DU CARIBOU A LIVERPOOL
Renommée de M. O'B. sur les chemins de la Colombie. — Route et diligence de Lilloet à Soda-Creek. — Logements et mineurs. — Bateau à vapeur entre Soda-Creek et Quesnelle.
— Marche de Quesnelle à Cameron-Town- — Mines d'or du Caribou. — Leurs produits. — Vie et travaux des mineurs.
— Dîner d'adieu. — Descente du Fraser. — Retour périlleux de Lytton à Yale. — Passé, présent et futur de la Colombie Britannique. — Pêcheries. — Bunch-grass. — Terre arable.
— Nécessité d'ouvrir une communication entre la Saskatchaouane et la Thompson. — Le projet* en remonte aux Canadiens français de ly'ir. — Conclusion.
Les bas fonds de l'Harrison nous permirent de voir des milliers de saumons épuisés, frétillants, sautillants, à moitié à sec et poursuivis par une foule d'Indiens, qui le*s perçaient à coups de javelot. En passant par Douglas et Pemberton, par la voie des lacs et des portages^ nous rencontrâmes de nouveau le Fraser à Lilloet, à quatre cent vingt-cinq kilomètres environ de New- Westminster et à quatre cent quatre-vingttrois de Victoria. Le paysage de cette route, particulièrement sur les lacs Anderson et Seton, a vraiment une sauvage grandeur. De toutes parts, les montagnes s'élèvent brusquement du sein de l'eau , escarpées, rocheuses et stériles. A l'époque où nous les
voyions, elles étaient parées des teintes les plus brillantes qu'un automne d'Amérique donne à la nature.
Nous entendîmes parler à plusieurs reprises, sur le chemin, de notre ami M. O'B. qui avait suivi cette route, au lieu de celle d'Yale, à son départ de Kamloups. Il avait plu à tout le monde, car il connaissait l'histoire, la famille, les amis, les biens et les espérances de chacun : il savait les nouvelles les plus récentes du canton d*oii on était parti. A une ville de la route, un certain nombre de ses nouveaux amis et admirateurs, qui passaient la soirée avec lui, remarquant l'extraordinaire facilité avec laquelle il absorbait le whisky national, résolurent de le mettre sous la table et le servirent copieusement. Mais, si leurs têtes étaient bonnes, celle de M. O'B. était meilleure ; et bien que, depuis deux ans, il n'eût pas goûté de liqueurs, il but verre pour verre avec ses amphitryons, sans tricherie et sans qu'on pût le vaincre. Ceux qui avaient conspiré contre lui, tombèrent l'un après l'autre, insensibles, sur le plancher, tandis que M. O'B. restait assis, souriant et triomphant ; il continuait à fumer sa pipe avec sang-froid, dans sa victoire et dans sa solitude I
C'est à Lilloet que nous renonçâmes au projet de continuer notre route à cheval, car plusieurs individus qui arrivaient du Caribou nous assurèrent qu'il serait impossible de conduire des chevaux à William's Creek, à cause de la neige qui avait commencé à tomber avant leur départ des mines. Nous prîmes donc des places dans la diligence allant de Lilloet à Soda Creek, sur le Fraser, à deux cent quatre-vingtdeux kilomètres de distance. Cette diligence consistait en un léger wagon ouvert et portait, outre nous et un autre voyageur, environ une ton ne de chargement. Elle était attelée de cinq chevaux, deux au timon et trois en tête. Le premier jour, nous allâmes ronde-
ment. Le conducteur Johnny était un fameux cocher, un véritable personnage, un Yankee pur sang. Son chapeau californien de feutre dur, avec sa forme basse et ses immenses bords , lui donnait à nos yeux une apparence ridicule. Gomme les gens de sa race, il était ennemi du repos : toujours occupé, il parlait à nous ou à ses chevaux, chiquait, crachait, fumait ou buvait ; toujours prêt à faire des largesses, il buvait, dans chaque maison, deux ou trois coups avec tous les assistants. En somme et malgré ses défauts, Johnny était un brave garçon. Nous devons constater que, d'après son témoignage, il suivait ordinairement le système d'abstinence complète et qu'il ne buvait que de temps à autre, pour changer ; mais alors il buvait à cœur joie i. Il se trouvait dans une de ces rares périodes à l'époque où nous l'avons connu.
