‹ Voyage de l'Altantique ua PacifiqueChapitre 38 sur 43 · I. La tonne anglaise vaut ioi5 kilogrammes. — J.-B · texte numérisé non relu

I. La tonne anglaise vaut ioi5 kilogrammes. — J.-B

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sèment géologique lui-même, qui, tout en étant la cause incontestable de la richesse de la région, rend fort incertaine ou au moins très-difficile l'exploitation des filons. Les deux premiers seront atténués promptement, c'est-à-dire dès que le pays aura été éclairci, dès qu'on y aura fait des routes et dès qu'on aura employé la vapeur au dessèchement des puits d'extraction. Il n'y a donc de fort sérieuses que les difficultés présentées par le tracé des filons ; encore la recherche en sera-t-elle plus facile à mesure qu'on connaîtra mieux la constitution géologique du pays. Jusqu'à présent, les changements qui ont eu lieu sur la face de la contrée ont toujours renversé les calculs les mieux fondés. Il faut compter sur la chance. Souvent un mineur mettra des semaines à creuser son puits de neuf à douze mètres de profondeur, sans rien trouver au fond pour l'indemniser de ses peines ; tandis que son voisin, au-dessus ou au-dessous de lui, se fera peut-être vingt-cinq mille francs par jour. Ceux qui ont de la chance, qui sont dans une bonne veine, comme disent les mineurs, font souvent de grandes fortunes au Caribou dans un espace de temps incroyablement court 1.

Le produit extraordinaire des mines du Caribou peut être évalué par ce fait, qu'en 1 86 1, l'ensemble des colonies de la Colombie Britannique et de l'île Vancouver a été presque entièrement défrayé par l'or recueilli seulement à Antler Creek ; et que, depuis lors jusqu'à la présente année, ou pendant quatre ans sans interruption, la production de William's Creek a suffi à plus de seize mille personnes, dont quelquesunes ont quitté le pays avec des fortunes considéra-

I . Il sera curieux de comparer ces récits avec les détails que M. L. Simonin a insérés sur l'exploitation des mines de la Californie, dans le Tour du Monde, 1862, I. — J.-B.

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bles. Et cependant William's Creek n'est qu'un étroit ravin, exploité sur trois ou quatre kilomètres de sa longueur, et même de la façon la plus primitive. Les mineurs manquent du secours de la vapeur et de la plupart des outils nécessaires à leur profession : vraiment ils se sont contentés jusqu'ici d'égratigner le sol au hasard.

Parmi les nombreux exemples des richesses fabuleuses que procurent ces fouilles, on peut dire que le claim Gunningham a, l'un dans l'autre, fourni à peu près dix mille francs par jour, durant toute la saison, et qu'un autre, le claim Dillon, a donné la somme énorme de cent deux livres pesant d'or en un jour, soit cent mille francs. Un espace de trente mètres du claim Cameron, qui appartenait à un autre propriétaire, a produit 600 000 francs.

L'opulence ainsi rapidement acquise est généralement dissipée aussi aisément. Le mineur, qui a eu de la chance, se hâte d'aller à Victoria ou à San-Francisco semer son or dans l'état où il l'a obtenu. Rien n'y est trop cher pour lui ; aucune extravagance ne dépasse l'ampleur de ses fantaisies. Son amour de l'étalage l'entraîne à mille folies, et ses excentricités innombrables proclament le peu de cas qu'il fait de l'argent. Un jour, un mineur qui, au bout de la saison, s'était trouvé possesseur de cent soixante à cent soixantequinze mille francs de dollars, remplit ses poches de pièces d'or de vingt dollars {Ç)Ç) fr.), descendit à Victoria, se rendit à un comptoir et régala de Champagne la foule présente. Gomme la compagnie ne pouvait pas venir à bout de consommer la provision entière du maître du comptoir, on fit venir du renfort en obligeant les passants à entrer. Gependant la provision ne finissait pas, et personne ne pouvait plus boire davantage. Danscet embarras, l'ingénieux mécènecommanda d'apporter et de remplir tous les verres que possédait l'é-

tablissement. Puis, levant son bâton, il jeta à terre les rangées de verre que supportait le comptoir. Restait encore un panier de Champagne ; il fut ouvert, rangé sur le plancher, et notre homme se mit à sauter dessus en écrasant les bouteilles sous les talons de ses fortes bottes, non sans se blesser gravement à ce qu'on assure. Donc le Champagne était écoulé ; mais le mineur avait encore une poignée de pièces d'or à sa disposition. Il marcha droit à une grande glace, valant plusieurs centaines de dollars, et qui ornait une des extrémités de la chambre. Il lança contre elle une pluie de lourde monnaie et la brisa en morceaux. Le héros de cette histoire retourna aux mines le printemps suivant, n'ayant plus un sou vaillant et, lors de notre arrivée, il y travaillait en qualité de simple ouvrier. Un tour d'un des Californiens qui avaient le plus de succès peut servir de pendant à celui que nous venons de raconter. A l'époque de sa gloire, il avait l'habitude de remplacer les quilles en bois du jeu de boule par des bouteilles de Champagne pleines, et s'amusait fort à les briser l'une après l'autre à la grande satisfaction de ses compagnons et surtout du marchand.

Nous étions fort mal logés à l'hôtel Cusheon. Pour coucher, nous avions une couverture étendue sur le plancher d'un grenier ; mais les essaims de poux qui infestaient l'endroit y rendaient le sommeil presque impossible et nous faisaient vivement regretter le doux gazon de la prairie ou la mousse des bois. La nourriture se bornait à des biftecks, du pain et des pommes séchées, était mal assaisonnée et coûtait horriblement cher. Pour cinquante sous, on n'avait que quatre cent cinquante-trois grammes de bœuf ou de farine, ou un verre rempli d'autre breuvage que l'eau ; rien, pas même une boîte d'allumettes, ne valait moins de vingt-cinq sous. Avant d'arriver à William's

fco

Greek, nous payâmes six francs vingt-cinq centimes pour une bouteille de bière forte.

