‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 26 sur 43 · LA PRAIRIE ET SES HABITANTS · texte numérisé non relu

LA PRAIRIE ET SES HABITANTS

Milton va chercher des vivres à Carlton. — Cheadle chasse dans les bois. — L'étang gelé et le trou à poisson. — Le jour de l'an à la Belle-Prairie. — Nouvelle chasse aux bisons. — L'attelage de chiens. — Cheadle retourne à Carlton. — Tempérance du Loup. — La fraternisation entre lui et Le Chasseur devient dangereuse pour nous. — Miscouépémayou sauve son père. — Celui-ci accompagne encore Cheadle pour chasser les bisons. — Rencontre du Gros Couteau. — La famine chez les Indiens. — Leur âpreté au jeu. — Intelligence de Chouchou. — Milton réussit glorieusement un plum-pudding. — La Ronde apporte la correspondance d'Europe. — Chasse à l'élan. — Bon état de nos chevaux.

Dans la matinée du 24 décembre, Milton attela nos trois chiens indiens au petit traîneau et partit avec Bruneau pour Carlton. La Ronde demeura convalescent dans la hutte avec Cheadle en promettant de rejoindre les autres au fort dès qu'il serait rétabli. Miscouépémayou était arrivé pour commencer son service auprès de Cheadle. Nous passâmes tous les deux notre Noël assez tristement. Chacun de nous soupa avec de la galette et du pemmican, Milton à mi-route de Carlton et campé sur la neige ; Cheadle dans notre hutte; mais ce dernier, se sentant par trop sombre pour une soirée de Noël, alla avec La Ronde

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déterrer le baril de rhum et tous les deux se mirent de compagnie à se réchauffer le cœur avec quelques verres de punch.

Quant à Milton et à Bruneau, ils firent heureusemeat leur voyage au fort. La route venait d'être bien battue par le passage des convois qui se rendaient à La Crosse 1; il y avait eu un petit dégel, puis le chemin s'était durci de nouveau, en sorte que les chiens galopaient sur la glace en enlevant avec une effrayante rapidité le traîneau légèrement chargé. Les deux hommes suivaient à toutes jambes, sautant de temps à autre dans le traîneau pour reprendre haleine. Mais le froid trop vif ne permettait pas de se faire longtemps voiturer, et l'on était bientôt forcé de se remettre à courir. La rapidité de leur marche fut telle que, bien qu'ils eussent quitté la hutte dans la soirée, ils avaient fait au moins quarante-huit kilomètres avant la nuit. Ils ne campèrent qu'après avoir passé la Rivière aux Coquilles. Milton, très-désireux de parvenir au fort 'à temps pour avoir sa part des réjouissances de Noël, se leva au milieu de la nuit et réussit à persuader à Bruneau que l'aube allait paraître. Ils attelèrent donc leurs chiens et repartirent ; mais, à leur grande surprise, ce fut la lune qui se montra et non point le soleil. Ils n'en continuèrent pas moins leur route et virent le soleil apparaître quelques heures plus tard. Bref, ils arrivèrent à Carlton juste à temps pour partager le dîner de Noël de M. Lillie, ayant accompli, dans l'espace incroyablement court de vingt-six heures, un voyage de cent trente kilomètres.

La Ronde vint les retrouver le 27, et, le lendemain, il partait avec Bruneau pour le fort Garry. Ils emme-

I. Cet établissement n'est pas celui du même nom qui est dans le Wisconsin. Il se trouve au nord de G?,rlton, près du lac La Crosse, d'où sort le Churchill. ~ J.-B.

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naicnt avec eux deux traîneaux et les meilleurs chiens de trait qu'ils eussent pu se procurer à Garlton, car ils se proposaient de rapporter quelques sacs de farine et quinze ou vingt kilos de thé. Avec l'aller et le retour, c'était un voyage de près de deux mille kilomètres qui devait leur prendre au moins deux mois. La neige était alors devenue si profonde qu'il fallait d'abord la piétiner à l'aide des raquettes pour que les chiens pussent passer. Ainsi leur entreprise devait être laborieuse.

Pendant l'absence de Milton , Cheadle, resté seul avec le jeune Indien, alla dans les bois faire une nouvelle tentative pour détruire son ancien ennemi, le wolverène. Miscouépémayou, portant un paquet sur son dos, un fusil sur Tépaule et une hache à la ceinture, marchait fièrement pour ouvrir la route, et montrait toute la dignité, toute la confiance d'un chasseur expérimenté. Aucune empreinte, aucune trace n'échappait à son œil investigateur. Il construisait les trappes et les posait ; il dressait le camp, coupait le bois et faisait la cuisine, avec l'adresse d'un vieux trappeur. Cheadle avait pris pour lui le fardeau le plus lourd et la tâche d'abattre les ar&res ; mais Miscouépémayou faisait tout ce qu'il pouvait avec une ardeur infatigable, et son assistance avait une valeur réelle, car il portait des charges et maniait la hache d'une façon qui aurait paru surprenante à un Anglais de son âge. Dans tout ce qui concernait Fart de chasser et de voyager, il prenait sur son compagnon un air de grave supériorité, qui pouvait sembler ridicule, mais que les faits justifiaient incontestablement.

Tous deux ensemble, ils passèrent leur temps assez agréablement dans les bois, car il était impossible de s'attrister avec une compagnie aussi gaie, aussi aimable que celle de Miscouépémayou. Cette assertion doit étonner quand on réfléchit que Cheadle, à leur

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départ, ne savait guère plus de deux ou trois mots de l'idiome des Cries. Pourtant cette circonstance même était une des sources les plus abondantes de leur gaieté. Rien n'amusait plus le jeune garçon que de servir d'instituteur à son compagnon, et il se mettait à rire aux éclats quand son grand élève se trompait de mots ou les prononçait mal. La communication s'était établie entre eux deux, qui ignoraient la langue l'un de l'autre, avec la plus grande facilité. D'ailleurs, Miscouépémayou avait l'air de deviner instinctivement ce que Cheadle désirait, au point que celui-ci eut peine à croire que l'autre ne savait pas un mot d'anglais. Les Indiens ont une telle finesse dans Tintelligence, leur attention est toujours si éveillée, ils forment leurs conclusions si rapidement, que les signes les plus généraux leur suffisent pour vous comprendre avec exactitude.

Le wolverène avait repris ses visites sur la ligne de nos trappes : il avait brisé toutes celles qu'on avait reconstruites et dévoré toutes les proies qu'il y avait trouvées. Cheadle imagina un moyen qui lui sembla infaillible pour faire tomber l'animal dans ses propres filets. Il répara et redressa toutes les trappes brisées et substitua, non pas partout, mais de temps à autre le long de la ligne, des appâts empoisonnés à ceux qu'il employait ordinairement.

La forêt où nous chassions commençait à l'autre bout de notre lac pour s'étendre vers le nord jusqu'à des limites qui nous étaient inconnues. Elle n'était interrompue que par des lacs et des marais assez nombreux et par des clairières où le bois de haute futaie avait été brûlé. Le trappeur recherche toujours les lacs, non-seulement parce qu'ils rendent ses voyages plus rapides et lui donnent la facilité de pénétrer dans des régions moins battues, mais aussi parce que les canaux qui les mettent en communication et leurs rives

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sont les lieux fréquentés et habités par le renard, le pékan et le foutereau. Sur un de ces lacs ou étangs, on observa une curieuse particularité. Celui-ci avait peut-être huit cents mètres en long et en large, mais peu de profondeur. L'eau paraissait prise jusqu'au fond, excepté à une extrémité, où une source élevait ses bouillons à la surface. Ici la glace n'avait que quelques centimètres et laissait même libre un trou peu étendu où l'eau fourmillait de myriades de petits poissons, dont la plupart n'étaient pas plus gros que le doigt d'un homme et qui s'y trouvaient assez serrés pour ne presque pas pouvoir bouger. Y mettre le bras, c'était le plonger dans une épaisse masse tout agitée. A l'entour, la neige était battue et aplanie comme celle d'une route par la foule des animaux qui venaient prendre leur portion de ce repas de carême. De toutes parts, les pistes y convergeaient. On voyait là les faibles empreintes qu'avait laissées le renard argenté ou croisé, en trottant délicatement sur la neige de son petit pas léger comme l'air; les lourdes marques de pékan plus grossier ; la piste nette et vivement tracée du foutereau ; la trace grosse et large du wolverène qui galope en tous sens et toujours. Des centaines de corbeaux perchés sur les arbres environnants dormaient en digérant leur copieuse nourriture. A en juger par l'état de la neige et par les amas de fiente, il y avait bien quatre semaines que ce repas durait et pourtant l'abondance des mets devait y être aussi grande que jamais.

Ce tait local suffisait à nous expliquer pourquoi un grand nombre des rivières et des lacs d'eau douce de ce pays sont dénués de poissons ; car les eaux, dont la profondeur n'est pas assez grande pour qu'elles ne soient pas gelées jusqu'au fond, doivent nécessairement perdre toute leur population en hiver.

