‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 24 sur 43 · L HIVER DANS LES BOIS · texte numérisé non relu

L HIVER DANS LES BOIS

Nous construisons le fort Milton. — Le plus difficile est de faire la cheminée. — Voyage à Carlton pour nous ravitailler. — Encore le rhum. — Différence morale des Cries des Bois et de ceux des Prairies. — Circonspection des loups et des renards. — Absence d'esprit de Cheadle à la chasse aux bisons. — Nuits glaciales. — Fourrures du Canada. — Vie et art du trappeur. — Le glouton ou carcajou. — Cheadle se passionne pour la chasse à la trappe. — Le carcajou met tin à ses exploits. — Treemiss sauvé par Tambout.

Ainsi, revenus sur nos pas, nous tendions le lendemain notre loge sur les rives du lac de la Belle-Prairie. L'emplacement que nous choisissions pour notre demeure était le milieu du promontoire boisé qui avait auparavant excité notre admiration. Nous étions alors arrivés au milieu d'octobre. Il devenait nécessaire d'activer Tédification de notre bâtiment, car autrement l'hiver pourrait nous surprendre avant que nous eussions terminé la besogne. Le peu de temps dont nous disposions nous obligeait aussi à nous contenter d'une construction de petite dimension et des matériaux les plus simples. La Ronde se chargea d'être notre architecte, et nous nous mîmes au travail avec ardeur.

Nous commençâmes par faire, avec des troncs de

peupliers non dégrossis mais assemblés en mortaise, aux angles de la hutte, un enclos de quatre mètres et demi sur quatre. Comme ces troncs étaient loin de se toucher en tous points, ils laissaient parfois entre eux des trous à y passer la main. D'ailleurs, nous n'avions encore ni porte, ni fenêtre, ni toit, et les murs, élevés de deux mètres à l'extérieur, n'en avaient qu'un et demi au dedans. L'ingénieux La Ronde remédia à ces défauts plus aisément que nous ne nous y attendions. Il fit scier, dans l'épaisseur du mur, les places de la porte et de la fenêtre. La porte fut faite avec des planches prises aux charrettes, et un morceau de parchemin nous tint lieu de fenêtre vitrée. Le toit fut construit avec des perches droites que nous fournissaient les jeunes sapins desséchés; par-dessus, on étendit un chaume de gazon de marais, tenu en place par des mottes de terre qu'on y lança. Le peu de hauteur extérieure du bâtiment fut en dedans corrigé en creusant de soixante centimètres le terrain, ce qui rendait notre demeure beaucoup plus chaude. Les interstices laissés par les troncs furent comblés avec de la boue mêlée de gazon battu, pour lui donner de la solidité. Mais la cheminée fut l'occasion des méditations les plus longues et les plus pénibles. Nous n'avions pas découvert d'argile propre à cimenter les cailloux dont on fait les cheminées dans la forêt, et nous commencions à être très-effrayés de la perspective de nous voir au milieu des fortes gelées sans que notre foyer eût été terminé. Il est clair que c'aurait été insupportable^ car nous trouvions déjà désagréable de travailler avec du mortier non détrempé, et, s'il venait à geler, nous serions évidemment forcés d'y renoncer tout à fait.

Enfin, après avoir enlevé plusieurs pieds de riche terre glaise, nous découvrîmes un sol argileux dont nous nous accommodâmes, et la cheminée s'éleva rapidement. Gomme elle était presque terminée, npus y

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allumâmes du feu, et déjà nous -nous félicitions de notre pleine réussite lorsque, patatras! tout tomba par terre. Quelle consternation ! Pendant quelque temps, nous ne sûmes plus que faire. Une discussion animée s'ouvrit sur l'art d'élever une construction plus solide. La Ronde ni Bruneau ne pouvaient se consoler de leur incontestable échec. A les entendre, Targile était mauvaise et nous devions ne pas songer désormais à nous en servir. Cependant il n'y avait plus de temps à perdre. Il nous fallait réparer le dommage ou nous résigner à rester sans foyer, quand le thermomètre serait descendu au-dessous de zéro. Ce fut Milton qui se chargea de l'opération. D'abord il fit un cadre en bois vert pour supporter l'argile. Pendant ce temps, Cheadle, avec un cheval et une charrette, recueillait une provision des pierres les plus rectangulaires qu'il pouvait trouver. Grâce à ces matériaux, notre cheminée fut solidement bâtie et brava toutes les rigueurs de l'hiver.

Comme nous étions occupés de ces travaux, nos amis indiens nous firent plusieurs visites ; mais ils avaient cessé de nous inquiéter. Kînémontiayou, le chasseur, passa en allant au fort acheter des provisions d'hiver, et, à son retour, il nous apprit que les bisons étaient déjà arrivés à deux journées de distance de la Belle-Prairie. Cette nouvelle n'avait aucun fondement. Quant au vieux Kekekouarsis et aux squaux, ils nous furent de la grande utilité. Nous employâmes le premier à nous fabriquer des raquettes i et des traîneaux à chiens. Les autres raccommodèrent nos moccasins et nous firent des vêtements d'hiver.

