‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 17 sur 93 · LOTS · texte numérisé non relu

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M. Lillie de transmettre en leur nom à Fa Gracieuse Majesté, la Reine Victoria, une forte remontrance, «le ce qu'elle soumettait à de pareilles privations ses enfants rouges bien-aimés, qui, après tout, étaient les meilleurs juges de ce qui pouvait leur convenir.

Depuis dix ans, ils n'avaient pas fait de visite pareille. Voici quelle avait été l'origine de celle-ci. A l’époque de notre séjour à Carlton, en tirant de la barrique une petite quantité de rhum, on en avait laissé tomber quelques gouttes sur le plancher du magasin. Deux Assiniboines venus pour commercer avaient flairé cette délicieuse odeur, qui n'avait pas réjoui leur nez depuis si longtemps. Sans laisser soupçonner qu’ils eussent rien aperçu d'extraordinaire et sans faire aucune question, ils étaient en toute hâte retournés dans leur tribu et lui avaient communiqué leur agréable découverte. Immédiatement le camp plein d'émotion s'était occupé des préparatifs de la visite officielle que nous avons racontée. Mais ils étaient arrivés trop tard. Quelques jours auparavant, nous avions emporté loin de leur atteinte le trésor qu'ils cherchaient.

Après une journée de repos, Cheadle et Bruneau partaient pour revenir à la Belle-Prairie, Déjà la Saskatchaouane était prise en amont et en aval du fort Carlton ; mais, à la place ordinaire du passage, il y avait encore une ouverture, à travers laquelle la barque transporta la charrette, d’un côté de la glace à l'autre,

La charrette, chargée sur la glace, enfonça dans l'eau avant d'atteindre la rive ; elle versa, entraînant Bucéphale après elle. Heureusement l’eau avait peu de profondeur; Bucéphale fut promptement tiré à bord ; mais, au bout de quelques minutes, sa physionomie était complétement changée, On aurait dit un cheval d'argent ou un énorme hérisson, à cause des

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Durant l'absence de Cheadle, Milton ni La Ronde n'étaient restés oisifs. Ils avaient dressé une couple de lits de camp qui, rembourrés d'herbe sèche et de peaux de bisons, nous formaient les couches les plus délicates. Ils avaient achevé la porte, la fenétre de parchemin et deux tables assez grossières, l’une destinée à la cuisine et l’autre aux repas.

Le 7 novembre, La Ronde traversa le lac sur la glace qui avait déjà dix ou douze centimètres d’épaisseur, IL allait explorer la forêt située au nord et y chercher l'endroit le plus favorable à dresser nos trappes. Pendant son absence, nous nous occupâmes à placer des rayons, à faire des chandeliers, des chaises, etc.; enfin à ranger nos biens et nos provisions; de son côté, Bruneau construisait au dehors une plateforme posée sur des poteaux élevés, pour y mettre notre viande en sûreté contre la voracité des loups et des chiens.

Nos amis indiens nous faisaient de temps à autre des visites où leur conduite restait exemplaire.

Les Cries des Bois diffèrent beaucoup par leurs habitudes et leurs caractères de leurs parents les Cries

pi des Prairies. Les uns sont des trappeurs solitaires ou

des chasseurs à pied; les autres vivent en troupes de

cavaliers. Les premiers sont des plus paisibles et se font un point d'honneur de la moralité qui les dis-

tingue de leurs brigands de frères, vagabonds des prairies. Nous avons vécu six mois parmi eux sans avoir eu une seule occasion de nous plaindre d’un vol. Trois de ces six mois, nous les avons passés com. plétement seuls, et, bien que ces gens aient parfois témoigné un très-vif désir d'obtenir des objets que nous leur refusions, jamais ils n’ont paru songer à nous disputer notre droit à cet égard. |

Ils sont très-habiles comme trappeurs et comme chasseurs d’élan ; parfois ils poursuivent les bisons qui, lorsque l'hiver est rude, dépassent la lisière des forêts. Comme ils penvent, en échange de fourrures, se procurer aux postes de commerce tout ce dont ils ont besoin, ils sont beaucoup mieux vêtus et mie2x équipés que les Indiens des plaines. Mais l’élan devient rare et parfois les Cries des Bois ont beaucoup à souffrir de la faim. Ceux des prairies, au contraire, poursuivant les bisons, manquent rarement de quoi vivre, tout en ayant fort peu de choses à vendre pour se fournir de vêtements ou d'objets de luxe.