Nos trappeurs en revenant sur leurs pas virent que

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le wolverène avait marché sur leurs talons. Dans toute la route qu'ils avaient suivie la veille, les trappes étaient déjà démolies et les amorces enlevées. Cheadle aimait à s'imaginer qu'au moins son ennemi avait été trompé et s'était empoisonné; mais Miscouépémayou lui fit observer que les bonnes amorces seules avaient été consommées; les autres, coupées d'un coup de dent, avaient été soigneusement rejetées. Et cependant elles avaient été faites avec le plus grand soin; la strychnine avait été injectée par un petit trou au centre de la viande qui , lorsqu'elle était gelée, ne laisaitvoir à Toeil aucune différence entre un morceau et un autre. Il était clair que l'animal soupçonnant le poison avait coupé en deux et examiné tous les morceaux avant de les avaler, bien que ces amorces eussent été taillées très-menues, afin d'être avalées d'une bouchée comme les autres l'étaient habituellement. En outre, il était évident que c'était le même wolverène qui avait, d'un bout à l'autre, visité cette piste; car ses empreintes montraient qu'il avait une taille au-dessus de l'ordinaire, et on les distinguait aisément de celles des autres qu'on rencontrait de temps en temps.

Cependant, le 28 décembre, Milton partait de Carlton; ayant passé une nuit à la hutte de Treemiss, il arriva le lendemain à la Belle-Prairie. Cheadle et Miscouépémayou venaient d'y rentrer, et la soirée s'écoula à deviser agréablement de ce qui était survenu depuis la séparation.

Comme nous passions tout le temps, jusqu'au retour de nos envoyés, dans la société des Indiens, nous faisions de rapides progrès dans la langue des Cries et, au bout de quelques semaines, nous pouvions la parler couramment sinon grammaticalement. D'ailleurs l'action oratoire d'un Indien et l'expression de ses gestes facilitent beaucoup l'intelligence de son dis-

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cours. Ainsi nous parvînmes assez aisément à comprendre les longs récits de chasse que Kînémontiayou venait dans notre hutte conter ù nos veillées. La scène qu'il décrivait, il la mettait en action presque entière; mouvements du gibier, approches dérobées du chasseur, acte de coucher en joue et de tirer, le cri de l'animal, le bruit de sa chute, et la poursuite : tout était reproduit à mesure que le récit se déroulait.

Nous étions convenus avec Kînémontiayou que nous partirions ensemble dans quelques jours pour les plaines, afin d'y faire une visite à un petit camp de Cries des Bois qui, nous disait-on, avaient chassé le bison, à cent trente kilomètres de nous.

Le soir du dernier jour de l'année, nous ne laissâmes pourtant pas que d'être étonnés en voyant arriver non-seulement le Chasseur, mais Kékékouarsis, tous deux en compagnie de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs parents. Ils avaient l'air d'être très-contents d'eux-mêmes et nous adressaient force compliments. Ils s'assirent tranquillement, et se mirent à fumer. Evidemment leur intention était de demeurer quelque temps avec nous. L'étroitesse extrême de notre chambre nous rendait incommode la réception d'un si grand nombre de visiteurs; mais il fallut nous résigner à prendre patience, car nous ne pûmes rien comprendre à leurs explications.

Le lendemain matin , nous commençâmes à voir clair dans leurs projets. Au point du jour, les hommes se levèrent et tirèrent de nombreux coups de fusil en l'honneur de la nouvelle année. Ensuite eut lieu une ronde de poignées de mains générale, puis on embrassa les femmes et les enfants. Nous n'eûmes pourtant pas la galanterie de nous prêter à cette dernière partie du cérémonial. Enfin nous apprîmes que l'usage autorise ceux qui n'ont rien pour célébrer la fête à rendre visite à ceux de leurs amis qui sont dans

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l'abondance, et nos voisins avaient pensé qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de venir chez nous. En conséquence, leur arrivée nous fit hâter notre départ. Nous nous mîmes en route avec Kînémontiayou et son fils, laissant le vieux Kékékouarsis et les femmes garder la maison jusqu'à notre retour. Nous emmenions les deux traîneaux à chiens et nous voyagions chaussés de nos raquettes; car nous ne pouvions plus faire un pas sans elles. Depuis quelque temps, nous nous en étions servis pour parcourir de petites distantances et, tout en trouvant d'abord qu'elles rendaient extrêmement fatigante la marche durant une journée entière, nous avions fini par nous y habituer à peu près. Le Chasseur allait en avant, son fils le suivait en dirigeant un attelage de chiens, et nous venions après en conduisant l'autre.

Au bout d'un jour et demi de marche, nous nous éloignâmes du chemin que La Ronde avait pris jadis et nous allâmes un peu plus vers l'ouest. Un des effets du froid excessif que nous endurions était de nous donner un insatiable appétit du gras. Bien des fois nous nous mettions à manger, sans pain et sans assaisonnement, de gros morceaux de graisse, même du suif rance dont nous nous servions pour faire des chandelles 1.

Cependant, si nous nous trouvions bien abrités par les bois avec un énorme feu, pétillant à nos pieds, la couchée en plein air nous semblait assez agréable. Pour voyager l'hiver , on ne se sert pas de tentes,

I. La graisse semble, à tous les points de vue, être le souverain bien pour les Indiens et les métis. Ils s'écrient : « Le beau cheval! il est aussi ^ras que possible! — Quelle belle femme ! comme elle est crasse! » et de même pour les hommes, les chiens ou tout autre animal. Effeciivement, la graisse a beaucoup d'importance en cette région. C'est la meilleure nourriture en hiver, et les chevaux ni les chiens ne peuvent travailler au froid, s'ils ne sont pas gras. — Cii.

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parce qu'on ne pourrait pas y allumer de grands feux. Lorsque nous arrivions sur le terrain que nous avions choisi pour notre camp, chacun se mettait à l'ouvrage aussi vite que possible. L'un dételait les chiens et déchargeait les traîneaux ; l'autre ramassait le bois sec ; un troisième cassait les bûches et allumait le feu ; le quatrième balayait la neige autour du foyer avec une raquette et couvrait la place balayée de branchages de sapin. Puis tous se blottissaient à terre, fumant la pipe et surveillant la cuisson du souper; à l'entour s'asseyaient les chiens qui attendaient impatiemment leur part. Puis on refumait, on recausait; enfin, s'enroulant dans ses couvertures et sa robe de bison, de façon à ne pas laisser passer la tête, chacun se mettait les pieds aussi près du feu qu'il l'osait et s'endormait. Nous nous pressions l'un contre l'autre autant que possible et, après quelques moments de silence, nos chiens rampaient doucement jusqu'au feu et se couchaient entre nous ou à nos pieds. Cependant, avant de dormir, il avait fallu mettre en sûreté, hors de Fatteinte des chiens, non-seulement nos provisions, mais encore nos chaussures, les harnais et tous les objets dans la confection desquels il entrait de la peau ou du cuir, et qui, sans cette précaution, auraient été dévorés.

Quatre jours après avoir quitté la Belle-Prairie, nous arrivions à l'endroit où nous comptions rencontrer les Indiens ;mais leur camp était levé et les traces nous montrèrent que leur bande s'était dispersée dans des directions opposées. Nous reprîmes donc notre route droit vers la prairie. Le temps devenait de plus en plus froid. Comme nous traversions dans la soirée un lac glacé, le vent souffla si vif que la figure nous faisait mal, nos dents claquaient, et cependant nous allions aussi vite que nos chiens nous le permettaient. Il fallut même frotter avec soin le nez et

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les joues de Milton qui s'étaient gelés. Le lendemain, sur l'avis du Cliasseur, nous restâmes au bivac, tandis qu'il partait seul en reconnaissance, afin de voir s'il ne pourrait pas tuer un bison. Nous n'avions plus alors en fait de provisions que quelques poignées de farine et un peu de pemmican, à peine autant qu'il nous en fallait pour la consommation de la journée. Ce fut donc un temps plein d'inquiétudes que nous passâmes en attendant Kînémontiayou, en nous demandant s'il réussirait à nous procurer quelque viande. Nous diminuâmes nos rations et celles de nos chiens, et nous finîmes même par nous décidera faire servir à notre nourriture, en cas de nécessité absolue, un vieux chien qui n'avait plus de dents et qui nous était peu utile.

