‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 33 sur 43 · I. Prèle, en \atin. 'equisetum. — J.-B · texte numérisé non relu

I. Prèle, en \atin. 'equisetum. — J.-B

Le cinquième jour après notre départ de La Cache, nous nous transportions sur la rive droite ou occidentale de la rivière; nous reconnûmes qu'elle était un affluent de la Thompson. Elle atteignait alors une trentaine de mètres en largeur, et une telle profondeur que, pour empêcher nos effets d'être trempés, nous étions forcés en la passant de mettre sur nos têtes les paquets dont les chevaux étaient chargés. Après avoir traversé deux moindres cours d'eau qui venaient de l'ouest, nous arrivâmes à une rivière profonde ayant des bords de boue molle. Elle nous arrêta assez longtemps; enfin nous la franchîmes en menant les chevaux par une ancienne digue à castor. Nous nous trouvions encore entourés de montagnes neigeuses ; des hauteurs escarpées couvertes de sapins fermaient de toutes parts la vallée.

Le 25 juillet, le sixième jour depuis que nous avions quitté La Cache, en laissant le Mont Milton à droite, nous fûmes arrêtés par une grande rivière descendant du nord-ouest et joignant ici celleque nous avions suivie et qui venait du nord. Cette rivière avait une soixantaine de mètres en largeur et coulait abords remplis d'eau fondue des glaciers. A l'angle que formait le confluent, nous campâmes afin de reconnaître par où se dirigeait la piste des émigrants. Ici nous trouvâmes un de leurs bivouacs avec plus de bois coupé qu'il n'en fallait pour les feux, d'où nous conclûmes qu'ils y avaient fait un radeau et passé, à ce confluent, sur l'un ou l'autre bord de la rivière principale. Jusqu'alors nous avions supposé qu'ils avaient, sans la franchir, remoRté le courant venu du nord-ouest dans la direction du Caribou; mais, de ce côté, il nous fut impossible de découvrir aucune trace et l'Assiniboine n'en trouva pas davantage sur le bord oriental de la grande rivière où il se transporta à l'aide d'un petit radeau. Il nous

parut donc évident que les émigrants étaient allés sur la rive occidentale, et nous nous préparâmes à nous y rendre aussi.

Un arbre portait une inscription annonçant que c'était le point oii le guide André Cardinal avait quitté les émigrants pour retourner à Edmonton. C'était donc de là que, d'après sa relation, il avait montré aux émigrants les hauteurs du Caribou dans le lointain. Cette circonstance, jointe à l'affirmation de la vieille femme de La Cache que, dirigé vers le Caribou ou vers Kamloups, le voyage nous prendrait une huitaine de jours, nous mit fort à notre" aise, bien que nous n'eussions plus que très-peu de provisions. La privation du thé nous était plus pénible que celle du sel, des conserves de végétaux et même que de toute autre friandise. Il y avaitdéjà plus d'une année que nous nous abstenions, sans la moindre difficulté, de tout stimulant alcoolique ; mais nous ne pûmes jamais cesser de regretter le thé et le tabac. Jusqu'alors nous avions allongé la petite quantité de tabac qui nous restait en la mêlant avec ce que les Indiens appellent kinnikinnick , qui est Técorce intérieure du cornouiller. Mais à présent nous n'en avions plus à nous tous que trois ou quatre pipes, et nous résolûmes de garder ce tabac pour un cas de nécessité.

Tout à fait convaincus que nous arriverions en quelques jours au but de notre voyage et pleins de confiance, nous nous mîmes à construire notre radeau. Nous y employâmes toute la journée du 26, car, pour plus de sécurité, nous avions pris le parti de nous servir de très-grands arbres. Nous nous relayions au travail et nous occupions nos loisirs à laver pour chercher de l'or ; mais nous n'en trouvâmes pas une parcelle. Cependant le sable sur les berges et dans le lit de la rivière était rempli de poussière de talc

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qui jetait beaucoup d'éclat aux rayons du soleil. L'Assiniboine qui la prenait pour de Tor nous la faisait remarquer comme un indice que nous approchions du terme de notre voyage. Les eaux montèrent encore durant cette journée, et, le soir, elles avaient bien augmenté de trente centimètres ; mais durant la nuit elles descendirent au point où nous les avions vues d'abord. C'est l'effet alternatif du soleil et delà gelée nocturne sur les neiges des montagnes. Il faisait très-beau et très-chaud; aussi les moustiques et les cousins abondaient-ils au point de rendre notre sommeil presque impossible. Nous avions achevé avant la nuit de couper nos arbres et de les porter au bord de l'eau pour les assembler.

Le matin du 27, M. O'B., qui comptait parmi ses bonnes qualités celle de se lever de bonne heure, se surpassa. Était-ce la conséquence du trouble que lui avaient infligé les moustiques ou de l'intérêt qu'il prenait au bien général? Nous ne le savions pas. Levé au point du jour, il éveilla Gheadle en le priant de venir tout de suite parce qu'il avait une communication importante à lui faire, et le prenant à part il lui dit : « En premier lieu, docteur, j'espère que vous et l'Assiniboine serez très-prudents au passage de cette rivière, car vous savez que, la dernière fois, vous y avez si mal réussi que c'en était une honte. Nous n'avons alors échappé à la mort que par une faveur spéciale de la divinité. Rappelez-vous le péril que j'y ai couru. Maintenant, si vous voulez suivre mon conseil, vous conserverez tout votre sang- froid ; animosus et/ortis appare , mais aequo animo, vous savez; ne criez pas comme l'autre jour : l'Assiniboine m'avait fait perdre mon bon sens avec son rude langage. Maintenant il me reste une grâce à vous demander ; c'est que, vous et lord Milton, vous consentiez à retarder jusqu'à demain la traversée de cette

rivière, car un fatal pressentiment m'oppresse; je crains que, si nous tentons ce passage aujourd'hui, nous ne soyons tous perdus , tous noyés, docteur. Pensez à la responsabilité qui vous incombe, avant qu'il soit trop tard ; vous et sa seigneurie vous répondez de notre vie. »

Cheadle lui fit observer que nos provisions baissaient tellement que nous ne pouvions pas perdre un seul jour et que ses pressentiments de malheur ne provenaient que du souvenir d'un accident qui fort probablement ne se représenterait pas. M. O'B, ne laissa pas que de branler la tête avec solennité ; il cita Cassandre et s'embarqua avec les plus épouvantables frayeurs. Cependant la traversée se fit sans accident, excepté qu'au moment où nous approchions du rivage, M, O'B., dans sa hâte de se trouver à terre en sûreté, sauta dans un bas-fond ; mais l'Assiniboine, le saisissant au collet, le retira de Peau et le força d'attendre que le radeau eût été garanti de tout événement. Le pressentiment de M. O'B. ne fut donc pas réalisé. Heureusement !

En nous mettant à chercher la trace, nous reconnûmes avec chagrin que nous avions abordé sur une petite île et non sur le bord occidental de la rivière comme nous le voulions. Le cours d'eau du nordouest se joignait au principal par deux bouches et nous nous trouvions sur le petit delta situé entre les deux bras. Il portait des marques nombreuses de la visite des émigrants ; mais , malgré nos recherches qui durèrent jusqu'à la nuit, rien ne put nous indiquer la direction qu'ils avaient choisie. Le lendemain l'Assiniboine était debout de grand matin. Il passa le bras occidental au moyen d'un pont naturel que formait l'accumulation, sur un banc de sable, des troncs emportés par les inondations ; bientôt il reconnut une piste qui remontait le bras du nord ouest

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dans la direction du Caribou; mais elle finissait brusquement après seize cents mètres environ, comme il s'en assura. Le ravin était étroit, les rives escarpées et boisées très-dru ; enfin des montagnes calcaires surgissaient en face.

