‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 32 sur 43 · DANS LA FORET DE LA THOMPSON · texte numérisé non relu

DANS LA FORET DE LA THOMPSON

Ceinture qui sépare les vallées du Fraser et de la Columbia. — Naufrage dans la rivière du Canot. — Kinnikinnick. — Comme les Canadiens qui nous précédaient, nous renonçons à atteindre le Caribou. — Ils se sont embarqués sur la Thompson au Camp de la Tuerie. — Nous pénétrons dans la forêt. — Roubébou. — L'Indien mort. — Nous tuons le Petit Noir pour manger. — Thé des muskegs. — Rapides de la Thompson. — Découragement passager de la famille Assiniboi ne. — Traces de l'homme. — Eblouissant soleil au sortir des ombres de la forêt.

Le 10, nous étions prêts à partir lorsqu'une grande pluie vint à tomber ; elle nous retint jusqu'au lendemain. Nous n'avions eu, depuis six semaines que nous avions quitté Edmonton , que deux tempêtes accompagnées de tonnerre qui eussent troublé une saison d'ailleurs toujours chaude et belle. Le lendemain matin, le temps se remit, et l'Iroquois partit pour retourner à Jasper House. Peu après, nous voulûmes rassembler nos chevaux pour commencer notre voyage vers le Caribou ; mais on ne retrouva pas celui de M. O'B., malgré plusieurs heures passées à le chercher. Enfin nous y renonçâmes, parfaitement convaincus que le cheval avait été volé par l'Iroquois et que nous n'avions aucune chance de le rattraper.

DE l'atlantique AU PACIFIQUE 205

Un des jeunes Chouchouaps consentit à nous accompagner durant une journée, pour nous montrer le chemin pris par les émigrants ; nous avions dessein de le suivre aussi loin que possible avec l'espoir de finir par arriver au Caribou. D'abord il traversait un pays facile, sablonneux, onduleiix et légèrement garni de jeunes sapins. Nous traversâmes un affluent du Fraser , longeâmes les rives d'un petit lac et, vers le soir, nous avions, sans nous en apercevoir, franchi la ceinture qui sépare les bassins du Fraser et de la Columbia. Le Chouchouap passa la nuit avec nous, nous mit le lendemain sur la trace des émigrants, et retourna chez lui. Nous lui dîmes adieu, ne nous doutant guère des fatigues que nous aurions à vaincre ni du temps qui s'écoulerait avant que nous pussions voir la face d'un autre homme.

Ici la trace prenait à droite, pour entrer dans la plus occidentale des deux étroites vallées entre lesquelles est divisée celle de La Cache par la ligne de hauteurs qui se dirige au sud et qui porte sur la carte le nom de Chaîne Malton. Au bout de seize cents mètres environ, nous étions arrivés à la Rivière du Canot, affluent de la Columbia et qui coule vers le sud-est. Il s'est creusé, dans ce sol sablonneux, un canal profond, et nous descendîmes une falaise escarpée pour atteindre la vallée de la rivière que nous coupions presque à angle droit. Les eaux enflées rendaient le courant très-fort. Les bords étaient embarrassés de bois flotté et d'arbres surplombants. Il fallut remonter un peu la rivière pour trouver une place où nous pourrions la passer en radeau. Nous arrivâmes enfln à un petit endroit découvert près duquel il y avait plusieurs sapins morts et où la rive opposée offrait un espace moins encombré que les autres par les troncs tombés, les roches et les broussailles. Après avoir fait traverser les chevaux, nous commençâmes à abattre du bois pour

