‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 25 sur 43 · I. C'est une espèce de blaireau. — J.-B · texte numérisé non relu

I. C'est une espèce de blaireau. — J.-B

82 DE l'atlantique AU PACIFIQUE

Pendant l'hiver, il se procure ses aliments en mettant à profit les travaux du trappeur. Il leur porte un tort si considérable, que les Indiens l'ont nommé le méchant. Rien ne le rebute. Jour et nuit, il cherche la piste d'un homme. Quand il l'a une fois trouvée, il ne l'abandonne plus. S'il arrive à un lac où la trace disparaisse^ le wolverène galope sans repos tout autour, jusqu'à ce qu'il ait découvert l'endroit où elle rentre dans la forêt : il se remet alors à la suivre jusqu'à ce qu'elle le conduise à l'une des trappes de bois. Là, il évite la porte, s'ouvre promptement une entrée par derrière et se saisit impunément de l'amorce. La trappe contient-elle une proie? Le wolverène l'attire à lui ; puis, avec une malveillance toute gratuite, il la frappe et la cache à quelque distance dans les buissons ou au sommet d'un haut sapin. Parfois il la dévore ; mais c'est que la faim le presse. Il détruit ainsi toute une série de trappes. Quand une fois un wolverène s'est établi sur la piste d'un trappeur, celui-ci n'a plus d'autres chances de succès que de changer son terrain de chasse et de se mettre à bâtir une nouvelle série de trappes. Il peut alors réussir à se procurer plusieurs fourrures avant que son adroit adversaire ait trouvé son nouvel établissement.

Quand les trappeurs racontent les traits de la ruse de cet animal, ils ne tarissent plus et peu s'en faut qu'ils ne lui accordent toute la réflexion de l'homme, Jamais on ne prend le wolverène dans une trappe en bois ; parfois il s'empoisonne, parfois il est saisi par une trappe d'acier ; mais, dans ce cas, sa vigueur est telle, que les trappes assez fortes pour retenir un gros loup lâcheront un wolverène. Ce n'est pas qu'alors, à l'instar d'un renard ou d'un foutereau, il procède à l'amputation du membre emprisonné; non pas : il s'aide de sa bouche pour emporter la trappe, se dirige en toute hâte vers un lac ou une rivière où il n'ait

DR l'atlantiquf AU PACIFTQrr: 83

plus l'obstacle des arbres et des troncs à terre pour retarder sa course. Puis, quand il a fui assez loin pour se croire à l'abri des poursuites, il met librement tous ses soins à débarrasser sa jambe et y réussit assez souvent. Quelquefois on le tue ù l'aide d'un fusil qu'on place auprès d'une amorce à laquelle est attachée une ficelle qui fait jouer la détente, et cependant La Ronde nous assura sur sa parole, qu'en plusieurs occasions, ce carcajou avait rendu son adresse inutile en approchant d'abord du fusil, et en rongeant la corde qui communiquait avec la détente; après quoi il dévorait l'amorce en toute sécurité.

Un jour que La Ronde avait vu toutes ses inventions pour se défaire de son ennemi découvertes et déjouées, il s'avisa de placer le fusil dans un arbre avec le canon pointé verticalement en bas sur l'amorce, qui était suspendue à une branche, de façon à ne pouvoir être atteinte qu'en sautant. Le fusil était attaché bien haut dans l'arbre et tout à fait dérobé à la vue par le feuillage. Or le wolverène malheureusement pour lui a une excessive curiosité. Il examine tout ce qu'il trouve. Un vieux moccasin rejeté dans les broussailles, un couteau perdu dans la neige, il les dépiste et les étudie ; un objet suspendu hors de sa portée est pour lui une tentation presque irrésistible. Cependant cette fois, le carcajou, suivant La Ronde, avait maîtrisé sa curiosité et sa faim; il avait grimpé à l'arbre, avait tranché la corde qui attachait le fusil; celui-ci était tombé à terre et, tout danger ayant disparu, l'animal était redescendu et s'était tranquillement approprié l'appât. Comme le poison et tous les pièges avaient été vainement essayés auparavant, La Ronde avait reconnu sa défaite et abandonné le terrain à son vainqueur.