On ne voit guère ici de monnaie : la poudre d'or la remplace. En conséquence chacun en porte un petit sac d'où il tire la quantité requise et qui est pesée à chaque paiement.

Dans les mines que nous visitâmes à Cameron- Town, la boue payante (pay-dirt), comme on appelle la couche d'argile et de gravier qui repose sur le lit rocheux et qui contient l'or, était à dix ou quinze mètres au-dessous de la surface du sol. On creuse un puits à la profondeur nécessaire et la boue est montée dans un seau qu'enlève un treuil. On la verse dans une longue boîte, appelée la boîte à surprise ou le long tom; cette boîte a un faux fond, composé de barres parallèles laissant entre elles d'étroits espaces; il est élevé de quelques centimètres au-dessus du vrai fond, qui a plusieurs traverses de bois. Un courant d'eau est apporté, quelquefois de très-loin, par une série d'auges, nommées ^Mm^5; il tombe dans IdL boîte à surprise d'un côté et s'en échappe de l'autre par un second système d'auges. A mesure que la boue est versée, un homme, armé d'une grande fourche à plusieurs dents, l'agite sans s'arrêter, et en retire les plus grosses pierres. Le sable fin et la terre sont emportés par le courant; mais Tor, qui est plus pesant, tombe au travers des vides laissés entre les barres parallèles du faux fond et est arrêté, dans le vrai fond, par les barres transversales qu'on appelle riffle i. La boue payante n'a ordinairement pas plus de quatre-vingtdix centimètres à un mètre cinquante d'épaisseur. Conséquemment les galeries des mines sont fort basses; le toit en est soutenu par des troncs mis debout, qui sup-

I. Ce mot est pris dans une autre acception, un peu plus loin. — J.-B.

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portent des poutres de traverse; l'eau en est épuisée au moyen de roues à seaux qui font la chaîne. L'hiver, ces engins deviennent parfaitement inutiles et se recouvrent d'énormes glaçons. Nous en vîmes encore deux qui fonctionnaient et qu'on tenait en état en les garantissant par un toit et en allumant des feux. Nous eûmes aussi la chance de trouver en pleine activité les claims Cameron, Raby et Caledonian, qui sont trois des plus riches de William's Greek. Nous y descendîmes avec quelques-uns des heureux propriétaires; nous rampâmes dans ces galeries fort semblables à des égouts, lavant pour avoir de l'or ou dépouillant les riches ^oc/ze5 qui se sont formées sous quelque caillou. Parfois nous pouvions distinguer le jaune scintillement de l'or; mais, en général, il n'est pas perceptible, même dans la boue la plus précieuse. M. Steele, du claim Cameron, eut l'obligeance de nous montrer les livres de la compagnie; ils établissaient que le produit journalier d'un puits variait de 40 à 1 1 2 onces, c'est-à-dire de onze à vingt-neuf kilos, et, comme il y en avait trois, le rendement total de la semaine montait de cinquante à cent vingt-cinq mille francs. Mais les dépenses fort lourdes exigeaient trente-cinq mille francs par semaine. La principale était la solde de quatrevingts ouvriers qui gagnaient de cinquante à quatrevingts francs par journée.

A midi, chaque jour, on vide les boîtes et on retire l'or, qui y reste toujours mélangé d'une certaine quantité de sable noir. Au lavage d'un seul puits du claim Raby, auquel nous assistâmes, Tor remplissait une des boîtes d'étain dont on se sert pour les conserves et qui contenait environ cent treize grammes ou la valeur de vingt-cinq mille francs pour quinze heures de travail. Dans cet or, se trouvaient des shillings et des quarts de dollars, tombés des poches des ouvriers et retrouvés dans la boîte.

Q uaiid nous eûmes visité les mines de William's Crcek, nous nous rendîmes par la hauteur à Lowhee, un moindre ruisseau, dans un ravin plus étroit encore, et qui se trouve à quatre ou cinq kilomètres de distance. Les travaux étaient presque les mêmes; mais For était plus riche et plus brillant, les pépites plus ébréchées et plus anguleuses, comme si elles n'avaient pas été transportées loin de la roche du quartz originaire. L'or de Lowhee est très-pur : il vaut 920, tandis que celui de William's Greek est à 83o ^

Avant de prendre congé du Caribou, il ne faut pas oublier de mentionner le glorieux Juge Cox, magistrat et commissaire pour l'or : il est le favori de tous les mineurs et l'ami de tout le monde. Monsieur le Juge, comme on l'appelle toujours, à la mode des Yankees, décide suivant le bon sens les causes portées devant lui; et, tout étrange que cela est, il fascine les plaideurs au point de renvoyer les gagnants et les perdants également satisfaits de ses jugements. Il nous fit beaucoup de politesses et nous passâmes bien des heures agréables dans son aimable société.

11 ne serait pas juste non plus de laisser sous silence le somptueux dîner qu'on nous donna la veille de notre départ. Notre amphytrion, le docteur B — k, avait choisi comme salle à manger convenable la salle de l'hôpital, où il n'y avait alors qu'un seul malade. On le déroba aux regards par un rideau de drap vert suspendu au mur. Le dîner se composait de soupe, de rosbif, de mouton bouilli et de plum-pudding, avec du Champagne en abondance. La compagnie était assez mêlée, mais tous fraternisaient avec une cordiale aisance. Parmi les convives, se trouvait M. 'G — ,

I . Ces sommes sont des numérateurs de fractions où le dénominateur est mille. Il y a donc, dans l'or de Lowhee^ sur 1000 parties, seulement 80 qui ne soient pas de l'or; dans celui de William's Creek, il y en a 170. — J.-B.

