‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 14 sur 93 · TE · texte numérisé non relu

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jambières richement brodées ct des moccasins blancs en peau de caribou, joliment ornée de bouquets en ver. roteries, en soie et en poil d'élan. Quelques-unes des jeunes filles étaient fort gentilles ; mais, pour la plupart, elles étaient défigurées par un goître qui affecte le plus grand nombre des métis à tous les postes fondés sur la Saskatchaouane, quoique les Indiens en soient préservés.

Cependant l'hiver approchait. Nous hâtions donc notre départ pour le lac au Poisson-Blanc. Quant à Treemiss, il avait résolu d’établir sa résidence à la Montagne du Bois ou Thickwood Hills, située à quatre-vingts kilomètres au N. ©. de Carlton. Elle était plus voisine des plaines et le gros gibier y abondait. En outre, la Montagne du Bois offrait l’avantage d’être le lieu de la résidence d'Etahk-ékouhp ou l'Étoile de la Couverture, qui était le plus célèbre chasseur du canton. La Ronde et Bruneau devaient nous accompagner pour passer l'hiver avec nous.

Le 10 octobre, nous transportâmes au nord de la Saskatchaouane nos chevaux, nos charrettes et nos bagages. Le soir, nous fimes nos adieux aux habitants du fort Carlton et, suivant notre convoi, nous allâmes camper cette nuit au bord de la rivière. Le lendemain, nous disions adieu à Treemiss, dont la route se séparait ici de la nôtre.

Nous recommencions à voyager dans un pays mélé de bois et de prairies. [Il faisait encore un très-beau temps et, durant le jour, la chaleur était agréable ; mais, les nuits, le froid était assez vif, et déjà les lacs se couvraient en partie d’une mince couche de giace.

Nous mîmes quatre jours pour atteindre la rivière aux Coquilles (Shell river), un des petits affluents de la Saskatchaouane 1. Là il nous fallut sauter dans le lit

1. Affuent de gauche de la Saskatchaouane septentrionale, en aval de Carlton. — J.-B.

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du courant pour faire descendre, puis remonter sans accident, nos charrettes resamment chargées. L'eau était froide comme la glace et nous aurions volontiers évité ce bain forcé ; mais le soleil de midi ne manquait pas de chaleur, et une marche rapide eut bientôt rétabli la circulation dans nos membres engourdis.

Le lendemain nous conduisit dans un endroit ravissant, une petite prairie d'environ quatre-vingts hectares, entourée de basses collines boisées, et baignée d’un côté par un lac qui envoyait beaucoup de petits bras parmi les collines et dans la plaine, et où de nombreux diminutifs de promontoires s’enfoncaient, portant jusqu’au milieu des eaux leur riche parure de pins et de trembles. Les voyageurs peu civilisés, qui seuls, à l'exception des Indiens, l'avaient jusqu'alors visitée, frappés de ses charmes, lui avaient déjà donné le nom de la Belle-Prairie.

En la traversant, nous nous montrions l’un à l’autre quel emplacement magnifique ferait pour une demeure un des promontoires, et nous nous disions quel bonheur ce serait, pour un des pauvres fermiers qui cultivaient un sol ingrat en Angleterre, que de posséder le riche morceau de terre que nous avions sous les yeux. Ce jour-là, nous arrivions à la rivière Crochet. C’est un cours d’eau qui égale à peu près la rivière aux Coquilles. Nous dûmes y aider de toutes nos forces au passage de nos charrettes, comme nous avions fait à l’autre. Huit cents mètres plus loin, nous découvrimes deux petites maisons en bois. Nous y trouvâmes un vieil Indien occupé à raccommoder un filet ; sa squau, accroupie auprès du foyer, se livrait aux plaisirs de la pipe. Ils nous donnèrent d'amicales poignées de main. La Ronde nous présenta à eux, en qualité d’un grand chef et d’un grand médecin qui avaient voyagé pour la satisfaction de faire leur connaissance. Le vieillard jouissait de nom du Kekekouar-

sis, ou l'Enfant du Faucon, par allusion à la forme de bec qu'avait son nez.