Évidemment les émigrants avaient reculé devant les difficultés qu'ils rencontraient à se tailler une route qui les conduisît au Caribou,^ et ils avaient pris le parti de tourner vers Kamloups. En effet, l'Assiniboine trouva une autre trace, d'accord avec cette supposition, et qui descendait la rivière dans la direction du sud. Le moment était donc venu pour nous de nous décider à essayer de pénétrer dans le Caribou ou à suivre la piste dirigée sur Kamloups.

Nous tînmes conseil et, après une longue discussion, nous convînmes qu'avec nos forces diminuées, nos chevaux fatigués, nos provisions tirant à leur fin et la seule hachette dont nous disposions, il ne nous serait pas possible de nous couper une route à travers la région presque impénétrable de l'ouest. Ce ne fut pas sans un sentiment de profonde amertume que nous renonçâmes à notre projet si longuement médité de trouver un chemin qui conduisît droit aux champs de l'or; mais la tentative nous en paraissait désespérée et nous fîmes tristement nos paquets pour nous transporter sur la rive occidentale. Le pont de bois flotté nous épargnait la peine de construire un radeau; mais ce fut une rude besogne que de passer notre bagage à dos. Les troncs empilés irrégulièrement rendaient notre marche glissante et difiicile, et le courant pénétrait ce barrage avec tant de violence que le mouvement et le fracas étourdissant des eaux nous faisaient tourner la tête. Quand nous eûmes franchi ce pont, qui avait au moins quarante mètres de long, il nous fallut escalader aussi bien que possible avec nos fardeaux une rive perpendiculaire, ou

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peu s'en faut, à travers des tas d'arbres tombés, avant d'atteindre la trace que nous cherchions.

Quand le bagage eut été transporté, nous nous occupâmes de conduire les chevaux dans la rivière audessous de la digue. Ils nagèrent jusqu'à un hautfond situé vers le centre et là s'arrêtèrent. La chaleur était accablante, ils prenaient grand plaisir à rester dans l'eau fraîche et ,à se trouver à peu près débarrassés des taons et des moustiques. Plus d'une heure s'écoula avant que nous pussions les en faire sortir. Nous leur lancions des volées de bâtons et de pierres. Nous nous adressions tantôt à Bucéphale, à Grand Rouge, à Petit Rouge, tantôt à la Grise, au Sauvage, au Petit Noir i; nos attaques et nos cris restaient sans effet. Nos bétes, d'un commun accord, trouvaient la place fraîche et agréable; elles n'y avaient pas de fardeaux, pas de roches, ni d'arbres pernicieux; les coups n'y pouvaient guère les atteindre ; les gros mots les inquiétaient peu, et elles restaient là. Enfin, le jeune Assiniboine, à force de projectiles adroitement lancés du haut du barrage, réussit à faire perdre à leur repos une partie de ses agréments; elles finirent par abandonner leur station et par se diriger à la nage comme nous le désirions.

Le reste de la journée eut bien d'autres mécomptes et d'autres difficultés. A 'la nuit, l'Assiniboine était harassé et nous n'en pouvions plus.

Ce fut le même genre de pays et d'obstacles jusqu'à l'après-midi du second jour depuis notre départ de l'île. Alors nous arrivâmes à deux bivouacs qui étaient tout semés de bâts, de selles et de harnais. De toutes parts, on voyait de grands cèdres coupés ; à côté, des monceaux de fragments et d'éclats, prouvant qu'on y

I . Tous ces noms sont en français dans l'édition originale, - J.-B.

avait fait des radeaux et des canots. Sur un arbre était inscrit que ce camp des émigrants s'appelait le Camp de la Tuerie. Nous fouillâmes toutes les directions, mais sans y pouvoir trouver aucune trace de chemin.

Impossible de s'y tromper; la vérité se révélait d'une façon trop grave : la bande des émigrants avait ici désespéré de couper son chemin à travers des forêts si épaisses et si encombrées; elle avait abandonné les chevaux, tué les bœufs pour s'en faire des provisions, et construit de grands radeaux pour descendre la rivière jusqu'à Kamloups.

Notre position n'était pas encourageante. Il y avait une quinzaine qu'avant de passer le Fraser , nous avions perdu en grande partie tout ce que nous possédions. Nos seules provisions consistaient à peu près en deux kilos vingt-cinq centigrammes de pemmican et autant de farine, c'est-à-dire moins qu'il n'en fallait pour nourrir six personnes durant trois jours. Le gibier, quel qu'il fût, ne se montrait guère, comme il arrive toujours dans les vastes forêts. S'il eût été abondant, nous n'en aurions pas pu tuer beaucoup avec le peu de charges de poudre qu'il nous restait. Nos vêtements étaient déjà réduits en haillons et nous ne faisions tenir nos moccasins qu'à grand renfort de toile d'emballage. Les chevaux affaiblis étaient en mauvais état, car ils n'avaient guère pu, depuis deux mois que nous avions quitté Edmonton, trouver une nourriture suffisante; et, dans les quinze derniers jours, ils avaient été obligés de se contenter de feuilles et de jeunes pousses, en y joignant parfois quelques bouchées d'herbe des marais.

Nous n'avions à notre disposition qu'une hachette indienne pour tailler notre route à travers la forêt embarrassée qui nous environnait, et nous ignorions quelles seraient la longueur et la difficulté du chemin qui nous restait à faire. Les Canadiens, une bande de

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cinquante à soixante hommes, tous solides, pourvus de bonnes haches , habiles à s'en servir, n'avaient, après un essai de quelques jours, fait que si peu de progrès à travers les obstacles dont ils étaient entourés, qu'ils avaient renoncé à continuer leur route et qu'ils avaient préféré s'exposer aux dangers d'une rivière inconnue, pleine de rochers et de rapides. Quant à nous, déjà peu nombreux, nous avions un guide manchot. Même en suivant la trace en partie ouverte jusqu'ici, nous avions trouvé fort rude la besogne d'y voyager, et nous n'y avions marché qu'avec lenteur et fatigue. Chaque jour, nous avions été arrêtés et épuisés par les peines que nous avaient données nos chevaux enfoncés dans les marais, embarrassés parmi les arbres abattus , roulés en bas des escarpements ou perdus dans la forêt. Essayer de nous couper de force un chemin à travers les bois nous semblait donc une tentative à peu près sans espoir. D'autre part, construire avec nos faibles ressources un radeau convenable, ce serait un labeur qui exigerait bien des jours, et qui nous forcerait d'abandonner les chevaux dont la chair pouvait être notre dernière ressource. Notre troupe, faible et mal composée, ne réussirait même pas à conduire, sur une rivière ordinairement tranquille, un grand radeau, l'embarcation la moins facile à diriger qui existe. C'était courir à une perte certaine que de l'essayer sur une rivière débordée, rocheuse et rapide comme l'était la Thompson. Les Chouchouaps de La Cache nous avaient fait à cet égard les recommandations les plus solennelles et les plus instantes. La rivière, nous avaient-ils dit, était impraticable à un radeau, et fort périlleuse pour des canots. Cheadle s'en alla explorer le pays à quelque distance en avant etrevint nous dire qu'il lui paraissait fort invraisemblable que des chevaux pussent se tirer d'affaire dans un tel enchevêtrement d'arbres tombés

