents chasseurs, qui se font accompagner de leurs femmes et de leurs enfants pour préparer les repas. Il n'est pas rare que le nombre des charrettes qui les suivent monte à quinze ou seize cents. Dès que le bison est découvert, les cavaliers se forment en ligne et s'avancent le plus près possible avant que le troupeau se mette en fuite. A ce moment, le capitaine donne l'ordre, et tous s'élancent, aussi vite que peuvent les porter leurs chevaux, au milieu du troupeau. Les bêtes les plus grasses sont séparées dss autres et tuées. Souvent on en abat plus d'un millier dans la journée.
Nous passâmes très-agréablement trois semaines au fort Garry. Le temps était magnifiquement beau et brillant. Il n'y avait pas un nuage au ciel, et, quoique la chaleur fût intense, notre vie inoccupée nous plut beaucoup durant quelque temps.
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Après avoir pris soigneusement nos informations, nous nous arrêtâmes à la conclusion que la saison était déjà trop avancée pour que nous pussions essayer de traverser les Montagnes Rocheuses avant l'hiver. Nous convînmes donc de pénétrer dans l'ouest jusqu'à un point situé dans les environs de la Saskatchaouane et que nous trouverions à nos convenances; là, nous passerions l'hiver, nous tenant prêts à nous avancer vers les montagnes au commencement du prochain été. Nous fûmes aussi informés que plusieurs partis d'émigrants, comptant ensemble à peu près deux cents hommes, principalement Canadiens, avaient, dans le commencement de cet été-ci, passé en se dirigeant vers la Colombie Britannique.
Le soir du 22 août, ayant terminé nos arrangements, nous étions prêts à partir le lendemain matin. Quatre guides s'étaient engagés à notre service : Louis La Ronde, le chef et le guide delà caravane; Jean- Baptiste Vital, Toussaint Voudrie et Athanase Bruneau. Tous étaient des métis français. La Ronde jouissait d'une excellente renommée comme chasseur et comme trappeur. Il était très-fier d'avoir accompagné le docteur Rae dans quelques-uns de ses voyages extraordinaires. C'était un garçon beau, grand, bien taillé, avec une belle figure et dont les attraits passaient pour irrésistibles auprès du beau sexe. Vital était une espèce de chien à la fiigure sinistre ; taille épaisse, cou de taureau, à l'air hargneux et malbâti. Il prétendait avoir voyagé avec l'expédition du capitaine Palliser 1, et vantait continuellement son adresse, sa bravoure dans les rencontres avec les Indiens et le nombre extraordinaire d'ours gris qu'il avait tués. Voudrie était petit, brun, très-bavard et
I. Voir, sur le capitaine Palliser et son exploration des Montagnes Rocheuses, le Tour du Monde, i*"" semestre de i86o, p. 274 à 294.
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causant bien, mais ayant peu de prétentions ù l'expérience des chasses et des voyages. Bruneau, fils d'un magistrat de la Rivière Rouge, était grand, avait bon air, mais son esprit borné le faisait servir de plastron aux plaisanteries des autres. Nous causions avec nos hommes en français du Canada, car ils n'avaient qu'une notion très-imparfaite de la langue anglaise. Entre eux, ils se servaient d'une espèce de patois mêlé de français et d'indien, et qui pendant longtemps nous resta parfaitement inintelligible.
Nous nous étions aussi procuré d'excellents chevaux de selle. Celui de Cheadle était peut-être le plus extraordinaire de toute la cavalcade. Il s'appelait Bucéphale. Sa hauteur était presque de quinze mains, ou de i'",52. Il avait les épaules droites; une de ses jambes informe et courbée; la tête très-large et la queue fort longue. En route, il choppait toujours. Les premières fois que Cheadle s'en servit pour parcourir la colonie, le cheval le lançait sur la plupart des portes et des clôtures. Dès que l'animal en apercevait une, il courait vers elle, puis s'arrêtait soudain, immobile comme un roc, invitant sans doute son cavalier à descendre et à l'attacher. C'était une preuve irréfutable des habitudes de bavardage qui avaient distingué son maître précédent. Néanmoins Bucéphale se montra le plus utile peut-être de nos chevaux. Sans faire une faute, sans jeter une seule fois son cavalier à terre, il poursuivait le bison sur le terrain le plus inégal; bref, il finit par réussir à porter nos bagages par-dessus les montagnes jusque dans la Colombie Britannique.
En échange de nos bottes et de nos habits, nous nous procurâmes le costume du pays, c'est-à-dire des moccasins et des chemises de chasse faites en peau de daim ou de caribou. Quant aux armes, chacun de nous portait un fusil à deux coups, un couteau de
chasse et un revolver, mais nous ne prenions cette dernière pièce que dans les passages dangereux.
Ce tut dans d'excellentes dispositions que, le 2 3 août, nous partîmes du fort Garry. Nous nous sentions libres comme l'air en escortant la suite de nos charrettes qui transportaient tout ce que nous possédions en Amérique. Nous avions quelques chevaux de rechange qui trottaient derrière nous aussi naturellement que Rover. La route longeait la gauche de l'Assiniboine d'assez près, à travers une prairie plane, parsemée de loin en loin de bouquets d'arbres et de maisons. En traversant un de ces hameaux, Voudrie nous apprit qu'il avait un de ses cousins (les cousins d'un métis sont sans nombre) qui s'était marié le matin même. II nous invitait donc aux fêtes de la noce qui se célébraient à l'instant même et tout à côté, dans la maison du père du fiancé. Nous n'étions pas sans curiosité de voir une noce. En conséquence, nous acceptâmes l'invitation, le camp fut formé et nous nous rendîmes à la maison, où Voudrie nous présenta avec toutes les cérémonies d'usage à l'assemblée, qui nous reçut de la façon la plus cordiale.