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directeur de la maison que la Banque avait établie dans le Caribou. C'était un monsieur à l'air solennel, avec une grosse tête chauve, portant lunettes, ayant un habit noir, inspirant la considération, et parlant sur toutes choses avec autorité. M. B — , ancien agent de la Compagnie de la Baie de Hudson, excellent convive et n'aimant que le bon accord. Le docteur B — 1, affligé de la maladie du boire et de celle du parler, petit homme maigre, orné d'une large bouche; il arriva en grande toilette avec un habit à queue de morue; toujours souriant, il n'en regardait pas moins en réalité les choses de leur sombre côté. M. C- — , jeune avocat. Irlandais, impressionnable. Billy Ferren, mineur enrichi, surnommé Billjy-la-Blague, à cause de sa loquacité; sans tenue, tapageur, éclatant en cris de gaieté et en gros rire. L'aide du docteur B— k, homme tranquille et se rendant utile à tous. Enfin la dame de la société, une madame Morris, plus connue généralement sous le nom de Jeannette : quarante printemps, blonde et grasse, propriétaire d'un cabaret ou restaurant voisin. Elle avait eu la bonté de venir faire le dîner, et, quand il fut servi dans les règles, cédant à la clameur populaire, elle daigna se mettre à table avec nous.

Avant qu'on eût enlevé la nappe, cela est une métaphore qui signifie quand nous en étions encore au plum-pudding, le D''. B — 1, qui, depuis quelque temps, s'agitait sur son siège, ne put pas plus longtemps contenir la marée montante de son éloquence, et, ayant réussi à obtenir l'attention du président qui lui adressa un signe de permission, il se leva et s'assura prudemment sur ses jambes. Après avoir fait faire silence par plusieurs coups sonores, le D^, B — 1, se retenant d'une main tremblante à la table et gesticulant gracieusement de l'autre vers notre côté, avec le sourire éternel quiHUuminait sa figure, proposa dans les termes les

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plus flatteurs la santé de Milton et termina en demandant qu'on la bût avec trois fois trois hourras et qu'on chanVàtHes ajolljr goodjellojp. Ces honneurs furent célébrés avec vacarme, sous la direction de l'agent de la Compagnie de la Baie de Hudson, et avec l'accompagnement du soprano de Jeannette, qui y fai« sait bon effet.

L'éloquent D^. B— 1 se releva ensuite et proposa, dans des termes également distingués, la santé de Cheadle; on la but avec tout le cérémonial qui lui était dû. Quand les hôtes ainsi honorés eurent adressé à l'assistance les remercîments convenables, l'infatigable D^ B^ se leva une troisième fois et, l'air plein de gravité, reprocha à l'amphitryon la blâmable négligence qu'il avait commise en omettant de porter la santé de Sa Très-Gracieuse Majesté la Reine. Le D^ B— k, profondément humilié, présenta pour excuse la précipitation qu'avait mise son ami à proposer les autres toasts, mais reconnut la grossière faute de loyauté dont il s'était rendu coupable, bien malgré lui. Il espérait que jamais cette circonstance ne serait connue de Sa Majesté, et il pouvait garantir à la société qu'aucun cœur n'était, plus que le sien, un vivant foyer de fidélité envers la Reine. Depuis sa naissance, il avait eu le désir de mourir pour sa Reine et pour sa patrie. Sous l'influence de ce désir, il avait accompagné l'arm.ée anglaise en Crimée, et, maintenant, marchant à la tête de la civilisation dans le Caribou, il était prêt à mourir pour cette cause.

Quand on eut, avec des applaudissements partis du cœur, bu à la santé de Sa Majesté, nous nous retirâmes dans la cuisine. On y recommença à boire des santés. Jeannette fit un joli petit discours et offrit à Milton une belle pépite d"or ; Billy Ferren imita cet exemple. Puis Tun et l'autre répétèrent la même cérémonie à l'égard de Cheadle, Quant au Dr. B — 1,

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que rien ne pouvait contenir, il se levait toutes les cinq minutes pour porter de nouveau la santé de l'un ou de l'autre des deux « illustres voyageurs ; » mais, chaque fois, l'agent de la Baie de Hudson, aussi infatigable que le docteur, entonnait « Annie Laurie», chanson qu'on tenait en réserve pour la circonstance, et, toute la société se joignant à lui en chœur, le toast de l'ennuyeux orateur était victorieusement étouffé sous le tumulte. Enfin ses yeux devinrent vitreux, son sourire disparut, et il s'assit dans un sombre silence. Il finit par se lever tout à coup, et, traversant la chambre en courant, il fit des efforts inutiles pour en sortir par la cheminée, contre laquelle il rebondissait absolument comme un oiseau qui cherche à s'échapper en voletant contre la vitre qu'il frappe. L'aide du D'\ B — k, s'emparant alors du D^ B — 1, le mena dans une chambre à coucher. On fit ensuite apporter des cartes et on nous initia aux mystères du High^ loiP, Jack and the Game et du Pitch seven up; mais, peu après, nous entendîmes un effroyable fracas dans la chambre à coucher. L'aide du Dr. B — k y courut et trouva le D^ B — 1 étendu sur le plancher, au milieu d'une collection de pots, de poêles, de brosses, etc., qu'on y avait déposés.

Après cette interruption, les convives reprirent leurs amusements. Nous jouâmes à Piich seven up jusqu'à ce que le sommeil nous empêchât de distinguer nos cartes ; l'homme de la Baie de Hudson entonnait des airs de toute espèce; Jeannette chanta cinq ou six fois Auld Robin Gray ; Billy-la-Blague eut une furieuse discussion avec le directeur de la banque sur la politique coloniale ; tout le monde parlait à la fois, fumait et buvait du whisky ; enfin vers l'aube, nous sortîmes malgré le froid de la nuit, que le thermomètre indiquait à cinq degrés, et nous regagnâmes l'hôtel Gusheon.

