‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 34 sur 43 · LA COLOMBIE BRITANNIQUE · texte numérisé non relu

LA COLOMBIE BRITANNIQUE

Aspect californien du pays. — Nous rencontrons des Chouchouaps. — M. O'B. accuse TAssiniboine d'avoir voulu le tuer. — Un temps de galop. — Souper chez le capitaine Saint- Paul. — Kamloups. — Quel est le comble du bonheurs — Sort des émigrantsqui nous avaient précédés. — Motifs qu'a l'Angleterre de faire une route par le Col de La Cache. — Origine des Chouchouaps. — Banquettes de la Thompson et du Fraser. — Chinois entre Lytton et Yale. — Cagnon d'Yale ou Chaîne aux Cascades. — Yale. — New-Westminster. — Victoria de Vancouver. — Prospérité de cette ville. — La famille Ass'.niboine part pour le Canada et nous pour le Caribou.

Enfin, le chemin était bien tracé, bien battu. Quand nous eûmes passé la petite prairie, nous pûmes avancer rapidement. Nos chevaux, aussi enchantés que nous par ce changement agréable, s'emportaient même quelquefois jusqu'au trot, bien que leur apparence décharnée nous donnât lieu de redouter qu'en se secouant ils ne s'en allassent en morceaux. Cependant la rivière ne tarda pas à recommencer ses rapides, et une sombre montagne, courant à l'est et à l'ouest, s'éleva devant nous comme si elle fermait la vallée. Mais les alentours avaient pris l'aspect californien. C'était comme une lithographie imprimée en couleurs : des

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boursouflures arrondies, brunies par des touffes d'herbes 1, et garnies de pins jaunes, espacés. Les collines, plus sablonneuses, étaient couvertes de petits sapins, et il y poussait en quantité des baies d'airelle aussi grosses que les grains de raisin en Angleterre, et d'un goût délicieux. Çà et là, des cerisiers sauvages et des ronces, garnies de grosses senelles noires, nous fournissaient une nourriture agréable quoique insuffisante. Le 23, dans notre impatience de gagner Kamloups, nous étions debout avant le jour. Nous traversions un pays charmant, sur un chemin facile comme celui de la veille, et nous nous ébattions en plein soleil. Vers midi, les indications de la présence de l'homme devenaient plus fréquentes. Nous découvrîmes l'empreinte d'un moccasin dans le sable de la rive et nous aperçûmes du côté opposé un vieux canot. Tout à coup un frôlement se fit entendre dans les buissons, sur la route que nous suivions, et aussitôt nous vîmes sortir un Indien, après lequel marchait sa squau, portant un enfant à dos. C'étaient les premiers êtres humains que nous avions rencontrés depuis notre départ de La Cache de la Tête Jaune. Dieu sait quel accueil nous leur fîmes. Quelles véhémentes poignées de main, quels éclats de rire, que de questions incompréhensibles ! L'homme en était stupéfait. Évidemment il connaissait le mot Kamloups. Nous donnâmes à ses signes l'interprétation que nous ne tarderions pas à rencontrer d'autres Indiens et que nous pourrions atteindre Kamloups cette nuit même. Nous pressâmes donc notre m.arche pendant seize ou

I. Biinch-grass, littéralement, herbe en touffes. Plus loin (ch. ix) on lira : « poussant en touff'es séparées comme son nom l'indique. » M. Cheadle ne connaît pas de nom français à celte espèce d'herbe; nous l'appellerons donc souvent bunch-grass, mot qui lura pour analogue le cliina-grass, dont l'usage devient assez populaire en France. — J.-B.

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vingt kilomètres encore, mais sans apercevoir aucun indice du fort ni aucun autre Indien. Ce soir-là, nous mangions notre dernier morceau de cheval séché , avec la résolution bien prise d'essayer d'obtenir quelque nourriture des Indiens que nous espérions rencontrer bientôt.