D'abord nous prîmes notre part des viandes, des gâteaux, des pâtés, du thé et du whisky, servis par terre et hors du bâtiment; puis nous pénétrâmes dans la salle du bal, qui était le salon d'une petite demeure à deux chambres. Elle était encombrée d'hôtes, tous parés des plus beaux vêtements qu'aient les métis. A un bout, se tenaient deux violons qui jouaient à tour de rôle une musique fort rapide et certainement des plus fatigantes pour ceux qui l'exécutaient. La danse, à laquelle prenaient part une douzaine de couples lors de notre entrée, paraissait un mélange d'écossaise et du quadrille des lanciers i. Les figures en paraissaient
I. Suivant Malte-Brun, t. VI (éd. de 1845), ce sont des menuets et des gigues qu'on danse encore au Canada. — J.-B.
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si compliquées et l'adresse des danseurs si admirable que la défiance de nos propres mérites ne nous permit pas de céder aux sollicitations réitérées qu'on nous adressait d'inviter des danseuses et de prendre à la fête une part active. Cependant Milton, avec un courage à la hauteur des circonstances, finit par y consentir. Peut-être était-il séduit par la beauté de la fiancée, jeune fille de seize à dix-sept ans, délicate, pensive, et douée d'une taille aussi fine que gracieuse. S'avançant hardiment, il prit place au milieu des applaudissements de la société. Et, s'il n'y déploya pas autant d'énergie que ses compagnons, ce fut certainement avec plus de distinction et moins de fatigue qu'il réussit à interpréter l'esprit de la musique. Tout le monde applaudit à sa danse, mais personne plus que Treemiss ni que Cheadle, qui contemplaient avec une admiration^ un peu mêlée d'envie, un succès qui dépassait leurs moyens.
Lorsqu'il nous fut impossible de supporter davantage la chaleur de cette chambre, le grincement perpétuel des violons et les coups de talon sur le plancher, nous nous retirâmes dans notre camp et nous pensâmes à repartir. Mais La Ronde ne se retrouvait plus; depuis notre départ, il n'avait pas cessé d'être au moins entre deux vins à cause des coups de l'étrier qu'il buvait avec tous les amis qu'il ne cessait de rencontrer. Ses compagnons s'efforcèrent donc de nous persuader qu'il était trop tard pour aller plus loin cette nuit-là. Leurs objections nous parurent sans valeur et nous partîmes. Avant que nous eussions été bien loin, La Ronde nous rattrapa, dégrisé, nous témoignant tout son repentir. C'était la dernière goutte qu'il boirait d'ici à longtemps : Je boive pas souvent^ messieurs^ ajoutait-il , mais quand je boive, je boive comme il faut ; c'est ma façon, voye:{-vous. Le fait est que nous n'avons jamais été forcés d'adresser sur
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ce sujet une nouvelle remontrance à notre excellent guide.
Quand nous eûmes dépassé Portage la Prairie, qui est à quatre-vingts kilomètres au delà du fort Garry, et qui marque la limite occidentale de la colonisation, nous entrâmes dans une belle contrée, légèrement ondulée, remplie de lacs et de marais que peuplent les volailles sauvages, et ornée de jolis bouquets de trembles.
Chaque jour ressemblait à celui qui l'avait précédé et cependant n'avait pas cette monotonie d'où naît l'ennui. Parfois nous marchions cahin-caha, au pas de nos voitures, ou nous nous étendions pour nous chauffer comme des lézards au soleil. Puis, fatigués du repos, nous nous élancions au galop, en compagnie de Rover, pour chasser les oies et les canards, près des marais et des lacs, et les tétras de prairie, dans les taillis. Le gibier à plume pullulait. Nous en nourrissions aisément tout notre monde et nous ne touchions presque jamais à notre provision de pemmican. Un peu avant la fin du jour, nous campions dans le voisinage de l'eau et des arbres ; on attachait les chevaux, puis nous nous mettions à souper avec des appétits comme nous n'en avions jamais eu. Le soir, tandis qu'on fumait sa pipe autour du feu, La Ronde nous racontait quelque histoire de ses aventures de chasse, de ses rencontres avec les Sioux ou de son voyage avec le docteur Rae. Après quoi, nous nous enveloppions dans nos couvertures et nous tombions dans un profond sommeil jusqu'au lendemain matin.
Nos charrettes exigeaient quelques réparations qui nous retinrent deux jours de plus au fort EUice; M. Mackay, qui le commandait, nous reçut avec une gracieuse hospitalité. Il nous procura la distraction d'une visite faite aux métis et aux Indiens dont les loges s'élevaient en nombre considérable autour du
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fort. Nous y trouvâmes l'occasion de remplacer notre tente de toile par une loge indienne, qui nous serait bien plus commode durant les froides nuits de l'hiver, car on y peut faire du feu, au centre.