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Le 3o octobre, ayant passé dix jours à WiUiam's Creek, nous reprîmes nos paquets, et, faisant nos adieux à Thôtel Gusheon, Gameron Town, et au juge Gox, nous partîmes pour le confluent de la Quesnelle. Il était tombé de quinze à dix-sept centimètres de neige ; mais les voyageurs qui nous avaient précédés avaient bien battu le chemin. Notre retour au Fraser nous prit trois jours et se fit avec bien plus de facilité que la première fois. Mais là, nous eûmes le chagrin d'apprendre que le bateau pour Soda Greek avait cessé ses voyages à cause de l'hiver. Heureusement, on nous avertit que, le lendemain, un bateau ouvert partait pour cet endroit; nous y prîmes notre passage. Le propriétaire de l'embarcation s'appelait M. Mac Bride. Il avait fait partie d'une troupe de mineurs qui, après avoir remonté le Fraser durant l'été, s'était rendue à la Rivière de la Paix par les lacs Stuart et Mac Leod.

Le bateau où nous nous trouvions était grand et fortement établi. On l'avait construit exprès pour ce voyage à la Rivière de la Paix II contenait quarante passagers, entassés, il est vrai, comme les nègres sur un négrier. La journée était glaciale, et la neige qui tombait à gros flocons nous eut bientôt mouillés jusqu'aux os; nos pieds souffrirent beaucoup du froid résultant des mares que la neige fondue amassait au fond du bateau. Un peu en aval de l'embouchure de la Quesnelle est un riffle ou rapide assez dangereux : les eaux tourmentées du Fraser y forment un tourbillon qu'on accuse d'avoir englouti plusieurs canots. Nous le traversâmes sans accident, excepté que nous embarquâmes un peu d'eau, et nous continuâmes de descendre grand train le fleuve jusqu'à ce que, venant de dépasser Alexandrie, nous fûmes ensablés sur un bas-fond à fleur d'eau. Il fut impossible de démarrer de làj et M. Mac Bride finit par prier les hommes de

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bonne volonté de sauter dans Peau pour alléger le bateau. Cinq ou six personnes le firent immédiatement; mais le bateau demeurait immobile. Alors chaque voyageur en prit un autre sur les épaules et se dirigea vers le bord. Un petit homme, qui portait un énorme Yankee d'un mètre quatre-vingt-deux centimètres de haut, fit un faux pas et tomba avec son cavalier. Tous deux avaient de l'eau par-dessus la tête et, comme le courant était très-fort, ils furent à plusieurs reprises rejetés sur le sable en essayant de se mettre debout. Les spectateurs s'en tenaient les côtes de rire, et pourtant il n'était pas gai pour les victimes de l'accident d'être plusieurs fois plongées dans les eaux glaciales du Fraser. Enfin le bateau fut dégagé; on se rembarqua, et nous reprîmes notre course tant qu'il fit jour. Vers la tombée de la nuit, Mac Bride conseilla de descendre à terre et d'y camper pour la nuit, car il ne manquait pas de rapides périlleux devant nous et nous étions encore assez loin- de Soda Creek. Quelques endiablés voulaient aller en avant ; mais la majorité s'y opposa. Nous débarquâmes donc à un endroit où il y avait plusieurs grosses piles de bois, préparées pour l'usage du bateau à vapeur. Chacun se mit alors à essayer de se procurer du feu. Milton y réussit le premier et bientôt nous fûmes environnés d'un cercle de grands feux allumés aux dépens des propriétaires du bateau de Quesnelle. Mac Bride tira du sien quelques pains et une flèche de lard, qui disparurent promptement sous les attaques voraces de la bande affamée. Après quoi, nous nous étendîmes sur nos couches de branches de sapins. Il neiga fort toute cette nuit ; en sorte que, le matin, nous nous réveillâmes sous une épaisse couverture blanche. Nous n'avions rien pour déjeuner. On se hâta donc, dès que les brouillards du matin furent dissipés, de remonter dans le bateau, qui, deux heures plus tard environ,

nous déposait sains et saufs à Soda Creek. Nous avions retenu nos places dans le wagon express qui porte, de cette place à Yale, l'or et la correspondance ; mais le courrier n'était pas encore revenu du Caribou. Nous en profitâmes pour aller chez Davidson, près du lac William, à vingt kilomètres de là. Cette ferme est peutêtre la plus belle de la Colombie Britannique. Elle comprend, sur les bords du lac, plusieurs centaines d'hectares de basse terre, occupant une espèce de delta formé par un petit cours d'eau qui se jette dans le lac. L'orge, l'avoine, les pommes de terre et d'autres végétaux y viennent admirablement bien. On y avait cette année semé du blé pour la première fois ; il sortait déjà de terre, mais il avait l'air jaune et mal nourri. Le paysage au lac William est fort beau; des hauteurs hardies et rocailleuses s'élèvent majestueusement du côté de l'ouest.

Le lendemain de notre arrivée chez Davidson, un grand nombre de mineurs vinrent avec la nouvelle qu'un bateau, parti un jour après nous de la bouche de la Quesnelle, avait été englouti par les rapides. Sept ou huit personnes s'étaient noyées. Un de ceux qui avaient eu la chance d'échapper au danger, portait dans sa ceinture plusieurs kilos pesant d'or. La force du courant l'avait littéralement jeté à la terre, et il avait eu la présence d'esprit d'escalader le rivage.

Deux ou trois jours plus tard, arriva l'express, et nous repartîmes pour Yale. En atteignant le bas de la montée qui conduit au plateau, nous trouvâmes qu'une épaisse couche déglace avait recouvert la route. Il nous fallut tous descendre et pousser à la roue. Souvent les chevaux tombaient. On les dételait pour les remettre debout. Enfin, après maint délai, nous gagâmes le sommet. La neige y avait plus de profondeur et les chevaux y couraient mieux.