Le jour cessa et nous guettions toujours en vain le retour du Chasseur, en nous demandant si ce retard était l'annonce d'un échec ou d'un succès. Les heures passaient dans les ténèbres et nous continuions à prêter l'oreille avec l'espoir d'entendre les pas de notre Indien. Miscouépémayou devenait fort inquiet , il restait silencieusement assis et absorbé par les efforts qu'il faisait pour entendre son père ; puis il se mit à tirer en guise de signaux des coups de fusil. Rien ne répondait. Enfin, vers minuit, Kînémontiayou fit son apparition ; il pliait sous un fardeau qui, lorsqu'il approcha, fit voir à nos yeux ravis le cœur, la langue et les autres bons morceaux d'un bison. Nous ne fûmes longs ni à les faire cuire ni à les dévorer. Cela fait, le Chasseur nous dit qu'il avait chassé sans se reposer toute la journée, mais sans trouver une seule piste de bison. Ce n'était qu'à son retour, juste à la tombée du jour, qu'ayant découvert un taureau solitaire, il avait pu l'abattre. Alors le froid l'avait tellement engourdi qu'avant de pouvoir rien couper de la bête, il avait dû faire un grand feu ; ensuite il avait été retenu

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encore parle soin de recouvrir de bois et de neige son gibier afin de le mettre à l'abri des loups.

Le lendemain matin, nous allâmes bivaquer près du bison; la journée fut employée à ramasser une bonne provision de bois sec, qui était rare en cet endroit, et à découper notre bête.

Le jour suivant, nous en vîmes deux autres dont l'une fut mortellement blessée^ mais la nuit survint avant que nous eussions pu l'atteindre ; nous la retrouvâmes le lendemain matin, en partie dévorée par les loups, qui l'avaient abattue durant la nuit.

La figure de Milton qui avait été gelée deux jours auparavant se couvrit alors d'érésipèle et nous donna des inquiétudes. Nous étions sans aucun abri contre les rigueurs du froid, à cent soixante kilomètres environ de chez nous. Il fut convenu que nous allions construire une cache pour y serrer une grande portion de notre viande et que nous reviendrions à la Belle-Prairie de toute la vitesse de nos chiens.

La cache fut construite de façon que notre Chasseur déclara quelle pouvait sans doute être dévalisée par un wolverène , s'il la découvrait; mais qu'elle était de nature à résister efficacement à toute une armée de loups.

Le lendemain on mit sur un des traîneaux une légère charge de viande; sur l'autre, on empaqueta Milton dans des couvertures et dans des peaux de bisons, et on l'y attacha solidement. Kînémontiayou guidait la marche, son fils conduisait le premier traîneau et l'autre était confié à Cheadle qui ne quittait pas son malade. Ce retour fut aussi fatigant qu'ennuyeux. Du matin au soir retentissaient les hurlements des chiens et les cris de leurs conducteurs. Les traîneaux versaient incessamment, parce qu'ils donnaient contre une souche ou glissaient sur le penchant d'un coteau; et tandis que nous nous efforcions de les soule^

BmilOTHiCA

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ver et de les redresser, les chiens se couchaient tranquillement, regardant autour d'eux sans nous aider en rien. Si le conducteur, hors de lui-même, s'élançait le bâton à la main pour punir, les chiens se livraient à des efforts désordonnés qui ne faisaient qu'empirer la situation, puis ils retombaient dans leur attitude passive dès qu'on recommençait à relever le traîneau. Tout ce temps, le malheureux Milton le passa lié, immobile, à moitié enseveli sous la neige. 11 se remettait pourtant, malgré toutes ces difficultés et tous ces inconvénients, et, quand nous rentrâmes à la maison après un rude voyage de trois journées et demie, il était presque guéri.

Nous fûmes agréablement surpris à notre arrivée de trouver que les femmes avaient réussi à rendre notre hutte propre et bien rangée; mais elles avaient consommé tout ce que nous leur avions laissé et se trouvaient parfaitement disposées à fêter dignement la viande que nous avions rapportée. Heureusement que nous avions serré sous clef un peu de farine ; c'était, à l'exception de la viande de bison, tout ce qui nous restait de nos provisions.

Les Indiens retournèrent à leurs demeures, emportant pour eux la plus grande quantité de notre viande fraîche ; mais le Chasseur s'engageait à revenir dans une semaine nous prendre pour faire une nouvelle excursion dans les plaines. Nous fûmes donc trèsétonnés en le voyant, le troisième jour, arriver en compagnie de Miscouépémayou et de Kékékouarsis, pour nous informer qu'il ne leur restait plus rien à manger.

Nos provisions se composaient alors de quelques livres de viande et d'une poignée de farine. Les Indiens nous apportaient vingt-deux poissons, en ayant laissé treize à leurs familles. Évidemment cette provision était insuffisante jusqu'à l'absurdité pour entreprendre

vers les plaines une excursion de cinq jours, sans avoir la certitude d'y trouver aucun bison. Nous décidâmes donc, comme le moyen le plus sûr d'éviter la disette, que nous irions chercher du pemmican à Carlton.

Comme Milton était dans l'incapacité d'entreprendre un voyage, il fut convenu qu'il resterait à la maison et que Cheadle partirait pour le fort. On fit un partage égal des denrées, et Cheadle se mit immédiatement en route avec les Indiens.

Le premier jour, ils avancèrent rapidement et ils eurent l'espoir 'assuré d'atteindre Carlton le lendemain. Néanmoins le froid était tel que les Indiens refusèrent de faire un pas de plus, malgré toutes les instances de Cheadle. Ils se mirent à cuire et à dévorer leurs quelques poissons jusqu'à l'après-midi, répondant à ses reproches, et même à ses conseils de conserver un peu de nourriture pour le lendemain, par leur éternel « A quoi bon ? »

Quand ils eurent tout consommé, excepté deux poissons, Cheadle réassit à les faire marcher; mais, au bout de quelques kilomètres, ils lui déclarèrent que c'était trop dur, faisant allusion à la rigueur du froid, et ils établirent leur bivac p#ur la nuit. On n'avait pas encore fait la moitié de la route. Toutes les provisions étaient déjà épuisées. Comme ils virent que Cheadle était dans une véritable colère, les Indiens se levèrent avant le jour, sans s'inquiéter autrement qu'ils eussent une soixantaine de kilomètres à faire avec l'estomac vide, et sans avoir pitié de leurs malheureux chiens qui, depuis deux jours, n'avaient pas mis un seul morceau de nourriture sous la dent. Cheadle se comportait autrement. Se traînant péniblement jusqu'à midi sur ses raquettes, il éprouvait, par suite du vide de son estomac, une sensation si désagréable que peu à peu il se courbait en deux. Cette attitude excitait souvent l'hilarité de Miscouépé-

mayou, qui s'amusait beaucoup à lui crier : « Allons vite, allons vite ! » Il n'y avait d'autre remède à ces misères que de persévérer à marcher en avant. Enfin, à la brune, ils arrivèrent au chemin bien foulé qui commence à peu près à huit kilomètres du fort. On ôta les raquettes dont on chargea les traîneaux ; les chiens, flairant le terme de leur voyage, partirent au galop, et Cheadle lui-même, tout à coup remis de ses fatigues, étonna fort ses compagnons, en courant à leur tête et en arrivant le premier à Carlton.

Le lendemain, tout étant prêt pour retourner immédiatement au secours de Milton, on s'aperçut que Kînémontiayou se trouvait dans un état d'ivresse complète. Vers midi il s'était assez remis pour que l'on partît, avec sa promesse de marcher en toute hâte. Il avait même grande honte de sa conduite, il s'en repentait, mais surtout parce qu'il avait fart la folie d'échanger un beau couteau de chasse, auquel il tenait beaucoup, contre une tasse à thé pleine de rhum.

Après le départ de ses amis pour Carlton, Milton avait passé plusieurs jours dans une ennuyeuse solitude, augmentant à l'aide de son fusil sa maigre subsistance. Il avait fini par penser que la société de Kékékouarsis vaudrait encore mieux pour lui que de n'en avoir aucune. Il avait donc chaussé ses raquettes et s'était mis en marche pour le lac au Poisson-Blanc. Là il avait trouvé moins à vivre que chez lui. Le poisson avait été bientôt épuisé et l'on ne pouvait y suppléer que par un des animaux, martre, foutereau ou loutre, que Kékékouarsis prenait de temps en temps dans ses trappes, ou par des perdrix ou des lapins qu'abattait Milton ; mais ce gibier commençait à disparaître du voisinage immédiat et la nécessité de l'abstinence devenait fort désagréable, quand le Chasseur et son fils arrivèrent enfin avec le pemmican qu'envoyait Cheadle.

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Après son retour, Kînémontiayou s'en alla dans la forêt à la chasse de l'élan. Il n'eut aucun succès durant plusieurs jours. Alors il rentra pour adresser une invocation solennelle au Manitou, afin qu'il bénît sa prochaine tentative.

Avant lé jour, Kînémontiayou partit, et le soir, il revenait plein de joie, car sa prière avait été parfaitement exaucée, puisqu'il avait tué deux élans. Cet animal est sacré. Il faut en avaler immédiatement plusieurs portions, comme la poitrine, le foie, les rognons et la langue ; le reste doit être consommé en un seul repas. Les femmes n'ont pas le droit de goûter à la langue, et les chiens n'en peuvent manger aucun des restes, qui doivent être détruits par le feu. Le Chasseur avait apporté à sa maison la meilleure partie de l'animal, et Milton eut le plaisir d'y prendre sa part d'un grand festin. On découpa les morceaux de choix et on les jeta dans le feu en exécution des promesses faites au Manitou, tandis que les hommes chantaient, battaient les tambours et faisaient sonner la crécelle. Ensuite tous mangèrent autant qu'ils le purent.