Les chasseurs métis venaient d'être rejetés dans le camp par lesSioux qui, les surprenant à quelque distance où ils coupaient du bois, leur avaient tué quatre hommes. Maisle reste des métis étant survenu, lesSioux avaient été repoussés à leur tour et avaient perdu un homme dont on nous fit voir l'arc et les flèches. Les Indiens qui visitent le camp sont des Cries, des Sauteux et des Assiniboines. Les métis se rattachent pour la plupart à quelqu'une de ces tribus, partagent l'hostilité de leurs parents contre les Sioux et les Pieds-Noirs 1, et se joignent ordinairement à leurs expéditions de guerre. Les femmes travaillent assidûment à la préparation du pemmican, qui se fait de la façon suivante : la viande, après avoir été séchée au soleil ou sur le feu^ en tranches minces, est mise dans une peau de bison tannée ; puis on la frappe à coups de fléau jusqu'à ce qu'elle soit réduite en petits fragments et en poudre. Pendant ce temps, on fait fondre la graisse de l'animal. La viande écrasée est ensuite tassée dans des sacs de cuir de bison et, sur elle, on jette la graisse bouillante. Le tout est ensuite bien remué et mêlé de façon qu'en se refroidissant il en résulte une espèce de gâteau aussi solide qu'un tourteau de lin.
Il faut avouer qaau premier abord ce pemmican nous parut des plus désagréables, le goût en ressemblait fort à celui d'un mélange de chapelure et de suif; mais nous nous y sommes habitués peu à peu, au pointde finir par en être très-friands. C'est une invention d'une très-grande valeur dans un pays où l'on n'a pas toujours à manger, et où les moyens de transport
I. Les Pieds-Noirs sont au sud des Cries et de la Saskatchaouane méridionale, et à l'ouest des Assiniboines. — J.-B.
sont fort limités, car, dans un volume et un poids médiocres, il contient une grande quantité de nourriture. On ne peut pas s'imaginer combien il est satisfaisant. L'homme le plus affamé ne réussit à en dévorer qu'un faible morceau. Bien souvent, nous nous sommes assis à moitié morts de faim, et nous désespérant du petit plat de pemmican qui nous était servi; et pourtant nous nous relevions sans avoir pu en venir à bout. Voilà pourquoi les voyageurs de la Compagnie de la baie de Hudson, qui, probablement, sont sans rivaux pour leurs -facultés de supporter la fatigue, n'ont guère d'autre nourriture que le pemmican.
Lorsque nous eûmes traversé l'Assiniboine au-dessus du fort EUice, nous laissâmes la rivière à notre droite, et, pendant plusieurs jours, nous parcourûmes un pays riche, fort semblable à celui que nous avions déjà visité. De l'eau et des étangs sans nombre, fourmillant de volaille sauvage, nous fournissaient des repas abondants, et entretenaient l'activité de Rover. Les oies du Canada, les oies blanches, les canards ordinaires, les canards sauvages, les canards à large bec, diverses espèces de milouins, les tétras des prairies, les sarcelles aux ailes bleues et les sarcelles communes : tel était le gibier qui peuplait ces eaux.
Nous jouissions alors de l'été de l'Amérique septentrionale dans toute sa splendeur. Les journées avaient l'éclat sans nuage qui est presque particulier à cette région. La température était délicieuse, excepté pendant les nuits où il gelait un peu, si bien que l'eau montrait parfois le matin une mince croûte de glace. La première soirée froide avait fait fuir les cousins et les moustiques, et désormais nous dormions en paix.
Un soir qu'il faisait sombre, Cheadle et La Ronde, chassant en avant du convoi, arrivèrent à un petit bois développé sur les bords d'un étang. Là, ils at-
tendirent les charrettes, iifin de dresser le camp. Elles vinrent bientôt, on les détela; les chevaux furent attachés, et, tandis que le campement se formait, La Ronde descendit vers l'étang- pour essayer de tirer des canards qu'il croyait voir sur l'eau. Il se glissa doucement sous bois; en sortant des buissons qui bordaient le rivage, il fut bien étonné de reconnaître que ce qu'il avait pris pour des canards étaient des poules de prairies. L'étang se trouvait à sec, et la croûte de sel qui remplaçait l'eau en offrait, à quelque distance et dans le crépuscule, tout à fait l'apparence. Bien qu'il fît presque nuit noire, nous n'avions plus d'autre parti à prendre que de harnacher de nouveau nos bêtes et de nous en aller ailleurs à la recherche de l'eau. La Ronde et Cheadle étaient fort vexés de leur méprise. Milton se mit à galoper en quête d'un endroit convenable pour notre bivac. Il courut quatre ou cinq kilomètres, presque toujours dans des bois épais, sans découvrir aucune trace d'eau. Tout à coup son cheval hennit et se jeta brusquement hors du chemina travers les taillis. Milton, entendant des canards nasiller dans les environs, mit pied à terre, et ne tarda pas à découvrir une belle pièce d'eau douce cachée sous les arbres. L'instinct de son cheval nous avait ainsi épargné une longue route à faire dans l'obscurité ; car, le lendemain matin, nous marchâmes longtemps avant de rencontrer un courant d'eau ou un autre lac.
Le 25 septembre , nous arrivâmes à la branche méridionale de la Saskatchaouane. Elle a ici près de quatre-vingts mètres de large ; elle coule dans un lit qu'elle s'est profondément creusé dans la plaine unie, et qui est large comme une vallée aux flancs raides et boisés. Les deux branches de la rivière ne sont éloignées alors l'une de l'autre que de vingt-neuf kilomètres.
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Aussi, après avoir passé la méridionale le matin du 26, nous arrivions le même jour au fort Garlton. Nous avions déjà fait environ huit cents des deux mille kilomètres qui séparent la Rivière Rouge du pied des Montagnes Rocheuses.