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et dans de si raides escarpements. Ce rapport nous rendit tous fort sérieux, et M. O'B. . ne manqua point de nous avertir que nous devions tous nous pré parer à la mort. Le soir, nous nous réunîmes autour du feu de notre bivouac pour délibérer gravement ; nous essayions d'accroître notre philosophie en fumant du kinnikinnik. Après une discussion approfondie, il fut convenu que, le lendemain, l'Assiniboine irait reconnaître le pays, et qu'ensuite nous tenterions, s'il le croyait possible, de nous ouvrir un chemin à travers la foret. D'ailleurs nous étions persuadés que Kamloups n'était guère à plus de deux cents kilomètres de distance, et que dans peu nous rencontrerions une région plus éclaircie. La pluie tomba à seaux toute cette nuit et, jusqu'à midi du lendemain,, heure à laquelle l'Assiniboine partit pour son voyage de découverte. Peu de temps après, nous entendîmes un coup de fusil et les aboiements du chien Papillon ; nous en conclûmes que l'Assiniboine avait rencontré du gibier, et, comme nous avions vu des pistes de cerfs caribous, nous espérâmes que l'un d'eux avait été abattu. Le soir donc nous eu aies grand plaisir à voir revenir notre guide chargé d'un petit ours noir, et nous rapportant qu'il croyait possible d'aller en avant, quoique notre marche dût être lente et fatigante. Du haut de la colline au pied de laquelle nous étions campés, il avait vu, loin vers le sud, des montagnes s'élever sur des montagnes, et la perpétuelle forêt de sapins s'étendre dans toutes les directions, sans indice de pays découvert; l'unique circonstance favorable qu'il eût remarquée était que les hauteurs semblaient s'abaisser, et que le nombre de celles dont le sommet portait de la neige paraissait diminuer. Nous nous mîmes tous à dépouiller et à tailler notre ours, et nous fîmes un grand festin cette nuit-là. C'était la première viande fraîche que nous mangions depuis le

mouton gris tué à Jasper House, et, bien que nous n'eussions ni pain ni sel pour l'assaisonner, ni thé à boire, ni tabac à fumer, elle nous parut délicieuse. En cette circonstance, nous avions remplacé le tabac en mêlant au kinnikinnik que nous fumions, l'huile retirée de nos pipes ; mais cette ressource fut bientôt absorbée, et nous en fûmes réduits au misérable expédient de fumer simplement de l'écorce de saule. Cependant ce festin nous rendit des forces, et l'Assiniboine nous releva le courage en nous faisant remarquer qu'avec de l'économie nous avions à manger pour huit jours, et que nous arriverions bientôt.

Le 3i juillet, nous quittions le camp de la Tuerie sous une terrible pluie, et nous nous plongions dans la forêt sans route. Immédiatement nous rencontrions le pied d'un escarpement qui ne s'arrêtait qu'au bord de l'eau. Mais la raideur ne faisait pas la difficulté principale de ce chemin. Il faut avoir vu une forêt vierge, où des arbres gigantesques ont grandi et sont tombés sans être touchés durant des siècles, pour se faire une idée de ces amas de futaies, et du caractère impénétrable d'un tel pays Les sapins et les thuyas atteignent toutes les dimensions : les patriarches hauts de cent mètres s'élèvent dans une soHtude majestueuse; les jeunes se réunissent en groupes épais, luttant pour prendre la place de quelque géant abattu. Les arbres tombés gisent empilés çà et là, formant des barrières qui souvent sont hautes de deux à deux mètres cinquante en tous les sens. Des troncs de cèdres énormes, tombant en pourriture et changés en tas de mousse, sont à demi enterrés dans le sol, sur lequel d'autres arbres aussi puissants se sont récemment couchés ; des arbres encore verts et vivants, qu'ont renversés de récents ouragans, bloquent la vue par la muraille de terre que retiennent leurs racines entrelacées : troncs vivants, troncs morts, troncs pourris,

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troncs desséchés et sans écorce, troncs humides et verts de mousse, troncs ébranchés et troncs branchus; renversJs, couchés, horizontaux, penchés dans tous les angles ; futaie de toute croissance, dans tous les âges de la vie et de la décomposition, dans toutes les situations possibles, emmêlés suivant toutes les combinaisons imaginables. Si le terrain est marécageux, il est plein de cornouillers. Ailleurs ce sont des fourrés d'aralies, des lianes traçantes et grimpantes, entortillées, aux feuilles larges comme celles de la rhubarbe, montant trop souvent aussi haut que les épaules. La tige et les feuilles en sont couvertes de fortes épines qui percent les vêtements quand on essaie de se frayer un chemin à travers leurs masses entremêlées, et rendent écarlates les jambes et les mains des pionniers par l'inflammation que produisent les myriades de leurs piqûres.

L'Assiniboine marchait en tête la hache à la main, sa femme le suivait, conduisant un cheval, puis venait le reste de la bande, à la file, chacun menant deux ou trois chevaux. M. O'B. avait pu être dressé à se charger d'une bête de somme qu'il dirigeait trèsbien quand les circonstances étaient favorables. Mais, s'il avait été malaisé de maintenir en ordre notre caravane quand nous suivions un chemin tracé, il l'était dix fois davantage maintenant que nous n'en avions plus. Tant qu'un cheval pouvait voir un autre cheval devant lui , il le suivait assez fidèlement; mais, lorsqu'il y avait un retard qui fit disparaître au milieu des arbres et des taillis les chevaux de la tête, les autres tournaient dans des directions opposées. Alors c'étaient des courses et des cris ; nos efforts pour les rattraper n'aboutissaient souvent qu'à les pousser à se plonger dans un marais ou à s'embarrasser parmi les tas de bois. Une fois pris de cette façon, les misérables animaux se tenaient stupidement passifs ; car

ils avaient tellement perdu leur feu et leur activité, leurs jambes étaient si endolories par leurs chutes dans les troncs et les pierres, qu'ils ne voulaient plus essayer de se tirer d'affaire eux-mêmes^ excepté sous le stimulant de coups réitérés. Ces accidents, renouvelés une douzaine de fois par jour, rendaient notre tâche extrêmement laborieuse. En effet, nous étions si peu nombreux que chacun de nous ne pouvait guère attendre des autres quelque assistance. Il fallait se tirer d'embarras de son mieux, sans être aidé. Quand on y avait réussi, en ayant été souvent obligé de décharger la béte, on se trouvait séparé du reste de la bande qui était allée on ne savait où, et les autres chevaux dont on était chargé, avaient disparu. ïl les fallait rattraper, puis retrouver péniblement la trace presque effacée qu'avaient laissée ceux qui avaient continué de marcher. Si une semblable aventure, ce qui avait lieu souvent, arrivait avant qu'on eût rejoint ses compagnons, on était obligé de recommencer le même exercice. C'était un labeur des plus ennuyeux et des plus fatigants, il mettait à une trop rude épreuve notre philosophie.

Afin d'économiser nos provisions et d'avancer plus rapidement, nous nous réglâmes à deux repas, le déjeuner et le souper ; nous ne nous accordâmes qu'un bref repos vers midi pour laisser nos chevaux manger, mais sans les décharger. Notre nourriture consistait en ce que les métis appellent roubébou. Nous la préparions en faisant bouillir , dans une large quantité d'eau épaissie d'une poignée de farine, un morceau de pemmican de la grosseur du poing d'un homme. La farine' n'était plus employée par nous que de cette manière, car elle avait acquis une trop grande valeur, puisque nous n'en possédions plus même deux kilos. Parfois nous avions la bonne fortune de tuer une perdrix ou un foutereau, qui formait une agréable

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addition à notre roubébou. Ce plat était divisé en parts égales, deux assiettées ordinaires par personne. Dans ces circonstances critiques, les avis de M. O'B. ne nous faisaient pas défaut ; car il nous en donnait chaque fois que l'occasion s'en présentait. Quand nous nous arrêtions pour passer notre nuit, et que nous avions achevé la tâche de décharger les chevaux et de préparer le bivouac, M, O'B. sortait de quelque retraite tranquille, rafraîchi par la consolation qu'il avait puisée dans son Paley, et nous exposait ce qu'il pensait de l'objet de notre entreprise et des moyens qui pouvaient nous mener au but. (.<* Eh bien! milord et vous docteur, nous disait-il, je ne crois pas que nous nous en soyons tirés aujourd'hui aussi bien que nous l'aurions pu. Notre route ne m'a point paru bien choisie. Il est possible que nous ayons fait vingtcinq à trente kilomètres (vraisemblablement nous n'en avions parcouru que cinq ou six) ; mais cela ne me satisfait pas. Le grand poëte lyrique a dit : « Hâte-toi lentement, Festina lente » ; mais jamais il n'a été perdu dans une forêt, savez-vous ? Or, voici ce que je pense qu'on devrait faire : le docteur et l'Assiniboine sont des hommes solides et vigoureux ; qu'ils nous devancent de neuf ou dix kilomètres en étudiant le pays, et demain nous voyagerons bien plus à notre aise. » Les deux hommes vigoureux se trouvaient toujours trop harassés par le rude labeur de la journée pour se ranger à l'avis de M. O'B. et pour accepter sa proposition.