Le 24, à midi, nous entrions dans une autre belle petite prairie, où des sentiers, aboutissant de toutes les directions, se joignaient à notre chemin. Nous venions de traverser une rivière basse et claire, à laquelle nous avions donné le nom de Wentworth, quand nous entendîmes derrière nous M. O'B. crier et appeler à lui Gheadle. Nous nous arrêtâmes et Taperçûmes venir, tenantparlamain, d'un air affectueux, l'Indien le plus hideux, le plus repoussant que j'eusse jamais vu. Celui-ci n'avait pour vêtement qu'une paire de culottes en guenilles ; sa peau était sale et sa figure tout à fait diabolique : du milieu de son vaste visage, s'élevait un nez enflé et raboteux, sa bouche était béante comme les portes de l'Enfer et ses yeux avaient un regard louche et malfaisant. Ce monstre, ce Caliban, comme nous l'appelâmes du premier abord, était suivi d'un individu plus jeune, dont l'apparence était meilleure, mais auquel M. O'B. ne prêtait aucune attention ; toujours présentant Caliban, il s'écriait : «Voyez, milord ! voyez, docteur! si, après tout, je n'ai pas été l'instrument de votre salut. » Il jacassait incessamment avec son nouvel ami, lui frappait familièrement sur l'épaule et le regardait dans les yeux avec un sourire enchanteur. Les deux Indiens nous ayant fait signe de les suivre, nous entrâmes avec eux dans une petite clairière. Nous y trouvâmes deux femmes et quelques enfants assis autour d'un feu où l'on faisait cuire quelques baies dans un pot de fer. Dès que nous eûmes nommé Kamloups, ils s'écrièrent : « Aiyou beaucoup, beaucoup; aiyou thé, aiyou tabac, aiyou

saumon, aiyou whisky, Kamloups! » D'où nous conclûmes que nous aurions là une abondance de bonnes choses. L'Assiniboine demanda par signes combien de temps il nous faudrait pour atteindre Kamloups ; le plus jeune des Indiens répondit en marchant vite et en se couchant successivement quatre fois; ce qui voulait dire qu'à bien marcher nous mettrions quatre jours pour y arriver. Ensuite ces Indiens nous offrirent une portion de leurs baies, que nous mangeâmes très-volontiers et nous apportèrent deux lapins, pour l'un desquels M. O'B. donna une chemise en lambeaux, et dont nous achetâmes l'autre pour quelques aiguilles et un peu de petit plomb. Nous revîmes aussi le vieux Chouchouap que nous avions rencontré la veille ; il était tout en sueur et tout épuisé de la peine qu'il s'était donnée pour nous rattraper. Il repartit en nous reconnaissant, mais il revint bientôt nous offrir des pommes de terre. C'était pour nous les vendre qu'il s'était tant hâté. M^^ Assiniboine nous surprit en présentant une bonne et propre chemise de toile qu'elle avait réussi à conserver pour son mari au milieu de notre ruine et elle l'échangea contre les pommes déterre du vieil Indien, qui passèrent ainsi en notre possession. Nous étions si affamés, que nous en mangeâmes plusieurs toutes crues. Quand le reste fut cuit avec les lapins, nous fîmes un fameux repas. Les Indiens consentirent ensuite à lever leur bivouac et à nous accompagner; le plus jeune marchait avec nous, Caliban conduisait dans deux canots la femme et les enfants. Il nous attendit avec eux sur un grand affluent qui venait de l'ouest se rendre à la Thompson ; c'était la rivière Eau -claire; nous passâmes sur la rive méridionale dans les canots et nous y campâmes pour la nuit. Le lendemain matin nous rencontrâmes sur notre route les cadavres de deux Indiens, un homme et une femme, qui se corrompaient au soleil. Ils étaient

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étendus côte à côte, sous une couverture et ayant autour d'eux tous leurs effets auxquels personne n'avait touché. Nous eûmes par la suite plusieurs de ces horribles spectacles, résultats, suivant ce que nous apprirent nos amis Chouchouaps, d'une grande mortalité qui était tombée sur les Indiens. Plus tard, on nous dit que cette mortalité était causée par les ravages de la petite vérole. A midi, nous trouvâmes Caliban qui nous attendait, en compagnie de ses dames, pour nous transporter sur la rive orientale de la Thompson que la route suivait désormais. Avant d'effectuer notre passage, nous dînâmes avec eux. Le repas se composait du fruit d'une espèce de lis, qui rappelait beaucoup le goût de la baie que Tif produit. Nous le trou vâmes délicieux ; mais, comme nous en avions mangé sans modération, tant cru que cuit, il nous donna des coliques abominables.

