Comme au Mexique et même encore en Espagne. — J.-B
2. On appelle chinook tin jargon qu'a inventé la Compagnie de la Baie de Hudson pour servir à ses relations avec les différentes tribus indiennes, dont le nombre était si grand et les langages si variés, que les iroqueurs ne pouvaient pas s'entendre avec elles. La Compagnie fit donc un vocabulaire fort limité et composé de mots empruntés à l'anglais, au français, au russe et aux langages indiens. En y joignant les signes, le chinouk est compris par tous les Indiens et sert de langue générale dans le nord de l'Amérique. — Ch.
plats, couverts seulement de bunch-grass et de sapins jaunâtres et disséminés, faisaient place à des terrains plus tourmentés et à une production plus drue de sapins blancs ; çà et là il y avait quelques petits bouleaux et en général un taillis abondant d'arbrisseaux annuels.
Nous vîmes encore en route beaucoup d'Indiens occupés à pécher le saumon. Ils y procèdent d'une façon curieuse. Ils choisissent dans les violents rapides quelque point où un remous existe, sous la protection d'un roc surplombant. Du haut de ce roc, ils suspendent une petite plate-forme de perches, à une distance convenable au-dessus de l'eau, et, de là, ils fouillent sans relâche le remous, à l'aidé d'une espèce de trouble. Les saumons, fatigués des efforts qu'ils ont faits pour remonter le torrent, se reposent un instant dans le petit remous, avant de recommencer leurs tentatives. C'est alors que les habiles pêcheurs les prennent par centaines.
Environ à vingt-cinq kilomètres au-dessus d'Yale, la gorge à travers laquelle se précipite le Fraser devient fort étroite ; c'est ce qu'on nomme la Chaîne aux Cascades ; et la distance jusqu'à la ville n'est plus pour le fleuve qu'une succession de rapides appelés les Cagnonsi. De chaque côté, les montagnes ont mille ou douze cents mètres de haut et, leurs pics s'élevant au-dessus des pics dans une étonnante proximité, elles ont presque l'air de se rejoindre par-dessus vos têtes. Le Fraser, qui jusqu'alors n'a guère été qu'un torrent plein de roches, devient ici réellement furieux : il écume, il fait rage dans ce canal
I. Canon, en espagnol, signifie tuyau et indique des formations en prismes basaltiques, comme on en voit figurer au cagnon de l'Echo dans les Montagnes Rocheuses (Tour du Monde, 1862, II, p. 36o); les Anglais emploient ce mot, dans l'Amérique du Nord, pour signifier col ou défilé. — J.-B,
resserré, où il s'élance avec une vitesse de trente-deux kilomètres à l'heure. On comprendra plus exactement quel volume liquide passe par cette ouverture, qui n'a guère ici plus de quarante mètres de large, en se rappelant que le Fraser a déjà réuni les eaux d'un espace de plus de treize cents kilomètres, et qu'entre autres rivières, il a reçu la Thompson, presque aussi considérable que lui. A quelques centaines de kilomètres en amont, chacun de ces cours d'eau est déjà profond, et large de plus de quatre cents mètres ; néanmoins, aux Gagnons, cette énorme quantité d'eau est contenue dans un canal qui n'en a pas cinquante d'ouverture. En outre, il y a plusieurs endroits où des roches gigantesques, surgissant du milieu du torrent, resserrent encore les passages où les eaux s'écoulent avec fureur.
La Chaîne aux Cascades est composée surtout de granit gris. Les flancs du défilé montrent de belles sections de cette roche, coupées par des veines de quartz blanc qui font saillie. La roche la plus dure a été usée par l'action des eaux, à laquelle paraît avoir résisté le quartz, qui est plus friable. En beaucoup decas, les flancs opposés ont une correspondance des plus évidentes ; si on les rapprochait , les strates de l'un s'accorderaient exactement avec celles de l'autre; il est difficile de n'en pas conclure que ce sont les portions d'une même masse solide qui a été violemment coupée en deux. Comme nous regardions avec étonnement ce spectacle, il nous a suggéré une hypothèse pour expliquer la formation des terrasses dont nous avons parlé. 11 y a eu un temps où les vallées de la Thompson et du Fraser se composaient d'une succession de lacs ; la Chaîne aux Cascades formait alors un barrage qui arrêtait l'énorme masse des eaux et l'étage le plus élevé des terrasses marque le niveau e.uquel celle-ci s'est élevée. La surface des
ri
pu
eaux n'était dépassée que par les sommets des montagnes qui surgissaient en forme d'îles rondes. Il arriva, peut-être par suite de quelque grande convulsion de la nature, que le rembiai de cet immense réservoir se brisa ; les eaux s'en échappèrent de façon à faire descendre le niveau des lacs jusqu'au moyen étage des banquettes. Deux fois encore, une pareille catastrophe a dû se répéter avant que les eaux se soient renfermées dans cet étroit et rocheux canal, par lequel elles s'écoulent aujourd'hui. Enfin , chacun de ces événements doit avoir été séparé du précédent par un laps de temps considérable, durant lequel s'est déposée l'énorme quantité de détritus, dont l'accumulation forme l'étendue des plateaux que nous avons décrits!.