Carlton-House avait alors M. Lillie pour commandant. Pareil à tous les autres qu'a construits la Compagnie de la baie de Hudson, ce fort se compose de quelques bâtiments en bois, ayant pour retranchement une haute palissade carrée, que de petites tours, carrées aussi, flanquent à chaque angle. Situé entre les vastes forêts du nord et la prairie qui descend au loin vers le midi, il a eu dans les premiers temps une importance considérable. Mais la diminution des animaux à fourrure et l'éloignement ordinaire du bison ont fait disparaître beaucoup des avantages dont a joui cet établissement. Cependant, à notre arrivée, nous fûmes salués par l'excellente nouvelle que, cette année, le bison s'était approché plus qu'il ne l'avait fait depuis longtemps. Les mâles étaient, disait-on, à une journée, et Içs femelles, à deux journées à peine de distance.
La neige commença à tomber la nuit qui suivit notre arrivée et elle continua la plus grande partie du lendemain, jusqu'à couvrir la terre de plusieurs centimètres d'épaisseur. Mais le dégel arriva dès le lendemain matin.
Les avis et les conseils de La Ronde nous avaient alors décidés à nous installer pour l'hiver près du lac au Poisson-Blanc parmi les paisibles Cries des Bois, à cent trente kilomètres environ au nord-nord-ouest de Carlton et à la lisière de ces forêts sans fin qui se prolongent aussi loin que possible vers le pôle arctique. Nous y trouverions, disait-il, un pays très-bon pour y tendre nos trappes dans un espace de près de cent cinquante kilomètres de plaines ; il se pourrait
même que le bison, qui avait déjà en grande quantité traversé la Saskatchaouane septentrionale, s'avançât jusqu'à une ou deux journées de notre résidence. Nous fîmes donc transporter nos provisions d'hiver dans le fort et nous nous préparâmes à tenter dans les plaines une expédition pour courre le bison, avant de penser définitivement à prendre nos quartiers d'hiver.
Le lendemain matin, nous nous levâmes tous sur le terrain de chasse avec un certain battement de cœur, car nous savions que le bison pouvait se montrer d'un moment à Tautre. Milton lui-même , qui n'en était pas à son début, puisque, deux ans auparavant, il avait, en partant du fort Garry, suivi la grande chasse d'automne, ne pouvait qu'à grand'peine se tenir en repos.
La Ronde partit en reconnaissance. Treemiss ne tarda pas à le suivre. Quant à nous, nous demeurâmes près des charrettes , en attendant le rapport de La Ronde. Il ne revenait pas. Cependant nous rencontrâmes un bison mort et gisant tout près du sentier. Nous pensâmes qu'ilavait été tué par La Ronde. Quelques loups rôdaient à l'entour et, tandis que nos hommes travaillaient à découper l'animal, nous nous mîmes à poursuivre un grand et vieux loup blanc. Milton le coupa plusieurs fois ; mais il le manqua de ses deux coups. Cheadle prit alors la tête de la chasse, sans plus de succès. De temps en temps , nous sautions par-dessus lui ; mais nous le manquions, tandis qu'il s'esquivait sous le ventre de nos chevaux en grognant et en montrant les dents. Les chevaux ne tardèrent pas à être hors d'haleine, et comme le loup gagnait presque à chaque pas, nous l'abandonnâmes. Nous eûmes douze ou treize kilomètres à faire pour rentrer au camp et nous y revenions longtemps après le coucher du soleil, fort souf-
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frants de froid et de faim et très-vexés contre La Ronde qui se réservait toute la chasse.
Treemiss avait eu plus de bonheur que nous ; car il nous apportait triomphalement les langues et les savourets i de deux animaux qu'il avait abattus.
Le lendemain nous étions dehors de grand matin.
Quand nous eûmes fait quatre ou cinq kilomètres, les charrettes qui étaient en avant s'arrêtèrent tout à coup, et Voudrie accourut vers nous, en nous disant avec émotion mais d'une voix contenue : Les bœufs^ les bœujs ^ les bœufs sont proches! Nous courûmes en silence et nous vîmes un troupeau de neuf bisons qui paissaient à seize cents mètres de nous, ainsi que d'autres bandes dans le lointain, portant leur nombre à soixante environ. Les sangles furent resserrées, les fusils mis en état, et nous nous avançâmes au pas, ayant à peu près autant d'émotion qu'en éprouve un nouveau à l'université lorsque, pour sa première course de bateau, il attend le coup de feu qui donne le signal du départ.
Nous nous avancions en ligne, ayant La Ronde pour capitaine au centre. Quand nous fûmes parvenus à quatre cents mètres de la plus grande bande, les bisons se mirent à s'éloigner lentement. La Ronde alors imita le beuglement de cet animal ; les autres groupes cessant de paître dressèrent la tête et se mirent à trotter pour rejoindre le corps principal, qui marchait encore sans se presser. Alors nous prîmes le galop de chasse, tandis que le troupeau, qui venait de se réunir, commençait à s'enfuir lourdement. Nous les gagnions rapidement. Quand nous fûmes à deux cents mètres, ils partirent de toute leur vitesse. La Ronde nous donna le signal par ses vigoureux
I. Il y a dans le texte marrow-bones ; mais on s'étonne de ne pas voir mentionner ici la bosse du bison, à laquelle Cooper a donné tant de célébrité. — J.-B.
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hourra ! hourra ! alle:{! alle^ ! Nous allâmes donc, tous pêle-mêle, brandissant nos armes, et, de nos talons, martelant les côtes de nos montures, à la façon des métis. C'était une charge folle et sauvage : Milton en tête sur son vieux cheval rouge, Cheadle en queue sur une petite jument rouane. Quand nous eûmes rejoint le troupeau, il se rompit par bandes de trois ou quatre bêtes, chacun de nous s'élançant sur celles qui étaient le plus à sa portée.