La vallée continuait à se diriger à peu près droit vers le sud, mais des chaînes de montagnes, séparées uniquement par de fort étroits ravins, y pénétraient du nord-est et du nord-ouest par des angles de quarante-cinq degrés et, comme elles venaient baigner leurs pieds dans l'eau presque perpendiculairement, elles s'opposaient très-désagréablement à notre marche.

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Le i<^'^ août, nous nous trouvions en face d'une belle montagne couverte de neige et qui avait l'air de nous fermer la route de la vallée. L'idée nous vint que c'était sans doute la seconde des deux que la vieille femme de La Cache nous avait décrites comme points de repère, en nous assurant qu'elles n'étaient pas éloignées du fort Kamloups. Milton, pour rendre à son compagnon la politesse qu'il en avait reçue précédemment, donna à cette montagne le nom de Mont Cheadle. La rivière en cet endroit devenait plus large et moins rapide, et même se divisait en plusieurs bras qui entouraient des îlots bas et boisés. Sur notre droite, on ne voyait plus qu'une montagne neigeuse : nous l'appelâmes le mont Sainte-Anne; mais, en espérant voir notre route se débarrasser, nous nous étions trompés.

Après l'avoir frayée encore deux jours, l'Assiniboine était forcé d'y renoncer à cause de l'état où se trouvaient ses jambes et ses mains déchirées par les ronces, et pourtant nous n'avions pas fait plus de quatre à cinq kilomètres par jour; nous pensâmes donc à sortir de l'étroite vallée qui nous enfermait, car nous espérions trouver plus haut un terrain moins couvert. Mais les flancs de la montagne étaient trop escarpés. Les chevaux roulaient au bas l'un après l'autre, en se heurtant contre les troncs abattus ; et nous dûmes renoncer à monter. Le 3, nous rencontrâmes un marais d'environ trois cents mètres de long et où les arbres étaient assez rares. C'était la première éclaircie que nous eussions rencontrée depuis dix jours. Le changement des ténèbres de la forêt à l'éclatante lumière du soleil, nous fit mal aux yeux ; mais releva nos courages. Le pâturage, s ms être de bonne qualité, y abondait. C'était un vrai bienfait pour nos chevaux qui, depuis tant de jours, étaient forcés de se contenter de jeunes branchages. En somme, la journée fut

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meilleure que les autres, car nous trouvâmes aussi des bouquets de framboisiers dont les fruits égalaient ceux que nous récoltons en Angleterre et deux espèces d'airelles ayant des baies grosses comme des prunelles et formant de petits buissons de soixante centimètres de haut. Les bois étaient garnis de grandes fougères semblables à la fougère mâle d'Angleterre, de grandes et maigres fougères impériales^ et de plusieurs autres. Nous eûmes aussi la chance de tuer quatre perdrix pour le souper, et, bien qu'il finît par pleuvoir et que nous nous fussions trempés en nous glissant sous les taillis, nous passâmes cette nuit plus gaiement que nous ne l'avions fait depuis que le chemin ouvert avait pris fin.

Avant le soir, nous nous étions trouvés devant un torrent qui venait du nord-ouest. Nous montâmes à cheval pour le franchir, excepté M. O'B., qui n'avait jamais pu se réconcilier avec l'équitation depuis ses accidents dans le Fraser. Que fallait-il faire? M. O'B. s'obstinait à ne pas se hasarder sur le dos d'un cheval, et le courant avait trop de profondeur et de rapidité pour qu'on pût avec sécurité le passer à gué. Quand nous eûmes discuté quelque temps fort inutilement avec lui, nous poussâmes nos chevaux dans l'eau, que l'Assiniboine et sa famille avaient déjà traversée; mais le cheval de Gheadle n'était pas à un mètre du rivage, que M. O'B. G'élançait comme un fou après lui et saisissait à deux mains la queue flottante de Bucéphale. C'est ainsi qu'il fut triomphalement remorqué jusqu'à l'autre rive. Ce grand succès lui cta pour l'avenir beaucoup des inquiétudes que lui inspirait le passage des cours d'eau .

Après avoir quitté le petit marécage dont nous avons parlé plus haut, nous nous retrouvâmes enfoncés dans l'épaisseur des forêts, sans aucune clairière durant plusieurs jours, et nous reprîmes|[notre vieille routine

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de couper notre chemin à travers la futaie, de conduire des chevaux indociles, de les retirer des embarras et de nous nourrir pauvrement avec le roubébou. Nous voyions bien des pistes d'ours assez nombreuses, des marques de castors sur tous les cours d'eau ; mais nous faisions trop de bruit forcément en marchant pour espérer d'avoir la plus petite chance de trouver du gibier, et nous ne pouvions pas songer à nous arrêter un jour ou deux pour chasser.

Le 5, la seule main dont se servît l'Assiniboine était si enflée et si malade, par suite des blessures que lui avaient faites les épines des aralies, qu'il, ne put plus manier la hache et que la tâche de frayer la route échut à Cheadle. C'était un vrai malheur, qui nous retarda encore, car Cheadle avait comme pionnier beaucoup moins d'habileté que l'Assiniboine , et il faisait faute pour la direction des chevaux, à laquelle devaient suffire désormais Milton et le jeune garçon. II faut pourtant reconnaître que M. O'B. donnait une assistance plus active qu'il ne l'avait encore fait. Ce jour-là, nous crûmes que la vallée allait beaucoup s'élargir à quelques kilomètres en avant de nous, parce que, du haut d'une colline arrondie, nous pûmes voir à quelque distance vers le sud. Nos espérances ne tardèrent pas à être amèrement désappointées. Des bois sans fin continuèrent à se profiler devant nous et l'horizon fut enfin fermé par des montagnes. Au pied de notre colline, nous passâmes un torrent qui tombait dans la rivière principale par deux bras d'une vingtaine de mètres en largeur. Grâce à la méthode qu'il avait inventée, M. O'B. les franchit avec un grand succès.

Le lendemain, nous eûmes à lutter du matin au soir, sans trêve, contre des obstacles plus grands que jamais. Le 7 août, c'est-à-dire le huitième jour depuis que nous étions perdus dans la forêt, nous eûmes à

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traverser une autre rivière qui, symptôme favorable, large d'une trentaine de mètres, peu profonde et claire, n'était certainement pas grossie parla fonte des neiges des montagnes. Nous l'appelâmes rivière Elsecar. Peu après, nos espérances furent encore augmentées, parce que nous arrivions sur un espace assez uni, ayant près de seize cents mètres carrés en étendue, et au point de jonction de cinq vallées étroites. Une portion de ce terrain était couverte de bois en partie brûlé ; le reste formait une prairie marécageuse d'où sortaient quelques arbres rabougris. Dans la portion incendiée, se trouvaient beaucoup d'airelles qui n'étaient pas encore mûres ; nous en fîmes pourtant notre dîner ; après quoi, nous nous ouvrîmes un chemin jusqu'au marais où nous campâmes.