Cheadle était resté à Carlton pour y attendre la venue du courrier qui arrive une fois par hiver du fort Garry, et qui apporte les lettres en destination de Carlton et des autres forts situés plus loin. Naturellement nous avions l'espérance de recevoir une grande quantité de lettres en réponse à toutes celles que nous avions envoyées en Angleterre et dont nous n'avions pas encore entendu parler jusqu'ici. Notre désappointement fut donc extrême lorsque, le courrier étant arrivé du fort Garry, on ne trouva dans sa boîte aucune lettre adressée à quelqu'un de nous. Désormais il nous fallait attendre jusqu'au retour de La Ronde, pour voir s'il nous en viendrait par son entremise.

Après cette déconvenue, Cheadle, bien qu'il ne rapportât aucune nouvelle agréable, n'eut plus qu'une

pensée, de revenir auprès de Milton le plus tôt possible. Il eut quelque difficulté à se procurer les moyens de transport nécessaires, car le froid était devenu si intolérable qu'il aurait été dangereux de traverser une campagne ouverte sans avoir un traîneau pour porter une ample provision de couvertures et de vêtements. Enfin un métis anglais, nommé Isbister, s'offrit à l'accompagner avec son attelage de chiens, pourvu qu'il consentît à voyager avec une rapidité qui permît au guide d'être de retour à Carlton dans trois jours, afin de se joindre à une bande de chasseurs qui partait pour les prairies.

L'offre fut acceptée avec reconnaissance, et à midi le départ avait lieu. Le vent du nord soufflait avec une extrême âpreté, et le thermomètre descendait à 3o degrés au-dessous de zéro. Le chemin n'était pas mauvais, quoiqu'il n'eût pas assez de dureté pour qu'on pût s'y passer de raquettes; la neige ^'ailleurs s'y amoncelait rapidement. Les chiens filaient avec leur traîneau légèrement chargé, et Isbister et Cheadle s'efforçaient de les suivre, s'élancant sur leurs chaus-

sures, avec un mouvement de côté et d'autre et un balancement de bras assez semblable à ceux des patineurs.

Malgré de pareils efforts, malgré un grand nombre de chemises de flanelle, une chemise de cuir, une autre de molleton et par dessus tout un gros collet d'Inverness, Cheadle se sentait gelé en plusieurs endroits, aux bras, aux jambes et à la figure. Lorsqu'on s'arrêta pour bivaquer la nuit dans un groupe de sapins, Cheadle ne put pas battre le briquet, et même ce fut avec peine qu'Isbister en vint à bout. Ils firent un feu considérable; ils se couchèrent en ajoutant à leurs vêtements deux couvertures et deux robes de bison; et cependant ils ne purent ni avoir chaud ni rester longtemps sans être avertis, par la douleur de leurs

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orteils à moiiié gelés, qu'il leur fallait se relever pour entretenir le feu. Les chiens se glissaient en frissonnant le long de la couche, du haut en bas, et comme leur maître passèrent une nuit sans repos. Cette nuitlà le thermomètre marqua 38 degrés au-dessous de zéro, ce qui fut le plus grand froid qu'on éprouva cet hiver; mais une année précédente, le thermomètre avait descendu jusqu'à 45 degrés.

Le lendemain matin, ils repartirent au pas de course et parvinrent à notre hutte avant la nuit.

A l'arrivée de Cheadle et d'Isbister, la hutte se trouvait vide, car Milton était encore au lac du Poisson- Blanc; mais, en traversant celui de la Belle-Prairie, les voyageurs avaient remarqué des empreintes étrangères qui se dirigeaient vers la maison et ils en restaient intrigués. Bien plus, la cheminée étant encore chaude et l'eau n'étant pas gelée dans la bouilloire, quelqu'un évidemment était entré chez nous.

Lorsque Isbister eut fait manger les chiens et eut lui-même soupe à la hâte avec du pemmicar. et du thé, il convertit son traîneau en une espèce de carriole ou de traîneau à voyageur. Puis il s'y assit, en s'enveloppant bien de couvertures et de fourrures, et deux heures après son arrivée, il repartait pour Garlton. Ses chiens coururent jusqu'à onze heures du lendemain matin et firent ainsi deux cent vingt-cinq kilomètres en moins de quarante-huit heures; et la dernière centaine sans aucune halte pour se reposer ni pour manger.

Cependant Cheadle demeurait emprisonné au fort Milton. L'exercice inaccoutumé auquel il venait de se livrer avait raidi ses membres endoloris, l'usage des raquettes l'avait rendu boiteux, et c'est à peine s'il pouvait se traîner lentement pour vaquer aux soins indispensables de couper du bois et de faire la cuisine. Le soir, comme il était fort tristement assis,

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seul au coin du feu, la porte s'ouvrît et donna passage à un métis français qui ressemblait beaucoup à un Indien. Il s'assit, fuma, et se mit à causer une heure ou deux. Il avait laissé sa loge et sa famille à une dizaine de kilomètres, et chassait à la trappe. Quand l'heure en fut venue, Cheadle servit à souper un peu de pemmican; alors le visiteur justifia pleinement le sobriquet qu'il portait de Mahaygun ou le Loup, par la voracité avec laquelle il mangea. Il raconta ensuite qu'il n'avait pris aucune nourriture depuis deux jours. La veille, il avait visité notre hutte, allumé du feu, fait fondre un peu de neige dans la bouilloire et avait attendu longtemps, espérant toujours le retour de quelqu'un. Enfin il s'en était allé, sans toucher au pemmican qui était à sa portée sur la table. Son histoire était incontestablement vraie, comme tous les indices le prouvaient et puisque le pemmican était resté intact. Le lendemain, il partit en emportant quelques provisions pour sa squau. Il était fort reconnaissant de l'assistance qu'on lui avait donnée et promettait de revenir bientôt avec sa femme, qui laverait et raccommoderait tous nos vêtements pour s'acquitter de nos bontés envers eux.

Cheadle était alors à peu près remis des fatigues de son récent voyage. Il chaussa donc ses raquettes et partit pour aller chercher Milton chez les Indiens au lac du Poisson-Blanc. Ses chaussures pourtant le faisaient tellement boiter qu'il eut de la peine à accomplir avant la nuit cette promenade d'une quinzaine de kilomètres. En ouvrant la porte de la hutte, il aperçut la vieille squau qui, poêle en main, faisait frire le pemmican du soir. Tous l'accueillirent avec joie. Milton s'ennuyait fort de vivre avec les sauvages, et les Indiens sont toujours portés à donner de bonne grâce l'hospitalité à l'homme blanc. Le Chasseur et Miscouépémayou étaient dehors pour aller

chercher et rapporter la viande d'un élan que le premier avait abattu. Nous rentrâmes à la maison le lendemain, en faisant dire aux deux Indiens de venir nous rejoindre aussitôt que possible.

En arrivant à la hutte, nous y trouvâmes le Loup (Mahaygun) et sa femme déjà installés. La femme était agréable^ proprette, et s'était mise sans retard à laver et à raccommoder nos hardes. Pendant ce temps, nous, y compris son mari, les seigneurs de la création, nous la regardions faire, en fumant et en discutant les nouvelles apportées deCarlton; nous nous demandions pourquoi nous n'avions reçu aucune lettre et nous faisions des projets pour l'avenir. La jouissance d'un jour de repos complet après une rude besogne est immense et nous la goûtions dans toute sa plénitude. Au bout de deux jours, Kînémontiayou et Miscouépémayou firent leur apparition. Ils nous apportaient une charge de viande d'élan, que nous trouvâmes délicieuse, après n'avoir si longtemps eu à manger que du pemmican, manquant de farine et, ce qui était la plus grande des privations, n'ayant presque plus de thé.