Une fois la rivière traversée, Milton et M*"^ Assiniboine acceptèrent l'invitation que les Indiens leur faisaient de venir avec eux dans leurs canots, tandis que le reste de la troupe conduisait les chevaux le long de la rivière.

Nous arrivâmes à un escarpement que le chemin gravissait par un zigzag. On y menait les chevaux un à un; car on n'avait pour marcher qu'une étroite corniche, montant le long de la face perpendiculaire du rocher presque jusqu'au sommet et descendant aussi rapidement de l'autre côté. Cheadle venait le dernier faisant faire à son cheval cette périlleuse ascension. Arrivé au sommet, il entendit de grands cris et s'aperçut qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire parmi ceux qui le précédaient. Cependant tout rentra promptement dans le silence et, quand il fut parvenu au but, il vit que personne ne l'y avait attendu. Comme la nuit tombait rapidement et que le chemin traversait un bois épais, Cheadle hâta le pas et rencontra bientôt

PAssiniboine et son fils au repos, car ils ne pouvaient plus distinguer le sentier. Se trouvant sans provision, ils n'avaient qu'un parti à prendre : celui de camper sur place en abandonnant le projet convenu de rejoindre la compagnie qui était dans les canots. Mais, peu après, il passa par la tête de Cheadle que M. O'B. était absent. Interrogé sur ce qu'était devenu M. O'B., l'Assiniboine parut déconcerté par la question et répondit assez confusément : « // est bête! il m'avait querellé et puis s est sauvé. » Cheadle le pressa davantage et apprit enfin que le vieux avait fait perdre patience à l'Assiniboine par la façon dont il conduisait les chevaux, qu'il avait reçu de lui un coup de poing et que, plein de terreur, il avait pris la fuite et avait disparu sous les arbres.

La nuit était des plus sombres, le bois fort épais et le sentier indistinct. Or, M. O'B. avait l'habitude de perdre même en plein jour un chemin bien ouvert. Cheadle se trouva donc fort inquiet sur son compte. Cependant, comme il était parfaitement inutile de se mettre à sa recherche avant le lendemain matin, on se borna à se coucher sans souper; ce que firent aussi les chevaux. Sur ces entrefaites, le canot avait transporté Milton dans une petite prairie où se trouvaient plusieurs champs de pommes de terre appartenant aux Indiens. Caliban et ses compagnons y trouvèrent de quoi préparer un souper copieux, auprès duquel ils attendirent longtemps l'Assiniboine et Cheadle. Pourtant, ceux-ci ne paraissant pas, on soupa sans eux et on se roula dans les couvertures. Un peu avant l'aube, Milton, qui dormait d'un profond sommeil, fut réveillé par quelqu'un qui le secouait en lui disant : « Milord ! milord! levez-vous immédiatement : il est arrivé un événement très-grave. » Milton, reconnaissant cette voix chevrotante et ne pouvant pas comprendre comment M. O'B. se trouvait seul,

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là, à cette heure de la nuit, s'assit et prêta l'oreille.

(c Milord, dit M. O'B., j'accuse l'Assiniboine de tentative de meurtre contre ma personne. Nous avions quelque difficulté au sujet des chevaux, et, ne sachant quel remède y apporter, je me tenais à l'écart comme spectateur. Alors l'Assiniboine, avec l'expression la plus diabolique, est venu à moi et m'a, de propos délibéré, déchargé sur la tête, avec le dos de sa hache, un terrible coup. Quoique étourdi, j'ai réussi à me sauver dans le bois et je ne me rappelle pas grand'chose, si ce n'est d'avoir erré çà et là dans mon égarement. Hic mihi nescîo quod trepido maie numen amicum confusam eripuit mentem. J'ignore quelle divinité ennemie m'a, dans ma frayeur, fait perdre la tête. J'ai aperçu un feu et je vous ai trouvé auprès. Vous le savez, milord : je vous avais averti ainsi que le docteur, à Edmonton, du dangereux caractère de rhomme auquel vous vouliez vous confier. C'est un scélérat. J'irai, dès qu'il fera jour, à Kamloups, me procurer un ordre d'arrestation contre l'Assiniboine, lors de son arrivée. x>