Ici la route, unie et bien faite , a souvent plus de cinq mètres de large. Elle passe le Fraser au moyen d'un bac, à quelque distance de Lilloet, puis elle remonte la vallée pendant une centaine de kilomètres, en tournoyant le long des flancs escarpés des hauteurs; par exemple, à la vallée du Pavillon, elle prend vers le nord-est, jusqu^au pied de la montagne du même nom^ où elle franchit quatre cent soixante mètres par de raides zigzags.
Ensuite nous poursuivîmes notre chemin sur le plateau herbeux, qui commencée la cime du mont Pavillon et compte dix ou douze kilomètres. Alors, la route s'élève avec rapidité et conduit en haut des Degrés du Serpent. Là, nous regardâmes : la descente se précipitait pendant six cents mètres; nous avions, en pleine vue, au-dessous de nous, le chemin qui suit la configuration des hauteurs, en décrivant
I . C'est le même caractère que celui du métis français, La Ronde, et de la plupart de ses semblables. — J.-B.
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cette quantité de tournants et de sinuosités d'où il a tiré son nom. Taillé sur le flanc de la montagne, souvent il' ne complète sa largeur qu'au moyen de poutres étendues au-dessus du précipice ; excepté aux tournants, deux voitures n'y peuvent point passer de front sans danger ; enfin il manque tout à fait de parapet qui protège les voyageurs.
A cette vue, chacun spontanément offrit de mettre pied à terre afin d'alléger les chevaux; Johnny s'y refusa et nous descendit à fond de train, tandis que le wagon, lourdement chargé, faisait, à chaque tournant, les plus désagréables balancements. Q.ue le break eût cassé, ovi une roue, ou un timon, nous étions perdus. Tout tint bon, comme Johnny s'y attendait, et nous parvînmes en bas sans accident.
Jusqu'à Clinton , les logements avaient été assez misérables ; ils furent abominables après Clinton. La seule couche qu'on trouvât à partir de cet endroit était le plancher des auberges ou maisons au bord de la route, qu'on rencontrait presque à chaque quinzaine de kilomètres, et qui n'ont pas d'autre nom qu'un certain numérotage en rapport avec la borne de poste la plus voisine, comme la maison du cinquantième ou du centième kilomètre. Nos uniques couvertures rembouraient assez peu les inégalités des planches mal taillées et nous protégeaient médiocrement contre les fraîcheurs des vents-coulis, qui sifflaient entre les aismal joints de la porte. Une auberge, sur la route des mines, ne se compose que d'une hutte de troncs mal équarris, formant une seule chambre. A une extrémité, s'ouvre une large cheminée, et, sur un côté, s'élève un comptoir derrière lequel sont posées des planches, qui supportent des rangées de bouteilles pleines de boissons alcooliques les plus communes. Suivant la saison, en allant aux mines ou en revenant, les mineurs, hommes de toutes nations,
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Anglais, Irlandais, Ecossais , Français, Italiens et Allemands, Yankees et nègres, Mexicains ou hommes nés dans les îles de l'océan Pacifique, arrivent vers le soir par bandes de deux ou trois, se débarrassent du rouleau de couvertures qu'ils ont sur le dos, le posent à terre et s'en servent comme de sièges, car la hutte n'en a que peu ou point du tout. La première chose qu'ils demandent ensuite, c'est à boire. Celui de la bande qui se trouve le mieux en fonds fait la proposition, et le reste des assistants est ordinairement invité à y prendre part.
On soupe; on fume, on reboit; puis on déroule les couvertures et l'on choisit la place de son lit pour la nuit. Les uns se couchent sur le comptoir, les autres sur des sacs à farine empilés dans un coin de la chambre, d'autres encore s'étendent sur le plancher en mettant leurs pieds du côté du feu. Enfin il y en a qui jouent ; et, dans ce cas, le jeu accompagné de jurons et de rasades dure pendant la plus grande partie de la nuit.