Arrivés à Yale, vers quatre heures de l'après-midi, nous avons commencé par y commander le meilleur dîner que l'Hôtel Colonial pût nous offrir. Cette maison était tenue par un Français qui, en cette occasion, se surpassa.
La petite ville n'est, après tout, qu'une rangée de maisons faisant face à la rivière au moment où, .venant de s'échapper des Cagnons, elle forme un large et noble fleuve. Yale est bâtie sur un petit terrain plat, que terminent au nord des hauteurs élevées et où commence la vallée, qui va en s'élargissant vers le sud, bornée par les montagnes dont l'aspect conserve toute leur grandeur. La situation en est fort pittoresque. Les maisons de bois, blanchies et propres, ornées de drapeaux, ont toute la gaieté que peut désirer un Yankee. On trouve de l'or dans la rue d'Yale, et, pendant notre dîner, deux Indiens cherchaient Tor,
I. Il ne semble pas que des eaux lacustres puissent niveler des terrasses coupées au flanc des montagnes; ces banquettes considérables sont donc vraisemblablement dues à des érosions glaciaires. — J.-B.
avec une bascule ou rocher 1 , en face de V Hôtel Golo niai.
Le lendemain nous fîmes nos adieux à notre bon ami, M. Mac Kay, et nous prîmes place sur le bateau à vapeur qui descendait jusqu'à New-Westminster, à l'embouchure du Fraser. Après Yale, le fleuve s'élargit avec rapidité et coule entre des rives basses et fertiles en bois. Nous aperçûmes les lumières de New- Westminster au commencement de la nuit et, une demi-heure plus tard, nous étions confortablement installés à un autre Hôtel Colonial.
La cité de New- Westminster, capitale de la Colombie Britannique, occupe une position dominante, sur un terrain qui s'élève par degrés, du bord du fleuve, large en cet endroit de douze cents mètres. Le plan de la ville a été heureusement tracé par le colonel du génie Moody, qu'on vient de nommer Commissaire des terres et des travaux (Commissioner of Lands and Works). On a déjà bâti plusieurs rues de bonnes maisons de bois, à New-Westminster.
Le désavantage de sa situation est l'épaisseur de la futaie colossale qui l'enveloppe. Le peu d'éclaircie qu'on y a fait est dû à un grand travail, effectué sous la direction d'ingénieurs qui y sont établis depuis plusieurs années, et, quoique la terre y soit assez fertile, les frais d'abattre les arbres sont si onéreux que Tagriculture y est encore fort peu avancée. Le pays reste désagréable à la vue, à cause des souches d'arbres qui surgissent de toutes parts. Le fleuve est navigable jusqu'à la ville pour des navires calant de cinq à six mètres d'eau, et, si Ton y établissait une communication directe avec l'Angleterre, New- Westminster pourrait rivaliser avec Victoria de Vancouver ; mais, dans les circonstances actuelles, elle est tout à fait éclipsée par cette ville plus favorisée.
I. Rocker ou cradle, berceau; machine décrite dans le Tour du Monde, 1862, I, p. 14. — J.-B.
Après une nuit passée à New- Westminster, nous nous sommes embarqués, le 19 septembre, sur V Enterprise qui allait à Victoria, dans l'île Vancouver. A notre grande surprise, nous y rencontrions M. O'B., qui était arrivé par la route de Lilloet et de Douglas. Il était singulièrement changé depuis que nous l'avions quitté, une semaine auparavant. Comme nousmêmes, il avait pris du corps et avait recouvré son énergie et cet amour de la parole qui l'avait si remarquablement abandonné pendant notre voyage dans la forêt.
Victoria ^ est admirablement située, sur les bords d'une baie rocheuse, espèce de conche creusée dans le promontoire que forme la mer en pénétrant dans le havre Esquimalt pour s'enfoncer profondément dans les terres. L'emplacement en a d'abord été choisi par M., depuis sir James, Douglas 2, gouverneur des territoires qu'avait la Compagnie de la Baie de Hudson à l'ouest des Montagnes Rocheuses. Il y voulait établjr, quand l'Orégon passa en la puissance des États- Unis, son quartier-général pour remplacer le fort Vancouver. C'était en 1844. Quatorze ans plus tard, lorsque la nouvelle de l'existence de l'or dans le pays qu'arrose le Fraser causa tant d'émotion en Californie, Victoria ne se composait encore que du fort et d'une ou deux maisons habitées par les employés de la Compagnie. Dans l'espace de quelques semaines, trente mille personnes s'y étaient réunies en attendant que le Fraser débordé fût rentré dans son lit et leur permît de se rendre aux fouilles. Au milieu de cet immense assemblage de gens, dont la plupart
I. Victoria, capitale de l'île de Vancouver, a été représentée comme elle était en i858, dans le Tour du Monde, 1860, I p. '292. — J.-B.