Milton ne put pas s'empêcher de rire de sa précipitation et de son effroi; il lui dit qu'il faisait nécessairement erreur sur les intentions meurtrières de l'Assiniboine, qui, s'il l'avait frappé comme il le disait, l'aurait certainement empêché de s'enfuir. Une heure ou deux plus tard, Cheadle étant arrivé avec ses compagnons, nous interrogeâmes l'Assiniboine et sa prétendue victime. L'occiput de M. O'B. ne présentait qu'une petite bosse pour toute trace du méfait, et nous en conclûmes qu'au fond le récit de la querelle, tel que le faisait FAssiniboine, était exact. Nous grondâmes notre homme sévèrement en l'avertissant du danger que pourrait lui faire courir une pareille conduite dans le pays où nous arrivions ; quant à M. O'B., nous lui représentâmes l'absurdité de son ac-

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cLisation, mais sans pouvoir l'en convaincre. M. O'B. n'osa plus nous quitter d'un pas et se rendit extrêmement ridicule par l'attention avec laquelle, redoutant le renouvellement des hostilités, il surveillait tous les mouvements de l'Assiniboine. Ce matin, Caliban nous apporta un boisseau de pommes de terre, pour lequel nous lui donnâmes la selle brodée à l'indienne de Milton et un gilet qui était le seul effet que M. O'B. pût encore troquer. Ici Caliban et sa famille nous firent leurs adieux ; mais le jeune Indien et sa femme consentaient à nous guider jusqu'en vue de Kamloups. Le lendemain nous rencontrâmes plusieurs Indiens. A première vue, nous les prîmes pour des Mexicains, tant ils nous rappelaient peu les Peaux-Rouges de la Prairie orientale. Ils avaient les caractères d*une race asiatique plutôt que ceux de la race européenne qu'on retrouve dans les traits beaux et hardis du véritable Indien de l'Amérique du Nord. Leur taille était plus forte et plus ronde, leur nez plus petit et moins saillant, leur teint plus foncé et moins transparent. Leurs chevaux avaient des selles et des harnais de travail mexicain ; leurs brides étaient garnies d'une innombrable quantité de clochettes. Ils nous régalèrent de café et de tabac. Quelle jouissance après six semaines de privation! Dans l'après-midi du 28, notre guide nous quitta dès qu'il nous eut montré dans le lointain une chaîne de hauteurs qui marquait la place de Kamloups, et qu'il nous eut fait comprendre que nous pouvions y être rendus avant la nuit. Cet homme s'était fort bien comporté envers nous, et nous lui fîmes cadeau du fusil de l'Assiniboine. Plus tard, on nous apprit qu'il n'osait pas se joindre au reste de sa tribu, près du fort, parce qu'il avait encouru un grave châtiment en manquant ouvertement aux coutumes des Ghouchouaps. Chez eux, à ce qu'il paraît, comme chez les Juifs, la loi veut que, si un homme meurt

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sans enfants, son frère épouse la veuve. Or notre ami avait enlevé et épousé une veuve aux dépens de son beau-frère, qui avait juré de s'en venger. L'offenseur redoutait la rencontre de l'offensé.