La chasse au bison est certainement entraînante. Cette charge affolée, qu'on fait tous ensemble sur le gros du troupeau ; cette poursuite de l'animal, qu'on a choisi parmi les autres et qu'un cheval bien dressé finit par couper comme un lévrier attrape un lièvre; le sentiment du danger qu'on courrait, si Ton était à son tour chargé par un animal blessé ou si l'on tombait dans un de ces trous trop nombreux dans les prairies : tout contribue à passionner cet exercice. Les bisons, avec leur galop épais et lourd, présentent une apparence assez plaisante. Leur croupe mince, à peine revêtue d'un poil court, a l'air absurdement disproportionné avec le lourd train d'avant, que déforment la bosse et la crinière hérissée. Lorsqu'ils galopent, leur longue crinière et leur fanon épais volent de côté et d'autre, leurs petits yeux roulent férocement en lançant des éclairs, à travers leur forêt de poils, sur l'ennemi qui les poursuit.
Ce qu'il y avait de curieux encore, c'était de voir comment, au premier coup de fusil, les loups sortaient pour ainsi dire de terre. Deux ou trois d'entre eux couronnaient chaque colline, en s'y tenant tranquillement à surveiller les progrès de la chasse. Quand, après avoir découpé la meilleure partie de la viande, nous avions abandonne derrière nous une carcasse, les loups se glissaient jusqu'à elle, et nous n'étions pas encore à quelques centaines de mètres, qu'une dou-
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zaine d'entre eux s'e'taient jetés sur elle pour n'en laisser plus, avant la matinée suivante, que les os.
Tout le monde réussit cette fois. La Ronde tua deux bisons et chacun de nous abattit le sien, même Cheadle qui, au temps voulu, parut sur son petit palefroi, ayant une langue pendue à sa selle.
Tandis que nos hommes s'occupaient à découper les bétes qui étaient le plus à leur portée, Treemiss, dont la passion n'était point rassasiée, repartit en quête du gibier, et Cheadle alla rechercher l'animal qu'il avait tué et laissé à seize cents mètres de distance. La pluie se mettait alors à tomber. Milton emmena donc le convoi et le fit camper dans un bouquet d'arbres près de la rivière, La pluie ne tarda pas à se changer en grésil et le temps devint froid et piquant.
La nuit arriva, mais Treemiss ni Cheadle ne reparaissaient. La Ronde partit à leur recherche et l'on commença à tirer de temps à autre des coups de feu pour signaler, aux égarés l'emplacement du camp. Un peu après la tombée de la nuit, Cheadle et son guide rentrèrent, trempés jusqu'aux os et mourants de froid. Ils avaient, plusieurs heures auparavant, aperçu Treemiss lancé bride abattue à la poursuite d'une bande de bisons. Comme une portion du troupeau défilait alors à une centaine de mètres d'eux, Cheadle avait tué celui qui la conduisait. Ils avaient donc dû s'arrêter à découper de la viande, jusqu'à ce que le jour eût cessé, et ce n'avait pas été sans difficulté qu'ils avaient retrouvé le camp. Jusqu'à minuit, nous continuâmes nos coups de fusil ; nous suspendîmes même en guise de fanal une botte enflammée à une des perches de la loge; mais nous finîmes par être obligés d'aller prendre du repos sans notre compagnon.
Dès que l'aube parut, tout le monde se mit à la recherche; mais on ne trouva rien. Enfin on signala un groupe de cavaliers qui se dirigeait vers nous ; c'était
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Treemiss qui arrivait avec une troupe de Cries. Il avait erré la veille jusqu'à la nuit noire ; puis, complètement égaré, il s'était réfugié dans un petit bois 011 il avait essayé d'allumer du feu, mais sans y réussir, car, allumettes, amadou et bois, tout était mouillé. Il était donc remonté sur son cheval fatigué et s'était efforcé pendant plusieurs heures de retrouver sa route. Enfin, trempé jusqu'aux os et presque engourdi par le froid, il avait eu la chance d'arriver à un camp d'Indiens. On l'y avait reçu avec beaucoup d'hospitalité. On l'avait conduit à la loge du chef, on avait séché ses vêtements, on lui avait servi de la viande et du thé indien, enfin, en guise de cordial, un peu d'eau chaude mêlée avec de la graisse. Cependant^ malgré sa fatigue, il n'avait presque pas pu dormir de la nuit. Hommes ou femmes, les Indiens n'avaient pas cessé de faire la cuisine, de fumer ou de battre les chiens qui volaient. Ceux-ci en sortant d'une loge étaient saisis par d'autres qui les attendaient, et la mêlée entre eux était continuelle. Quand le matin fut venu, Treemiss réussit à faire comprendre à ses hôtes qu'il avait perdu son chemin. Aussitôt tous avaient sellé leurs chevaux et, comme d'instinct, l'avaient ramené droit à notre camp.