Nous fumâmes plusieurs pipes avec lui, tout en répondant aux nombreuses questions qu’il nous adressait par l'entremise de La Ronde, et nous fûmes si enchantés de sa politesse que, dans un moment de fai. blesse, nous promîmes de lui faire cadeau d’une petite quantité de rhum. Hélas! générosité déplacée! que de troubles et d'inquiétudes elle nous a causés! Ce vieux monsieur, dans l’exaltation de sa gratitude, s’écria que nous étions les meilleures créatures qu'il eût rencontrées depuis longtemps ; ajoutant que, s’il lui était permis de nous donner un conseil, ce serait d’aller chercher l’eau de feu immédiatement. Retournant donc à la loge, nous prîimes la précaution de cacher le baril dans la charrette, nous mîmes dans un petit vase un faible mélange d’eau et de rhum, et nous lui en envoyâmes une portion minime.

Nous avions à peine achevé de cacher le baril que Kekekouarsis arrivait, en compagnie de sa squau, vieille sorcière desséchée, et de Kinémontiayou, le Long Col, son beau-fils. Les hommes, déjà à moitié ivres, hurlaient un chant indien sans paroles et demandaient à grands cris un peu plus de rhum. Ils nous offraient en échange des peaux de martre et d’autres bêtes, malgré nos efforts pour leur faire comprendre que nous n’étions pas venus ici en qualité de commerçants.

Après deux heures de discussion sans relâche, nous distribuâmes, avec parcimonie, une autre petite quantité de liqueur espérant nous débarrasser d'eux. Quelles étaient leurs délices! Comme ils étreignaient le pot en s'écriant : « C’est du vrai! » pouvant à peine en croire le témoignage de leurs sens. Dès l’aube, ils étaient de retour à la loge, apportant d’autres fourrures à vendre,

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Cependant des courriers s'étaient élancés dans toutes les directions, porteurs de la bonne nouvelle auprès des amis du voisinage. Des hommes, galopant de tous les points de l’horizon, ne tardèrent pas à se réunir près de nous. Leurs squaus et leurs enfants les suivirent. Tous étaient désireux de goûter à l’eau de feu qui donne le bonheur, et notre loge finit par être encombrée de ces hôtes importuns. Pour en finir, nous les renvoyâmes en leur remettant le reste de la petite provision que nous avions mise à part, la seule dont ils connussent l'existence, car le baril avait heureusement été tenu à l'abri ‘de leurs regards. Deux heures après, ils étaient revenus plus ou moins gris et recommençaient avec une importunité décuplée leur clameur infernale. L'un nous jetait entre les mains une peau de martre; un autre, deux ou trois poissons ; un troisième, tout en essayant de retirer sa chemise pour la vendre, tombait privé de sentiment entre les bras de sa squau. Et c'était toujours, toujours, la même demande : « De l’eau de feu! » Nous laissâmes les heures s'ajouter aux heures. Nous restions assis, fumant ja pipe avec un air d’indifférence que nous ne sentions pas, et refusant toutes les sollicitations. A l'entrée de la nuit, la scène durait encore. De peur qu'ils ne se missent à chercher en notre absence et qu’ils ne trouvassent notre provision, nous n’osions pas changer de place.

Le temps s’écoulait lentement. La même foule faisait cercle autour de nous, et la même requête bourdonnait dans nos oreilles. Enfin, convaincus que rien ne nous toucherait, ils se retirèrent l’un après l’autre, mais profondément dégoûtés par notre lésinerie. Au cœur de la nuit, nous nous levâmes furtivement. La Ronde sortit et reconnut la position des Indiens. Aucun d'eux n'était aux environs, où tout se trouvait parfaitement calme. Alors nous procédâmes, avec des

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précautions inimaginables, à enlever le baril de rhum de sa cachette; puis La Ronde et Bruneau partirent pour le serrer en lieu sûr. Ils étaient revenus avant le jour, trempés, tout froids, ayant traversé la rivière et enterré la cause de nos tourments dans le taillis à plusieurs kilomètres de distance.

Ce matin-là, Kinémonti:you revint à notre loge, mais il n’y renouvela pas ses importunités. Notre fer. meté de la veille avait produit un effet des plus salutaires, (‘ependant la scène qui avait duré deux jours nous avait laissé un tel dégoût que nous nous résolûmes à renoncer à notre dessein de fixer en cet endroit notre demeure d’hiver. Nous préférions nous retirer à la Belle-Prairie, ce qui mettrait quinze à seize kilomètres entre notre résidence et nos ennuyeux voisins.

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