Le nouvel espoir que nous avions eu de sortir de la forêt, en observant que les collines s'éloignaient vers l'ouest, fut promptement dissipé. Au lieu d'une plaine, nous voyions une oasis entourée de montagnes et de hauteurs escarpées, que couvraient les sapins; on n'en pouvait sortir que par des gorges resserrées entre les différentes chaînes. Ce soir-là notre dernier morceau de pemmican fut consommé et il nous resta à peine pour notre nourriture cent quinze grammes de farine. Si l'on s'en rapportait à la carte que nous avions, la distance entre La Cache de la Tête Jaune et Kamloups devait encore être estimée à plus de trois cents kilomètres ; mais cette estimation pouvait être erronée de beaucoup, parce que vraisemblablement la latitude des deux points était mal connue quand on avait dressé la carte. Cependant, en l'admettant, si nous avions fait une quinzaine de kilomètres par jour ou cent douze environ avant que la trace des émigrants se terminât, et cinq par jour depuis que nous étions obligés de nous frayer nous-mêmes un chemin, il nous restait cent soixante kilomètres à parcourir avant

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d'arriver au fort. Presque la totalité de cette distance pouvait se composer d'une région pareille à celle que nous venions de traverser. En tout cas, rien n'indiquait, dans ce qui nous environnait, qu'elle fût près de s'améliorer. Notre marche était si lente, au plus huit à dix kilomètres par jour, et quelquefois pas un, qu'il nous faudrait bien du temps pour sortir de là. D'ailleurs il n'y avait pas d'apparence que nous trouverions aucune assistance, puisque, depuis que nous avions quitté le Camp de la Tuerie, nous n'avions rencontré aucune marque positive que jamais un homme eût visité cette épouvantable contrée. Ni un arbre portant l'entaille d'une hache, ni une branche rompue, ni les restes du feu d'un ancien bivouac n'étaient venus réjouir nos yeux. La vie animale était rare; le silence solennel n'était rompu par le chant d'aucun oiseau, par le bruit d'aucune créature vivante ; et les ténèbres des forêts,

Nulli penetrabilis astro Lucus iners i,

citation fréquemment faite par M, O'B., augmentaient le sentiment de notre solitude. Notre maigreur et notre fatigue, dues au rude labeur et à la nourriture insuftisante des dix derniers jours, prouvaient que nous ne pourrions pas aller beaucoup plus loin. Après notre dernier repas, nous tînmes un conseil de guerre. M. O'B. , mettant de côté sa paire de lunettes à un seul verre et son Paley, y exposa la nécessité immédiate de tuer le petit cheval noir qu'il était ordinairement chargé de conduire. L'Assiniboine et Cheadle représentèrent que, dans la prévision d'une amélioration, il valait mieux se serrer le ventre en-

I. « Bois stérile? dont les rayons d'aucun astre ne dissi-* paient l'obscurité-; »

core quelques jours. M. O'B. protesta solennellement contre cette observation, et enfin l'on adopta la proposition de Milton. Il voulait que l'Assiniboine employât le lendemain à chasser; s'il réussissait, nous étions sauvés; si non, le Petit Noir mourrait. Ce projet laissait au cheval quelque chance pour vivre, car notre guide avait aperçu un ours dans la journée, le chien en avait dépisté un autre, et les traces d'ours étaient assez nombreuses; enfin nous savions que l'Assiniboine était le chasseur le plus habile de la Saskatchaouane.

Notre guide se mit donc en chasse le lendemain de bonne heure; Cheadle et le jeune garçon se dirigèrent vers un petit lac pour essayer d'y tirer quelques-unes des oies qu'ils avaient la veille vues voler au-dessus; Milton se mit à cueillir des baies d'airelle ; M. O'B., à étudier, et la femme, à raccommoder les morceaux de nos moccasins. La société n'était pas gaie, car nous n'avions pas eu à déjeuner ce matin. M. O'B., fatigué de sa lecture, annonça qu'il en arrivait à sentir des doutes pénibles sur la foi de Paley et qu'il ne l'étudierait plus. Cependant il n'y put pas tenir et, le soir même, reprenant sa lecture, il recommença à nous apporter son livre à chacun de nos repos avec toute sa régularité précédente. Dans l'après-midi , Cheadle et le garçon retournèrent les mains vides. L'Assiniboine ne tarda pas à rentrer aussi, et, jetant à terre une martre qu'il avait apportée, il nous dit tristement : « J'ai trouvé rien que cela et un homme — unmort. » Il nous indiqua où nous verrions ce cadavre qui n'était qu'à quelques centaines de mètres du camp, et nous partîmes avec son fils pour contempler ce spectacle de sinistre augure. Après l'avoir longtemps cherché, nous le découvrîmes au pied d'un grand sapin. Le cadavre était assis, les jambes croisées, les bras autour des genoux et les mains dirigées vers les

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cendres d'un misérable foyer composé de petits bâtons. Il n'avait pas de tête. Les vertèbres cervicales se projetaient dénudées et sèches ; la peau, brune et ratatinée, s'étendait comme du parchemin collé sur un squelette osseux, au point que les côtes étaient distinctement proéminentes ; la cavité de la poitrine et de l'abdomen était remplie des dépouilles de chrysalides ; et les bras et les jambes ressemblaient à ceux d'une momie. Les vêtements, composés d'une chemise et de jambières de laine accompagnées d'une couverture usée, pendaient encore sur ce cadavre desséché. Auprès du corps étaient une hachette, un sac à feu, une grande marmite d'étain et deux paniers d'écorce de bouleau. Le sac contenait une pierre à feu, un briquet d'acier, de l'amadou, un vieux couteau, et une seule charge de plomb soigneusement enveloppée dans un chiffon. Une ligne à pêcher tordue avec l'écorce du cèdre, inachevée encore, et deux curieux hameçons, faits d'un petit morceau de bois et d'un fil de métal rendu pointu, étaient serrés dans un des paniers; l'autre contenait quelques oignons sauvages encore verts et poussant des rejetons. A côté du squelette, un amas d'os brisés, qui étaient les fragments d'une tête de cheval, racontaient clairement ce qui s'était passé. Ils étaient cassés en tout petits morceaux. Le malheureux homme, mourant de faim, avait donc prolongé sa vie autant qu'il l'avait pu, en suçant toutes les parcelles de nourriture qui se trouvaient dans les fragments brisés. Selon les apparences , c'était un Ghouchouap des Montagnes Rocheuses, qui, comme nous, avait essayé d'aller à Kamloups, peut-être pour y chercher une femme. Il avait évidemment voulu essayer de prolonger sa vie en péchant; mais, avant d'avoir terminé son appareil, la faiblesse ou la maladie l'avait dompté ; il s'était allumé un petit feu, s'était accroupi auprès, et était mort là. Mais qu'était de-

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venue sa tête ? Nous la cherchâmes avec soin en tous sens, inutilement. Si elle était tombée d'elle-même, nous aurions dû la trouver à ses côtés ; et, si un animal avait osé l'enlever, il serait revenu attaquer le corps. Mais elle n'avait pas pu être enlevée de force, comme en témoignait la position du tronc, qui n'avait pas été touché. Pour nous, c'était un problème insoluble, et nous laissâmes le cadavre comme nous l'avions trouvé, emportant seulement sa hachette dont nous avions besoin, ainsi que son briquet d'acier, sa ligne et ses hameçons, en souvenir de cet étrange événement. Nous rentrâmes au camp, silencieux et pleins de sombres pensées. Notre courage, déjà suffisamment abaissé par la faiblesse de nos corps et par les inquiétudes que nous donnait notre situation, était encore déprimé par cette découverte peu rassurante. Nous sentions une similitude frappante entre nous et cet Indien, qui, après avoir tenté de traverser la forêt sans chemin, s'était senti affamé et a' ait tué son cheval pour s'en nourrir. Le spectacle que nous venions d'avoir sous les yeux nous avait retracé son histoire avec une désolante exactitude : la faiblesse croissante, la disette sans remède, l'effort pour soutenir, en suçant des morceaux d'os, la vie qui s'éteignait ; enfin la mort par la faim. Nous aussi, nous touchions déjà à cette extrémité d'être obligés à tuer un de nos chevaux. Lors de son départ, cet Indien avait eu sur nous un avantage : celui d'être dans son propre pays ; nous, nous étions des voyageurs sur une terre étrangère. Nous arrivions au dernier acte du drame. Le dénouement en serait-il le même ?