Jusque vers la fin de décembre, nous accompagnions continuellement La Ronde dans ses expédi-

84 DK l'atlantique AU PACIFIQUE

tionsde trappeur. Nous apprenions ainsi à reconnaître les pistes que les animaux laissaient dans la forêt, à nous mettre au courant de la plupart de leurs habitudes caractéristiques. Cheadle surtout s'était passionné pour cette branche de l'art du chasseur, et il s'y adonnait avec tant de zèle et de succès qu'il fut bientôt en état de faire et de dresser une trappe avec une vitesse et une habileté qui égalaient presque celles de La Ronde, son savant précepteur. Ce genre de vie, en dépit des fatigues et des mécomptes auxquels il expose, a des charmes ineffables. Le trappeur doit marcher longtemps et laborieusement, avec un lourd paquet sur le dos, gêné par des vêtements épais, à travers la neige et les bois qu'encombrent les broussailles et les grands arbres couchés à terre ; donc la fatigue est grande. Elle n'est modifiée que lorsqu'on se met à faire les trappes ou à établir le bivac pour le repos de la nuit. Ordinairement, les provisions viennent à manquer, et le chasseur est réduit à se nourrir en grande partie avec la viande des animaux qu'il a tués à cause de leur fourrure. Mais, d'autre part, la forêt est si belle ! Ces pins, dont plusieurs s'élancent jusqu'à soixante mètres de haut; cette neige qui les couvre de ses festons et de ses guirlandes ; ce profond silence qui n'est interrompu à de longs intervalles que par les cris de l'écureuil ou par l'explosion des arbres que le froid fait claquer, vous laissent un sentiment de curiosité inassouvie et même d'admiration. Le grand calme, la solitude absolue et la marche continuelle à travers des bois sans fin, où l'on ne rencontre pas une trace humaine, où l'on voit rarement une créature vivante, laissent d'abord dans l'esprit une impression étrange. Le métis trappeur aime à errer seul dans la forêt; mais Cheadle n'y résista que deux jours; il fut oppressé par ce silence et cet isolement qui lui parurent vraiment intolérables.

DE l'atlantique AU PACIFIQUE 85

La nuit, étendu sur une couche élastique et embaumée de branches de sapin, ayant à ses pieds un feu brillant qui dévore un entassement de grands arbres, et d'où s'élève une énorme colonne de fumée et de vapeur de neipje fondante, le trappeur, roulé dans sa couverture, sommeille en paix. Parfois cependant, le froid est trop intense et le vent trop vif pour qu'une simple couverture puisse suffire. Le grand feu, tout en rôtissant une extrémité du dormeur, n'empêche pas, l'autre de se geler. Alors le sommeil est impossible ou, s'il vient, on en est bientôt tiré par le froid qui pénètre tous les membres, lorsque le feu baisse.

Le campement du trappeur dans les bois a pour hôte habituel la petite pie noire et bleue; perchée sur un buisson voisin, elle attend qu'on lui donne pour sa part quelque débris du festin. Ces oiseaux ne manquent jamais d'apparaître aussitôt que le campement est établi ; et ils sont si apprivoisés, si hardis à la fois, qu'ils viennent, jusque dans le pot où bout le dîner, voler quelque morceau.

Une des choses qui nous frappa le plus dans ces excursions, ce fut la différence très-caractéristique qui existe entre notre marche et celle d'un Indien ou d'un métis. Nous avions déjà remarqué que, tout en ayant Pair d'en prendre fort à leur aise, ils nous dépassaient toujours, même quand nous nous figurions que nous marchions d'un pas très-recommandable. Nous eûmes alors l'explication de ce phénomène. Comme nous marchions sur la neige en file à l'indienne, la longueur de l'enjambée de La Ronde nous frappa. Cheadle surtout, qui s'enorgueillissait de ses capacités de marcheur, ne vit pas sans chagrin qu'il ne pouvait pas marcher dans les empreintes de La Ronde à moins de sauter de l'une à l'autre. Que devint-il quand il eut l'occasion de constater que sa plus large enjambée égalait juste celle du petit Miscouépémayou !