I. Snow-slîoes and dog-sleiglis. Les premiers sont des espèces de grands patins en forme de raquette; c'est le nom qu'on leur donne au Canada, selon une lettre que le docteur Cheadle m'a fait l'honneur de m'e'crire. Us servent à marcher sur la neige sans y enfoncer, — J.-B.

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Le 2 3 octobre, le lac se trouvait complètement pris, et la neige avait déjà cinq centimètres d'épaisseur. Le 26, il y eut encore un dégel momentané; après quoi, le véritable hiver commença tout à fait. Nous n'avions pas achevé notre tâche un jour trop tôt.

Il fallait à présent que notre maison eût son parquet et son mobilier. Milton et La Ronde se chargeaient d'y pourvoir, tandis que Cheadle et Bruneau allaient à Garlton pour s'y procurer du pemmican avant que la route devînt impraticable aux charrettes. Le 29, nous nous mîmes en quête de nos chevaux. On attrapa Encéphale, on le harnacha et l'on partit. Il faisait un vent du nord très-piquant et, à la nuit, la neige se prit à tomber dru. On courut en toute hâte. Le lendemain à la brune, on était sur le bord de la Saskatchaouane. On trouva au passage une loge dressée et deux charrettes pleines de provisions, qui étaient probablement à Treemiss, amené sans doute à Garlton parla même nécessité. Après avoir tiré plusieurs coups de feu sans obtenir de réponse, on pénétra dans la loge et, comme on avait épuisé ses provisions, on usa librement de celles qui s'y trouvaient. Le lendemain matin, on cria encore beaucoup et on brûla une grande quantité de poudre. Enfin une troupe d'hommes parut sur l'autre rive et se mit à opérer le passage de la barque. Cela eut lieu non sans difficulté, parce que, la rivière étant déjà à moitié prise, il n'y avait d'ouvert au milieu qu'un chenal où de grandes masses de glace descendaient avec fracas en é(^orchant tout ce qu'elles touchaient. Comme la barque approchait, on entendit un cri sonore qui annonçait la présence de Treemiss. Notre ami était à peine reconnaissable à cause de la longue capote qu'il portait et de son bonnet orné de bandes et d'oreilles de fuurrure suivant la coutume des métis. La barque fit passer ses charrettes qui se rendaient au fort Pitt, et, tandis

qu'on les mettait à bord, Treemiss raconta ce qui lui était arrivé depuis notre séparation. Il avait à peu près achevé sa demeure qui, comme la nôtre, ne se composait que d'une chambre, mais dont le style architectonique était bien supérieur à celui que nous avions suivi, car cette cabane avait une grande élévation et jouissait d'un toit avec un haut versant. La possession d'une petite quantité de rhum lui avait causé, comme à nous, de prodigieux ennuis. Au point que, pour avoir la paix, il avait fini par livrer tout ce qu'il en avait à Etahk-ékouhp et à ses amis.

En abordant sur la glace du côté méridional, deux malheureux passèrent au travers et firent un plongeon dans l'eau. On ne tarda pas à les en retirer, mais leurs vêtements se gelèrent immédiatement, aussi inflexibles que des planches, et leur air était assez risible lorsqu'ils marchèrent en brisant en éclats la glace qui les recouvrait, balançant leurs jambes raidies comme si elles eussent été en partie paralysées, parce que l'en veloppe qui les entourait empêchait la flexion de leurs genoux.

Un peu avant la venue de Cheadle, M. Lillie avait eu la surprise de voir arriver trois cents Assiniboines, dans leurs plus beaux vêtements et leurs peintures les plus complètes ; ils s'avançaient vers le fort en décrivant une procession solennelle. Après que le calumet eut circulé selon toutes les règles des convenances et que les cadeaux honorables eurent été présentés, leur chef se leva. Dans un discours flatteur, il exprimait que ce n'était pas sans une grande joie que les Assiniboines avaient appris que la Compagnie était revenue à des sentiments plus doux, et s'était résolue de nouveau à procurer à ses amis indiens l'eau de feu, objet de tous leurs vœux. M. Lillie les assura qu'on les avait trompés. Lorsqu'ils eurent exprimé leur profond regret de ce que la nouvelle fût fausse, ils requirent

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M. Lillie de transmettre en leur nom à S'a Gracieuse Majesté, la Reine Victoria, une forte remontrance, de ce qu'elle soumettait à de pareilles privations ses enfants rouges bien-aimés, qui, après tout, étaient les meilleurs juges de ce qui pouvait leur convenir.

Depuis dix ans, ils n'avaient pas fait de visite pareille. Voici quelle avait été l'origine de celle-ci. A l'époque de notre séjour à Carlton, en tirant de la barrique une petite quantité de rhum, on en avait laissé tomber quelques gouttes sur le planv:her du magasin. Deux Assiniboines venus pour commercer avaient flairé cette délicieuse odeur, qui n'avait pas réjoui leur nez depuis si longtemps. Sans laisser soupçonner qu'ils eussent rien aperçu d'extraordinaire et sans faire aucune question, ils étaient en toute hâte retournés dans leur tribu et lui avaient communiqué leur agréable découverte. Immédiatement le camp plein d'émotion s'était occupé des préparatifs de la visite officielle que nous avons racontée. Mais ils étaient arrivés trop tard. Quelques jours auparavant, nous avions emporté loin de leur atteinte le trésor qu'ils cherchaient.