Chacun de nous en ce moment considéra l'avenir sous son plus terrible aspect; et, lors de notre conférence ce soir-là, il fut à l'unanimité convenu qu'on tuerait le Petit Noir au point du jour. Nous fîmes notre roubébou avec la martre et des baies d'airelle ;

mais ce souper avait une odeur si puante, si nauséabonde, qu'il était désagréable même à des appétits comme les nôtres, et que ce pauvre M. O'B. n'eut pas la satisfaction de garder ce qui lui avait coûté tant d'efforts à avaler.

De bonne heure, le 9 août, le Petit Noir fut conduit au lieu d'exécution ; mais, bien que tous nous fussions d'accord sur la nécessité de sa mort, nous avions tous des remords sur le sacrifice d'un animal qui nous avait accompagnés à travers tant de fatigues. Cependant l'Assiniboine finit par saisir son fusil et par envoyer à la pauvre béte, derrière l'oreille, une balle qui l'abattit. Quelques minutes après, des tranches de chair grillaient sur le feu, et chacun était occupe à tailler de minces bandes de viande pour les conserver. Cette journée-là, nous nous gorgeâmes de ce que nous ne pouvions pas emporter, tandis que le reste se séchait sur un large feu. D'abord et d'avance, on avait, il est vrai, douté qu'on pût manger de ce cheval : Milton avait même trouvé que cette chair sentait l'écurie ; mais, au fait, chacun s'en reput avec avidité. Les instants que nous n'employions pas à dévorer, nous les utilisions à raccommoder noshaillons et nos moccasins qui commençaient à tomber en morceaux. Avant de nous rouler dans nos couvertures, nous couronnâmes les jouissances de cette journée en fumant. Depuis des semaines déjà, nous n'avions plus de tabac, mais nous nous en procurâmes le goût en pilant une ou deux pipes de terre noires et bien culottées, dont nous mêlâmes la poussière au kinnikinnick. Sans doute c'était tuer la poule aux œufs d'or. Aussi, comme le kinnikinnick pur ne pouvait pas contenter nos goûts, nous résolûmes de mettre de côté nos pipes pour des jours plus heureux. Nous réussîmes même à faire du thé. Il est vrai que ce n'était pas la brune décoction de ce thé noir des Chinois

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que dégustent les jeunes gens dépensiers, ni ce pâle breuvage dont se contentent les jeunes tilles ménagères et bonnes à marier ; nous buvions ce thé des muskegs que prennent les Indiens. On le fait avec les feuilles et les fleurs d'une petite azalée blanche qui poussait en quantités considérables dans un sol marécageux, tout près du camp. En somme, cette décoction remplace assez bien le thé et nous en devînmes friands. Elle a le goût du thé noir ordinaire, en y ajoutant un peu de séné.

Vers midi, le lendemain, notre provision de viande se trouva séchée. Il n'y en avait guère ; à peine une vingtaine de kilos. Ce cheval était si petit et si maigre ! Il fut donc convenu que nous continuerions à ne prendre qu'un mince roubébou deux fois par jour. Mais nous avions deux haches à présent. L'Assiniboine, dont la main était presque guérie, et Cheadle partirent donc en avant pour ouvrir le passage; puis, nous rentrâmes dans la forêt, suivant toujours la vallée de la Thompson, et nous retrouvâmes les mêmes diflicultés, les mêmes contre-temps qu'auparavant; les chevaux se montraient aussi vicieux et aussi obstinés que jamais. Heureusement, le temps restait beau et extrêmement chaud. Le second soir après avoir quitté le Camp du Cheval Noir, comme nous appelions le lieu où le Petit Noir avait trouvé la mort, l'Assiniboine, épuisé par un labeur continuel, perdit tout à fait courage. Il déclara qu'il était impossible de se tirer d'un pareil pays et inutile de l'essayer. Comme tous les soirs, nous discutâmes avec anxiété la question du nombre de kilomètres que nous avions faits ce jour-là, et nous nous demandâmes s'il ne se pouvait point que la rivière que nous suivions ne fût pas du tout la Thompson, mais un courant inconnu qui nous mènerait dans des difficultés inextricables. Nous exhibâmes notre carte imparfaite ; nous montrâmes à

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l'Assiniboine que, d'après elle, la Thompson coulait droit vers le sud dans une étroite vallée creusée entre les montagnes jusqu'au fort Kamloups, et que c'était jusqu'ici exactement le cas du cours d'eau sur les rives duquel nous nous ouvrions notre route. Cela lui rendit quelque confiance et, le jour suivant^ il travailla avec sa persévérance infatigable. Notre viande séchée, que nous ne prenions qu'en petites quantités, parce que nous continuions à nous tenir à la demi-ration, ne nous donnait qu'une nourriture fort insuffisante. Tout le jour, nous restions horriblement faibles et affamés. Ordinairement nous ne tuions guère que deux perdrix par jour et quelquefois, mais rarement, un foutereau ou une marte. C'était bien peu pour six personnes. Cheadle retrouva alors, dans les débris de nos effets, trois hameçons ; il en fit des lignes, qu'il amorça avec de la viande de cheval, et qu'il tendit le soir. La première nuit, elles nous produisirent trois truites blanches, dont l'une pesait presque un kilo ; malheureusement, par la suite, bien que nous les tendissions tous les soirs, nous ne rencontrâmes plus une pareille aubaine. De temps à autre, nous prenions un poisson, mais cela n'alla pas à une douzaine dans tout le reste du voyage. Ces poissons avaient les marques des truites saumonnées, avec la tête plus grosse. Ils étaient indolents, couchés au fond des trous les plus grands, ne se souciant ni de mouches ni de vermisseaux, et préférant, comme les autres poissons barbares de ce pays, un appât de viande à un plus délicat. Ils avaient à peu près le goût de la truite ordinaire, mais la viande plus blanche et moins ferme. Cependant l'aspect de la contrée changeait. Le 12 août, nous entrions dans une région stérile et rocheuse. Les arbres y étaient moins grands, quoique poussant plus dru ; et la surface du sol n'y était plus guère couverte que de mousse et de petits lis peu nombreux. Le

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ravin se resserrait tout à coup ; ses flancs devenaient escarpés ; et la rivière lançait ses flots puissants et torrentueux par-dessus un lit de gros cailloux. Les arbres tombés gisaient, épais et emmêlés, comme les honchets d'un jeu préparé pour les enfants. Cependant nous eûmes une bonne chance, en fait de provisions, celle de tuer un porc-épic qu'avait découvert le chien Papillon. Nous le trouvâmes délicieux, quoiqu'un peu fort en goût : une épaisse couche de graisse sous sa peau égalait presque celle de la tortue. Malheureusement la route était rendue si impraticable, par les escarpements et les rapprochements des montagnes descendant jusqu'au bord de l'eau, que nous étions fréquemment obligés de nous arrêter et d'attendre des heures entières, pendant que TAssiniboine cherchait un chemin où nous pussions passer.