Le wagon-express emportait avec nous soixante-dix-

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sept kilos pesant d'or. Le fait que cette somme, montant à environ 200,000 francs, pouvait ainsi voyager sans escorte, était la preuve la plus forte qu'on pût donner de la sécurité des routes dans la colonie. Avec nous il n'y avait qu'un voyageur, outre le conducteur, qui seul était armé. Celui-ci nous conta que souvent il voyageait seul, tout seul, conduisait le trésor, et qu'il avait pris son parti d'être un jour attaqué. La tentation était vraiment trop forte. Les occasions étaient continuelles sur cette route isolée, qui avait six cent cinquante kilomètres de longueur, où il n'y avait de maisons que tous les quinze ou trente kilomètres, et où les passants, si ce n'est à de certaines saisons, étaient toujours rares. L'endroit le plus favorable à une attaque de ce genre était, suivant lui, un gouffre béant, qui, caché par des buissons du côté de la route avec un fond couvert de débris et de broussailles, offrait toutes les commodités désirables pour faire disparaître son cadavre. Une telle perspective ne rendait aucunement ni plus inquiet ni moins heureux notre conducteur, qui riait et parlait du destinqu'il se croyait réservé, comme s'il n'y avait pris aucun intérêt.

Quatre journées de voiture nous amenèrent à la terrible route qui conduit de Lytton à Yale. Alors, assis dans le wagon, à quelques centimètres d'un précipice de deux cent vingt à deux cent cinquante mètres, sans parapet, descendant ou montant les pentes à fond de train, et, dans les portions étroites, rasant la face des rochers, nous nous trouvions peu à notre aise, et nous pensions que le plus léger accident suffisait pour nous lancer, de notre siège élevé, dans les profondeurs de l'abîme. Ce qui augmentait le péril, c'est que notre voiture s'en allait par degrés en morceaux. D'abord un ressort se brisa, puis un autre; nous rebondissions dès lors sur les essieux. Plus loin, la volée du timon se détacha ; il fallut la raccommoder avec de la corde. Si la route

n'avait pas été ce qu'elle était, ces accidents n'auraient certainement pas eu de gravité. Mais, pour couronner le tout, le timon lui-même cassa dans son emboîture et la caisse se précipita parmi les chevaux. Heureusement nous étions alors sur un terrain plat, juste au delà d'un pont suspendu. Il est clair que, si cela fût arrivé quelques minutes plus tôt, nous aurions été précipités la tête en bas dans les tourbillons des Gagnons. Le timon ne pouvait plus se raccommoder. Le courrier détela donc les chevaux et les reconduisit à une maison éloignée de huit cents mètres, tandis qu'à la lueur d'un grand et bon feu, car il faisait déjà nuit close, nous demeurions pour garder son riche chargement. Au bout d'une heure, le conducteur était de retour, accompagné d'un ami qui amenait un grand chariot couvert, attelé de deux beaux chevaux de Californie. Ces animaux frais furent mis en tête, et nous partîmes avec nos deux paires de chevaux qui nous entraînaient à bride abattue. Nous avions alors deux conducteurs : l'un tenant les rênes, l'autre distribuant libéralement les coups de fouet. Le courrier avait rapporté une bouteille de whisky, et, dans les instants de loisir relatif que leur laissait leur double occupation, lui et son ami se mirent à la boire à longs traits. Bientôt ils découvrirent que les rênes des chevaux de tête ne croisaient pas, et qu'elles ne servaient en rien pour conduire; mais qu'importait ? Nos deux Californiens guidaient admirablement et décrivaient toutes les courbes avec une étonnante précision. Aucune route peutêtre n'est plus dangereuse que celle-là; mais nos deux hommes hurlaient et fouettaient, les bêtes galopaient avec fureur, le chariot bondissait en contournant les hauteurs escarpées et emportait des morceaux du sol dans sa course effrénée. Avant minuit, nous entrions à Yale. Les vingt-cinq derniers kilomètres de cette course ^infernale ne nous avaient pris qu'une heure*

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Le lendemain matin, pour la seconde et dernière fois, nous quittions cette petite ville pittoresque ; nous redescendions le Fraser en bateau à vapeur et, le 2 5 novembre^ nous débarquions une fois encore à Vie-* toria.

Peu après notre retour, nous y reçûmes du capi^ taine Lascelles une aimable invitation à Taccompa^ gner dans une croisière qu'il allait faire sur la canon-inière de Sa Majesté le Forjpard, vers San Juan et Nanaimo. La croisière fut des plus agréables. Nous visitâmes les mines de charbon de terre du futur Newcastle de l'Océan Pacifique, et nous mîmes amplement à profit l'hospitalité du capitaine Bazalgette et de ses officiers, dans la fameuse île de San Juan.

Nous avions donc vu en grande partie la Colombie Britannique et l'île Vancouver. La première, nous l'avions parcourue depuis La Cache de la Tête Jaune, en descendant la Thompson, jusqu'à l'embouchure du Fraser; puis nous avions de nouveau pénétré au cœur du pays jusqu'au Caribou. La richesse minérale nous y avait paru abondante. L'étendue et la production des champs d'or, qu'augmentent chaque mois de nouvelles découvertes, suffiraient seules pour faire de cette colonie une de nos possessions les plus importantes. Mais, en outre, des symptômes incontestables prouvent qu'on trouvera encore dans la Colombie Britannique, comme dans l'Etat voisin de la Californie, les minéraux qui ont le plus d'utilité. Il est vrai qu'aujourd'hui on ne s'y livre qu'à la recherche de l'or et qu'on méconnaît la vraie richesse minérale de cette région. Cependant le charbon de terre affleure à Alexandrie, le long de la Similkameen e^à l'entrée Burrard. De plus, la colonie de Vancouver possède ces magnifiques gisements de charbon qu'on a déjà exploités avec beaucoup de succès, depuis quatre ou cinq années, près de Nanaimo.