Après une journée de repos, Cheadle et Bruneau partaient pour revenir à la Belle-Prairie. Déjà la Saskatchaouane était prise en amont et en aval du fort Carlton; mais, à la place ordinaire du passage, il y avait encore une ouverture, à travers laquelle la barque transporta la charrette, d'un côté de la glace à l'autre.

La charrette, chargée sur la glace, enfonça dans l'eau avant d'atteindre la rive ; elle versa, entraînant Bucéphale après elle. Heureusement l'eau avait peu de profondeur; Bucéphale fut promptement tiré à bord ; mais, au bout de quelques minutes, sa physionomie était complètement changée. On aurait dit un cheval d'argent ou un énorme hérisson, à cause des

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dards que la glace formait sur son corps à longs poils, à mesure que l'eau en découlait. Le travail pour décharger la charrette, la hisser sur la rive, porter nos effets jusqu'à elle et les recharger exigea un temps assez long ; et le cheval, habillé de glace, grelottant sous le souffle d'une bise piquante, était vraiment digne de pitié. Cependant une marche rapide d'une quinzaine de kilomètres remit tout en ordre, et les voyageurs rejoignirent sans autre aventure le fort Milton, comme La Ronde avait baptisé notre hutte.

Durant l'absence de Cheadle, Milton ni La Ronde n'étaient restés oisifs. Ils avaient dressé une couple de lits de camp qui , rembourrés d'herbe sèche et de peaux de bisons, nous formaient les couches les plus délicates. Ils avaient achevé la porte, la fenêtre de parchemin et deux tables assez grossières, l'une destinée à la cuisine et l'autre aux repas.

Le 7 novembre, La Ronde traversa le lac sur la glace qui avait déjà dix ou douze centimètres d'épaisseur. Il allait explorer la forêt située au nord et y chercher l'endroit le plus favorable à dresser nos trappes. Pendant son absence, nous nous occupâmes à placer des rayons^ à faire des* chandeliers, des chaises, etc.; enfin à ranger nos biens et nos provisions; de son côté, Bruneau construisait au dehors une plateforme posée sur des poteaux élevés, pour y mettre notre viande en sûreté contre la voracité des loups et des chiens.

Nos amis indiens nous faisaient de temps à autre des visites où leur conduite restait exemplaire.

Les Cries des Bois diffèrent beaucoup par leurs habitudes et leurs caractères de leurs parents les Cries des Prairies. Les uns sont des trappeurs solitaires ou des chasseurs à pied; les autres vivent en 'troupes de cavaliers. Les premiers sont des plus paisibles et se font un point d'honneur de la moralité qui les dis^

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lingue de leurs brigands de frères , vagabonds des prairies. Nous avons vécu six mois parmi eux sans avoir eu une seule occasion de nous plaindre d'un vol. Trois de ces six mois, nous les avons passés complètement seuls, et, bien que ces gens aient parfois témoigné un très-vif désir d'obtenir des objets que nous leur refusions, jamais ils n'ont paru songer à nous disputer notre droit à cet égard.

Ils sont très-habiles comme trappeurs et comme chasseurs d'élan ; parfois ils poursuivent les bisons qui, lorsque l'hiver est rude, dépassent la lisière des forêts. Comme ils peuvent, en échange de fourrures, se procurer aux postes de commerce tout ce dont ils ont besoin, ils sont beaucoup mieux vêtus et mieux équipés que les Indiens des plaines. Mais l'élan devient rare et parfois les Cries des Bois ont beaucoup à souffrir de la faim. Ceux des prairies, au contraire, poursuivant les bisons, manquent rarement de quoi vivre, tout en ayant fort peu de choses à vendre pour se fournir de vêtements ou d'objets de luxe.

Une des choses qui nous frappa le plus à mesure que nos relations avec les Indiens se développèrent, c'était de ne trouver parmi eux ni chevelures grisonnantes, ni calvitie, ni difformité. Ce dernier avantage peut, jusqu'à un certain point, être expliqué par la liberté du choix dans le mariage; peut-être aussi, par le soin que les mères ont de bien ranger les membres des enfants dans le sac à mousse ou berceau indien i, qui se compose d'une planchette ayant des deux côtés un morceau de toile; ces morceaux se lacent au cen-

1. Dans un voyage en Laponie {Tour du Monde, 1862, II, pages 129 et suiv.), outre la description de patins fort semblables aux raquettes canadiennes, on trouvera celle d'un berceau plus simple encore que celui dont il est question ici, mais qui est d^un usage tout aussi peu embarrassant (p. i38et ijq). Un autre berceau des Peaux-Rouges est figuré dans le Tour du Monde, 1860, I, p. 572. — J.-B.