Nous marchions en plein soleil, malgré nos fatigues, notre faiblesse et les blessures de nos pieds; néanmoins, la nuit arrivait sans que nous eussions vu le terme de notre voyage. Nous étions encore sous l'influence de ces malheureuses baies qui nous avaient rendus malades. Enfin nous nous trouvâmes si harassés que, nous rendant à l'avis de l'Assiniboine, nous résolûmes de courir en avant sur nos chevaux, le laissant nous suivre plus lentement. Par bonheur, le bon pâturage que nous avions rencontré ces derniers jours avait rendu à nos bêtes assez de vigueur pour que deux d'entre elles pussent porter des cavaliers. Nous partîmes donc, obtenant de nos squelettes de coursiers, assez difficilement, un temps de galop. M. O'B., dans son désir de se mettre sous la protection de la loi, avait pris les devants. Lorsqu'il nous vit passer, il courut après nous en criant : « Milord ! ne m'abandonnez pas! Docteur! attendez-moi! Laissezmoi aller avec vous! » Mais, sans pitié pour lui, nous galopions. Chaque fois que nous regardions en arrière, nous voyions M. O'B. courir encore de toutes ses forces, par crainte que le sanguinaire Assiniboine ne le rattrapât. Nous entrâmes dans une plaine sablonneuse que semblait terminer une chaîne de hauteurs courant de l'est à l'ouest. C'est là que devait être Kamloups. Nous allions I talonnant les flancs de nos bêtes, criant pour les exciter. Cependant, chaque fois que nous nous retournions, nous apercevions encore M. O'B. dans la pénombre du crépuscule, cherchant à nous suivre avec une vigueur qui ne se lassait point. Enfin, malgré la nuit tout à fait tombée, nous entrevoyons une maison. Nous y galopons ; nous sautons

hors de selle, et, livrant nos chevaux à eux-mêmes, nous entrons dans une espèce de cour où plusieurs Indiens et métis venaient de terminer un souper dont les restes chargeaient encore une nappe étendue à terre et autour de laquelle ils étaient assis tout à l'heure. Un vieil Indien s'avance et, dans un jargon mélangé de français, d'anglais et de chinouk i, se présente à nous sous le nom du capitaine Saint-Paul et nous demande qui nous sommes. Nous lui répondons que nous venons de passer par les montagnes, que nous mourons de faim et que nous le prions de nous donner à manger aussi vite que possible, a Vous en aurez abondamment et tout de suite, dit-il, mais vous devez payer une piastre chaque (5 fr. 41 c.]. — Même si ce repas devait coûter cent dollars par tête (53o f.), servez-nous-le, » fîmes-nous d'un air insouciant. Peu après, nous étions à dévorer un plat graisseux de lard et de choux, avec de délicieux gâteaux, et à boire copieusement ce thé, objet de nos longs désirs. Nous venions de commencer quand arriva M. O'B., hors d'haleine, mais plein de force encore; il se jeta sur ces friandises avec la même voracité que nous. C'était sans doute le seul de notre troupe qui fût capable d'accomplir, comme il venait de le faire, cinq ou six kilomètres en courant. Une heure après, TAssiniboine nous amenait nos chevaux et prenait sa part des jouissances d'un repas illimité. Nous absorbâmes une quantité de gâteaux qui étonna même les Indiens, quoique leurs vues à cet égard ne manquent pas de largeur. Dans la soirée, arrivèrent, du fort Kamloups, M. Martin et plusieurs autres personnes, qui venaient assister à un bal que des métis devaient donner ce jour même à Saint-Paul. M. Martin nous reçut avec beau-

I. Jargon inventé par la Compagnie de la baie de Hudson. — J.-B.

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coup de politesse et nous invita à nous loger chez lui le lendemain. Cette hospitalité si confiante nous étonna ; car en vérité nous formions une compagnie aussi déguenillée et aussi peu présentable que possible. Nous n'avions pour vêtements que des haillons ; les jambes du pantalon de Milton étaient arrachées jusqu'aux genoux ; celles du pantalon de Cheadle étaient déchirées en lambeaux ; nos pieds n'avaient pour chaussures que des restes de moccasins; nos figures étaient hâves et farouches ; nous n'avions pas été rasés depuis plusieurs mois; notre chevelure longue était emmêlée; nous ne possédions aucune preuve de notre identité, dans un pays où notre apparence était fort peu propre à inspirer la confiance ou l'amitié. Cependant on accorda une foi immédiate à nos récits, et nos souffrances se trouvèrent terminées. — Enfin !