Une des choses qui nous frappa le plus à mesure que nos relations avec les Indiens se développèrent, c'était de ne trouver parmi eux ni chevelures grisonnantes, ni calvitie, ni difformité, Ce dernier avantage peut, jusqu’à un certain point, être expliqué par la liberté du choix dans le mariage; peut-être aussi, par le sôin que les mères ont de bien ranger les membres des enfants dans le sac à mousse ou berceau indien, qui se compose d’une planchette ayant des deux côtés un morceau de toile; ces morceaux se lacent au cen-

1. Dans un voyage en Laponie (Z'our du Monde, 1862, Il pages 129 et suiv.), outre la description de patins fort semblables aux raquettes canadiennes, on trouvera celle d'un berceau plus simple encore que celui dont il est question ici, mais qui est d’un usage tout aussi peu embarrassant (p. 138 et 130. Un autre berceau des Peaux-Rouges est figuré dans le Tour du Monde, 1860, I, p. 72. — J.-B.

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tre. L'enfant est posé le dos sur la planchette, empaqueté avec de la mousse bien choisie, et, les bras serrés le long du corps, il est solidement lacé, n'ayant la liberté que de mouvoir sa tête. Quand on voyage, la mère porte à dos ce berceau ; lorsque le camp est formé, le berceau est appuyé contre un arbre et l’enfant n’est délivré de ses liens que pour peu d'instants et de temps à autre. Ces petits prisonniers ont une bonté remarquable. On ne les entend pas piailler dans le camp et ils sont strictement obéissants sans être punis corporellement.

La Ronde était de retour le 9. Il n'avait, dans sa première journée, trouvé que peu de traces de gibier; plus loin, les marques de martres étaient devenues assez abondantes, et il avait tendu quelques trappes. Le 10, la gelée fut très-rude; il était tombé quinze centimètres de neige dans la nuit. On se mit à la construction d’une couple de traîneaux à cheval pour aller dans les plaines se procurer de la viande fraîche. Pendant ce travail de nos gens, nous nous occupions de fournir le garde-manger avec l’aide de Rover, et nous ne manquions guère chaque fois à rapporter une provision de tétras de prairie, de perdrix des bois et de lapins. Ces derniers étaient fort circonspects, et nous en voyions si peu que, tant qu'il n'y avait pas eu de neige, nous ne nous doutions pas de leur nombre; mais, lorsque la neige fut devenue épaisse, nous la vimes sillonnée dans toutes les directions par les traces des lapins auxquels nous n’eûmes plus qu’à tendre des piéges.

Les loups et les renards laissaient aussi de nombreuses empreintes sur la glace du lac; les premiers annonçaient invariablement le lever et le coucher du soleil par un chœur de hurlements. Comme nous craignions qu’ils n’attaquassent nos chevaux, nous jetâmes des amorces empoisonnées avec la strychnine à

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différents endroits autour du lac; mais ces animaux ont une telle prudence qu'ils se gardent de toucher à une amorce trop visible ou à une de celles qui ont été visitées peu auparavant. Il faut donc prendre soin de couvrir de neige le morceau qu'on leur destine, d’aplanir la surface de cette neige et de ne plus s'approcher de l'endroit que si l’on s’est aperçu de loin que la faim a poussé une victime à le fouiller. Ce sont les renard: surtout dont la circonspection est vraiment extrême, Ils visiteront la place durant des journées, durant des semaines entières; ils tourneront à l’entour sans se décider à y entrer et à manger. Aussi nos peines furent-elles pendant longtemps perdues. Il y avait bien des amorces enlevées; nous suivions au loin les pistes des animaux; mais nous ne trouvions pas que le poison eût produit aucun effet sur eux. Enfin notre persévérance fut récompensée : nous trouvâmes mort un immense loup blanc, dont nous avions longtemps suivi les empreintes à cause de leur grandeur extraordinaire. Sa peau, qui fut préservée avec soin, était magnifique, et son corps fut employé à la destruction de ses pareils. Une semaine après, tous les grands loups étaient morts, et nous regardions nos chevaux comme en sûreté pour l'hiver.