Le Chasseur et le Loup se reconnurent pour de vieux amis qui ne s'étaient pas vus depuis plusieurs années, et ils fraternisèrent tout de suite d'une manière étonnante. Le premier réclama immédiatement une demi-pinte de rhum, que Cheadle lui avait promise pour récompense à l'époque de nos circonstances critiques, s'il rapportait avec promptitude les provisions à Milton. La dette fut donc payée et les deux amis ne tardèrent pas à devenir fort gais et à entonner leurs chansons. De temps à autre, ils venaient nous serrer la main et nous certifier que nous étions des seigneurs de premier ordre. Kînémontiayou partageait de bonne foi sa liqueur avec son camarade. Q.uand elle fut épuisée, Mahaygun se leva, nous fit

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un discours où il exposait dans les termes les plus flatteurs sa reconnaissance pour l'hospitalité que nous avions exercée envers lui ; il le terminait en nous assurant qu'il était honteux vraiment de nous demander une nouvelle faveur. Cependant, d'autre part, il avait près de lui son cher ami Kînémontiayou, l'ami de son cœur, son camarade fidèle, qu'il n'avait pas rencontré depuis tant d'années. Cet ami venait de lui donner généreusement du rhum. Comment pourrait-il reconnaître une pareille politesse? Il n'y en avait qu'un moyen. Lui offrir du rhum à son tour? mais il ne le pouvait qu'en nous en demandant. Il était donc sûr que nous ferions droit à sa requête et que nous l'excuserions, car il ne voyait pas d'autre façon de résoudre la difficulté où il se trouvait placé. Comme nous avions été fort touchés de l'honnêteté de cet homme qui, presque mourant de faim, avait respecté nos provisions lorsqu'il avait visité notre hutte en notre absence, nous consentîmes à lui faire cadeau d'une quantité de liqueur égale à celle qui avait été remise au Chasseur; mais en exigeant la promesse solennelle qu'aucun d'eux n'en demanderait davantage. Alors la débauche tourna à la folie. Tous deux chantaient, parlaient, nous pressaient les mains à la ronde, et nous élevaient jusqu'aux cieux dans leurs louanges. Le pot absorbé, ils commencèrent à nous importuner pour avoir plus de liqueur. Nous leur rappelâmes qu'ils s'étaient solennellement engagés à se tenir pour satisfaits de ce qu'ils avaient déjà reçu. Le Loup reconnut la justesse de nos remontrances; mais Kînémontiayou n'était plus capable d'entendre la raison. Il n'eut même pas l'air de comprendre qu'il eût pu se soumettre à un pareil engagement. La timbale à la main, il allait de l'un à l'autre, marquant avec son doigt sur le métal la hauteur qu'il se contenterait d'obtenir^ Nous eûmes la fermeté de lui

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en refuser même une goutte, et, comme nous persévérions, à mesure qu'il voyait diminuer ses chances de succès, il abaissait la marque indiquée par son doigt; enfin il jura qu'il se contenterait si seulement on lui versait de quoi recouvrir le fond de sa timbale. Les heures se passaient ainsi. Il ne se lassait pas de nous solliciter; nous ne nous fatiguions pas d'opposer des refus à ses importunités. Cheadle finit par lui reprocher assez rudement sa mauvaise foi. Sur ce, Kînémontiayou tira son couteau de sa ceinture , saisit Cheadle au collet et, lui appuyant la pointe sur la poitrine, il s'écria: ce Ah! si j'étais un Indien des plaines , comme je vous percerais le cœur, puisque vous osez me refuser. — Oui, lui répondit Cheadle avec un admirable sang-froid ; c'est justement cela ; vous ne ferez rien de pareil, parce que vous n'êtes pas un Indien des plaines. Ceux des bois ne sont pas des brigands. » Il touchait la corde sensible. Kînémontiayou le relâcha im.médiatement; mais il observa avec hauteur qu'il reconnaissait s'être beaucoup trompé dans la bonne opinion qu'il avait eue de nous; notre avarice le dégoûtait au point qu'il brisait tout rapport désormais, et qu'il allait immédiatement retourner chez lui. En effet, malgré les vives sollicitations de Miscouépémayou, il quitta la hutte en chancelant, et se mit à atteler ses chiens à son traîneau.

On était alors au milieu de la nuit, la neige tombait à gros flocons, et le froid était extrême. Bien que le Chasseur eût parlé avec une langue encore assez libre, il ne pouvait guère plus se tenir debout, et ce ne fut que grâce à l'assistance forcée de son fils qu^il réussit à mettre son traîneau en état. Alors il partit sans dire un mot, en compagnie de Miscouépémayou, que la mauvaise conduite de son père avait jeté dans une véritable affliction. Leur chemin traversait un bras

du lac. Bientôt, Kînémontiayou accablé par la liqueur qu'il avait bue , engourdi par l'intensité du froid, devint incapable de marcher et se mit à ramper sur les mains et sur les genoux. Avant d'avoir franchi le lac, il était tombé ivre-mort, couché dans la neige, où il ronflait lourdement. Miscouépémayou, au comble de la douleur et de l'effroi, sut trouver encore quelques ressources. Il le réveilla de force et, moitié le traînant moitié le conduisant, il l'amena dans un bouquet de bois sur le bord du lac. Tandis que l'enfant se hâtait de ramasser des branches et d'allumer du feu, le père retombait là dans son lourd sommeil. Alors son fils l'enveloppa dans ses couvertures, rétendit le long du feu et passa les interminables heures de la nuit à entretenir avec un soin plein de piété la flamme du bienfaisant foyer. Tout grelottant, à moitié gelé, il n'enleva pas une seule couverture à son père qui ne pouvait plus se mouvoir. Il le veilla filialement, heure par heure, jusqu'à ce que le soleil eût accompli une partie de sa course» Enfin, l'homme sortit de son sommeil, dégrisé, sans accident, et reprit sa route vers sa maison.

Après le départ du Chasseur et de son fils, nous eûmes la liberté d'aller tranquillement nous reposer. Dans la matinée, nous dépéchâmes , vers le lac au Poisson- Blanc, le Loup, porteur d'un message pour ce vagabond de Kînémontiayou; nous y essayions de le rappeler à ses devoirs. La journée s'écoula sans nouvelles ni de l'un ni de l'autre, et, le soir, nous tînmes conseil ensemble sur le parti qui nous resterait à prendre si nous étions abandonnés à nos propres ressources. L'homme avait remporté toute la viande qu'il avait eu l'intention de nous offrir, et notre provision de pemmican baissait déjà. Ce fut donc avec un vrai soulagement que, le lendemain matin, nous vîmes arriver le coupable Chasseur accompagné par

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le Loup et par sou fils, et ramenant une nouvelle charge de viande d'élan. Le père et le fils n'avaient atteint leur demeure que longtemps après que le Loup y était arrivé, dans la nuit, et se trouvant de fait trop épuisés pour se remettre immédiatement en route. Kînémontiayou était plein de repentir ; et nous pressant les mains avec ardeur il s'écriait qu'il avait été « non droit », c'est-à-dire qu'il avait eu tort; mais il nous assurait que c'était la première fois de sa vie qu'il avait agi si grossièrement et que jamais plus il ne recommencerait. Nous fîmes volontiers la paix et tout se trouva de nouveau rasséréné.

Le 10 février, Cheadle partit avec le Chasseur et son fils emmenant deux traîneaux à chiens. L'ancienne trace s'était effacée, si bien qu'en pleine campagne on ne pouvait plus la distinguer. Il fallut donc recommencer à fouler la voie en marchant avec les raquettes. La neige avait alors près de trois pieds, et cette profondeur obligeait les deux hommes à aller en avant de façon que la trace fût assez foulée pour supporter le poids des chiens et de leurs traîneaux. Partout où la vieille trace était apparente, on retrouvait les empreintes du wolverène qui l'avait suivie vers la plaine. Les malheureux tremblaient donc pour leur cache, et comme ils voyaient chaque jour que le wolverène n'avait pas cessé de suivre la piste, le Chasseur , en montrant les empreintes , s'écriait : (( Toujours ce maudit wolverène! nous ne trouverons plus un morceau de viande I »

Ils s'attendaient donc à avoir du mauvais temps à passer; car, suivant toute apparence, ils ne trouveraient guère de bisons, et, dans ce cas, leur seule chance serait de s'en retourner promptement à la Belle-Prairie, qu'ils pouvaient regagner en trois jours. Cependant, comme le Chasseur pénétrait dans un petit bois près du lac, il eut la joie de découvrir la trace d'un

bison. L'animal avait passé en courant bon train, poursuivi probablement par quelque chasseur, et sa piste était de la veille. Kînémontiayou ordonna donc de faire une halte, tandis qu'il pousserait en avant une reconnaissance dans la prairie ouverte. Peu après, il revenait avec la bonne nouvelle qu'il avait vu cinq taureaux paître dans les environs.

Ces bisons se tenaient dans un espace ouvert et d'un accès difficile. Il était pourtant si nécessaire d'en tuer un qu'on décida que le Chasseur s'avancerait seul vers eux, tandis que Cheadle et Miscouépémayou se tiendraient à couvert sous le bois. Ils se glissèrent jusqu'à la lisière de la prairie et se mirent à épier avec anxiété les mouvements du Chasseur et des bisons. Ceux-ci continuaient à paître tranquillement lorsqu'une bouffée de fumée et le bruit du fusil de l'Indien annoncèrent la mort de l'un d'eux. Les quatre autres prirent la fuite.

Tout à coup les spectateurs de cette scène intéressante eurent Tétonnement devoir un autre nuage de fumée et d'entendre le bruit d'un second coup de fusil. Évidemment ce coup avait été tiré par quelqu'un qui attendait à l'affût le passage de ces animaux, et, en effet, un homme s'élança bientôt en pleine poursuite. Cheadle et le jeune Indien, sortant sans retard de leur cachette, conduisirent les traîneaux dans un bouquet d'arbres plus voisin du bison qui venait d'être abattu, et dressèrent immédiatement leur bivac.