Nous donnâmes des poignées de main à nos visiteurs et, les faisant entrer dans la loge, nous passâmes à la ronde le calumet, selon les règles de la politesse indienne. Pendant longtemps, ils se tinrent assis en rond, fumant sans dire un mot. Enfin, après quelque conversation préliminaire, le chef, qui était un beau garçon, portant une chemise semée de paillettes, un bonnet couvert de rubans de diverses couleurs et une trousse à médecine soigneusement travaillée, se leva et fit un discours en langue crie. Il s'exprimait avec beaucoup de dignité, ses gestes étaient aisés et gracieux, et sa parole facile. Il disait : « Moi et mes frères nous
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avons été très-inquiets en apprenant par les gens de la Compagnie qu'un grand nombre d hommes blancs arriveront bientôt dans le pays et qu'il nous faudra prendre garde à eux. Dites-moi pourquoi vous êtes venus ici. Sur votre terre, vous êtes, je le sais, de grands chefs. Vous possédez en abondance des couvertures, du thé," du sel, du tabac et du rhum. Vous avez de magnifiques fusils, de la poudre et du plomb, autant que vous en pouvez désirer. Mais il y; a une chose qui vous manque. Vous n'avez pas de bisons et vous en venez chercher. Moi aussi, je suis un grand chef. Mais le Grand Esprit ne nous a pas fait un partage égal. Vous, il vous a comblés de richesses variées, tandis qu'à moi il ne m'a donné que le bison. Pourquoi donc venez-vous dans ce pays détruire le seul bien que je possède, simplement pour votre plaisir? Cependant, comme je sais que vous êtes grands, généreux et bons, je vous donne la permission d'aller où vous voudrez et de chasser autant que vous le voudrez ; et, quand vous entrerez dans mes loges, vous y serez les bienvenus. »
Après cette conclusion, il s'assit, reprit sa pipe et attendit notre réponse. 11 avait exposé la situation avec tant de force et de vérité que nous nous sentions honteux de nous-mêmes, et que nous aurions eu quelque difficulté à rétorquer ses arguments s'il n'avait pas terminé son discours si gracieusement i. Nous nous bornâmes donc à le remercier de sa courtoisie et à lui offrir, ainsi qu'à ses compagnons, ce que nous regardions comme un très-beau cadeau de couteaux, de munitions, de thé, de sel et de tabac. Pourtant ils
I. On peut comparer avec cette entrevue celle que M. Hind eut avec les Sauteux. [Tour du Monde ^ 1860, i*^' semestre, p. 279.) « Nous n'avons pas besoin de l'homme blanc, disaient a les Peaux-Rouges ; quand l'homme blanc vient, il apporte la « misère et la maladie, et notre peuple périt. )■> — J -ts.
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n'avaient pas l'air satisfait et ils demandaient encore un fusil, des couvertures et principalement du rhum. Nous les leur refusâmes. Sur ce, ils s'éloignèrent paraissant de bonne humeur, mais en insinuant qu'ils doutaient après tout que nous fussions de si grands personnages, puisque nous n'avions pas de rhum. En partant, ils laissèrent voir l'admiration que leur inspiraient nos chevaux. La Ronde en devint fort inquiet. Il nous assura qu'ils étaient mécontents de la façon dont nous les avions reçus et que certainement ils suivraient notre piste dans l'intention de nous enlever nos chevaux. En conséquence, nous prîmes nos mesures pour détourner leur poursuite et pour conserver notre propriété. Nous fîmes en avant cinq à six kilomètres pour aller camper près de la rivière, comme si nous nous proposions de la traverser. La nuit, nous nous gardâmes avec soin. Elle s'écoula sans alarme. Le lendemain matin, nous tournions à angle droit, faisant une marche forcée d'environ trente kilomètres qui nous conduisit à un petit cours d'eau appelé la rivière de l'Aigle i, où nous campâmes. Le temps favorisait notre fuite. Un épais brouillard nous dérobait à la vue de quiconque aurait surveillé nos mouvements. Dans la soirée s'éleva un vent violent qui dispersa, il est vrai, la brume, mais releva le gazon qu'avait abaissé notre passage. Ainsi nos traces furent effacées. A la nuit, nous reprîmes notre faction vigilante, après avoir attaché à des piquets autour de la loge ceux de nos chevaux qui avaient le plus de valeur.
Le lendemain se passa en quête des femelles de bisons ; mais nous n'en vîmes aucune. Nous résolûmes donc de rester quelques jours encore à chasser les mâles avant de rentrer dans le fort Carlton. Nous
I. Petit affluent de droite delà Saskatchaouane du nord. — J.-B.
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continuâmes pourtant à monter la faction la nuit ; car il y avait apparence que, si l'entreprise sur nos chevaux était faite, elle aurait lieu, suivant Thabitude des Indiens, après un répit de quelques jours. Chacun faisait la garde à son tour et, il faut bien l'avouer, nous nous sentions assez mal à l'aise quand nous nous trouvions seuls, couchés sous l'ombre de quelques buissons, tandis que tout le reste de notre monde était endormi. Heureusement le clair de lune était brillant ; mais ceux de nos chevaux qui étaient libres se mettaient souvent hors de vue, et quand, de temps à autre, nous faisions notre ronde pour les ramener au camp, ce n'était pas sans crainte à chaque instant de sentir, quand nous traversions quelque épais taillis, se poser sur notre épaule la main d'un Indien posté en embuscade.