Les traïneaux étant achevés, La Ronde alla faire un tour à ses trappes. [Il revint deux jours après rapportant plusieurs martres. Le lendemain, il partait avec Cheadle pour les plaines, emmenant deux chevaux et les traîneaux qui devaient rapporter le produit de leur chasse. Une jeune garçon indien, le fils du chasseur Kinémontiayou, partit avec eux. Il avait une miniature de cheval, un poulain de deux ans, haut comme un poney de Shetland, et qui devait servir à porter sa part de la chasse. Miscouépémayou, ou l'Objet qu’on entrevoit, était un garçon de quatorze ans, très-habile et très-actif. Il avait de grands yeux noirs, une

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physionomie ouverte et gaie, beaucoup de bonne volonté et d’obligeance, et il remplissait tous ses devoirs avec la dignité et l'importance d'un homme. Il ne tarda pas à devenir le compagnon favori de nos expéditions; plusieurs fois, il nous rendit de vrais services, souvent il nous amusait par son insatiable curiosité et par le très-vif plaisir qu'il prenait à tout ce qui lui semblait étrange ou ridicule, Il éclatait de rire dès qu'on lui en donnait la moindre occasion, Pendant cette expédition, Milton garda la maison avec Bruneau pour la tenir en ordre ainsi que ce que nous possédions et pour dresser des trappes.

Pendant ce temps, nos chasseurs s’avançaient vers les plaines, suivant une vieille piste indienne qui se dirigeait vers le sud-ouest durant près de cent trente kilomètres. Après avoir traversé une contrée pleine de collines, bien boisée et bien arrosée, ils atteignirent, le matin du quatrième jour, le sommet d’une éminence d'où ils voyaient la prairie s'étendre au loin devant eux. La Ronde eut bientôt aperçu cinq bisons qui paissaient à seize cents mètres de nous. On dressa le camp, on prit à la hâte un repas de pemmican, car on ne voulait pas allumer un feu qui aurait pu effrayer le gibier, et l’on se prépara à entrer en chasse. Comme il faisait très-chaud, La Ronde et Cheadle eurent l'imprudence de se défaire, avant de partir, de leur capote et de leur vêtement de cuir. Puis ils s’avancè.ent en biaisant et en rampant sur les mains et les genoux, à travers la neige, et ils atteignirent un point où, cachés par un bouquet d'arbres rabougris, ils pouvaient voir les cinq bisons à une vingtaine de mètres. Tout à son émotion, La Ronde donna ses instructions à Cheadle dans un jargon mélé de français, d'anglais et de crie. Cheadle, également ému, n'ayant rien compris à ce que La Ronde lui avait dit, hésitait à tirer. La Ronde, désolé, épaula son fusil

avec précaution; Cheadle, ne voulant pas se laisser devancer, leva aussi le sien; mais, en le faisant trop brusquement, il découvrit sa tête.

Aussitôt toutes les bêtes prennent leurs jambes à leur cou. Sur leur passage on les salue aux talons d’une volée de balles sans effet. Alors commencent les récriminations : La Ronde sacrait de la belle façon, Quant aux bisons, ils étaient partis ; on n'en voyait plus d’autres. Malheureusement, le camp ne contenait qu’une bien mince provision de pemmican. Cependant, les bisons effrayés ralentissaient leur pas à mesure qu’augmentait leur éloignement ; enfin on les vit se remettre à marcher lentement et à paître le long de la route. Il ne restait plus qu'une chance, celle d’essayer de les rejoindre. Nos malheureux chasseurs se remirent donc en course, se dissimulant avec tout le soin possible. Après deux heures de fatigue, ils réussissaient à devancer les bisons, se blottissaient cachés sur leur route, et en tuaient deux qui s’avançaient au pas.

Mais alors la nuit approchait, et les chasseurs étaient à cinq ou six kilomètres de leur camp. Ils ne pouvaient pas aller quérir les chevaux et les traîneaux pour rentrer la viande ce soir même; et, s’ils quittaient leur gibier, les loups sauraient bien ne leur en laisser que les os proprement nettoyés pour le lendemain matin. Il fallait donc camper à l'endroit même toute la nuit; mais on ne pouvait pas s’y abriter, car on n’y voyait qu’un petit nombre de peupliers sans feuilles.

Les deux bisons tués étaient à environ deux cents mètres l’un de l’autre. Pour éloigner les loups, on appuya contre l’un une poire à poudre et un fusil, puis on alluma un petit feu près de l’autre, dont on retira la peau et dont on fit griller quelques tranches pour souper. Cependant la nuit était tout à fait tombée ; il soufflait du nord une bise vraiment glaciale,

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et pénétrant comme au travers d'une gaze les simples chemises de flanelle de nos infortunés chasseurs. Avec quelle amertume ils regrettaient leur vêtement de cuir et leur capote laissés au bivac! Quelle déplorable perspective d’avoir à passer une longue nuit d'hiver avec le thermomètre au-dessous de zéro et sans abri ni feu convenables !