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tre. L'enfant est posé le dos sur la planchette, empaqueté avec de la mousse bien choisie, et, les bras serrés le long du corps , il est solidement lacé, n'ayant la liberté que de mouvoir sa tête. Quand on voyage, la mère porte à dos ce berceau ; lorsque le camp est formé, le berceau est appuyé contre un arbre et l'enfant n'est délivré de ses liens que pour peu d'instants et de temps à autre. Ces petits prisonniers ont une bonté remarquable. On ne les entend pas piailler dans le camp et ils sont strictement obéissants sans être punis corporellement.

La Ronde était de retour le g. Il n'avait, dans sa première journée, trouvé que peu de traces de gibier; plus loin, les marques de martres étaient devenues assez abondantes, et il avait tendu quelques trappes. Le 10, la gelée fut très-rude; il était tombé quinze centimètres de neige dans la nuit. On se mit à la construction d'une couple de traîneaux à cheval pour aller dans les plaines se procurer de la viande fraîche. Pendant ce travail de nos gens, nous nous occupions de fournir le garde-manger avec l'aide de Rover, et nous ne manquions guère chaque fois à rapporter une provision de tétras de prairie, de perdrix des bois et de lapins. Ces derniers étaient fort circonspects, et nous en voyions si peu que, tant qu'il n'y avait pas eu de neige, nous ne nous doutions pas de leur nombre; mais, lorsque la neige fut devenue épaisse, nous la vîmes sillonnée dans toutes les directions par les traces des lapins auxquels nous n'eûmes plus qu'à tendre des pièges.

Les loups et les renards laissaient aussi de nombreuses empreintes sur la glace du lac; les premiers annonçaient invariablement le lever et le coucher du soleil par un chœur de hurlements. Comme nous craignions qu'ils n'attaquassent nos chevaux, nous jetâmes des amorces empoisonnées avec la strychnine à

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différents endroits autour du lac; mais ces animaux ont une telle prudence qu'ils se gardent de toucher à une amorce trop visible ou à une de celles qui ont été visitées peu auparavant. Il faut donc prendre soin de couvrir de neige le morceau qu'on leur destine, d'aplanir la surface de cette neige et de ne plus s'approcher de l'endroit que si l'on s'est aperçu de loin que la faim a poussé une victime à le fouiller. Ce sont les renards surtout dont la circonspection est vraiment extrême. Ils visiteront la place durant des journées, durant des semaines entières; ils tourneront à l'entour sans se décider à y entrer et à manger. Aussi nos peines furent-elles pendant longtemps perdues. 11 y avait bien des amorces enlevées; nous suivions au loin les pistes des animaux; mais nous ne trouvions pas que le poison eût produit aucun effet sur eux. Enfin notre persévérance fut récompensée : nous trouvâmes mort un immense loup blanc , dont nous avions longtemps suivi les empreintes à cause de leur grandeur extraordinaire. Sa peau, qui fut préservée avec soin, était magnifique, et son corps fut employé à la destruction de ses pareils. Une semaine après, tous les grands loups étaient morts, et nous regardions nos chevaux comme en sûreté pour l'hiver.

Les traîneaux étant achevés, La Ronde alla faire un tour à ses trappes. Il revint deux jours après rapportant plusieurs martres. Le lendemain, il partait avec Cheadle pour les plaines, emmenant deux chevaux et les traîneaux qui devaient rapporter le produit de leur chasse. Une jeune garçon indien, le fils du chasseur Kînémontiayou, partit avec eux. Il avait une miniature de cheval, un poulain de deux ans, haut comme un poney de Shetland, et qui devait servir à porter sa part de la chasse. Miscouépémayou, ou l'Objet qu'on entrevoit, était un garçon de quatorze ans, très-habile et très-actif. Il avait de grands yeux noirs, une

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physionomie ouverte et gaie, beaucoup de bonne volonté et d'obligeance, et il remplissait tous ses devoirs avec la dignité et l'importance d'un homme. Il ne tarda pas à devenir le compagnon favori de nos expéditions; plusieurs fois, il nous rendit de vrais services; souvent il nous amusait par son insatiable curiosité et par le très-vif plaisir qu'il prenait à tout ce qui lui semblait étrange ou ridicule. Il éclatait de rire dès qu'on lui en donnait la moindre occasion. Pendant cette expédition, Milton garda la maison avec Bruneau pour la tenir en ordre ainsi que ce que nous possédions et pour dresser des trappes.

