I . Affluent de droite de la Thompson. — J.-B
avions laissés chez le vieux Saint-Paul reprendre des forces pendant quelques jours avant de leur faire franchir la rivière ; encore s'en fallut-il peu que ce trajet ne fût fatal au pauvre Bucéphale. Trop épuisé pour pouvoir nager bien, il fut près de s'y noyer. Cependant nos animaux se remirent promptement au milieu de ces terrains fertiles. Alors nous en fîmes cadeau à TAssiniboine pour qu'ils lui servissent à repasser par le col de la Koutanie i, au printemps suivant.
Les Chouchouaps fréquentaient Kamloups en assez grand nombre. Leur amour de la toilette les faisait fort remarquer au milieu des mineurs grossièrement attifés. Les hommes portaient des jambières écarlates, des ceintures rouges et des rubans de couleurs voyantes à leur coiffure ; les femmes n'étaient heureuses que si elles avaient les chemises les plus éclatantes et, sur leurs têtes, les mouchoirs aux couleurs les plus vives. Ces Indiens commencent à apprécier les avantages de l'agriculture : ils réussissent bien à cultiver des pommes de terre ; ils font le commerce avec âpreté, savent parfaitement la valeur de l'argent, et ce sont eux qui, pendant longtemps, avant l'ouverture d'un chemin pour les mules, ont servi de bêtes de somme aux mineurs et leur ont fourni les denrées nécessaires. Ils sont donc plus industrieux que les Indiens ne le sont à l'est des Montagnes Rocheuses ; cependant ils leur sont inférieurs au physique et au moral.
Quant à l'origine de leurs tribus, il existe, parmi plusieurs des Indiens de la Colombie Britannique, une tradition qui paraît être une bizarre confusion des récits bibliques, que leur ont transmis les prêtres catholiques établis chez eux depuis plus d'un siècle. En
I. Le Col de la Koutanie est le plus méridional de ceux qui, sur le territoire de la Colombie, s'ouvrent dans les montagnes Rocheuses. — J.-B.
voici la version îeiie que nous la tenons de M. Greville Mathew, greffier-archiviste de la Colonie : Une race d'hommes existait sur la terre, quand arriva une grande inondation. Il plut jour et nuit, semaine après semaine. Les eaux s'élevèrent rapidement, en sorte que tous les hommes, excepté un, furent noyés. Le survivant se hâta de gagner les hautes terres et monta sur un pic escarpé. Cependant il pleuvait toujours ; les eaux couvraient la face de la terre et poursuivaient ce dernier Indien à mesure qu'il s'élevait de plus en plus sur le flanc de la montagne. Enfin il parvint au sommet, s'y assit et remarqua que les eaux, devant lesquelles il avait fui, continuaient à monter. Dans son désespoir, il invoqua le Grand Esprit, qui répondit à sa prière en changeant en pierre la partie inférieure de son corps , si bien que , malgré le progrès des flots qui la couvrirent, il pût tenir en place. Les eaux, peu à peu, atteignirent sa poitrine ; mais alors les pluies cessèrent, l'inondation commença à baisser. Au milieu de la joie que lui causait sa délivrance inespérée, l'Indien solitaire fut saisi d'horreur en réfléchissant qu'il restait seul sur la terre, et, dans sa détresse, il s'adressa de nouveau au Grand Esprit et le pria de lui donner une kloutcheman , c'est-à-dire une femme. Alors il s'endormit et, lorsqu'il se réveilla peu après, il trouva que ses membres inférieurs étaient redevenus des os et de la chair, et qu'il avait à son côté une belle kloutcheman. C'est de ce couple que sont descendues les tribus indiennes de la Colombie Britannique. N'est-ce pas un exemple frappant du mélange des récits relatifs à la création et au déluge? Ces frécits, communiqués sans doute par les premiers missionnaires catholiques, sont par la suite des temps devenus la tradition des tribus. Est-ce ainsi qu'on peut s'expliquer une des sources d'erreur de la philologie ?
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Depuis Tarrivée des blancs, une effrayante mortalité a sévi parmi ces Indiens. L'année dernière, trois cents d'entre eux sont morts, seulement dans le voisinage de Kamloups, par suite de la petite vérole. Ils ont pour coutume caractéristique de laisser leurs morts sans sépulture, étendus en plein air et entourés de tous les objets qui leur ont appartenu. Le lecteur peut se rappeler que plusieurs victimes de la contagion, rencontrées sur la route de Kamloups , nous avaient fourni des exemples frappants de cet usage. Les Indiens ont gagné au contact des blancs d'autres maladies également fatales, et il est permis de présumer que les Chouchouaps, jadis nombreux dans ce pays, seront, d'ici à un certain nombre d'années et malgré leur aptitude incontestable pour se civiliser, réduits à un très-petit nombre.