Ils ramassèrent tout le bois qu'ils purent trouver, pauvre provision! pour nourrir leur maigre feu. Ils grattèrent la neige, coupèrent et déposèrent des branches de saule dont ils firent un lit de repos. Ils se partagèrent la peau du bison. Cheadle, se faisant tout petit, essaya de se couvrir avec uné moitié; La Ronde et Miscouépémayou se blottirent ensemble sous l'autre. Cette peau encore fumante était adorablement chaude, et nos voyageurs tombèrent bientôt dans un profond sommeil. Hélas ! leur bien-être fut court! Ils ne tardèrent pas à s’éveiller à moitié gelés. L'étroite couverture, d'abord si douce et si chaude, était, par l'effet de la gelée, devenue dure comme de la pierre et formait, au-dessus des corps, une espèce d’arche sous laquelle s’engouffrait, comme sous l'arche d’un pont, le piquant vent d’hiver.

Il ne fallut plus songer à dormir. Rejetant leur trompeuse couverture, transis, tous les trois se mirent à battre la semelle de droite et de gauche en entretenant leur misérable feu avec économie, ou en faisant griller quelques biftecks pour tuer le temps. Qu'il était long !

Les loups, de leurs chœurs habituels, finirent par saluer l’aube du jour. La Ronde et son jeune compagnon s’élancèrent pour aller chercher les traîneaux. De son côté, Cheadle se mit à la poursuite d’un bison qui avait été grièvement blessé la veille.

Après plusieurs jours d’une chasse assez productive, ils finirent par charger de viande les traîneaux et re-

prendre la route du retour. Pourtant ils n'étaient pas au bout de leurs épreuves. Des bandes de bisons qu'ils aperçurent à leur portée leur inspirèrent le désir, avant de rentrer à la Belle-Prairie, de se donner une autre journée de chasse. La nature du pays, avec ses collines et ses bouquets de bois taillis, se prétant merveilleusement aux surprises, ils réussirent à se glisser jusqu’à une quarantaine de mètres d'une petite bande qui dormait tranquillement dans un étroit vallon. On convint que Cheadle attendrait à l'affût derrière un monticule, tandis que ses deux compagnons ramperaient à l’entour pour s'approcher des bisons par le côté opposé.

Cheadle resta patiemment, regardant par-dessus la colline à travers l'herbe élevée, épiant en vain quelque signal qui lui indiquât que ses compagnons étaient parvenus à leur poste. Enfin un des bisons se leva et s'étira, mais sans paraître aucunement troublé, Cheadle, de peur de taire perdre leur chance aux autres, ne fit pas feu et, tout en attendant couché à terre, il se prit à songer. Il pensait à l'Angleterre ; il revoyait les lieux familiers à son enfance ; les vieux désirs, les fantômes de ses projets sans exécution et de ses espérances vaines, repassaient dans son esprit. La Ronde, les bisons, la chasse : tout, il avait tout oublié. Soudain ses rêves furent dissipés par de grands cris : Z'ir donc! tir, docteur ! tir-r, sacré tonnerre! lir-r-r 11 Et voilà que les bisons passaient à toute vitesse : avec La Ronde et Miscouépémayou sur leurs talons. Les chasseurs faisaient feu dès qu'ils avaient pu recharger leurs fusils, mais ils tiraient au hasard ct manquaient leur but. Cheadle, plus maître de lui, blessa grièvement un des animaux qui fit un bond de côté ; alors il se mêla avec les autres dans la pour-

1, Avons-nous eu tort de respecter l'orthographe des auteurs anglais ? — J.-B,

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suite. Quant à La Ronde, il était profondément dégoûté. Il déclara qu’il s’arrêterait ici, et que jamais plus il ne conduirait chasser le bison un homme qui avait des absences d'esprit. Il était resté, disait-il, plus d'une demi-heure à attendre le coup de fusil de Cheadle ; dans son impatience, il avait sifflé doucement; alors un des buffles se levant avait présenté une excellente occasion à Cheadle, dont celui-ci n’avait pas profité. Après avoir encore attendu, La Ronde avait agité en l'air son bonnet pour donner le signal du feu ; le tout inutilement. Enfin, de rage et de désespoir, il avait sauté eu pied et avait poussé les cris que nous avons rapportés.