Chemin faisant, nous avons rencontré un petit wagon traîné par des bœufs et escorté par une vingtaine de mineurs marchant à pied. . Il contenait deux cent quatre-vingt-cinq liilos pesant d'or appartenant à M. Cameron, le principal actionnaire du célèbre gisement Cameron. Cet or, qui valait environ sept cent cinquante mille francs, avait été recueilli dans le court espace de trois mois, et ne représentait probablement pas la moitié du produit réel de la mine durant ce temps.
A Soda Creek, nous avons pris 'le bateau à vapeur pour Quesnelle. Le capitaine Done, qui le commandait, était un compagnon fort sociable, guilleret, à la face rubiconde, au maintien majestueux. Il nous fit entrer dans sa cabine, qui était la seule chambre meublée à son bord, et, tirant une boîte de cigares, il or-
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donna de préparer immédiatement un carafon de brandy cocktail et nous engagea à nous mettre à notre aise. Tous les quarts d'heure, nous étions invités, par le nègre qui tenait le comptoir, à venir boire avec le capitaine et avec la foule, comme on appelle la compagnie des passagers. Un refus aurait passé pour une insulte, et il nous fallut recourir à toute notre habileté pour échapper à ces invitations continuelles. Il n'y avait qu'une excuse qui pût être admise : celle qu'on venait de faire un repas, car un Yankee ne boit jamais que quand il est à jeuh, et, aux mines, les coutumes et les mœurs des Américains régnent en souveraines. Le bateau à vapeur coûtait soixante-quinze mille dollars, c'est-à-dire trois cent soixante-dix-sept mille francs, parce que les chaudières et l'ensemble de la machine avaient été apportés à dos de mulets de trois cent vingt-deux kilomètres de distance.
Au confluent de la Quesnelle, nous jetâmes sur nos épaules notre rouleau de couvertures et nous partîmes à pied pour William's Creek. Le chemin, qui venait d'être ouvert à travers les bois pour le transport des paquets, était fort raboteux. Les souches des arbres abattus tenaient encore au sol et le piétinement incessant des mules avait converti en un épais lit de boue les espaces qui s'étendaient d'une souche à l'autre. Le terrain gelé s'était couvert de plusieurs centimètres de neige, qui, en partie fondue, rendait le chemin gras et glissant. Nous choppions au milieu des trous de boue durcie et nos grandes bottes à genouillère eurent bientôt meurtri nos pieds au point que, dès le second jour, nous étions à peu près hors d'état d'avancer. Nous eûmes la chance de trouver une paire de bottes élastiques, c'est-à-dire faites en caoutchouc, à l'usage des mineurs qui travaillent dans l'eau. On les avait abandonnées au bord du chemin.
Elles remplacèrent nos bottes à l'écuyère si gênantes, et nous pûmes lutter, grâce à elles, moins péniblement contre les difficultés de la route. Cette voie montait peu à peu, passant le long des flancs des hauteurs garnies de sapin et qui se suivaient de fort près, n'ayant dans leurs intervalles que les ravins les plus étroits. En fait, nous venions de rentrer dans cette région de montagnes et de forêts que nous avions d'abord rencontrée dans la vallée supérieure de la Thompson septentrionale. Les côtés du chemin étaient peuplés de carcasses de chevaux et de mulets. Il y en avait qui restaient debout comme ils étaient morts, retenus droit par une boue profonde et gelée. Chaque jour, nous passions auprès d'une vingtaine de ces cadavres, et il y en avait des centaines d'autres, d'animaux qui s'étaient détournés pour mourir et que l'épaisseur de la forêt dérobait à nos yeux. Les martres et les perdrix des bois étaient abondantes.
Le soir du troisième jour de marche, nous arrivâmes à Richfield, qui est à plus de cent kilomètres du confluent de la Quesnelle. Suivant le conseil d'un de nos nouveaux amis, nous poussâmes par Barkerville jusqu'à CameronTown, plus bassurlemême coursd'eau. C'est là qu'on exploitait les plus riches mines que Ton connût alors. Il faisait déjà nuit. Nous suivions le fond de l'étroit ravin dans lequel coule William's Creek, escaladant les conduites d'eaux {flumes)^ les troncs d'arbres et les tas de rebuts. Nous nous éreintâmes ainsi pendant trois kilomètres avant de déposer nos bagages à l'hôtel Cusheon. Nous avions suivi un chemin plus détourné que nous ne nous le proposions d'abord ; mais enfin nous avions pénétré dans le Caribou.