A notre lever, le 29 août, le soleil était déjà assez haut. Nous fîmes un bon déjeuner et nous nous rendîmes à Kamloups, qui est situé sur la rive opposée. M. Martin et M. Burgess, qui administraient en l'absence du négociant en chef, M. Mac Kay, nous reçurent avec la plus douce hospitalité. La première chose que nous fîmes après notre arrivée ce fut de nous pro^ curer au magasin des vêtements complets pour chacun de nous ; puis, nous rendant à la rivière, nous y prîmes un bain délicieux. Nous "jetâmes nos guenilles dans la T hompson et revêtîmes nos nouveaux habits. Alors nous pûmes, tout à notre aise, jouir d'un repos plein de dignité, otium cum dignitate^ et, en fumant nos bienheureuses pipes, nous enquérir des nouvelles, non pas du jour, mais de l'année écoulée. Depuis que nous étions hors du monde, il s'y était passé de grands événements. C'est alors que nous eûmes les premières nouvelles du mariage du prince de Galles, de l'insurrection polonaise, des probabilités de guerre entre le Danemark et la Prusse, et des progrès qu'a-

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vait faits la guerre civile d'Amérique. Ce plaisir que nous éprouvions à connaître les nouvelles les plus récentes ne venait pourtant qu'au second rang. Quel est le comble du bonheur ? Nous le dirons après mûre réflexion, tout en sachant bien quel mépris cet aveu nous vaudra. Excellent philosophe, c'est la vérité; chère madame, malgré vos lunettes et votre esprit fort, malgré vos bas d'azur, c'est la vérité : le comble du bonheur sur la terre, c'est de boire et de manger ! Allons ! soyez calmes, dévots aigris, ecclésiastiques sans charité, vous tous qui méprisez la chair et le corps ; soyez doux , vertueux magistrats , qui avez à juger des misérables dont la faim a causé le crime. Croyez-en des gens qui en ont l'expérience. Dans notre grande ville de Londres, des milliers d'individus qui ont faim chaque jour seront de notre avis. Même quelques aldermen, un ou deux évêques bien nourris, nous soutiendront par principe. Ne nous parlez pas des plaisirs de l'esprit : la bouche et l'estomac, voilà les passages par lesquels s'introduit en nous le vrai bonheur. Côtelettes de mouton, pommes de terre, pain, beurre, lait, pudding au riz, thé et sucre ! Qu'on mette ces délicatesses en comparaison avec la viande de cheval séchée, l'eau, les bétes puantes ou l'absence complète de nourriture! Cependant l'abondance des repas ordinaires du fort ne suffisait pas à nos ventres affamés. Nous avions l'art d'y intercaller trois repas de plus. Nous nous levions avant tous les braves gens de Kamloups et allions déjeuner avec M. et M^^ Assiniboine qui demeuraient tout à côté dans une tente, et nous les retrouvions secrètement entre le déjeuner et le dîner, entre le dîner et le souper. Si nous cessions de manger, ce n'était pas faute d'appétit; c'était faute de place. Un traitement si actif ne tarda pas à grossir nos corps amaigris et^ trois semaines après notre arrivée, Cheadle décou-

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vrait avec étonnement qu'il pesait vingt kilos de plus !

Durant notre séjour à Kamloups et dans les courses que nous fîmes ensuite dans la Colombie Britannique, nous avions rencontré plusieurs des émigrants qui avaient traversé les montagnes Tannée précédente ; nous avons donc connu l'histoire de leurs aventures. On se rappelle que le corps principal, arrivé le premier à La Cache de la Tête Jaune, s'y divisa : les uns y firent de grands radeaux pour descendre le Fraser, les autres allèrent chercher les sources de la Thompson septentrionale. Ceux qui descendaient le Fraser, après beaucoup de mécomptes et de souffrances, finirent par atteindre l'endroit où y tombe la Quesnelle. Ils avaient perdu un des leurs qui fut emporté par une maladie qu'avaient causée les intempéries, les fatigues et les privations.