A la nuit, ils avaient achevé de dépouiller la bête, lorsque leur compagnie se trouva augmentée par l'arrivée d'un Indien, vêtu de peaux, chaussé d'une énorme paire de raquettes et qui avait l'air fort sauvage. C'était un Sauteur , nommé Gaytchi Mohkémarn ou le Gros Couteau. Il nous apprit qu'il était arrivé, de la Montagne-du-Bois, ce jour même dans

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les plaines, et qu'il guettait les cinq bisons, les seuls qu'il eût vus, lorsqu'il avait aperçu Kînémontiayou qui rampait vers eux. Il avait blessé deux de ceux qui avaient passé devant lui ; mais la nuit était arrivée avant qu'il les eût attrapés, et il était revenu sur ses pas.

Depuis deux jours il n'avait pas goûté de nourriture, et il avait, à plusieurs kilomètres de là , quitté sa squau et ses enfants dans la même situation. Il fut longtemps à se rassasier de notre viande fraîche et en prit à son aise, sans essayer de rien porter à sa malheureuse famille. Les gens qu'il avait laissés à la Montagne-du-Bois étaient dans une grande détresse faute de nourriture. Etakh-ékouhp un mois auparavant était descendu dans la plaine pour se procurer de la viande ; mais, depuis lors, on n'en avait plus entendu parler. Treemiss, nous dit-il, avait aussi considérablement souffert et n'avait pu obtenir aucune provision à Carlton où il se trouvait alors. Enfin, il nous donna peu d'espoir de rencontrer d'autres bisons, car, ajouta-t-il, on assure de tous côtés qu'ils ont disparu.

Le lendemain matin, Gaytchi Mohkémarn partit à la recherche des bêtes qu'il avait blessées ; Kînémontiayou alla examiner notre cache et voir s'il trouverait d'autre gibier ; Cheadle et son jeune compagnon demeurèrent au camp, pour couper du bois et préparer la viande.

Le soir, le Chasseur était de retour. A sa grande surprise, il avait trouvé notre cache intacte. Le wolverène n'avait suivi notre piste que jusqu'à seize cents mètres de cet endroit, car il avait eu peur de s'exposer ainsi en pays ouvert.

Plus tard, Gaytchi Mohkémarn apparut, étant couvert de sang et apportant une langue. Les quatre bisons étaient tombés sous ses coups. Il ne pensait pas

qu'il y en eût d'autre dans un rayon de cent soixante kilomètres. Cheadle eut la louable prudence de lui acheter immédiatement deux de ces animaux pour quelques livres de munitions et un peu de tabac.

Le lendemain Gaytchi Mohkémarn pensa qu'il était temps de se mettre à la recherche de sa femme qui devait n'avoir rien pris depuis quatre journées. Après déjeuner, il partit pour lui porter un peu de viande. Quant à nous, nous passâmes le reste du jour à découper les animaux que nous avions achetés la veille. Le lendemain, Gaytchi Mohkémarn était de retour, amenant sa femme et un traîneau avec quelques effets. Il allait camper auprès des animaux qu'il avait tués et nous avertissait qu'un grand nombre d'Indiens étaient en route pour le rejoindre. Tousse mouraient de faim, car ils n'avaient pas mangé depuis plusieurs jours.

Effectivement, durant cette journée, nous vîmes arriver des Peaux-Rouges, famille après famille. C'était une vraie cavalcade de spectres ambulants. Les hommes, maigres et blafards, marchaient devant des chiens cadavéreux, qui n'avaient littéralement que les os et la peau, et tiraient après eux des traîneaux aussi à jour, aussi vides qu'eux-mêmes. Les femmes et les enfants composaient l'arrière-garde. A l'honneur des hommes, il est bon de noter que ces êtres faibles étaient en meilleur état, même assez potelés, et que les femmes faisaient un étrange contraste avec les formes décharnées de l'autre sexe. Bien que lessquaus indiennes et leurs enfants soient tenus, il est vrai, dans une dure sujétion, et que ce soit en général sur elles que tombe toute la fatigue des grosses besognes, elles ne sont pas mal traitées. Leurs souffrances et leurs privations sont moins grandes que celles des hommes, L'Indien est constamment occupé à chasser pour procurer de la nourriture à sa famille. En temps dej disette, il part sans emporter aucune provision pour!

lui, et souvent il marchera plusieurs jours de suite, du matin au soir, sans rencontrer aucun gibier. S'il en trouve, il se charge de viande qu'il rapporte péniblement à la maison ; alors, tant que dure l'abondance, il se considère comme ayant des droits au repos le plus complet pour se remettre de ses fatigues.

A mesure que nos misérables affamés arrivaient, nous les invitions à s'asseoir près du feu. Ils affectaient une gaieté que leurs traits démentaient. Ils fumaient, ils plaisantaient, sans laisser voir qu'ils convoitassent la viande étalée sous leurs yeux et en se gardant de rien demander à manger. Nous nous hâtâmes de faire cuire de la viande et de leur offrir à chacun un bon repas. Ils le consommèrent avec le calme et la dignité de gens trop bien élevés pour montrer aucune avidité ; mais, à la vérité, ils ne laissaient pas une bouchée de ce qu'on leur servait.

Au milieu de ses hôtes, le Chasseur était dans toute sa gloire. La plupart étaient pour lui de vieilles connaissances. Lorsqu'ils eurent mangé, il provoqua au jeu trois jeunes gens, les dandies de la troupe.

Les joueurs s'asseyent en face l'un de l'autre, les jambes croisées, et la capote ou la couverture étendue sur les genoux. Le jeu consiste en ceci : un des joueurs cache dans ses mains deux petits objets, comme une vis de baguette à fusil ou un morceau de fil de laiton; les adversaires essayent de deviner ce qu'il a dans les mains. Celui qui cache fait de son mieux pour tromper les autres. Il tient ses mains dans un mouvement continuel; tantôt les réunissant, tantôt les mettant sous la couverture qui recouvre ses genoux, tantôt les plaçant derrière son dos. Entre chaque changement, les mains sont exposées au choix des adversaires qui les examinent avec soin, avec passion, et qui généralement sont longs à se décider.

Pendant tout ce temps, les batteries d'instruments

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ni les chansons ne cessent ; les joueurs remuent leurs corps en mesure et se baissent ou se lèvent en cadence. Le résultat de chaque coup, gain ou perte, est noté par une entaille sur un bâton : chaque entaille représente un enjeu.

Ce jeu dura toute la moitié du jour, avec une énergie, avec un intérêt qui ne faisait défaut à personne, ni aux joueurs ni aux spectateurs. Enfin le Chasseur gagna aux autres tout ce qu'ils avaient, excepté leurs fusils et leurs couteaux ; cependant les visiteurs se retirèrent sans avoir l'air le moins du monde abattu par leur mauvaise fortune.

Derrière eux restèrent un Indien et sa squau. La taille de l'homme était gigantesque, plus de six pieds ; les os de sa forte charpente ressortaient à tous les angles et à tous les joints, etses muscles pouvaient devenir le sujet d'une étude, tant le défaut de graisse les faisait apparaître.

Il avait été défiguré en se battant avec un ours gris qui, d'un coup de patte, lui avait arraché un œil, écrasé le nez et fait sauter les dents. Sa misère paraissait absolue. Littéralement, il avait perdu au jeu tout ce qu'il possédait, hormis sa femme, son enfant et un chien efflanqué. A eux tous, ils n'avaient plus une bouchée à manger. L'homme était sans fusil, sans munition, sans couteau, sans raquette ; il ne lui restait rien de ce qui est nécessaire au chasseur.

Deux jours durant, ce pauvre diable resta au bivac de Cheadle, mangeant du matin au soir. Jamais ses gencives édentées ne se reposaient. Il consommait non-seulement tout ce qu'on lui donnait, mais il s'attribuait tranquillement tous les rebuts qu'on faisait dégeler au feu pour les chiens.

Néanmoins lorsque, deux jours plus tard, nous reprîmes la route de la Belle-Prairie, il demeura près du feu, assis avec sa femme, très-content de son sort

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et occupé à faire cuire sa seule provision, la tête d'un bison. Suivant toutes les apparences, il était destiné à périr bientôt de froid ou de faim; et cependant, vers la fin de l'hiver, il vint nous surprendre à notre hutte, aussi hideux et aussi maigre qu'auparavant, mais ayant toujours l'air plein de santé et de courage.

Nous avions alors plus de viande qu'il ne nous en fallait pour l'instant, même sans toucher à celle qui était dans la cache; on en confia une partie à Gaytchi Mohkémarn et, pour emporter le reste, on ajouta à notre convoi un petit traîneau et deux chiens qui furent loués. Après avoir chargé nos véhicules de tout ce qu'ils pouvaient contenir, on reprit la route du logis. La trace était assez bonne, mais la lourdeur du train rendait le voyage fort ennuyeux.