2 06 DE l'aTLANTIQUK AU PACIFIQUE

le radeau. La perte antérieure de deux haches nous réduisait à nous servir d'une hachette, et il fallut nous relayer dans ce pénible travail qui dura jusqu'à l'après-midi, avant que nous eussions coupé assez d'arbres à notre avis. Puis il fallut transporter ces troncs au bord de l'eau.* Alors on réclama l'assistance de M. O'B. comme celle des autres. On convint qu'en cette occasion il aurait vraiment sa part de fatigue et on le destina à servir de partenaire à Cheadle. C'était' curieux à voir. M. O'B. allait en chancelant sous le poids du bout d'une lourde pièce, criant à pleine voix, gémissant pitoyablement, essayant de s'arrêter, mais toujours entraîné par ce Cheadle au cœur dur, qui pouvait à peine porter son fardeau à cause des éclats de rire que lui arrachaient les exclamations et les contorsions de son compagnon. Une fois délivré de sa charge, M. O'B. s'assit et jura qu'il lui était complètement impossible de continuer de pareils efforts. Cheadle réussit à l'engager à faire une nouvelle tentative et à trouver un autre arbre aussi lourd que le précédent. M. O'B. supplia, grogna, demanda merci en implorant Cheadle pour qu'il s'arrêtât un instant, un seul instant; peine perdue : il fut obligé d'accomplir sa tâche ; alors il s'assit, déclarant qu'il était littéralement brisé. Son épuisement ne lui ôtait pas la force de proférer ses plaintes très-vigoureusement. Cependant, trouvant que nous perdions trop de temps à l'employer à ces travaux forcés, nous le chargeâmes déporter uniquement les perches légères destinées à être mises en travers des poutres du radeau. Quand tout le bois fut réuni, on en forma soigneusement notre embarcation et l'on se prépara au passage ; mais le courant était si violent que nous eûmes de la peine à monter à temps tous à bord et qu'avant que nous eussions pu nous servir convenablement des perches que nous tenions pour diriger sa marche, le radeau était

emporté. Nous dérivions avec une effrayante rapidité. D'abord nous eûmes lieu de craindre d'être inévitablement entraînés à nous briser contre des roches et contre un arbre qui pendaient du côté d'où nous étions partis. Pourtant électrisés par les jurons et par les cris forcenés de l'Assiniboine, nous fîmes de si vigoureux efforts que nous échappâmes d'un ou deux centimètres aux brisants. Mais, en évitant Scylla, nous tombions dans Charybde. Le courant qui frappait en cet endroit se précipitait ensuite vers la rive opposée. Avant donc que nous nous en fussions aperçus, ou du moins avant que nous eussions pu y remédier, nous étions enlevés dans un rapide furieux. Nous le passâmes comme une flèche et nous nous vîmes irrémédiablement emportés à une perte assurée, contre un gros sapin, à travers les branches inférieures duquel l'eau entrait en bouillonnant, comme celle qui vient de passer sous la roue d'un moulin. « A terre ! à terre avec la ligne ! » s'écria l'Assiniboine, et, au moment que nous passions près du bord, faisant dans l'eau un saut désespéré, il saisit les arbustes, escalada la rive et enroula sa corde autour d'un arbre. Au même instant, Cheadle sautait de son côté et avec sa corde en faisait autant. Malheureusement ces cordages, pourris par l'humidité constante où ils étaient laissés, se brisèrent comme du fil, et le radeau, entraîné sous le sapin, disparut dans l'eau. Milton et la femme en furent enlevés par les branches comme des mouches. Quant à M. O'B., par un hasard inexplicable, il réussit à s'accrocher au radeau et nous le vîmes plus bas reparaître avec lui à la surface de l'eau. Il se tenait assis, en silence et sans bouger, semblant tout résigné à la mort vers laquelle il était rapidement poussé. L'Assiniboine et son hls, qui avait en même temps que son père sauté à bord, s'élancèrent à la poursuite du radeau. Cheadle allait les suivre, avec la notion confuse que tout le

208 DE l'atlantique AU PACIFIQUE

monde excepté lui était noyé, lorsqu'il entendit un cri partant du sapin couché sur l'eau. Il jeta les yeux dans cette direction et aperçut Milton, qui se tenait accroché aux branches. Son corps était passé sous le tronc; suivant les variations du torrent, sa tête était couverte par l'eau ou reparaissait au-dessus. La femme se trouvait dans une position semblable, mais un peu plus loin et du côté le moins élevé. Tous les deux couraient un imminent danger d'être entraînés à chaque minute. Cheadle leur cria de tenir ferme, au nom de Dieu, et, se glissant le long de l'arbre, il parvint à saisir Milton qui était le plus près de lui. Milton voulut qu'il sauvât d'abord la femme; mais Cheadle, pensant que la femme était moins facile à atteindre et que Milton courait le plus de danger, commença par le mettre en sûreté.

Ensuite nous nous avançâmes tous deux avec précaution au secours de la femme ; malheureusement elle était si loin et si bas que nous ne pouvions pas la tirer du péril ; nous nous bornâmes donc à la tenir de notre mieux et à crier à l'Assiniboine d'accourir avec une corde.