Le 8 septembre, nous quittâmes Kamloups sous la direction de M. Mac Kay, et en compagnie de M. et de M°^6 Assiniboine, de leur fils et d'un autre Indien. Nous nous étions décidés à conduire nos amis à Victoria ; car, si l'Assiniboine avait jadis visité l'établissement de la Rivière Rouge, sa femme ni son fils n'avaient jamais rien vu en fait de cités que les postes de la Compagnie de la Baie de Hudson. Nous passâmes la Thompson à la fin du lac de Kamloups. Ce lac a une vingtaine de kilomètres de long sur environ dix en largeur, et est entouré de belles collines rocheuses. En quittant la Thompson, nous entrâmes dans la vallée de la Bonaparte, où nous rencontrâmes la route du Caribou à Yale. Elle n'est pas encore achevée. L'Assiniboine et sa femme furent saisis d'étonnement à la vue de la route royale ; mais leur fils était hors de lui. et poussait des exclamations chaque fois qu'il apercevait quelqu'un : <( Par Dieu ! en voici encore un ! » La rencontre de quelque fashionable du voisinage, monté dans son buggy que traînaient deux
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chevaux, le jeta dans un inexprimable ravissement. Nous suivions alors la vallée de la Bonaparte jusqu'à son confluent dans la Thompson, et nous observions avec admiration les curieuses terrasses qui offrent à l'œil de l'étranger un spectacle fort extraordinaire, et donnent un caractère si particulier au pays où coulent la Thompson et le Fraser. Nous avions commencé à en voir près de la Thompson septentrionale, à cinquante ou soixante kilomètres en amont de Kamloups ; et nous les avons retrouvées tout le long de la rivière principale jusqu'à ce qu'elle tombe dans le Fraser à Lytton. Sur le Fraser, on les voit s'élever au nord d'Alexandrie et s'étendre sur un espace de près de cinq cents kilomètres jusqu' aux c a gnons au-dessus d'Yale. Ces terrasses ou banquettes, comme on les appelle ici, sont parfaitement nivelées, et atteignent exactement la même hauteur sur les deux rives du fleuve. Elles diffèrent de ce qu'on nomme les routes parallèles de Glenroy par leur énorme développement. Ce sont de vastes plaines en comparaison des petites corniches que forment les terrasses écossaises, et elles n'ont pas les blocs erratiques qui caractérisent ces dernières 1. En beaucoup d'endroits, elles constituent trois étages, dont chacun correspond à un étage semblable sur le côté opposé de la vallée. Le plus bas des trois, où la vallée prend son développement, présente une surface parfaitement plane qui a souvent
I . Plusieurs publications, entre autres le Magasin pittoresque de 1846, p. 249, ont rendu vulgaire la connaissance de ces routes parallèles de Glenroy, bien moins considérables que les banquettes ou terrasses des vallées de la Thompson et du Fraser, Il n'y a pas lieu de douter qu'elles sont dues à l'action de la glace qui, à de certaines époques, a couvert les Iles Britanniques, la France, l'Amérique du nord et l'Amérique du sud. Le célèbre naturaliste Agassiz a signalé des traces, suivant lui incontestables, de ces périodes glaciaires jusque sous l'équateur, comme on peut le lire dans son Voyage au Brésil et dans l'abrégé que nous avons fait de ce livre remarquable. — J.-B.
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plusieurs kilomètres d'étendue, et monte à douze ou quinze mètres au-dessus du niveau de la rive du fleuve, par un escarpement qui rappelle la face du terrassement d'un chemin de fer. Plus haut, le second étage est ordinairement taillé à même le côté de la montagne; il s'élève de dix-neuf à vingt-deux mètres au-dessus de l'inférieur, et a rarement plus de quelques hectares en étendue. Le troisième ou le plus élevé, qui peut être à cent vingt ou cent cinquante mètres de distance de l'eau, est tracé dans les montagnes, à une hauteur inaccessible, sur le flanc qui descend vers le fleuve. Ces banquettes sont tout à fait uniformes, de surface nivelée, sans présenter aucun de ces énormes cailloux qui sont si nombreux dans le lit actuel de la Thompson et du Fraser. Elles se composent d'argile schisteuse, de sable et de gravier, enlevés à la montagne où elles sont taillées. Elles ne produisent que le bunch-grass et la sauge sauvage, ainsi que des sapins disséminés çà et là pour relever cette monotonie stérile et jaunâtre qui forme le caractère du paysage. Le docteur Hector a signalé l'existence de terrasses de ce genre dans les vallées de l'Athabasca, de la Koutanie et de la Columbia; on en a observé aussi près de quelques rivières de la Californie et du Mexique; mais nulle part elles ne semblent avoir une étendue ni une régularité comparables à celles qui les caractérisent dans les vallées de la Thompson et du Fraser. Il est aussi fort remarquable que, quel que soit le pays où on les ait examinées sur le versant du Pacifique, ces banquettes se sont présentées sous la forme de trois étages successifs^ comme dans la Colombie Britannique. Une telle succession et si générale doit indiquer autant d'époques distinctes où a eu lieu une révolution géologique.