A la descente des hauteurs, il fallait pour retenir et guider le traîneau que le conducteur se couchât dessus, la face en bas, étendant ses jambes en arrière, et fît pour ainsi dire l'office d'un frein en enfonçant, autant qu'il le pouvait, ses pieds dans la neige. A une pente très-rapide qui dévalait de plusieurs centaines de mètres dans un lac situé au pied, il arriva que le convoi atteignit le faîte avant que Cheadle eût eu le temps de se mettre en posture de frein. Son traîneau fila, glissant vite, plus vite que les chiens ; le tout roulant les uns par-dessus les autres, dans une succession de culbutes, jusqu'à ce que, pêle-mêle, il fût parvenu en bas. Les chiens y restaient gisants, embarrassés dans leurs harnais et abattus par la lourdeur du traîneau, qui semblait avoir du briser tous les os de leurs corps, tant il les avait lourdement cognés dans leur chute prolongée. Cependant ces pauvres bêtes n'avaient pas de blessure. On mit, il est vrai, pas mal de temps à les tirer d'embarras et à replacer tout en ordre sur le chemin. Le voyage d'une journée se composait ainsi d'une perpétuelle alternative de difficultés et dcdésastres.

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Après trois jours de ce labeur très-fatigant, la troupe se trouva parvenue, vers la tombée de la nuit, à vingtcinq kilomètres de la Belle-Prairie. Comme on ne voyait pas alors d'endroit propre à bivaquer , nos amis poussèrent en avant jusqu'à ce que la nuit fût close. Pendant un temps, ils s'avancèrent à la lueur d'une nouvelle lune qui était déjà presque couchée. Le traîneau de Cheadle marchait en tête et, quand la lune eut disparu, il continua sa route même en n'y voyant plus clair. Heureusement Chouchou, le chien qui allait le premier, ne montrait pas d'hésitation ; il suivait la trace sans se tromper, bien qu'elle fût alors à peu près effacée et à peine perceptible à l'œil, même en plein jour. Les hommes n'avaient plus d'autre moyen de la reconnaître qu'en sentant la dureté de la voie sous la semelle de leurs raquettes, en opposition avec la masse poudreuse de la neige qui s'étendait de part et d'autre. Mais, s'apercevant que la sagacité du chien était à la hauteur des circonstances, Cheadle résolut d'atteindre la hutte cette nuit même et persévéra tranquillement, ayant sur ses talons les deux autres traîneaux et les Indiens. Ceux-ci s'étonnaient fort que le seigneur ne voulût pas s'arrêter. Entin l'obscurité devint si grande que les conducteurs avaient perdu de vue leurs chiens et ne distinguaient plus que l'ombre vague de leurs traîneaux qui s'éloignaient. Cependant Chouchou, à mesure qu'il approchait de la hutte, hâtait sa course, sans faire aucune erreur, si ce n'est qu'il renversa le traîneau dans un profond amas de neige, sur les bords de la rivière Crochet, à huit cents mètres de chez nous. Cet accident les retarda un peu, car il leur fallut retrouver le sentier perdu en sondant avec des perches la neige éparse, qui l'avait, en cet endroit, recouvert à une telle profondeur que Chouchou était bien excusable de ne pas l'avoir suivi. Enfin, les traîneaux furent remis sur le terrassement

et, au bout de quelques minutes, un rayon de lumière, qui filtrait à travers la fenêtre de parchemin du fort Milton, vint réjouir les yeux des voyageurs épuises de fatigue. Ce fut avec une joie bien vive que Milton les reçut. Il avait passé les derniers jours tout seul, dans l'inquiétude, guettant le retour de ses amis absents depuis douze journées. Gomme nous avions à présent assez de viande, nous restâmes tous les deux au logis, attendant de jour en jour le retour de nos gens envoyés à la Rivière Rouge. Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ. C'était l'espace de temps qu'ils avaient jugé nécessaire pour leur voyage ; mais nous avions toujours compté qu'ils le dépasseraient.

Nous nous occupâmes en les attendant à chasser, dans le voisinage immédiat, au fusil et à la trappe.

Cependant Milton s'adonnait aussi à l'art culinaire et s'en acquittait avec autant de talent que de succès ; son mérite était mis à de graves épreuves pour produire une variété de plats avec les maigres ressources dont il avait la disposition. Cheadle était le scieur de bois du ménage et le porteur d'eau, ou plutôt le fondeur d'eau et de neige.

Cela dura ainsi assez longtemps d'une façon tolérable. A la fin pourtant notre petite demeure s'était si fort encombrée par les amas de copeaux, d'éclats de bois, de débris de toute espèce, et si mal ordonnée, par suite de l'habitude que nous avions d'abandonner là tout objet dont nous nous servions sans le remettre en place, que nous arrivions à peu près à ne plus pouvoir nous livrer aux travaux du ménage. Il faut bien noter que le balayage était malaisé, puisque nous n'avions pas de balai et que le niveau de notre plancher était d'environ soixante centimètres au-dessous du sol extérieur. Cependant nous prîmes la résolution d'instituer un nouvel ordre de choses, en nous mettant bravement à un rangement général et à un complet net-

toyage de printemps. Nous commençâmes par faire des balais avec des branches de sapin et par employer nos plats d'étain en guise de pelles à ordures. Souvent au milieu de nos travaux, comme nous étions à quatre pattes nettoyant les ordures et enlevant la poussière à l'aide de grossières inventions, nous nous trouvions de si drôles de figures que nous éclations de rire. Et cependant le résultat en fut très-satisfaisant; et quand nous vîmes l'apparence d'ordre et de propreté que présentait maintenant notre logis, nous fûmes très-contents de nous.

D'ailleurs nos triomphes sortirent de la sphère des actes qui concernent la femme de chambre.

Encouragé par une sériede succès dans l'art agréable de la cuisine et par les flatteuses félicitations, par les vives sollicitations de Cheadle, Milton finit par essayer un plum-pudding.

Il fallut préalablement procéder à l'élimination soignée des corps étrangers, bouts de tabac, capsules, plomb, etc., qui s'étaient mêlés à nos provisions; après quoi le pudding fut trituré, mélangé suivant les règles, enveloppé comme il faut dans un linge et mis au pot. Combien de fois l'en sortit-on? Combien de fois examina-t-on avec la pointe d'une fourchette s'il n'était pas enfin (cela dura toute la journée !) cuit à point? Nous faisions bien rôtir aussi deux poulets de prairie: mais le pudding accaparait l'intérêt du public. Il faut n'avoir jamais été réduit à vivre longtemps d'une seule et même pitance pour ne pas se faire une idée de l'angoisse avec laquelle nous suivions des yeux la cuisson de notre plum-pudding. Ah! qu'il fut délicieux! Combien il dépassa toute espérance ! Sans doute il avait plus d'une imperfection ; par exemple, il contenait encore quelques capsules, des balles de plomb et même des morceaux de tabac; mais qu'importe.-^ Il était de taille à être servi aux habitants de Brobdingnag. En

vain nous avions caressé l'espérance de l'achever en une seule fois; il en resta. La nuit fut assez pénible. On peut, je l'avoue, attribuer cette absence de repos à la nature un peu lourde de notre souper, mais la cause la plus réelle en était dans l'impatience de voir arriver le matin, où nous pourrions renouveler les délices de la soirée passée. Ce ne fut pas sans inquiétude qu'aux premiers rayons de l'aube chacun de nous épia les mouvements de son compagnon. Enfin, avant qu'il fît grand jour, nous sautâmes tous les deux à la fois de nos lits, chacun craignant d'avoir à perdre un morceau de son délicieux déjeuner. Et jamais écolier n'eut plus de regret à voir la fin de son gâteau que nous n'en eûmes en soupirant sur la dernière bouchée de ce pudding sans égal.

Il fallait bien rompre la monotonie du temps qui passait si lentement. Déjà nous étions au commencement de mars, et La Ronde ni Bruneau n'étaient de retour. Il est vrai que parfois notre solitude était égayée par les visites des Indiens ; mais tous ils étaient affamés ; et ils faisaient de fameuses brèches à nos maigres provisions. Rover contribuait pour sa part à alléger l'ennui de ces longues soirées d'hiver; car nous les passions en partie à varier et à perfectionner son éducation. Les représentations qu'il donnait étaient, pour nos visiteurs indiens, une source toujours nouvelle d'admiration et de plaisir. Jamais ils ne se lassaient de le voir se tenir sur la tête, marcher sur les jambes de derrière, ou s'asseoir dans la posture d'un mendiant. Chacun de ses faits et gestes excitait parmi les spectateurs de tumultueuses exclamations qui exprimaient leur stupéfaction; mais surtout celui qui consistait à surveiller un morceau de viande mis sur le plancher ou posé en équilibre sur le bout de son nez. Les Indiens ne pouvaient pas comprendre comment on réussissait à dresser un chien à attendre le

mot d'ordre au lieu de se jeter sur la nourriture. Leujs propres chiens, qui ne sont jamais nourris que quand ils travaillent, sont toujours si maigres et si voracement affamés, qu'ils volent tout ce qu'ils peuvent atteindre.