86 DE l'atlantique au pacifique

La certitude infaillible avec laquelle notre guide suivait son chemin en droite ligne dans l'épaisseur de la forêt, où l'on ne trouvait aucun point de repère, dans des jours où le soleil ne se montrait pas, où l'on ne sentait aucun souffle d'air, avait quelque chose d'incompréhensible. La Ronde lui-même ne pouvait pas l'expliquer et la considérait comme une faculté tout à fait naturelle. Quant à CheadJe, il lui était parfaitement impossible de suivre une ligne droite et il commençait invariablement par décrire un cercle en inclinant continuellement vers la gauche. La^Ronde, qui regardait ce défaut comme une preuve de stupidité, ne pouvait pas davantage se l'expliquer.

Dans le commencement, le wolverène n'avait point troublé nos opérations et nous avions réussi à faire une jolie collection de fourrures; mais, un jour, comme nous partions pour visiter nos trappes, nous reconnûmes les empreintes d'un très-grand animal de cette espèce qui avait suivi notre piste. C^est finiy monsieur, s'écria La Ronde; il a cassé toutes nos estrappes ; vous alle^ voir! et en effet, à mesure que nous en visitions une, nous la trouvions ouverte par derrière, l'appât était enlevé et la proie, s'il y en avait eu, avait disparu. Toute notre ligne de pièges avait été démolie et nous ramassâmes une dizaine de queues de martres, dont les corps avaient sans doute été dévorés par cet affamé carcajou.

Précédemment nous avions suspendu à différents points des broussailles de petites amorces empoisonnées que nous avions enveloppées dans des vieux moccasins ou 5ans d'autres effets. Le wolverène en avait détaché une, l'avait développée et coupée en deux. Découvrant qu'elle était empoisonnée, il s'était dans sa terreur enfui à toutes jambes pour éviter cette périlleuse tentation. Inutile désormais de songer à tendre de nouveaux pièges. Nous rentrâmes donc chez nous

désoles, tandis que La Ronde chargeait de ses malédictions le sacré car cajou.

Un jour, les corbeaux se mirent à pousser de formidables croassements, par lesquels ils annonçaient la présence d'un homme sur le lac. C'était Treemiss qui arrivait.

Depuis que nous ne l'avions vu, il avait eu plusieurs aventures. Une nuit même, il avait pensé être en danger de perdre la vie. Etakh-ékouhp, le chasseur, était venu dans sa hutte, en compagnie de plusieurs autres, tous à moitié ivres, l'importuner par l'offre de leurs fourrures. Vexé de ce que Treemiss refusait de lui"en acheter, il lui avait jeté violemment à la tête une peau de martre. A cette insulte, Treemiss avait dans sa colère donné un coup de poing à l'Indien. Aussitôt tout n'avait été que hurlements et confusion. Les couteaux étaient tirés, la chandelle jetée à terre et éteinte, et les Indiens tous, dans l'obscurité, s'étaient élancés à tâtons pour frapper Treemiss. Celuici, renversant un Indien qui s'opposait'à son passage, avait réussi à saisir son fusil placé près de la porte et à opérer sa sortie, non pourtant sans avoir reçu plusieurs coups et quelques estafilades à travers ses habits.

Le fusil à la main, il attendait au dehors l'attaque de ses assaillants, écoutant avec anxiété le vacarme qui se faisait à l'intérieur. Il savait qu'Etakh-ékouhp, son agresseur, homme de haute taille et de force redoutable, ne pouvait plus se contenir quand il était en colère. Mais Treemiss avait trouvé un partisan. Un métis nommé Tambout, espèce de géant, plus grand et plus robuste encore qu'Etakh-ékouhp, avait reçu de Treemiss plusieurs bons traitements. C'était lui qui maintenant luttait de toutes ses forces en sa faveur. Il avait saisi Étakh-ékouhp à bras-le-corps, l'avait enlevé comme un enfant, puis l'avait jeté contre terre avec tant de violence que celui-ci gisait presque

88 DE l'atlantique au pacifique

insensible et qu'il en eut pour plus d'une semaine avant de pouvoir quitter le lit. Ensuite, Tambout déclarant qu'il en ferait autant à quiconque voudrait toucher à son bienfaiteur, le reste de la bande s'éloigna d'un air sombre. On savait qu'il avait déjà tué deux de ses ennemis sans employer aucune autre arme que sa force, et sa réputation de courage égalait celle qu'il devait à sa vigueur. Personne depuis lors n'avait plus osé inquiéter Treemiss.

Page 1