Pendant ce temps, nos chasseurs s'avançaient vers les plaines, suivant une vieille piste indienne qui se dirigeait vers le sud-ouest durant près de cent trente kilomètres. Après avoir traversé une contrée pleine de collines, bien boisée et bien arrosée, ils atteignirent, le matin du quatrième jour, le sommet d'une éminence d'où ils voyaient la prairie s'étendre au loin devant eux. La Ronde eut bientôt aperçu cinq bisons qui paissaient à seize cents mètres de nous. On dressa le camp, on prit à la hâte un repas de pemmican, car on ne voulait pas allumer un feu qui aurait pu effrayer le gibier, et l'on se prépara à entrer en chasse. Comme il faisait très-chaud, La Ronde et Gheadle eurent l'imprudence de se défaire, avant de partir, de leur capote et de leur vêtement de cuir. Puis ils s'avancèrent en biaisant et en rampant sur les mains et les genoux, à travers la neige, et ils atteignirent un point où, cachés par un bouquet d'arbres rabougris, ils pouvaient voir les cinq bisons à une vingtaine de mètres. Tout à son émotion, La Ronde donna ses instructions à Cheadle dans un jargon mêlé de français, d'anglais et de crie. Cheadle, également ému, n'ayant rien compris à ce que La Ronde lui avait dit, hésitait à tirer. La Ronde, désolé, épaula son fusil

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avec précaution; Gheadle, ne voulant pas se laisser devancer, leva aussi le sien ; mais, en le faisant trop brusquement, il découvrit sa tête.

Aussitôt toutes les bêtes prennent leurs jambes à leur cou. Sur leur passage on les salue aux talons d'une volée de balles sans effet. Alors commencent les récriminations : La Ronde sacrait de la belle façon. Quant aux bisons, ils étaient partis ; on n'en voyait plus d'autres. Malheureusement, le camp ne contenait qu'une bien mince provision de pemmican. Cependant, les bisons effrayés ralentissaient leur pas à mesure qu'augmentait leur éloignement ; enfin on les vit se remettre à marcher lentement et à paître le long de la route. Il ne restait plus qu'une chance, celle d'essayer de les rejoindre. Nos malheureux chasseurs se remirent donc en course, se dissimulant avec tout le soin possible. Après deux heures de fatigue, ils réussissaient à devancer les bisons, se blottissaient cachés sur leur route, et en tuaient deux qui s'avançaient au pas.

Mais alors la nuit approchait, et les chasseurs étaient à cinq ou six kilomètres de leur camp. Ils ne pouvaient pas aller quérir les chevaux et les traîneaux pour rentrer la viande ce soir même ; et, s'ils quittaient leur gibier, les loups sauraient bien ne leur en laisser que les os proprement nettoyés pour le lendemain matin. Il fallait donc camper à l'endroit même toute la nuit ; mais on ne pouvait pas s'y abriter, car on n'y voyait qu'un petit nombre de peupliers sans feuilles.

Les deux bisons tués étaient à environ deux cents mètres l'un de l'autre. Pour éloigner les loups, on appuya contre l'un une poire à poudre et un fusil, puis on alluma un petit feu près de l'autre, dont on retira la peau et dont on fit griller quelques tranches pour souper. Cependant la nuit était tout à fait tombée; il soufflait du nord une bise vraiment glaciale.

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et pénétrant comme au travers d'une gaze les simples chemises de flanelle de nos infortunés chasseurs. Avec quelle amertume ils regrettaient leur vêtement de cuir et leur capote laissés au bivac ! Quelle déplorable perspective d'avoir à passer une longue nuit d'hiver avec le thermomètre au-dessous de zéro et sans abri ni feu convenables !

Ils ramassèrent tout le bois qu'ils purent trouver, pauvre provision! pour nourrir leur maigre feu. Ils grattèrent la neige, coupèrent et déposèrent des branches de saule dont ils firent un lit de repos. Ils se partagèrent la peau du bison. Cheadle, se faisant tout petit, essaya de se couvrir avec une moitié ; La Ronde et Miscouépémayou se blottirent ensemble sous l'autre. Cette peau encore fumante était adorablement chaude, et nos voyageurs tombèrent bientôt dans un profond sommeil. Hélas ! leur bien-être fut court! Ils ne tardèrent pas à s'éveiller à moitié gelés. L'étroite couverture, d'abord si douce et si chaude, était, par l'effet de la gelée, devenue dure comme de la pierre et formait, au-dessus des corps, une espèce d'arche sous laquelle s'engouffrait, comme sous l'arche d'un pont, le piquant vent d'hiver.

Il ne fallut plus songer à dormir. Rejetant leur trompeuse couverture, transis, tous les trois se mirent à battre la semelle de droite et de gauche en entretenant leur misérable feu avec économie, ou en faisant griller quelques biftecks pour tuer le temps. Qu'il était long !

Les loups, de leurs chœurs habituels, finirent par saluer l'aube du jour. La Ronde et son jeune compagnon s'élancèrent pour aller chercher les traîneaux. De son côté, Cheadle se mit à la poursuite d'un bison qui avait été grièvement blessé la veille.

Après plusieurs jours d'une chasse assez productive, ils finirent par charger de viande les traîneaux et re-

prendre la route du retour. Pourtant ils n'étaient pas au bout de leurs épreuves. Des bandesde bisons qu'ils . aperçurent à leur portée leur inspirèrent le désir, avant de rentrer à la Belle-Prairie, de se donner une autre journée de chasse. La nature du pays, avec ses collines et ses bouquets de bois taillis, se prêtant merveilleusement aux surprises, ils réussirent à se glisser jusqu'à une quarantaine de mètres d'une petite bande qui dormait tranquillement dans un étroit vallon. On convint que Cheadle attendrait à l'affût derrière un monticule, tandis que ses deux compagnons ramperaient à Tentour pour s'approcher des bisons par le côté opposé.