William's Creek tire son nom d'un de ceux qui l'ont découvert, de William Dietz, Prussien, qui, avec son compagnon appelé Rose, Ecossais, a compté parmi
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les pionniers les. plus hardis du Caribou. Ni l'un ni l'autre n'a tiré aucun profit de la découverte de ce ruisseau, le plus riche peut-être qui existe au monde. Lorsqu'une foule de mineurs s'est abattue sur ce trésor, ceux qui l'avaient trouvé s'en sont allés chercher d'autres gisements. L'Ecossais, après avoir disparu quelques mois, a laissé son corps au fond des déserts, où quelques mineurs qui faisaient un voyage de découverte ont fini par le retrouver. Auprès de lui, sa tasse d'étain était suspendue à une branche d'arbre ; elle portait écrits avec la pointe d'un couteau le nom de l'aventurier et ces mots : « Je meurs de faim. » Quant à William Dietz, il rentra pauvre à Victoria, et, abattu par une fièvre rhumatismale, il vivait de charité à l'époque où nous y étions.
Le Caribou est le district le plus riche de la région aurifère dans la Colombie Britannique, et c'est là que se sont surtout fait sentir les révolutions géologiques. Figurez-vous une mer de montagnes et de collines recouvertes de sapins. Les premières vont jusqu'à deux mille et même deux mille cinq cents mètres, entourées par un confus amas des autres. Partout le sol a été agité, au point qu'excepté le fond des étroits ravins, caves entre les collines, on y trouve à peine un pied de terrain uni. Les diverses couches y sont redressées de champ, et les lits des cours d'eau sont portés sur les cimes des hauteurs. Autour de ce centre des richesses rejetées des entrailles de la terre, la branche principale du Fraser s'enroule en un cours semi-circulaire; elle en reçoit par de nombreux tributaires l'or que contiennent ses sables.
C'est en effet sur les bancs de sable du Fraser inférieur que le premier or a été découvert sous la forme d'une poussière très-fine. Les anciens mineurs de la Californie ont remonté le Fraser en y lavant l'or durant six cents kilomètres, voyant le grain toujours
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grossir ; puis ils remontèrent les petits aflfluentsqui descendent du Caribou. Ici on trouva des pépites d'or et des blocs de quartz aurifère. La chasse au métal précieux a été portée à l'extrême; mais elle n'est pas terminée. Il s'en faut que toutes les veines de quartz aient été découvertes ; on n'en est encore qu'aux conjectures sur leur situation probable. Les torrents ou creeks Lightning, Antler, Keighley, William et autres en assez grand nombre, prennent tous leur source dans une chaîne appelée les Monts Chauves et, pour la plupart, rayonnent autour de la base d'un de ces monts, appelé la Montagne de la Raquette {Snowshoe Mountain). On suppose que la matrice, ou plutôt la gangue de l'or, est en cet endroit. Il se peut que la plus grande partie de ses richesses ait été entraînée par les eaux des torrents, mais évidemment des sommes énormes sont encore enfouies dans les entrailles du rocher. Aussi, dès qu'on aura découvert les veines quartzeuses, la Colombie Britannique pourra rivaliser avec la Californie en richesse et en stabilité. Dans ce dernier pays, le travail des moulins, qui par centaines écrasent chaque jour des milliers de tonnes i de quartz aurifère et argentifère, a prouvé combien ce genre d'exploitation des mines est plus productif et plus assuré que celui des fouilles à la surface, qui, jadis, comme à présent dans le Caribou, ont fourni là tout l'or qu'on en tirait.
Les grands désavantages qu'offre ce pays au travail des mines consistent dans sa nature même : dans ces montagnes et ces épaisses forêts, qui forment les plus grands obstacles à des recherches suffisantes, et rendent extrêmement coûteux le transport des provisions et des autres nécessités de la vie .; dans ce long et rigoureux hiver, qui empêche de travailler aux fouilles depuis octobre jusqu'à juin ; enfin dans le boulever-