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Le boisde construction dans la Colombie Britannique est en son genre sans égal. Le sapin douglas, avec son tronc droit et uniforme, souple et flexible à l'excès, fournit les espars et les mâts les plus beaux pour les plus grands navires. Souvent ces arbres ont plus de quatre-vingt-dix mètres de haut sur trois de diamètre. Le sapin blanc et le cyprès gigantesque, ce dernier dépassant même en hauteur le sapin douglas, croissent avec lui dans de vastes forêts qui assurent une fourniture presque inépuisable. Cependant le trait le plus caractéristique des ressources qu'offrent la Colombie Britannique et l'île Vancouver, est peut-être le nombre extraordinaire, la variété des poissons qui fréquentent le littoral et qui envoient leurs essaims dans tous les cours d'eau. Au printemps, deux espèces de saumons remontent'le Fraser; des millions de houlicans se pressent à son embouchure, et des bancs de harengs pénètrent dans toutes les baies. Le houlican ressemble à l'éperlan, mais est un peu plus gros et a un goût délicieux. Il est très-huileux. Son arrivée est annoncée par les volées de goélands qu'on aperçoit au-dessus des bas-fonds. La façon dont les Indiens le prennent suffit à donner une idée du nombre extraordinaire qui compose les bancs de ces poissons. Le fleuve en est alors littéralement encombré. Le pêcheur descend dans son canot, avec une longue perche armée aux deux bouts de pointes fort affinées et formant des espèces de râteaux. Tout assis, il la plonge dans l'eau de chaque côté alternativement, comme si c'était une pagaie; et, à chaque coup, il rapporte une rangée de houlicans empalés sur les dents de son outil. Trois nouvelles e^èces de saumons remontent Tune après l'autre le Fraser, en été et en automne ; l'hiver en amène une sixième variété dans les havres et les baies du littoral. Nous avons vu des saumons de sept à neuf kilos pris dans le havre de San Juan au

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mois de décembre. Chaque saison de l'année a donc son espèce de saumon. La truite est abondante dans les rivières des montagnes et dans les lacs. L'esturgeon hante les profondeurs du Fraser. L'entrée Burrard a des bancs d'huîtres très-productifs. En un mot, tous les bons aliments que la pêche peut procurer à l'homme se rencontrent dans cette région déjà si favorisée.

La richesse et l'étendue de ses pâturages, la sécheresse de son sol et de son climat, permettent à la Colombie Britannique d'assurer de grands profits à l'éleveur de bétail. Cependant il s'y rencontre des inconvénients; entre autres, l'immense étendue de terre qui serait nécessaire à chaque herbager. Le pays n'a pas d'autre herbe que le bunch-grass. Ce gazon couvre les terrasses du Fraser, ainsi que les ondulations et les flancs des montagnes dans la région centrale. Poussant en touffes distinctes, particularité d'où il a tiré son nom i, il tient trop peu par ses racines grêles au sol léger et poudreux qui le produit. Les chevaux et les bêtes à cornes en arrachent beaucoup en paissant ; les bêtes à laine tondent de si près cette plante délicate, que souvent elle ne repousse pas. C'est ainsi que les plateaux de Lilloet, naguères célèbres pour la richesse de leurs pâturages, sont devenus des plaines poussiéreuses et stériles, où il ne reste plus éparpillés çà et là que quelques plants de sauge sauvage et d'absinthe : le bunch-grass y a été détruit. En outre, il faut au bunch-grass trois ans pour parvenir à sa pleine venue, et trois pour repousser quand il a été brouté. Comme il vient en touffes distinctes, il ne recouvre en somme le pâturage que d'une façon insuffisante. Tous ces inconvénients prouvent , comme nous l'avons dit, qu'un éleveur a besoin ici d'une trèsgrande étendue d'herbage. A la vérité, la place ne lui

I . Bunch-grass, signifie littéralement g-ajj-OH à touffe. — J.-B.

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manquerait pas aujourd'hui. Quiconque, à présent, voudra donc donner ses soins à élever des moutons et des bœufs, sera certain de faire en Colombie de trèsgrands profits. Et néanmoins, par quelque cause que ce soit, par manque de capital ou par la perspective d'un plus rapide enrichissement ailleurs , on ne s'en est encore occupé que fort peu, et le champ reste ouvert à tous les nouveaux venus.

L'étendue de la terre arable est vraiment très-limitée dans la Colombie Britannique. Si l'on excepte un petit district qui va de l'extrémité méridionale du lac Okanagan à la Grande-Prairie, sur la route qui conduit à la Thompson ; quelques morceaux de bonne terre à l'intérieur ; et le delta du Fraser, couvert à peu près en entier d'épaisses forêts et exposé aux inondations l'été, tout le pays offre une nappe de roches, de graviers et de cailloux roulés. La surface de la région qui se trouve à l'est de la chaîne des montagnes côtières se compose principalement d'un plateau élevé, que surmontent les collines ou les montagnes et où se sont creusées les vallées de la Thompson et du Fraser avec leurs innombrables affluents. Ces vallées étroites et profondes ont généralement des flancs escarpés. Sur le plateau, les gelées nocturnes, qui prévalent même durant l'été, s'opposent à la culture de presque toute espèce de végétaux. Dans les vallées, la terre est ordinairement fort sèche, sablonneuse et pierreuse; et, si on n*y adopte pas un système très-perfectionné d'irrigation et de fumage, on n'y récoltera pas grand'chose.