Il y avait eu presque partout une grande disette. Au fort près du lac de l'Œuf, on avait été obligé pour vivre de faire bouillir afin de les réduire en pâte les peaux de bison. Deux hommes qu'on avait dépéchés de là pour obtenir des secours à Touchwood-Hills, l'endroit le plus voisin, y étaient arrivés presque morts de faim, et y avaient trouvé les habitants à la dernière extrémité et incapables de les aider en rien. Au fort La Corne i, on avait longtemps souffert, et, même à Carlton, on avait été si tristement réduit que les chasseurs étaient partis munis d'assez peu de subsistances pour être obligés en route de manger leurs chiens. Nous dûmes donc nous estimer très-heureux d'avoir si bien échappé à la détresse générale.

Les bisons se sont tous éloignés des forts, et la quantité de poisson blanc péché dans les lacs, et qui a formé une des ressources principales, a diminué à un tel point que maintenant il ne se passe guère d'hiver sans qu'on souffre de la famine. Cette disette est devenue si urgente qu'elle amène la Compagnie de la baie d'Hudson à penser à établir immédiatement de vastes fermes dans le district de la Saskatchaouane, si admirablement disposé d'ailleurs pour l'agriculture et pour la production du bétail.

Les temps sont passés, pour ne plus revenir, où l'on pouvait, le long de la Saskatchaouane septentrionale, vivre en abondance à l'aide du fusil et du filet.

Le 1 1 mars, nous étions assis dans la hutte, causant

I. Le fort La Corne est au confluent des deux Saskatchaouanes. — J.-B.

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avec deux jeunes Indiens qui venaient d'arriver des plaines, envoyés par Gaytchi Mohkémarn pour nous dire que, si nous ne faisions pas immédiatement chercher la viande laissée par nous dans la cache, la famine Tobligerait à la manger; tout à coup, la porte s'ouvrit et nous vîmes entrer La Ronde. Il était très-amaigri et avait l'air épuisé de fatigue. Bruneau le suivait de près, amenant un traîneau où se trouvaient du pemmican, un sac de farine, une petite caisse de thé et, mieux que tout le reste, des lettres d'Angleterre. Avec quel empressement nous nous en saisîmes! Avonsnous besoin de dire le nombre de fois qu'elles furent lues et relues? Nous préparâmes un régal pour fêter l'arrivée de nos gens. On lit des crêpes à profusion et du thé à plusieurs reprises. Nous n'avions pas goûté de thé depuis des jours, de crêpes depuis des semaines. Longtemps après minuit, nous étions encore assis à écouter les nouvelles de la Rivière Rouge et le récit du voyage de La Ronde et de Bruneau. Ces pauvres diables avaient mis vingt-trois jours pour faire les mille kilomètres qui nous séparaient du fort Garry ; ils s'étaient reposés une semaine, et avaient commencé leur retour le dernier jour de janvier. Le 3i janvier et le 1" février étaient les deux jours où Cheadle et Isbister étaient revenus de Garlton, c'est-à-dire la période du plus grand froid, celle où le thermomètre était descendu à 3o" au-dessous de zéro.

La Ronde et Bruneau avaient fait lentement et laborieusement trois cent vingt kilomètres, lorsque, le pemmican venant à manquer, ils avaient dû soutenir les chiens aux dépens de la conserve précieuse. Cependant, à deux journées du fort Pelley, les chiens étant à bout de force, il avait fallu abandonner un des traîneaux avec un de ces pauvres animaux, qui se coucha le long de la route pour expirer. Un peu plus loin, ils passèrent près d'un traîneau dont l'atte-

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lage de chiens était complètement gelé, droits et raides sous leurs harnais, semblables à ces gens que les Mille et une Nuits nous montrent métamorphosés en pierre. Quelque passant, trouvant ce traîneau abandonné avec son attelage mort, avait remis les chiens sur les jambes comme s'ils traînaient encore leur fardeau. En arrivant au fort Pelley, nos gens avaient vu les habitants en proie à la disette et n'ayant plus qu'un demisac de pemmican. Ils leur avaient laissé un sac de iarine. Après quoi, La Ronde avait été pris d'une bronchite; il avait eu la plus grande difficulté à finir son voyage et nous était arrivé dans l'état d'épuisement que nous avons dépeint.

A peine nous venions de nous endormir tranquillement que le grognement des chiens nous tira du sommeil et que nous entendîmes quelqu'un se glisser doucement dans la hutte. Il y faisait une obscurité complète. Milton, sautant à bas du lit, battit le briquet et nous vîmes le Chasseur, avec son beau-père et toute sa famille. Ils avaient appris, par les deux jeunes Indiens qui nous avaient fait visite ce jour- là, le retour de La Ronde, et, sans retard, ils étaient venus lui souhaiter la bienvenue et prendre leur part des bonnes choses qu'il avait apportées. Nous montrâmes notre mécontentement d'être ainsi dérangés, et, tout pleins de honte de leur conduite, ces braves gens se couchèrent paisiblement à terre pour dormir.

La Ronde fut sérieusement malade durant plusieurs jours. Après sa convalescence, nous reprîmes la vie de trappeur en la variant de temps en temps par la chasse aux rats musqués, dont la saison était arrivée. Quoiqu'ils aient une odeur assez forte, ils sont loin d'être à dédaigner.

Ensuite, nous pensâmes à nous occuper à chasser 1 élan. Dans un rayon de plusieurs kilomètres autour de notre logis, nous en avions vu beaucoup de traces,

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qui nous avaient donné l'espérance de faire une bonne chasse avec l'assistance de Rover. La surface de la neige, que fond le soleil durant le jour, est transformée en croûte solide chaque nuit par les gelées nocturnes, au commencement du printemps. Cette croûte est assez forte pour porter Thomme chaussé de raquettes ou un chien de petite taille; mais elle se brise sous la pression des petits pieds et de l'énorme poids de l'élan. Lorsqu'un chien le poursuit, l'animal essaye de s'échapper; mais, comme, chaque fois qu'il s'élance, il s'enfonce jusqu'aux jarrets et que les coupants de la glace le blessent aux jambes, il est bientôt réduit aux abois, et le chasseur en arrivant le tue à son aise. Il n'y a guère d'autre moyen que celui-là, si ce n'est qu'on peut se mettre à l'affût, en été, près des endroits où il se baigne dans les rivières et dans les lacs. C'est un animal des plus prudents et que le plus habile chasseur n'approche que très-difficilement. Peu de métis, et un plus grand nombre d'Indiens mais pas tous, ont, dans les circonstances ordinaires, assez d'adresse pour suivre à la piste et pour tuer un élan ; aussi dit-on dans le pays qu'un homme peut, toute sa vie, poursuivre un élan sans réussir à l'apercevoir. Cet animal se tient au cœur de la forêt où on ne le voit que quand on le touche pour ainsi dire; son ouïe est si fine que la rupture d'une brindille ou le craquement d'une feuille morte suffit pour lui donner Téveil. I Un jour de vent, où les bruits du bois étouffent le 1 son des pas furtifs du chasseur, offre le plus de chance pour l'atteindre. D'ailleurs l'élan a adopté un stratai gème plein de finesse pour se mettre à l'abri de toute ; surprise. Lorsqu'il veut se reposer, il marche en l cercle et se couche à l'intérieur, mais tout près du : commencement de la courbe. Il en résulte que le chasseur qui suit sa piste passe près de l'endroit où '■■ l'élan est couché et que, tandis que l'homme continue

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à suivre le cercle, l'animal sans être vu s'échappe par un côté opposé. Cette année cependant, le dégel commença le 3o mars et fut aussi subit que complet, en sorte qu'il n'y eut aucune croûte formée sur la neige et que nos espérances de chasse furent tout à fait trompées.

Nous commençâmes, bientôt après, nos préparatifs pour quitter nos quartiers d'hiver, aussitôt que la neige serait assez disparue pour permettre à nos charrettes de rouler sur la terre. Le premier soin à prendre était de retrouver nos chevaux que nous avions lâchés au début de l'hiver. Comme nous avions de temps en temps aperçu leurs traces, nous connaissions la direction qu'ils avaient prise. La Ronde suivit leur piste aisément et les découvrit à quinze ou seize kilomètres du logis. Ce qui nous étonna le plus lorsqu'il les ramena à la Belle-Prairie, ce fut l'excellent état où ils se trouvaient. Bien qu'ils eussent été fort maigres quand la neige avait commencé à tomber et que deux d'entre eux eussent été attelés au traîneau dans la première partie de Thiver, ils étaient devenus de vraies boules de graisse. Ils avaient autant de feu et d esprit que s'ils eussent été nourris avec du blé, ce qui est loin d'être la condition habituelle des chevaux indiens. La pâture ici est si substantielle que, même en hiver, où ils ont à chercher leur nourriture sous la neige, les animaux s'engraissent rapidement, pourvu qu'ils trouvent des bois où s'abriter contre les rigueurs des vents.

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