Nous fûmes trois jours à longer ces rapides sans jamais être hors de la portée de leurs mugissements perpétuels, qui faisaient mal aux oreilles de M. O'B.. Nous leur donnâmes le nom de Rapides Murchison. La vallée se rétrécissait toujours; enfin elle se termina brusquement par un précipice. Nous étions emprisonnés : d'un côté, la rivière ; de l'autre, des hauteurs escarpées et si embrouillées qu'il nous semblait impossible de les escalader, car cette entreprise avait échoué déjà toutes les fois que nous l'avions tentée. Nous ne pouvions plus avancer ; nous ne pouvions pas reculer. Il ne nous restait qu'à camper et à chercher un moyen de franchir l'obstacle. Les quatre jours précédents, depuis que nous avions quitté le marais, nos chevaux n'avaient pas vu d'herbe ; ces trois dernières journées, ils s'étaient soutenus en mangeant la mousse et les lis qui poussaient entre les rochers. Toute la nuit, ils errèrent çà et là ; ils entraient et sortaient en passant entre nous, ou, si nous étions couchés, en passant pardessus. Les pauvres animaux arrachaient la mousse

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des rochers; avant le jour, ils avaient fait disparaître toute la verdure qui était à leur portée. Dès que le soleil se leva, l'infatigable Assiniboine partit à la recherche d'un sentier, tandis que nous chargions les chevaux en attendant son retour. Il arriva une heure ou deux plus tard et nous dit que les difficultés du pays devenaient toujours plus inextricables, mais qu'avec de la prudence nous pouvions faire franchir aux chevaux l'escarpement opposé. Cette nouvelle nous ayant ôté la peur d'être forcés d'abandonner ici nos bétes et de faire à pied le reste de notre voyage, nous menâmes les chevaux un par un, et leur fîmes grimper en zigzag le flanc de la hauteur, sur des roches moussues et glissantes.

Déjà les chevaux avaient réussi à franchir le dangereux précipice, tous, à l'exception de celui que conduisait Cheadle et de Bucéphale, qui fermait la marche sous la direction de M. O'B. . Le zigzag que nous parcourions avait à peu près quatre cents mètres. Quand Cheadle fut presque arrivé au bout, il se retourna pour voir ceux qui devaient le suivre; mais il n'aperçut rien. Laissant là son cheval, Cheadle revint sur ses pas pour découvrir ce qui était arrivé, et rencontra M. O'B. qui se hâtait de grimper la montagne, sans Bucéphale. « Où est le cheval ? » lui cria-t-il. — « Oh I » dit M. O'B., « c'est bien fini : il est tombé dans le précipice et tué. Facilis descensus , vous Iq voyez. Il a glissé et est tombé par-dessus. "E-keitol 7r£oovo£ xuXivûsTo iTCTToç avacûvîç ; ensuite le cheval entêté a roulé à terre, vous savez. Je ne l'ai plus revu, docteur. Retourner en arrière est parfaitement inutile, je vous l'assure. Ne le cherchez pas. Il est réduit en atomes, brisé en mille pièces ! C'est une chose effroyable, n'est-ce pas ? » Cheadle insista sans se fâcher pour que M. O'B. le ramenât sur le théâtre de l'accident ; ce que celui-ci fit, bien malgré lui.

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L'endroit où le cheval avait glissé et essayé de se retenir ne fut pas difficile à reconnaître. L'écorcé arrachée aux troncs des arbres couchés marquait clairement le lieu de sa chute précipitée. De l'endroit où il était tombée à la rivière, il y avait bien trente-cinq à quarante mètres dont les derniers, dix ou douze, formaient une surface perpendiculaire de rocher. Cheadle se glissant doucement regarda par-dessus le bord et découvrit, sur un petit plateau inférieur, Bucéphale tout de son long, à califourchon sur un gros arbre. Celui-ci était soutenu par d'autres arbres, couchés horizontalement assez haut pour que les jambes de l'animal pendissent de chaque côté sans toucher le sol. Cheadle et M. O'B. descendirent vers lui, trèscertains qu'ils l'allaient trouver mortellement blessé; mais, à leur grande surprise, Bucéphale paraissait tout à fait à son aise dans sa nouvelle position. Ils lui enlevèrent son fardeau et, comme M. O'B. refusait de le tirer par la queue sous prétexte que cette tâche était trop périlleuse, Cheadle donna au cheval un vigoureux coup d'épaule qui le fit rouler de son perchoir. Il n'avait aucunement souffert. M. O'B. lui fit franchir les passages les plus difficiles, tandis que Cheadle suait sang et eau par derrière à porter, en lieu plus sûr, la charge du cheval. Quand toute chose eut été remise en place, on chemina de conserve ; mais, quelques pas plus loin, l'autre cheval roulait à son tour dans le précipice. Heureusement il vint, avant de tomber au fond, donner contre quelques arbres ; mais il fallut encore le décharger, porter son faix, le rehisser sur ses jambes et grimper ainsi l'escarpement. Quand on eut rejoint les autres, un de ceux-ci, refusant de sauter par-dessus un tronc qui barrait le passage, recula et tomba dans un vrai puits, formé d'arbres et de rochers. Tous les efforts pour l'en retirer échouèrent longtemps. Nous n'étions là

que Milton et Cheadle ; le reste ayant filé en avant. Enfin, au bout d'une heure de travail, Milton courut après les compagnons, les rattrapa et rapporta une hache. Une autre heure fut nécessaire pour ouvrir une issue au cheval et le recharger. Cependant nous eûmes bientôt rallié ceux qui étaient en tête. Effectivement il n'y avait pas de danger qu*on se séparât de nous par une trop grande distance.

La rivière formait encore une succession de grands rapides. Au bout d'une courte marche, nous nous trouvâmes à un endroit où le ravin, se rétrécissant tout à coup, n'avait plus qu'une quinzaine de mètres. De grands rochers droits comme des murs s'élevaient de tous côtés. Au milieu d'eux, presqu'à angle droit et sur une brusque descente, les eaux se précipitaient pendant une centaine de mètres comme un effroyable torrent et tourbillonnaient autour de grandes roches qui surmontaient l'écume. L'Assiniboine nomma immédiatement ce passage, la Porte d'Enfer, Aucun canot et, à plus forte raison, aucun radeau ne l'aurait traversé ; nous nous félicitâmes donc avec reconnaissance de nous être décidés à faire notre voyage par terre.

Cette nuit, nous campâmes assez près de l'endroit d'où nous étions partis le matin. L'Assiniboine, en marchant sur la pointe des rochers, s'était coupé un pied presque jusqu'à l'os; car désormais nous marchions à peu près nu-pieds. Il était hors d'état de faire un pas. Profondément découragé, il déclarait que nous ne suivions pas du tout la Thompson et que nous devions nous préparer à une mort misérable ; M. O'B. ne manquait pas d'abonder dans son sentiment; aussi eûmes-nous besoin d'employer la persuasion, et d'exhiber de nouveau notre carte, pour leur rendre quelque espérance.

Une autre journée pareille à la précédente nous

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conduisit à l'extrémité des rapides. Mme Assiniboine avait bravement pris la place de son mari et, la hache à la main, elle allait en avant travaillant comme un homme. Nous mangeâmes à souper notre dernier morceau de viande séchée du cheval, bouillie avec les raclures du sac à farine. Il ne nous restait que trois charges de poudre ; nous les conservions pour un cas d'urgence. Heureusement l' Assiniboine et son fils, qui se servaient fort adroitement de courts bâtons comme d'armes de jet i, pour faire tomber les oiseaux des branches d'arbres, avaient réussi à nous attraper une paire de perdrix. Pour la première fois depuis deux semaines, si l'on excepte le cadavre de l'Indien, nous avions eu ce jour là le plaisir de contempler des traces humaines. C'étaient de vieux tronçons d'arbres qui avaient reçu des coups de hache ; il est vrai qu'elles étaient déjà presque effacées et recouvertes de mousse. Le lendemain , il plut et il fit froid ; nous nous trouvions assez à plaindre en pataugeant, durant des heures entières, pour traverser un marais à castors où la fougère poussait plus haut que nos têtes, et où des osiers fort grands et emmêlés s'opposaient partout à notre marche. Des mares d'eau stagnante et vaseuse, profondes et perfides, nous obligeaient continuellement à faire des détours. Enfin une rivière, dont les bords étaient couverts d'épaisses broussailles nous barra le passage. Nos recherches ne nous y firent trouver aucun gué. Trempés jusqu'aux os, grelottants, souffreteux , n'ayant rien mangé depuis la veille au soir, nous nous sentîmes près de renoncer à toute espérance, car les peines que nous prenions ne paraissaient aboutir à rien. Nous ne leur apercevions aucun terme.