2 . Cela signifie que, dans l'intervalle, M. Douglas a été nommé chevalier ou baronnet. — J.-B,
étaient de vrais gredins, les vagabonds les plus désespérés et les plus hostiles à la loi qu'il y eût en Californie, le gouverneur Douglas, sans avoir à sa disposition ni soldat ni police régulière, sut conserver un ordre et une sécurité qui contrastèrent bien singulièrement avec ce qui s'était passé, dans de pareilles circonstances, à San Francisco et à Sacramento. Quand nous l'avons visitée, Victoria avait un grand air de prospérité et se pouvait déjà vanter de plusieurs rues. Tout le trafic de la Colombie Britannique passant, à l'entrée et à la sortie, par cette ville, ses marchands se sont rapidement enrichis, et de beaux magasins en briques remplacent avec promptitude les anciens bâtiments en bois.
Nous étions loin d'avoir renoncé à l'idée de visiter le Caribou, bien que nous n'eussions pas réussi à y pénétrer par la route directe, comme nous l'avions d'abord projeté. Nous nous en trouvions à V ictoria à plus de huit cents kilomètres; d'autre part, l'hiver s'approchait rapidement : nous n'avions donc plus un instant à perdre si nous voulions y aller. Nous sacrifiâmes cependant un jour ou deux pour faire connaître les merveilles de la civilisation, telles que Victoria peut les représenter, à des amis auxquels nous étions ravis de faire honneur, à M. Assiniboine, à sa femme et à son fils. Nous les habillâmes donc splendidement, les mîmes dans une demi-fortune attelée d'une paire de bons trotteurs, et, nous plaçant sur le siège, nous les conduisîmes en cérémonie à Esquimalt. Ils gardaient dans 'leur place l'air le plus grave, se contentant de temps à autre de faire quelques observations sur la différence qu'il y avait entre rouler grand train sur une excellente route et marcher trois ou cinq kilomètres par jour, avec le travail le plus laborieux, dans le sein de la forêt. Nous leur fîmes voir un amiral vivant et un canon armstrong [de qua-
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rante-cinq kilos à bord du vapeur de guerre le Sutlej ; nous les menâmes dans les principaux magasins et aux théâtres ; puis nous laissâmes l' Assiniboine écrire dans son journal, avec des hiéroglyphes qu'il s'était composés à cet effet, les souvenirs des choses étonnantes qu'il avait vues à Victoria.
Le 29 septembre, nous mîmes chacun une paire de chaussettes, une chemise de flanelle et une brosse à dents dans nos couvertures, que nous roulâmes en un paquet, à la façon des mineurs ; nous enfonçâmes nos jambes dans de grandes bottes à genouillère recommandées pour les mines, et nous montâmes à bord du bateau à vapeur Otter , en route pour New- Westminster. La famille Assiniboine nous accompagnait. Elle retournait à Kamloups pour y passer l'hiver, avec l'intention de franchir au printemps suivant les montagnes par le col de la Koutanie. C'était avec beaucoup de regrets qu'ils abandonnaient leurs récents plaisirs. La vue du ballet et les friandises de la pâtisserie les avaient surtout fascinés. M. O'B. restait à Victoria. Il y reconstituait, dans la compagnie de dignes ecclésiastiques, cette foi qu'il avait un peu ébranlée, en prenant du Paley à trop fortes doses. Son retour au christianisme avait été signalé par une poignée de mains, qu'il avait offerte à son ancien ennemi l'Assiniboine. Tous deux avaient enterré leurs vieilles animosités pour jamais, car il n'y avait guère d'apparence qu'ils se rencontrassent par la suite. C'est à New-Westminster que nous fîmes nos adieux à la famille Assiniboine. Elle se rendait à Yale et nous prenions le bateau à vapeur pour Douglas sur l'Harrison, afin de voir l'autre route qui conduit au Caribou par les lacs et par Lilloet. Bien que l'Assiniboine nous eût froidement avoué que son intention, tout en nous ayant solennellement promis de nous suivre jusqu'au bout, avait d'abord été de nous aban-
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donner à Jasper House, nous avions eu en lui un serviteur si dévoué, un guide si habile, au milieu des fatigues et des privations, que nous fûmes sincèrement affligés de nous séparer de lui et de sa famille. Nous les suivîmes des yeux comme ils remontaient le Fraser jusqu'à ce qu'ils eussent disparu, et nous nous demandions si quelque chance imprévue de notre vie les remettrait jamais sur notre chemin. Avant de quitter définitivement Victoria, nous avons appris qu'à son arrivée à Kamloups , l'Assiniboine était entré comme berger au service de M. Mac Kay, et qu'il se proposait de rejoindre le fort Pitt, l'année suivante, avec une bonne troupe dechevaux.