Un soir, deux Indiens d'environ dix-sept ans se présentèrent à notre camp et exprimèrent leur dessein de nous honorer de leur compagnie jusqu'au lendemain. Nous les soupçonnions fort d'êlre des espions. Cependant nous les invitâmes à dormir dans la loge ; mais nous redoublâmes de vigilance dans nos factions. Cette nuit pourtant se passa encore sans alarme. Nous en conclûmes que nous avions réussi à cacher nos traces à ceux qui nous poursuivaient. Nous continuâmes quelques jours encore notre chasse avec des succès va-, ries, puis nous retournâmes rapidement vers le fort, oii nous rentrions le 8 octobre. En route, nous rencontrâmes le convoi des charrettes de la Compagnie, qui revenait chargé de viande. Le chef, M. Sinclair, nous apprit que, au début de la chasse d'automne, les chasseurs avaient trouvé les bisons en nombre extraordinaire. Ce n'étaient partout que de vastes troupeaux, si bien qu'en réalité la terre tremblait sous leur passage, et que, la nuit, leurs continuels mugissements et le tumulte de leur marche rendaient tout sommeil impossible. Lors
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de l'arrivée de M. Sinclair, les grands troupeaux néanmoins s'éparpillaient déjà et les femelles, qui sont beaucoup plus farouches que les mâles, s'étaient retirées au loin vers le sud. Il nous apprit aussi qu'il avait rencontré le parti des Cries qui avait ramené Treemiss à notre camp, lorsqu'il s'était égaré. Ils lui avaient conté toute notre entrevue et ne lui avaient pas caché qu'ils en avaient été fort désappointés et qu'enfin, très-tentés par la vue de nos chevaux, ils avaient effectivement arrêté le projet de s'en emparer. En conséquence, une grosse bande d'Indiens avait soigneusement suivi notre marche le lendemain ; mais, arrivée à notre vieux camp près de la rivière, c'est-àdire à la place où nous avions changé de route à angle droit, il lui avait été impossible de retrouver notre piste, et elle en avait tiré la conclusion que nous avions passé la rivière. Nous fûmes aises d'apprendre que nos soupçons n'avaient pas été mal fondés et surtout de voir le plein succès du stratagème que nous avions adopté.
Le soir qui suivit notre route à Garlton, les métis en notre honneur donnèrent un baL A cet effet, M. Lillie leur livra sa meilleure chambre ; quant à nous, nous fournîmes les rafraîchissements sous l'espèce du rhum. C'était sans doute l'espoir que nous en agirions ainsi qui faisait l'un des plus grands charmes de la soirée qu'on nous avait offerte. Les hommes vinrent en tenue de fête, le sac à feu ^ orné de verroteries, la ceinture éclatante, les jambières bleues ou écarlates attachées sous le genou avec des jarretières à verroterie, et des. moccasins soigneusement brodés. Les femmes avaient des jupes courtes à couleur brillante, découvrant les
I. Le sac à feu est line espèce de gibecière dans laquelle en tient le briquet, l'amadou et les allumettes à couvert de cette humidité qui jette les voyageurs dans des embarras dont le lecteur a déjà vu des exemples. — J.-B.
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jambières richement brodées et des moccasins blancs en peau de caribou, joliment ornée de bouquets en verroteries, en soie et en poil d'élan. Quelques-unes des jeunes filles étaient fort gentilles ; mais, pour la plupart, elles étaient défigurées par un goitre qui affecte le plus grand nombre des métis à tous les postes fondés sur la Saskatchaouane, quoique les Indiens en soient préservés.
Cependant l'hiver approchait. Nous hâtions donc notre départ pour le lac au Poisson-Blanc. Quant à Treemiss, il avait résolu d'établir sa résidence à la Montagne du Bois ou Thickwood Hills, située à quatre-vingts kilomètres au N. O. de Carlton. Elle était plus voisine des plaines et le gros gibier y abondait. En outre, la Montagne du Bois offrait l'avantage d'être le lieu de la résidence d'Etahk-ékouhp oul'Étoile de la Couverture, qui était le plus célèbre chasseur du canton, La Ronde et Bruneau devaient nous accompagner pour passer l'hiver avec nous.
Le 10 octobre, nous transportâmes au nord de la Saskatchaouane nos chevaux, nos charrettes et nos bagages. Le soir, nous fîmes nos adieux aux habitants du fort Carlton et, suivant notre convoi, nous allâmes camper cette nuit au bord de la rivière. Le lendemain, nous disions adieu à Treemiss, dont la route se séparait ici de la nôtre.
Nous recommencions à voyager dans un pays mêlé de bois et de prairies. Il faisait encore un très-beau temps et, durant le jour, la chaleur était agréable ; mais, les nuits, le froid était assez vif, et déjà les lacs se couvraient en partie d'une mince couche de glace.
Nous mimes quatre jours pour atteindre la rivière aux Coquilles (Shell river), un des petits affluents de la Saskatchaouane i. Là il nous fallut sauter dans le lit
I. Affluent de gauche delà Saskatchaouane septentrionale, en aval de Carlton. — J.-B.
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du courant pour faire descendre, puis remonter sans accident, nos charrettes pesamment chargées. L'eau était froide comme la glace et nous aurions volontiers évité ce bain forcé ; mais le soleil de midi ne manquait pas de chaleur, et une marche rapide eut bientôt rétabli la circulation dans nos membres engourdis.
Le lendemain nous conduisit dans un endroit ravissant, une petite prairie d'environ quatre-vingts hectares, entourée de basses collines boisées, et baignée d'un côté par un lac qui envoyait beaucoup de petits bras parmi les collines et dans la plaine, et où de nombreux diminutifs de promontoires s'enfonçaient, portant jusqu'au milieu des eaux leur riche parure de pins et de trembles. Les voyageurs peu civilisés, qui seuls, à l'exception des Indiens, l'avaient jusqu'alors visitée, frappés de ses charmes, lui avaient déjà donné le nom de la Belle-Prairie.