Cheadle resta patiemment, regardant par-dessus la colline à travers l'herbe élevée, épiant en vain quelque signal qui lui indiquât que ses compagnons étaient parvenus à leur poste. Enfin un des bisons se leva et s'étira, mais sans paraître aucunement troublé. Cheadle, de peur de taire perdre leur chance aux autres, ne fit pas feu et, tout en attendant couché à terre, il se prit à songer. Il pensait à l'Angleterre ; il revoyait les lieux familiers à son enfance ; les vieux désirs, les fantômes de ses projets sans exécution et de ses espérances vaines, repassaient dans son esprit. La Ronde, les bisons, la chasse : tout, il avait tout oublié. Soudain ses rêves furent dissipés par de grands cris : Tir donc ! tir, docteur ! tir-r, sacré tonnerre f tir-r-r ^ ! Et voilà que les bisons passaient à toute vitesse : avec La Ronde et Miscouépémayou sur leurs talons. Les chasseurs faisaient feu dès qu'ils avaient pu recharger leurs fusils, mais ils tiraient au hasard et manquaient leur but. Cheadle, plus maître de lui, blessa grièvement un des animaux qui fit un bond de côté ; alors il se mêla avec les autres dans la pour-

I. Avons-nous eu tort de respecter l'orthographe des auteurs anglais: — J.-B.

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suite. Quant à La Ronde, il était profondément dégoûté. Il déclara qu'il s'arrêterait ici, et que jamais plus il ne conduirait chasser le bison un homme qui avait des absences d'esprit. Il était resté, disait-il, plus d'une demi-heure à attendre le coup de fusil de Cheadle; dans son impatience, il avait sifflé doucement; alors un des buffles se levant avait présenté une excellente occasion à Cheadle, dont celui-ci n'avait pas profité. Après avoir encore attendu, La Ronde avait agité en l'air son bonnet pour donner le signal du feu ; le tout inutilement. Enfin, de rage et de désespoir, il avait sauté en pied et avait poussé les cris que nous avons rapportés.

Un court repos leur ayant rendu quelque tranquillité d'esprit, ils se remirent en marche, et bientôt ils découvrirent un nouveau troupeau de douze bétes, occupées à paître en pleine tranquillité. On avait déjà ramassé assez de viande, et l'on convint de réserver ce coup au jeune garçon. Miscouépémayou se glissa donc jusqu'aux bisons, et les deux autres se mirent en embuscade pour tirer quand le troupeau passerait. Mais le jeune chasseur ne toucha rien et la bande galopa dans une direction contraire à l'affût.

C'était un jour de malheur, mais La Ronde disait : ce Essayons encore ! » La dernière bande, qui n'avait pas tout à fait découvert ses ennemis, se contenta d'aller seize cents mètres plus loin et se remit paisiblement à paître en marchant. Ceux qui la poursuivaient, tantôt couraient à toutes jambes quand ils n'étaient pas en vue, tantôt rampaient pendant des kilomètres entiers, dans les endroits découverts. Mais toujours, quand ils arrivaient, ils voyaient que les animaux venaient de s'éloigner de l'endroit où on les cherchait. Pourtant ils finirent par réussir à se cacher derrière une colline devant laquelle les buffles paissaient en venant peu à peu à leur rencontre.

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C'était le tour de La Ronde à tirer le premier. Aussitôt donc que le conducteur de la bande fut lentement arrivé à une vingtaine de mètres de distance^ il fit feu. L'animal ne tomba pas sur le coup, et Cheadle, qui ne voulait pas après tant de peines s'en retourner les mains vides, l'atteignit d'un second coup à l'épaule et l'abattit. Cette conduite irrita profondément La Ronde : elle était, disait-il, tout à fait opposée aux usages de la chasse ; mais sa colère fit place au chagrin lorsqu'en découpant la béte, il trouva que sa balle n'avait fait que traverser sans la briser l'omoplate, et que le bison leur aurait certainement échappé sans la balle de Cheadle qui lui avait percé le cœur. C'était un jeune taureau superbe, de trois ans, ayant une peau magnifique et une crinière de près d'un demi-mètre de longueur. Avant qu'ils eussent achevé de détacher la viande et de la charger sur un des chevaux qu'ils avaient cette fois amenés avec eux, la nuit était venue.