Quant à ceux qui suivaient la Thompson, au nombre d'une soixantaine, après avoir vainement essayé de se frayer un chemin vers le Caribou, ils avaient tourné au sud pour s'efforcer de gagner Kamloups. En peu de jours, leurs provisions avaient été épuisées, et leur marche était devenue si lente et si difl^icile qu'ils avaient abandonné de désespoir le projet de suivre la route de terre. Au Camp de la Tuerie, ils tuèrent leurs bœufs, en firent sécher la viande, construisirent de grands radeaux et s'embarquèrent en abandonnant tous leurs chevaux dont ils avaient quarante ou cinquante.

L'Assiniboine avait donc interprété justement leurs traces. Tout alla bien pour les voyageurs jusqu'aux Grands Rapides. Ceux qui montaient les radeaux de tête n'aperçurent le danger que lorsqu'il ne pouvait plus être évité. En dépit de tous leurs efforts, les radeaux furent engloutis dans les rapides et beaucoup de ces malheureux y trouvèrent la mort. Ceux qui

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suivaient, avertis à temps par le sort de leurs compagnons, réussirent à gagner le bord en sûreté. Il leur fallut ensuite s'ouvrir un passage le long de cette rive remplie de précipices où nous avions rencontré de si grands obstacles; mais, ils avaient débarqué sur la gauche tandis que nous nous sommes tenus sur la droite, ce qui explique pourquoi nous n'avons pas revu leurs traces. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité de ces grands rapides, que nous avons nommés les Rapides Murchison, ils construisirent de nouveaux radeaux et, ayant réussi à franchir sans encombre les chutes moins considérables, ils arrivèrent à Kamloups dans un déplorable état.

La troisième bande se composait de cinq Canadiens : de trois frères du nom de Rennie et de deux hommes qui s'appelaient Helstone et Wright. Elle avait passé plus tard dans l'automne, au col de La Cache et y avait obtenu, pour descendre le Fraser, des canots que les Chouchouaps de La Cache avaient retrouvés sens dessus dessous; tous les effets de ces aventuriers étant dispersés sur le rivage au-dessous de quelques rapides , on en avait conclu que leur bande avait péri noyée. Il n'en était rien. Trois de ces malheureux devaient rencontrer une mort plus horrible. Nous apprîmes que, croyant traverser avec plus de sécurité les rapides, ils avaient attaché l'un à l'autre les deux canots, qui, malgré cette précaution, avaient été engloutis. Deux des Rennie réussirent à gagner le bord ; les trois autres hommes s'accrochèrent à un rocher élevé au milieu du torrent. Ceux-ci, pendant deux jours et deux nuits, restèrent exposés au froid du commencement de l'hiver, sans une parcelle de nourriture, avant que leurs compagnons eussent pu les délivrer. Enfin une corde fut lancée sur le rocher et attira les hommes à la rive, à demi morts de faim et de froid. Ils étaient dans un tel état qu'ils ne pouvaient

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pas aller plus loin. Les deux Rennie leur coupèrent une provision de bois pour faire du feu, et, leur laissant le misérable reste de leurs denrées, partirent à pied pour aller chercher des secours au fort George, dont ils ne se croyaient pas à plus de six jours de distance. Ils s'étaient trompés. Ils eurent à traverser des forêts épaisses et encombrées ; la neige était devenue considérablement profonde avant qu'ils fussent arrivés au fort George, à moitié gelés, se mourant de faim et de fatigue, après vingt-huit jours de route. On envoya immédiatement des Indiens au secours des malheureux laissés en arrière ; mais ils rentrèrent au fort quelques jours après, déclarant que la profondeur de la neige les avait empêchés d'avancer. Cependant d'autres Indiens retrouvèrent plus tard les abandonnés. Helstone et Wright vivaient encore ; mais la faim leur avait enlevé la raison et ils avaient tué Rennie. Quand on les découvrit, ils l'avaient mangé, à l'exception de ses jambes, dont chacun tenait une à la main, et la déchirait à belles dents, toute crue. Ils étaient couverts de sang. Les Indiens voulurent leur allumer du feu ; mais les deux cannibales, tirant leurs revolvers, eurent l'air si féroce et si enragé que les Indiens prirent la fuite, les abandonnant à leur sort et n'osant jamais retourner près d'eux. Le printemps suivant, un parti de mineurs, qui se rendait à la Rivière de la Paix, fut guidé par les Indiens vers l'endroit où l'on avait vu la dernière fois ces misérables. Des ossements furent trouvés empilés. Un des crânes avait été brisé d'un coup de hache et beaucoup des os portaient les marques des dents. Le troisième squelette manquait encore. On le retrouva, quelques centaines de mètres plus loin. Il avait aussi le crâne fracassé d'un coup de hache; les vêtements avaient été enlevés au cadavre, qui était peu décomposé. On pouvait, sans se tromper, interpréter de semblables signes. Le