L'or qu'on trouve sur toutes ces terrasses le long du Fraser est de la plus belle espèce, qu'on appelle l'or
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en farine ; mais il n'y est pas en quantité suffisante pour satisfaire les mineurs, tant que la richesse des gisements du Caribou empêchera la concurrence. On dirait qu'il existe quelque rapport inexpliqué entre ces banquettes et le célèbre bunch-grass ; car le gazon par touffe n'apparaît vers le nord qu'à l'endroit 011 elles commencent et il disparaît avec elles au-dessus d'Yale. Toute la région onduleuse qui va d'une rivière à l'autre en est couverte, mais il ne dépasse point la limite septentrionale des banquettes. Dans la vallée de la Columbia, vers le sud-ouest, il pousse fort abondamment ; et là aussi se rencontrent nos singulières terrasses. Cette simultanéité s'explique sans doute parce que c'est uniquement dans ces cantons que se trouve le terrain nécessaire à la production d'un pareil gazon, c'est-à-dire un sol formé par la décomposition de la pierre calcaire ou des roches volcaniques et friables qu'on y rencontre.
Peu après être revenus au bord de la Thompson, nous sommes arrivés à une place où une portion de la route n'était pas encore faite, et où nous avons été contraints de conduire nos chevaux par-dessus des hauteurs escarpées et rocailleuses qui, au premier abord, avaient l'air de nous barrer le passage. Le sentier n'y consistait plus qu'en un rebord de rocher ayant quelques centimètres de large, çt nous dûmes gravir l'abrupte montée par une succession de détours et de zigzags.
Sur cette portion du chemin, nous trouvâmes un assez grand nombre de Chinois occupés à niveler la route. Leurs figures étranges, leurs chapeaux aux larges bords, et leurs longues et minces queues amusèrent beaucoup nos Assiniboines. Un peu plus loin, une compagnie d'ingénieurs travaillait à faire sauter les rochers à l'endroit où devait passer le chemin en contournant la face d'un monticule.
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La route, du Bac de Gook à Yale, et surtout la portion qui est en aval de Lytton, est bien la plus extraordinaire qu^on voie en ce monde. Taillée dans les flancs delà gorge, elle suit les hauteurs, soit qu'elles reculent au fond des vallons, soit qu'elles avancent comme des espèces de promontoires sourcilleux. Ses détours perpétuels la font ressembler à une chaîne d'S. Les courbes des montées et des descentes décrivent autant de sinuosités que celles qui sont latérales. C'est par une série de tournants rapides que, tour à tour, la route, ou descend jusqu'au plus profond de la vallée, ou escalade vivement quelques-unes de ces hauteurs, qui ont l'air de lui barrer complètement le passage mais qu'elle surmonte, en ressemblant d'en bas à une ligne tortueuse égratignée sur un rocher arrondi, dont la hauteur est de cent cinquante à cent quatre-vingts mètres au-dessus du fleuve. Dans ces endroits, la mine a joué pour ouvrir le chemin à travers les blocs de granit ; des poutres de sapin projetées sur le précipice en augmentent la largeur ; mais il reste trop étroit, excepté de loin en loin, pour que deux voitures puissent y passer de front. La route n'a d'ailleurs aucune espèce de parapet ; elle surplombe ; rien dans le précipice ne supporte la plate-forme oîi elle passe ; en somme, comme nous le vîmes plus tard, il y a le plus grand danger à la suivre en voiture. C'est de cette façon qu'elle a été construite pendant plus de cent soixante kilomètres.
Jadis la voie pouvait être cent mètres plus haut. On passait les barrières de rochers* à l'aide de plates-formes suspendues par les Indiens, du haut de ces étranges falaises, au moyen de cordes faites d'écorce et de peaux de daim. Ces plates-formes se composaient d'une longe perche, supportée à chaque extrémité par une autre, mise en croix et dont le bout s'appuyait sur la face du précipice. On ne pouvait s'y tenir à rien.
Le voyageur y marchait, en embrassant le rocher. Glisser, se trop hâter, avoir peur, faisait rouler la perche dans le vide et précipitait le malheureux aventurier au fond des abîmes.
Sur notre chemin nous rencontrâmes encore beaucoup d'Indiens qui faisaient la concurrence aux trains de mulets. Plusieurs des hommes avaient un fardeau pesant soixante-huit kilos qu'ils portaient à l'aide d'une courroie passée sur le front i ; les femmes prenaient des charges de vingt-trois à quarante-cinq kilos. Nous vîmes une squau qui avait à dos un sac de farine de vingt-trois kilos ; sur le sac, une caisse remplie de chandelles ; et sur la caisse, un enfant. Ils avaient l'air très-enjoués et fort heureux sous leur lourd fardeau, et ne manquaient jamais de nous envoyer un sourire amical, accompagné d'un salut et de questions sur notre santé. La mélodie de leurs voix et la douceur de leur intonation étaient d'autant plus agréables qu'elles venaient après la rudesse et la grossièreté du jargon chinouk^.
C'est entre Lytton et Yale que se trouvent la plupart des barres ou bancs de sable qui ont donné, lors de leur découverte, une si étonnante quantité d'or. Les Chinois sont seuls aujourd'hui à les exploiter; ils s'y font de cinq à cinquante francs par jour. A mesure que nous descendions le Fraser, la végétation se modifiait. Les terrasses disparaissaient. Les espaces