La chasse les avait conduits à dix ou onze kilomètres du camp, et la nouvelle lune était déjà presque descendue. Il paraissait à peu près impossible de trouver la nuit son chemin dans un pays d'une nature si uniforme. Cependant La Ronde, plein de confiance en lui-même, poussait toujours devant lui. Lorsqu'ils eurent voyagé plusieurs heures, La Ronde s'arrêta tout à coup et se mit à frapper son briquet pour essayer de reconnaître la vieille piste aux environs du camp. Il ne la trouva point, mais elle ne pouvait pas être loin; La Ronde l'affirmait; car le camp devait être à quelques centaines de mètres de la place où jls étaient. Le guide avait dirigé sa course sur les étoiles et, faisant entrer en ligne de compte, avec la direction, le temps écoulé et la rapidité de la marche, il en concluait avec certitude qu'ils devaient être à peu près arrivés à leur destination. Chacun d'ailleurs était

convaincu que le caaip devait être sur la droite; on fit donc en ce sens un détour de quelques centaines de mètres; mais on n'y découvrit rien et il fallut se résoudre à aller bivaquer pour cette nuit dans un bosquet de petits peupliers. Cependant, à quelque distance sur la gauche, une troupe de loups ne cessaient de hurler, de grogner et de se battre. Cheadle avait grande envie d'y aller voir. Il supposait que l'objet de leurs disputes était tout simplement la viande qu'on avait laissée empaquetée sur les traîneaux dans le camp. La Ronde pensait différemment. Le camp devait, suivant lui, être à leur droite, et d'ailleurs les loups n'auraient pas l'audace d'entrer si promptement dans une place pleine de couvertures et d'autres objets à l'usage des hommes.

Au point du jour, La Ronde fit sa reconnaissance et trouva que le camp était environ à trois ou quatre cents mètres sur la gauche. Tout y marquait le désordre le plus fâcheux. Ainsi que Cheadle l'avait pensé, les loups s'en étaient partagé les dépouilles. Ils avaient fait disparaître presque toutes les provisions arrangées sur un traîneau ; à côté, celle de Miscouépémayou, une petite provision de morceaux de choix, préparée et empaquetée avec le plus grand soin, était dévorée. Heureusement que ce qu'on apportait faisait à peu près la compensation de ce qu'on avait perdu. Les chevaux furent donc remis aux traîneaux, et l'on reprit la route du fort Milton.

Le retour ne laissa pas que d'être aussi lent qu'ennuyeux. Il n'y avait pas eu à la vérité de dégel régulier; mais la chaleur du soleil avait fondu la neige sur les penchants des coteaux, sur les pentes méridionales; et le tirage des traîneaux sur la terre était si harassant pour les chevaux, qu'on ne voyageait qu'à petites journées. Il leur fallut cinq jours de marche pour regagner la Belle-Prairie, après une absence de douze journées.

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Un petit incident de ce retour suffit à montrer la rude manière dont il s'accomplissait. En descendant la pente assez raide d'une colline, un des traîneaux versa, retournant avec lui le cheval qui se trouva couché sur le dos avec ses jambes battant l'air. Cheadle se préparait à lui retirer ses harnais; mais La Ronde lui cria : Ah! non^ ^nonsieur, pas besoin! Et, poussant tous les deux, ils envoyèrent le cheval et le traîneau, toujours roulant, jusqu'au bas de la colline, où ils se retrouvèrent sur le bon côté. Alors le convoi continua sa marche.

Milton et Bruneau furent bien aises de l'heureux retour de leurs compagnons, et Kînémontiayou, qui se trouvait à la maison avec quelques autres Indiens, prit bientôt sa large part d'un banquet de viande fraîche qui se prolongea une partie de la nuit, et où ceux qui arrivaient de la plaine se livrèrent au plaisir de manger du pain.

En vérité^ dans la vie civilisée, on ignore ce que c'est que le plaisir de manger.

Nous avions à présent assez de viande pour quel-^ que temps. Nous l'emmagasinâmes sur la plate-forme extérieure où la gelée la conserverait, et nous tournâmes toute notre attention sur l'art de dresser des trappes dans les bois. Jusqu'alors nos essais s'étaient bornés à poser autour des lacs quelques petites trappes d'acier, et à jeter des amorces empoisonnées aux loups. Mais nous prétendions aspirer plus haut : nous enfoncer dans les profondeurs de la forêt de sapin pour y conquérir des trophées qui nous assureraient un gracieux accueil quand nous les offririons en Angleterre à nos chères parentes. Au Canada, il n'y a pas de fourrure qui égale en prix celle du renard argenté. Elle est d'un beau gris; les poils blancs y dominent, mais ils ont l'extrémité noire et sont mêlés de poils tout à fait noirs. Une paire bien assortie de peaux de