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dernier survivant avait tué son compagnon de crime et l'avait mangé, comme le prouvaient ces os rongés, soigneusement empilés en tas. A son tour, il avait été tué probablement par des Indiens, en possession desquels on retrouva la plupart de ses effets.

La quatrième bande d'émigrants, celle des trois hommes qui ne nous avaient précédés que de quelques jours dans la traversée [des montagnes et qui avaient descendu le Fraser en] canots sous la direction des deux vieux Ghouchouaps de La Cache était parvenue au fort George sans trop de mauvaises aventures.

Tandis que nous prenons nos aises à Kamloups , nous pouvons à loisir examiner s'il est possible de faire une route qui passe les montagnes par le col de La Cache de la Tête Jaune. Quand on connaîtra mieux les ressources et les besoins de la Colombie Britannique, personne , à notre avis , n'hésitera à croire qu'il est nécessaire d'ouvrir une communication entre les deux versants, l'oriental et l'occidental, des Montagnes Rocheuses, ni que des avantages considérables seront procurés par la construction, sur le territoire anglais, de cette route allant d'un océan à l'autre.

Q uant à nous, elle ne nous paraît sujette qu'à une objection sérieuse, mais très-sérieuse : c'est l'absence du pâturage pour le bétail. Il n'y a guère de clairières sur le côté gauche ou oriental ; il y en a un peu plus sur la rive opposée, dans les montagnes; mais en somme c'est la forêt qui couvre le pays sans interruption pendant plus de cent soixante kilomètres.

C'est donc avec grand plaisir que nous constaterons ici que le docteur Rae, envoyé durant le printemps de 1864 pour étudier la direction la plus convenable à donner à la ligne télégraphique que la Compagnie de la Baie de Hudson se propose d'établir à travers

le continent américain, s'est prononcé pour celle dont nous parlons et qu'il a examinée jusqu'à La Cache. Nous avons aussi le droit de faire remarquer que ses observations établissent, en fait, qu'il n'existe là aucun obstacle sérieux à la construction d'une route, menant de la fertile vallée de la Saskatchouane du nord à la Colombie Britannique, dans toute la partie qu'il a parcourue, c'est-à-dire de la Rivière Rouge à La Cache.

Un jour ou deux après notre arrivée, M. Mac Kay rentrait à Kamloups. Il eut la bonté de s'engager à nous trouver des chevaux et à nous accompagner jusqu'à Yale, où le Fraser devient navigable, pourvu que nous voulussions rester au fort quelques jours encore. M. O'B., incapable de résister plus longtemps à sondésir de jouir des plaisirs d'une civilisation plus raffinée, résolut de partir immédiatementpour Victoria. Ici nous devons avouer que cette première rupture de l'étrange compagnie qui avait supporté les mêmes épreuves et les mêmes travaux, nous causa du chagrin. M*. O'B. voulut bien nous assurer qu'il ne nous en voulait pas, et qu'il pardonnait et oubliait toutes ses souffrances durant ce voyage. Comme on trouvait à présent sur la route des maisons tous les dix ou douze kilomètres, M. O'B. partit, le sac sur le dos, sans redouter aucun imminent danger. Et cependant, qu'il aurait été mal à son aise, s'il avait su qu'on avait signalé dans les environs la présence de deux vagabonds, qui avaient assassiné un homme revenu des mines ! L'un de ces meurtriers fut pris quelques jours plus tard dans la vallée de la Bonaparte i ; l'autre avait sans doute réussi à passer la Thompson et à se cacher près de Kamloups.

La faiblesse de nos chevaux était telle que nous les

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