Un court repos leur ayant rendu quelque tranquillité d’esprit, ils se remirent en marche, et bientôt ils découvrirent un nouveau troupeau de douze bêtes, occupées à paître en pleine tranquillité. On avait déjà ramassé assez de viande, et l’on convint de réserver ce coup au jeune garçon. Miscouépémayou se glissa donc jusqu'aux bisons, et les deux autres se mirent en embuscade pour tirer quand le troupeau passerait. Mais le jeune chasseur ne toucha rien et la bande galopa dans une direction contraire à l'affût.

C'était un jour de malheur, mais La Ronde disait : « Essayons encore ! » La dernière bande, qui n'avait pas tout à fait découvert ses ennemis, se contenta d'aller seize cents mètres plus loin et se remit paisiblement à paître en marchant. Ceux qui la poursuivaient, tantôt couraient à toutes jambes quand ils n'étaient pas en vue, tantôt rampaient pendant des kilomètres entiers, dans les endroits découverts. Mais toujours, quand ils arrivaient, ils voyaient que les animaux venaient de s'éloigner de l'endroit où on les cherchait. Pourtant ils finirent par réussir à se cacher derrière une colline devant laquelle les buffles paissaient en venant peu à peu à leur rencontre.

C'était le tour de La Ronde à tirer le premier. Aussitôt donc que le conducteur de la bande fut lentement arrivé à une vingtaine de mètres de distance, il fit feu. L'animal ne tomba pas sur le coup, et Cheadle, qui ne voulait pas après tant de peines s’en retourner les mains vides, l’atteignit d'un second coup à l'épaule et l’abattit. Cette conduite irrita profondément La Ronde : elle était, disait-il, tout à fait opposée aux usages de la chasse ; mais sa colère fit place au chagrin lorsqu’en découpant la bête, il trouva que sa balle n’avait fait que traverser sans la briser l'omoplate, et que le bison leur aurait certainement échappé sans la balle de Cheadle qui lui avait percé le cœur. C'était un jeune taureau superbe, de trois ans, ayant une peau magnifique et une crinière de près d’un demi-mètre de longueur. Avant qu'ils eussent achevé de détacher la viande et de la charger sur un des chevaux qu'ils avaient cette fois amenés avec eux, la nuit c.ait venue.

La chasse les avait conduits à dix ou onze kilomètres du camp, et la nouvelle lune était déjà presque descendue. Il paraissait à peu près impossible de trouver la nuit son chemin dans un pays d’une nature si uniforme. Cependant La Ronde, plein de confiance en lui-même, poussait toujours devant lui. Lorsqu'ils eurent voyagé plusieurs heures, La Ronde s'arrêta tout à coup et se mit à frapper son briquet pour essayer de reconnaître la vieille piste aux environs du camp. Il ne la trouva point, mais elle ne pouvait pas être loin; La Ronde l’affirmait; car le camp devait être à quelques centaines de mètres de la place où ils étaient. Le guide avait dirigé sa course sur les étoiles et, faisant entrer en ligne de compte, avec la direction, le temps écoulé et 1a rapidité de la marche, il en concluait avec certitude qu'ils devaient être à peu près arrivés à leur destination. Chacun d’ailleurs était

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Au point du jour, La Ronde fit sa reconnaissance et trouva que le camp était environ à trois ou quatre cents mètres sur la gauche. Tout y marquait le désordre le plus fâcheux. Ainsi que Cheadle l'avait pensé, les loups s’en étaient partagé les dépouilles. Ils avaient fait disparaître presque toutes les provisions arrangées sur un traîneau ; à côté, celle de Miscouépémayou, une petite provision de morceaux de choix, préparée et empaquetée avec le plus grand soin, était dévorée. Heureusement que ce qu’on apportait faisait à peu près la compensation de ce qu'on avait perdu, Les chevaux furent donc remis aux traîneau, et l’on reprit la route du fort Milton.

Le retour ne laissa pas que d’être aussi lent qu'ennuyeux. Il n’y avait pas eu à La vérité de dégel régulier; mais la chaleur du soleil avait fondu la neige sur les penchants des coteaux, sur les pentes méridionales; et le tirage des traîneaux sur la terre était si harassant pour les chevaux, qu’on ne voyageait qu’à petites journées. Il leur fallut cinq jours de marche pour regagner la Belle-Prairie, après une absence de douze journées.

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