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le wolverène avait marché sur leurs talons. Dans toute la route qu'ils avaient suivie la veille, les trappes étaient déjà démolies et les amorces enlevées, Cheadle aimait à s'imaginer qu’au moins son ennemi avait été trompé et s'était empoisonné; mais Miscouépémayou lui fit ôbserver que les bonnes amorces seules avaient été consommées; les autres, coupées d’un coup de dent, avaient été soigneusement rejetées. Et cependant elles avaient été faites avec le plus grand soin; la strychnine avait été injectée par un petit trou au centre de la viande qui, lorsqu'elle était gelée, ne laisait voir à l’œil aucune différence entre un morceau et un autre. Il était clair que l'animal soupçonnant le poison avait coupé en deux et examiné tous les morceaux avant de les avaler, bien que ces amorces eussent été taillées très-menues, afin d'être avalées d’une bouchée comme les autres l'étaient habituellement. En outre, il était évident que c'était le même wolverène qui avait, d'un bout à l’autre, visité cette piste; car ses empreintes montraient qu’il avait une taille au-dessus de l’ordinaire, et on les disti suait aisément de celles des autres qu'on rencontrait de temps en temps.
Cependant, le 28 décembre, Milton partait de Carlton; ayant passé une nuit à la hutte de Treemiss, il arriva le lendemain à la Belle-Prairie. Cheadle et Miscouépémayou venaient d'y rentrer, et la soirée s'écoula à deviser agréablement de ce qui était survenu depuis la séparation.
Comme nous passions tout le temps, jusqu'au retour de nos envoyés, dans la société des Indiens, nous faisions de rapides progrès dans la langue des Cries et, au bout de quelques semaines, nous pouvions la parler couramment sinon grammaticalement. D'ailleurs l'action oratoire d’un Indien et l'expression de ses gestes facilitent beaucoup l'intelligence de son dis-
8. Dans es trapnlevées, ennemi liscouéces seuées d'un tées. Et Is grand etit trou elée, ne morceau çonnant les mor- ‘ces euses d’une llement.
e wolvete piste; ne taille aisément emps en
de Carlemiss, il eadle et oirée s'ésurvenu
u’au rens, nous
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de ses son dis-
cours. Ainsi nous parvinmes assez aisément à comprendre les longs récits de chasse que Kinémontiayou venait dans notre hutte conter à nos veillées. La scène qu'il décrivait, il la mettait en action presque entière; mouvements du gibier, approches dérobées du chasseur, acte de coucher en joue et de tirer, le cri de l'animal, le bruit de sa chute, et la poursuite : tout était reproduit à mesure que le récit se déroulait.
Nous étions convenus avec Kiînémontiayou que nous partirions ensemble dans quelques jours pour les plaines, afin d'y faire une visite à un petit camp de Cries des Bois qui, nous disait-on, avaient chassé le bison, à cent trente kilomètres de nous.
Le soir du dernier jour de l’année, nous ne laissämes pourtant pas que d’être étonnés en voyant arriver non-seulement le Chasseur, mais Kékékouarsis, tous deux en compagnie de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs parents. Ils avaient l'air d’être très-contents d'eux-mêmes et nous adressaient force compliments. Ils s’assirent tranquillement, et se mirent à fumer. Evidemment leur intention était de demeurer quelque temps avec nous. L'étroitesse extrême de notre chambre nous rendait incommode la réception d’un si grand nombre de visiteurs; mais il fallut nous résigner à prendre patience, car nous ne pûmes rien comprendre à leurs explications.
Le lendemain matin, nous commençcâmes à voir clair dans leurs projets. Au point du jour, les hommes se levèrent et tirèrent de nombreux coups de fusil en l'honneur de la nouvelle année. Ensuite eut lieu une ronde de poignées de mains générale, puis on embrassa les femmes et les enfants. Nous n’eûmes pourtant pas la galanterie de nous prêter à cette dernière partie du cérémonial. Enfin nous apprîmes que l’usage autorise ceux qui n’ont rien pour célébrer la fête à rendre visite à ceux de leurs amis qui sont dans
l'abondance, et nos voisins avaient pensé qu’ils n’a. vaient rien de mieux à faire que de venir chez nous. En conséquence, leur arrivée nous fit hâter notre dé. part. Nous nous mîmes en route avec Kinémontiayou et son fils, laissant le vieux Kékékouarsis et les femmes garder la maison jusqu’à notre retour. Nous emmenions les deux traîneaux à chiens et nous voyagions chaussés de nos raquettes; car nous ne pouvions plus faire un pas sans elles. Depuis quelque temps, nous nous en étions servis pour parcourir de petites distantances et, tout en trouvant d’abord qu'elles rendaient extrêmement fatigante la marche durant une journée entière, nous avions fini par nous y habituer à peu près. Le Chasseur allait en avant, son fils le suivait en dirigeant un attelage de chiens, et nous venions après en conduisant l’autre.
Au bout d’un jour et demi de marche, nous nous éloignâmes du chemin que La Ronde avait pris jadis et nous allâmes un peu plus vers l’ouest. Un des effets du froid excessif que nous endurions était de nous donner un insatiable appétit du gras. Bien des fois nous nous mettions à manger, sans pain et sans assaisonnement, de gros morceaux de graisse, même du suif rance dont nous nous servions pour faire des chandelles 1.
Cependant, si nous nous trouvions bien abrités par les bois avec un énorme feu, pétillant à nos pieds, la couchée en plein air nous semblait assez agréable. Pour voyager l'hiver, on ne se sert pas de tentes,
1. La graisse semble, à tous les points de vue, être le souverain bien pour les Indiens et les métis. Ils s’écrient : « Le beau cheval! il est aussi gras que possible ! — Quelle belle femme ! comme elle est grasse! » et de même pour les hommes, les chiens ou tout autre animal. Effectivement, la graisse a beaucoup d'importance en cette région. C’est la meilleure nourriture en hiver, et les chevaux ni les chiens ne peuvent travailler au froid, s'ils ne sont pas gras. — CH.