Sur les terrasses de la Thompson et du Fraser ou même dans la région du gravier et des cailloux roulés, partout où nous avons vu qu'on avait essayé de faire pousser des céréales, on avait échoué. Les choux et les végétaux de ce genre, fort arrosés, semblaient y prospérer très-bien ; mais l'avoine et l'orge avaient

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des épis courts, une paille faible, rabougrie et misérable. Ce n'est pas que l'eau manque ; mais les terres qu'elle arrose ont un sol extrêmement léger et superposé ordinairement à un tel lit de gravier ou de cailloux, que l'eau y filtre comme à travers un crible, et que les courants disparaissent au lieu de demeurer à la surface. Les détritus de ce bunch-grass qui pousse par touffes isolées ne peuvent pas avoir enrichi le sol en lui donnant une terre végétale. On trouve , il est vrai, de loin en loin, plusieurs places fertiles, de quelques hectares de contenance, sur le bord des rivières, par exemple le long des Thompsons du nord et du sud, en amont de Kamloups. Il y a encore des morceaux de bonne terre qui ont donné d'excellents produits au voisinage d'Alexandrie et des lacs William et du Castor. Mais ces fonds fertiles, ces basses terres dues à l'alluvion, forment un contraste frappant avec le caractère général de la contrée. En conséquence, la Colombie Britannique , riche au delà de toute expression à beaucoup de points de vue, n'est pas une région agricole. Il en est de même de l'île Vancouver. Celle-ci est un immense rocher dans les creux duquel s'est amassée de la terre végétale ; mais la terre . y a ordinairement trop peu de fond pour la charrue, et les fertiles oasis peu développées y conviennent mieux au travail du jardinier qu'à celui du fermier.

Un tel défaut, dans les productions agricoles des deux colonies jumelles, oblige les populations à tirer leurs denrées de la Californie ; ainsi leur or passe dans les poches des Américains.

En effet, la Californie est le pays le plus foncièrement riche du monde. Possédant tous les minéraux utiles ou précieux en une quantité presque inépui-: sable, excepté le charbon de terre qu'on n'y a pas encore trouvé, elle a en outre un sol d'une fertilité extraor-i

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dinaire. Les montagnes y sont d'or et d'argent ; les vallées y rappellent la terre de Gessen. Le blé vient avec une abondance sans pareille. Le grain tombé de l'épi, lors des récoltes, produit une ou deux autres moissons qu'on appelle les levées volontaires^ venues sans le travail de l'homme. Des fruits de toute espèce, depuis les pommes , les poires et les raisins des climats tempérés, jusqu'aux pommes de pin et aux bananes des tropiques, mûrissent en perfection. L'avoine pousse d'elle-même sur les penchants de la Sierra Nevada ; et, dans les plaines alluviales, outre les céréales ordinaires, on récolte le maïs, le tabac et le coton.

Il en est bien différemment de la Colombie Britannique, Nous admettons qu'elle égale la Californie en richesse minérale ; mais, comme elle n'est pour ainsi dire que l'extension des Montagnes Rocheuses jusqu'au Pacifique, qu'une mer de hauteurs, qu'une terre de montagnes et de forêts, avec des gonflements caillouteux et des terrasses couvertes de bunch-grass, l'agriculteur y cherchera en vain les riches vallées alluviales. Aucune colonie n'a été plus mal décrite qu'elle.

Jadis, lorsqu'elle n'était qu'une réserve pour les animaux à fourrure qu'exploitait la Compagnie de la Baie de Hudson, la région était représentée comme « ne valant guère mieux qu'un désert, ravagé par les bêtes fauves, dont les hurlements retentissaient partout ; où des animaux voraces et à moitié affamés faisaient une guerre éternelle à une population de sauvages, éparpillés et mourants de faim ; où le froid dépassait celui des pôles et la sécheresse celle du Sahara. » Enfin, pour emprunter au Chancelier de FEchiquier les paroles qu'il prononçait il y a quelques années dans la Chambre des Communes, « ces territoires étaient entourés de glaces et de brumes perpétuelles ; l'infortuné

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qui aurait l'imprudence d'essayer de s'y établir ne pourrait y trouver que ruine et désespoir l. »

Combien différèrent de ces vieux récits les premiers rapports qu'on envoya en Angleterre, quand le flot des immigrants se fut répandu sur ce pays de l'or ! L'intérêt des spéculateurs et des propriétaires était alors d'y attirer les aventuriers par des louanges exagérées, comme c'avait été celui de la Compagnie de la Baie de Hudson de les en éloigner pour conserver sa possession intacte en la représentant comme un désert inhabitable. Alors les relations les plus éblouissantes furent adressées aux principaux journaux, qui les insérèrent. Cette nouvelle colonie devint un véritable paradis pour le fermier, et bien des hommes laborieux, alléchés par ces promesses, arrivèrent pour être cruellement désappointés par la réalité. Ni Tun ni l'autre de ces comptes rendus n'est exact. Comme il arrive ordinairement dans des cas pareils, la vérité se trouve entre les extrêmes, et nous avons cru devoir exposer nettement ce qu'elle est, afin de dissiper les injustes préventions qui se sont formées à ce sujet.