En la traversant, nous nous montrions l'un à l'autre quel emplacement magnifique ferait pour une demeure un des promontoires, et nous nous disions quel bonheur ce serait, pour un des pauvres fermiers qui cultivaient un sol ingrat en Angleterre, que de posséder le riche morceau de terre que nous avions sous les yeux. Ce jour-là, nous arrivions à la livière Crochet. C'est un cours d'eau qui égale à peu près la rivière aux Coquilles. Nous dûmes y aider de toutes nos forces au passage de nos charrettes, comme nous avions fait à l'autre. Huit cents mètres plus loin, nous découvrîmes deux petites maisons en bois. Nous y trouvâmes un vieil Indien occupé à raccommoder un filet; sa squau, accroupie auprès du foyer, se livrait aux plaisirs de la pipe. Ils nous donnèrent d'amicales poignées de main. La Ronde nous présenta à eux, en qualité d'un grand chef et d'un grand médecin qui avaient voyagé pour la satisfaction de faire leur connaissance. Le vieillard jouissait de nom du Kekekouar-
sis, OU l'Enfant du Faucon, par allusion à la forme de bec qu'avait son nez.
Nous fumâmes plusieurs pipes avec lui, tout en répondant aux nombreuses questions qu'il nous adressait par l'entremise de La Ronde, et nous fûmes si enchantés de sa politesse que, dans un moment de faiblesse, nous promîmes de lui faire cadeau d'une petite quantité de rhum. Hélas! générosité déplacée! que de troubles et d'inquiétudes elle nous a causés ! Ce vieux monsieur, dans l'exaltation de sa gratitude, s'écria que nous étions les meilleures créatures qu'il eût rencontrées depuis longtemps ; ajoutant que, s'il lui était permis de nous donner un conseil, ce serait d'aller chercher l'eau de feu immédiatement. Retournant donc à la loge, nous prîmes la précaution de cacher le baril dans la charrette, nous mîmes dans un petit vase un faible mélange d'eau et de rhum, et nous lui en envoyâmes une portion minime.
Nous avions à peine achevé de cacher le baril que Kekekouarsis arrivait , en compagnie de sa squau , vieille sorcière desséchée, et de Kînémontiayou, le Long Coî^ son beau-fils. Les hommes, déjà à moitié ivres, hurlaient un chant indien sans paroles et demandaient à grands cris un peu plus de rhum. Ils nous offraient en échange des peaux de martre et d'autres bêtes, malgré nos efforts pour leur faire comprendre que nous n'étions pas venus ici en qualité de commerçants.
Après deux heures de discussion sans relâche, nous distribuâmes, avec parcimonie, une autre petite quantité de liqueur espérant nous débarrasser d'eux. Quelles étaient leurs délices ! Comme ils étreignaient le pot en s'écriant : a C'est du vrai ! » pouvant à peine en croire le témoignage de leurs sens. Dès l'aube, ils étaient de retour à la loge, apportant d'autres fourrures à vendre.
Cependant des courriers s'étaient élancés dans toutes les directions, porteurs de la bonne nouvelle auprès des amis du voisinage. Des hommes, galopant de tous les points de l'horizon, ne tardèrent pas à se réunir près de nous. Leurs squaus et leurs enfants les suivirent. Tous étaient désireux de goûter à l'eau de feu qui donne le bonheur, et notre loge finit par être encombrée de ces hôtes importuns. Pour en finir, nous les renvoyâmes en leur remettant le reste de la petite provision que nous avions mise à part, la seule dont ils connussent l'existence, car le baril avait heureusement été tenu à l'abri 'de leurs regards. Deux heures après, ils étaient revenus plus ou moins gris et recommençaient avec une importunité décuplée leur clameur infernale. L'un nous jetait entre les mains une peau de martre; un autre, deux ou trois poissons ; un troisième, tout en essayant de retirer sa chemise pour la vendre, tombait privé de sentiment entre les bras de sa squau. Et c'était toujours, toujours, la même demande : a De l'eau de feu! » Nous laissâmes les heures s'ajouter aux heures. Nous restions assis, fumant la pipe avec un air d'indifférence que nous ne sentions pas, et refusant toutes les sollicitations. A l'entrée de la nuit, la scène durait encore. De peur qu'ils ne se missent à chercher en notre absence et qu'ils ne trouvassent notre provision, nous n'osions pas changer de place.
Le temps s'écoulait lentement. La même foule faisait cercle autour de nous, et la même requête bourdonnait dans nos oreilles. Enfin, convaincus que rien ne nous toucherait, ils se retirèrent l'un après l'autre, mais profondément dégoûtés par notre lésinerie. Au cœur de la nuit, nous nous levâmes furtivement. La Ronde sortit et reconnut la position des Indiens. Aucun d'eux n'était aux environs, où tout se trouvait parfaitement calme. Alors nous procédâmes, avec des
précautions inimaginables, à enlever le baril de rhum de sa cachette; puis La Ronde et Bruneau partirent pour le serrer en lieu sûr. Ils étaient revenus avant le jour, trempés, tout froids, ayant traversé la rivière et enterré la cause de nos tourments dans le taillis à plusieurs kilomètres de distance.
Ce matin-là, Kînémontiayou revint à notre loge, mais il n'y renouvela pas ses importunités. Notre fermeté de la veille avait produit un effet des plus salutaires, ('ependant la scène qui avait duré deux jours nous avait laissé un tel dégoût que nous nous résolûmes à renoncer à notre dessein de fixer en cet endroit notre demeure d'hiver. Nous préférions nous retirer à la Belle-Prairie, ce qui mettrait quinze à seize kilomètres entre notre résidence et nos ennuyeux voisins.