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renard arirenté se vend de deux mille à deux mille cinq cents francs. Les renards croisés, qui tirent leur nom d'une bande noire courant le long du dos avec une croix sur les épaules comme celle de l'âne, présentent toute espèce de variétés entre le renard argenté et le renard commun rouge, et la valeur de leurs peaux diffère en proportion de ces variétés. Après les meilleurs renards croisés, viennent le pékan, la martre et le foutereau. Ces trois animaux sont des putois, et peuvent, quant à la taille et à la valeur, rester dans l'ordre où nous les avons nommés. La peau d'un pékan monte de vingt à trente-huit francs; celle d'une martre de dix-neuf à vingt-neuf, et celle d'un foutereau de douze à dix-huit. La loutre, moins commune que les deux dernières espèces , est évaluée à un franc vingt-cinq centimes le pouce, en la mesurant de la tête à l'extrémité de la queue. L'hermine, excessivement commune dans les forêts du nord-ouest , est d'une grande incommodité pour le trappeur dont elle détruit les amorces destinées à la martre et au pékan. En général, on ne trouve pas qu'elle vaille la peine d'être chassée. Parfois on découvre aussi l'ours noir dans sa tanière d'hiver; sa peau vaut cinquante francs. Le lynx, qui est assez commun, se prend dans des pièges de cuir^ Une fois attrapé, il se tient tranquille et résigné; le chasseur le tue en le frappant à la têtei Les autres habitants des forêts sont les élans et le' petit gibier, comme la perdrix commune des bois, ou le tétras du saule, la perdrix du pin, le lapin et l'écureuil.

Au commencement de novembre, quand les animaux ont leur vêtement d'hiver et qu'on est dans la saison des fourrures, le trappeur fait ses préparatifs : il plie sa couverture en double, y met un morceau de pemmican capable de le nourrir cinq ou six jours, une petite marmite et une timbale d'étain, et, s'il

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est riche, quelques trappes d'acier, avec un peu de thé et du sel. La couverture est alors nouée aux quatre coins, et portée sur le; dos au moyen d'un lien qui passe sur la poitrine. Le trappeur ajoute ensuite à son équipage une hache, un fusil avec ses munitions, un couteau et un sac à feu. Puis, ayant chaussé ses raquettes, il part seul, s'enfonçant dans l'obscurité des bois et marchant en silence. Le trappeur, pas plus que le chasseur, ne peut jamais adoucir la solitude de sa vie par les sons du sifflet ou du chant. Son œil perçant étudie sur la neige toutes les marques qui peuvent le mettre sur la piste qu'il cherche. S'il découvre les empreintes d'une martre ou d'un pékan, il délie son paquet et se met à l'œuvre pour construire une trappe en bois. Voici comme il s'y prend. Il coupe un certain nombre de plançons et les taille en piquets d'un mètre de long ; il les enfonce en terre de façoh à former une palissade qui a la forme d'un demi-ovale transversalement coupé. Cet enclos n'admet que les deux tiers du corps d'un animal, et est trop étroit pour qu'une bête puisse s'y mouvoir et s'y retourner. A travers l'entrée, on pose une courte bûche. Puis on abat un gros arbre, on l'ébranche et on le place de façon qu'il s'appuie sur la bûche de l'entrée dans une direction parallèle. L'amorce est attachée au bout d'un petit bâton. C'est ordinairement un morceau coriace de viande sèche, ou de perdrix ou d'écureuil. Le bâton qui la supporte est projeté horizontalement vers l'intérieur de l'enceinte. Sur le bout extérieur du bâton, on met perpendiculairement un autre bâton court qui soutient le gros arbre couché à travers l'entrée. Puis on recouvre le sommet de la trappe avec des écorces et des branches, de façon qu'il n'y ait d'accès à l'amorce qu'à travers l'ouverture laissée entre le tronc soutenu en l'air et la bûche inférieure. Quand l'animal saisit Tamorce,

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l'arbre tombe sur lui et l'écrase. Un seul jour suffit à un habile trappeur pour construire quarante ou cinquante trappes.

Les trappes d'acier ressemblent à celles où nous prenons les rats ; mais elles n'ont pas de dents et sont à doubles ressorts. Ces ressorts, dans les grandes trappes destinées aux castors, aux renards et aux loups, sont si forts qu'il faut pour les mettre en place toute la vigueur d'un homme. On les tend dans la neige, dont on les recouvre avec soin; on y jette des fragments de viande et l'on aplanit l'endroit pour qu'aucune trace n'indique qu'on y a touché. La trappe tient à une chaîne qui, à l'autre extrémité, se termine par un anneau dans lequel on passe un gros pieu. Elle n'est pas autrement assujettie. L'animal qui est pris l'est ordinairement par la jambe, puisqu il est en ce moment occupé à fouiller la neige pour avoir les morceaux qu'on y a cachés. Il traîne après lui la trappe; mais il ne peut pas aller bien loin, car le pieu s'embarrasse dans les arbres ou l'es troncs tombés à terre. Le trappeur découvre donc ordinairement avec facilité sa proie, car il s'est arrêté à peu de distance de l'endroit où la trappe a été tendue.

Le plus redoutable ennemi du chasseur aux fourrures est le glouton de l'Amérique du Nord, appelé ici généralement wolverène ou carcajou i. Ce remarquable animal n'est guère plus gros qu'un renard anglais; son corps est long, ramassé pourtant et robuste, avec des jambes très-vigoureuses, mais excessivement courtes. Il a de larges pieds armés de griffes puissantes et dont l'empreinte sur la neige a l'étendue du poing d'un homme. La longueur de son poil soyeux et la forme de sa tête le font ressembler à un barbet brun.

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