Maintenant, s'il est vrai que la Colombie Britannique n'enferme dans ses limites qu'une quantité peu considérable de terres bonnes pour les travaux de l'agriculteur, il l'est aussi qu'elle n'est séparée du bassin fertile de la Saskatchaouane que par la barrière des Montagnes Rocheuses. Nous avons déjà parlé des grandes ressources de l'agréable pays qu'arrose la Saskatchaouane. Les riches prairies y ont un sol alluvial de quatre-vingt-dix centimètres à un mètre cinquante de profondeur et n'attendent que la charrue. Elles offrent leurs herbages sans fin, qui, dans les temps antérieurs , ont engraissé d'innombrables

I. Voyez Prijfe Essay on British Crihimbia, by ihg Rev. R, C. L. Brown, M.A.j minisier of Saint-Mary 's, Lilloet. — Ch«

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bandes de bisons, à nos troupeaux domestiques. Les forêts, les lacs et les cours d'eau varient le paysage et promettent leurs bois de construction, leurs poissons et leurs millions de volailles sauvages. Eh bien 1 ce superbe pays, estimé à plus de cent mille kilomètres carrés et à seize millions d'hectares du sol le plus fertile, capable de subvenir aux besoins de vingt millions d'habitants, est, un peu à cause de son isolement, mais surtout à cause des obstacles que la Compagnie maîtresse oppose à la colonisation, complètement nJ-;ligi, inutile. Il ne sert qu'à entretenr un petit nombre d'Indiens et d'employés de la Compagnie de la Baie de Hudson. Cependant ce riche pays agricole n'est pour ainsi dire qu'à un pas de nos champs d'or. Il doit devenir le grenier de la Colombie Britannique. La communication entre les deux est facile à établir. Nous l'avons démontré. A quoi tientil donc que les mineurs ne tirent pas leurs denrées d'un territoire anglais au lieu de les prendre en Californie ? Pourquoi donc l'or de la Colombie Britannique n'enrichirait-il pas plutôt des sujets de l'Angleterre que des citoyens des Etats-Unis?

Nous voulons examiner ce sujet de plus près. Les avantages d'une route qui traverse le continent américain sans sortir du territoire anglais ne semblent pas être discutables. Les États-Unis nous devancent toujours dans de semblables entreprises, non sans doute à cause de quelque supériorité morale de leurs habitants, mais parce que leur gouvernement est plus libéral et moins léthargique. Ils ont donc construit une route, ils ont tendu un fil électrique à travers le continent jusqu'en Californie ; enfin ils ont commencé un chemin de fer du Pacifique. Ils avaient, plus que nous, à vaincre des obstacles en traçant une route au cœur de prairies moins fertiles, où le bois et l'eau sont rares et qu'infestent des Indiens belliqueux. La tra-

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versée des montagnes sur leur territoire est abrupte, escarpée, ne ressemblant guère aux montées graduelles que présentent les cols de La Cache et du Vermillon. Or tous ces obstacles ont été surmontés. Aujourd'hui, San Francisco est en communication quotidienne à la fois par le télégraphe électrique et par la poste, avec les bords de l'Atlantique. Les revenus d'une seule année ont suffi pour payer les frais de la création de cette ligne de télégraphe. Quant à la construction de la route qui passerait tout entière sur le territoire anglais, nous ne connaissons qu'une partie très-difficile, celle qu'il faudrait faire entre le lac Supérieur et le fort Garry. Le pays y est occupé par une suite dé lacs, de marécages et de forêts ; il exigerait, pour devenir passable, beaucoup de travail et d'argent. Cependant le professeur Hind a prouvé jusqu'à l'évidence que les difficultés sont faciles à surmonter, et qu'elles ne méritent pas qu'on s'y arrête en présence des magnifiques résultats auxquels aboutirait la réussite d'une pareille entreprise. On rirait peut-être d'objections de ce genre dans la Californie et dans la Colombie Britannique, oîi l'on s'est accoutumé à triompher d'obstacles bien différents.

Voilà bientôt deux cents ans que le chevalier de La Salle 1 avait conçu le projet d'établir, au moyen d'une route à travers le continent, une communication de l'Atlantique au Pacifique, et c'est en en poursuivant la réalisation que les Canadiens français, dès 1731, sont arrivés les premiers aux Montagnes Rocheuses. Depuis lors, ce sujet a été souvent rappelé à la considération du public et du gouvernement.

Ce que les enthousiastes des temps passés rêvaient,

I. Robert de La Salle, né à Rouen vers 1640, alla au Canada vers 1670, reconnut le cours entier du Mississipi, prit possession de la Louisiane au nom de Louis XIV, et mourut assassiné dans le Texas en 1687. — J.-B.

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la communication par cette route avec la Chine et le Japon, est sur le point de se réaliser; mais ce seront des Américains et non des Français ni des Anglais qui en viendront à bout. Non-seulement les premiers ont achevé leur route de l'Atlantique au Pacifique à travers le continent i, mais même, au moment où nous écrivons, nous apprenons que le Congrès des Etats- Unis a adopté un projet de loi qui accorde une subvention pour l'établissement d'une ligne de bateaux à vapeur entre San Francisco et Hongkong.

Victoria, avec le magnifique havre d'Esquimalt, a des avantages considérables sur San Francisco, car les mines de charbon de l'île Vancouver 2 sont les seules qu'on connaisse sur le littoral du Pacifique dans l'Amérique du Nord. En outre, Victoria n'est qu'à neuf mille sept cent cinquante kilomètres de Hongkong, c'est-à-dire à environ vingt et une journées de bateau à vapeur ; et, si un chemin de fer était construit d'Halifax jusqu'à quelque endroit dans la Colombie Britannique, le voyage entier de Southampton à Hongkong ne prendrait que trente-six jours, c'est-à-dire quinze ou vingt journées de moins qu'il n'en faut en passant par Suez.

Dans le temps où nous vivons, lorsqu'il est question de former, des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, une confédération, et que nos rapports avec les Etats-Unis nous donnent quelque inquiétude, ce sujet acquiert un intérêt plus pressant et plus vif 3.

1. C'est dans Vexpress qui parcourt cette route que le capi-p taine Burton s'est rendu de San-Jo à San-Francisco en 1860. Quant au chemin de fer du Pacifique, le dernier rail qui complète la ligne allant d'un océan à l'autre a été posé par Bringham Young, le 10 janvier 1870. Voir notre édition des voyages du capitaine Burton. — J.-B.

2. Pourquoi omettre les autres qui sont citées à la page 3oo de cette édition ? — J.-B.

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