I, Cette chasse, au moyen de courts bâtons jetés à l'oiseau, est aussi fort habilement pratiquée en Afrique; Baines, Baldwin et Livingstone en parlent quelquefois. — J.-B.

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Il y avait presque trois mois que nous marchions; cinq semaines que nous n'avions pas vu un être humain ; et trois, que cette sauvage forêt nous tenait comme enseveh's, et ne nous avait pas laissé constater qu'elle eût jamais été visitée par l'homme.

Après plusieurs tentatives inutiles pour passer la rivière, l'Assiniboine, sa femme et son fils s'assirent, refusant d'aller plus loin. Il était inutile de discuter avec eux. Nous leur dîmes seulement que nous ne voulions point nous abandonner ainsi au désespoir, sans faire un nouvel effort, et, prenant les haches, nous allâmes recommencer la recherche d'un gué. Enfin nous découvrîmes un bas-fond ; nous nous y frayâmes un passage, et nous conduisîmes les chevaux ; mais la vase était si molle et si profonde, et les rives si encombrées de troncs glissants que nos bêtes n'y pouvaient pas prendre pied et retombaient en roulant dans l'eau. A ce moment, l'Assiniboine, honteux de son inaction, revint nous aider. Les chevaux furent déchargés et nous pûmes les hisser au bord. Mais notre long séjour dans l'eau glaciale, qui nous avait enveloppés jusqu'à la poitrine, nous avait tous engourdis ; la pluie continuait à tomber et, quand nous eûmes fait passer les chevaux, nous campâmes sur un monticule au milieu de cet horrible marais. Il n'y avait alors aucune chance de nous procurer la moindre nourriture. Un autre cheval fut donc condamné et nous le tuâmes sur l'heure. Comme l'autre fois, nous passâmes deux jours à sécher la viande et à raccommoder nos loques. M. O'B., qui cependant, il faut le reconnaître, s'était considérablement amélioré sous l'influence de nos dures épreuves, était plongé dans le plus profond désespoir. Il nous avoua qu'il prenait Paley en grippe, le regardant comme un disputeur. Sa foi était sapée jusque dans ses fondements ; et, curis ingentibus aeger « souffrant de se»

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grandes inquiétudes,» il se sentait rapidement emporté vers la folie, de laquelle son livre seul l'avait garanti depuis longtemps ; maintenant que cette source de force et de consolation lui faisait défaut, il ne voyait aucun moyen de garder sa raison. De fait, nous avions remarqué en lui un véritable changement pendant la dernière semaine. Du plus bavard des hommes, il en était devenu le plus taciturne, et, quoiqu'il observât en compagnie un silence solennel, il se parlait constamment à lui-même, lorsqu'il marchait seul. Cependant, quand un repas abondant de viande fraîche lui eut rendu des forces, il retrouva quelque gaieté; les Preuves de Paley furent considérées d'une façon plus orthodoxe, la paire de lunettes à un verre reprit sa place accoutumée , le livre fut retiré de la poche de l'habit clérical, et M. O'B. se replongea dans l'étude de la théologie.

Quant à nous, nous discutions ce que nous avions à faire et nous proposions chacun nos projets. Evidemment nos chevaux, déjà presque réduits à l'état de squelette, ne vivraient plus longtemps s'ils ne trouvaient pas à se repaître convenablement. Depuis plusieurs jours même, nous nous attendions à en voir quelqu'un se coucher et succomber à la fatigue. Leurs corps n'étaient plus que des charpentes osseuses recouvertes de peaux ; leurs flancs étaient creux, leurs dos déchirés, leurs jambes ruinées, enflées, saignantes. Leur bande était bonne pour l'équarrisseur. Ils faisaient peine à voir.

On remit en avant l'idée de construire un radeau, car la rivière, qui maintenant coulait paisiblement, était pleine de tentations ; mais nous nous souvenions des Grands Rapides et de la Porte d'Enfer, et nous rejetâmes ce dessein. Ce fut sans doute notre salut, car plus bas nous rencontrâmes encore des rapides fort périlleux. On convint de conserver les chevaux aussi

longtemps qu'ils pourraient marcher ; quand ils s'y refuseraient, on les tuerait pour les manger, et nous gagnerions le fort Kamloups à pied. L'Assiniboine était à bout de force. Sombre et morose, il laissait parfois échapper des menaces de désertion et nous reprochait amèrement de l'avoir entraîné avec nous dans de pareilles extrémités. Il s'alla camper à part, avec sa femme et son fils, tenant ensemble des consultations fréquentes et significatives; nous dûmes employer tout ce que nous avions de sang-froid et de patience pour éviter de rompre ouvertement avec cet homme et sa famille.

Mais nous eûmes le bonheur, avant de partir, le matin du 18, d'entendre le croassement d'un corbeau, oiseau qu'on regarde comme de mauvais augure ; pour nous, il était l'indicateur d'une excellente nouvelle, car il proclamait certainement le voisinage d'une région découverte. Enfin, durant cette journée, nos courages furent encore relevés parce que nous pûmes constater des traces laissées par l'homme et qui ne devaient remonter qu'au printemps précédent. C'étaient plusieurs branches qu'on avait coupées au couteaU;, comme si on eût voulu s'ouvrir un chemin à travers les buissons.

Il éclata une tempête accompagnée de tonnerre qui nous obligea à camper de bonne heure ; mais, le lendemain, nous découvrions un sentier qui s'améliorait à mesure que nous avancions et, vers le soir, nous trouvions des marques de chevaux. Pendant les deux journées suivantes, le sentier reparut et disparut tour à tour. Il était encore si effacé et si incertain que nous avions peur de nous y tromper après tout; mais, dans la soirée du 21, nous arrivions à un marais où les empreintes des pieds de cheval étaient très-nombreuses et, sur l'autre bord, où nous campâmes, il y avait un grand cèdre abattu, dont on avait fait un canot. Un arbre portait une inscription, dont les mots bien qu'il-

lisibles paraissaient être anglais. Enfin, à notre immense joie, le lendemain matin, nous tombions sur une voie dont les arbres avaient été publiés ou marqués à la hache depuis longtemps, et de vieilles trappes à martre, rencontrées de distance en distance, nous prouvèrent que nous étions enfin arrivés au bout d'un ancien chemin de trappeurs qui venait de Kamloups. La vallée commençait à s'élargir rapidement, les hauteurs diminuaient, la voie devenait de plus en plus battue et, le 22, à midi, nous poussâmes des cris joyeux en entrant, au sortir des ténèbres de la forêt où nous avions été si longtemps emprisonnés, dans une belle petite prairie. Devant nous s'étendait un pays libre, ouvert, varié, avec des collines arrondies et des bandes de sol boisé. D'un commun accord, nous nous arrêtâmes. Nous couchant sur le vert gazon, nous nous chauffions au soleil, et nos bêtes en liberté paissaient l'herbe de la prairie dont la fertilité dépassait ce que nous avions vu depuis Edmonton. ^

Le jour avait un éclat et une beauté incomparables. On comprendra le bonheur que nous avions à contempler ce ravissant paysage, si l'on veut réfléchir que, depuis onze semaines au moins, nous avions marché sans relâche et que, depuis un mois, nous avions été perdus dans la forêt, affamés, épuisés de fatigue, presque sans espoir d'en sortir, M. O'B. lui-même, qui s'était remis avec une nouvelle ardeur à l'étude de Paley, leva les yeux de dessus son livre par intervalles et s'aventura à exprimer l'espérance qu'après tout nous pourrions bien échapper aux dangers. Il daigna même nous donner ses conseils sur la conduite que nous avions à suivre dans les circonstances qui s'annonçaient plus favorables.

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