Pendant ce temps, il avait rattrapé le radeau dans son rapide élan et s'était mis à crier de toutes ses forces à M. O'B., qui se tenait immobile à l'arrière, de lui jeter le bout de la corde rompue. M. O'B. ne répondait qu'en branlant doucement la tête et en disant : (( Non, non ; je vous remercie. » Il tenait ses yeux solennellement fixés devant lui. Cependant le radeau vint pour un instant à donner contre un autre arbre penché sur la rivière. L'Assiniboine put l'arrêter. M. O'B. saisit l'occasion d'échapper au danger, s'élanca sur la rive et s'enfonça dans les bois, sans même tenir compte de la demande que lui faisait son sauveteur de l'aider à fixer solidement le radeau.

Nous jetions des cris déjà depuis quelque temps,

oo

quand l'Assiniboine, ayant enfin l'air de nous entendre, se hâta de dénouer une corde ; mais cela prenait du temps et nous commencions à craindre de ne pouvoir plus soutenir sa femme jusqu'à ce qu'il arrivât. En ce moment, M. O'B. parut sur le rivage et nous regarda d'un air effaré. Nous lui criâmes de courir vers l'Assiniboine et de lui dire d'apporter une corde vivement ; mais il ne sembla pas nous comprendre et se contenta de détacher sa cravate et de nous la tendre. Le jeune Assiniboine accourait alors. Il saisit la cravate, nous la remit et, en la joignant à la ceinture de Milton, il la passa autour du corps de sa mère, que nous pûmes alors tenir au-dessus de l'eau jusqu'à ce que son père nous eût lancé une corde. Mme Assiniboine était sauvée. Le froid l'avait saisie, il est vrai, et rendue presque insensible ; mais elle reprit ses sens peu à peu ; une gorgée de rhum, que Cheadle avait eu la précaution de garder pour de pareilles circonstances, acheva de la rétablir. Ce ne fut pas sans peine que nous pûmes ensuite nous procurer du feu ; car nous avions précédemment perdu nos allumettes dans le Fraser et notre amadou venait de se mouiller ; pourtant nous finîmes par y réussir : nous nous occupâmes à sécher nos effets et à constater nos nouvelles pertes. Les paquets qui contenaient tout ce que possédaient l'Assiniboine et sa famille étaient disparus ; mais la fortune nous avait conservé nos fusils, nos poires à poudre et ce qui nous restait de nos provisions.

Le lendemain, faisant un long détour sur la droite pour tourner la chaîne qui se dirige au sud, nous entrâmes dans une vallée située à l'ouest. La trace n'était plus fort distincte et passait parmi des rochers et de la futaie incendiée. Lorsqu'il s'agit de dîner, nous nous aperçûmes que nous avions perdu notre poêle à frire et une partie de notre vaisselle d'étain, ce qui

nous réduisait dès lors à faire cuire dans la marmite notre pemmican et à y boulanger notre pain. Au fond du ravin coulait un petit ruisseau se dirigeant au nord pour tomber probablement soit dans le Fraser ou dans la Rivière du Canot. Le jour suivant, nous franchissions la ligne de faîte du bassin de la Thompson, où nous entrions. Il y avait là un petit lac marécageux, appelé sur la carte le lac Albreda et qui occupait le fond du ravin. Il paraissait avoir eu jadis pour écoulements des cours d'eau s'échappant de chacune des extrémités, comme le lac du Sommet entre les lacs Lilloet et Anderson, dans la Colombie Britannique ; mais, à présent, l'extrémité septentrionale était bouchée par une vieille digue qu'avaient élevée les castors, et l'écoulement n'existait plus que vers le midi. Nous longeâmes ce dernier cours d'eau qu'alimentaient plusieurs ruisseaux arrivant de l'ouest. Devant nous, s'élevait une montagne magnifique, remplie de glaciers et qui semblait bloquer la vallée que nous suivions. Cheadle appela cette montagne le Mont Milton. La trace pénétrait ensuite dans l'épaisseur de la forêt de sapins, où la futaie prenait des dimensions énormes. Deux troncs de thuyas gigantesques, espèce de cyprès ou de cèdre comme on le nomme ordinairement, qui s'élevaient à côté l'un de l'autre, avaient l'un plus de six brasses et demie ou de douze mètres et demi ; l'autre, cinq brasses ou neuf m.ètres de circonférence, ce qui donnait des diamètres de trois à quatre mètres. Des sapins presque aussi élevés montaient à plus de quatre-vingt-dix mètres de haut. On n'apercevait aucune éclaircie et nos animaux ne trouvaient à manger que des petits rameaux et des queues de cheval i. La route était coupée par des collines et des marais.

Page 1