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parce qu'on ne pourrait pas y allumer de grands feux. Lorsque nous arrivions sur le terrain que nous avions choisi pour notre camp, chacun se mettait à l'ouvrage aussi vite que possible. L’un dételait les chiens et déchargeait les traîneaux ; l’autre ramassait le bois sec; un troisième cassait les bûches et allumait le feu ; le quatrième balayait la neige autour du foyer avec une raquette et couvrait la place balayée de branchages de sapin. Puis tous se blottissaient à terre, fumant la pipe et surveillant la cuisson du souper; à l'entour s'asseyaient les chiens qui attendaient impatiemment leur part. Puis on refumait, on recausait; enfin, s’enroulant dans ses couvertures et sa robe de bison, de facon à ne pas laisser passer la tête, chacun se mettait les pieds aussi près du feu qu'il l’osait et s'endormait. Nous nous pressions l’un contre l’autre autant que possible et, après quelques moinents de silence, nos chiens rampaient doucement jusqu’au feu et se couchaient entre nous ou à nos pieds. Cependant, avant de dormir, il avait fallu mettre en sûreté, hors de l’atteinte des chiens, non-seulement nos provisions, mais encore nos chaussures, les harnais et tous les objets dans la confection desquels il entrait de la peau ou du cuir, et qui, sans cette précaution, auraient été dévorés.
Quatre jours après avoir quitté la Belle-Prairie, nous arrivions à l'endroit où nous comptions rencontrer les Indiens ; mais leur camp était levé et les traces nous montrèrent que leur bande s’était dispersée dans des directions opposées. Nous reprimes donc notre route droit vers la prairie. Le temps devenait de plus en plus froid. Comme nous traversions dans la soirée un lac glacé, le vent soufHa si vif que la figure nous faisait mal, nos dents claquaient, et cependant nous allions aussi vite que nos chiens nous le permettaient. [l fallut même frotter avec soin le nez et
les joues de Milton qui s'étaient gelés. Le lendemain, sur l'avis du Chasseur, nous restâmes au bivac tandis qu'il partait seul en reconnaissance, afin de voir s’il ne pourrait pas tuer un bison. Nous n'avions plus alors en fait de provisions que quelques poignées de farine et un peu de pemmican, à peine autant qu’il nous en fallait pour la consommation de la journée Ce fut donc un temps plein d’inquiétudes que nous passâmes en attendant Kinémontiayou, en nous de. mandant s'il réussirait à nous procurer quelque viande. Nous diminuâmes nos rations et celles de nos chiens, et nous finimes mêrne par nous décider à faire servir à notre nourriture, en cas de nécessité absolue, un vieux chien qui n'avait plus de dents et qui nous était peu utile.
L: jour cessa et nous guettions toujours en vain ke retour du Chasseur, en nous demandant si ce retard était l’annonce d’un échec ou d’un succès. Les heures passaient dans les ténèbres et nous continuions à pré: ter l’oreille avec l'espoir d'entendre les pas de notre Indien. Miscouépémayou devenait fort inquiet, il restait silencieusement assis et absorbé par les efforts qu'il faisait pour entendre son père ; puis il se mit à tirer en guise de signaux des coups de fusil. Rien ne répondait. Enfin, vers minuit, Kinémontiayou fit son apparition ; il pliait sous un fardeau qui, lorsqu'il approcha, fit voir à nos yeux ravis le cœur, la langue et les autres bons morceaux d’un bison. Nous ne fûmes longs ni à les faire cuire ni à les dévorer. Cela fait, le Chasseur nous dit qu’il avait chassé sans se reposer toute la journée, mais sans trouver une seule piste de bison. Ce n'était qu'à son retour, juste à la tombée du jour, qu'ayant découvert un taureau solitaire, 1: avait pu l’abattre. Alors le froid l'avait tellement engourdi qu'avant de pouvoir rien couper de la bête, il avait dû faire un grand feu ; ensuite il avai: été retenu
chiei verse une teau
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encore par ie soin de recouvrir de bois et de neige son gibier afin de le mettre à l'abri des loups.
Le lendemain matin, nous allimes bivaquer près du bison; la journée fut employée à ramasser une bonne provision de bois sec, qui était rare en cet e1droit, et à découper notre bête.
Le jour suivant, nous en vimes deux autres dont l'une fut mortellement blessée, mais la nuit survint avant que nous eussions pu l'atteindre; nous la retrouvâmes le lendemain matin, en partie dévorée par les loups, qui l'avaient abattue durant la nuit.
La figure de Milton qui avait été gelée deux jours auparavant se couvrit alors d'érésipèle et nous donna des inquiétudes. Nous étions sans aucun abri contre les rigueurs du froid, à cent soixante kilomètres environ de chez nous. Il fut convenu que nous. allions construire une cache pour y serrer une grande portion de notre viande et que nous reviendrions à la Belle-Prairie de toute la vitesse de nos chiens.
La cache fut construite de façon que notre Chasscur déclara qu'elle pouvait sans doute être dévalisée par un wolverène, s’il la découvrait; mais qu'elle était de nature à résister efficacement à toute une armée de loups.
Le lendemain on mit sur un des traïneaux une légère charge de viande; sur l’autre, on empaqueta Milton dans des couvertures et dans des peaux de bisons, et on l'y attacha solidement. Kinémontiayou guidait la marche, son fils conduisait le premier traîneau et l’autre était confié à Cheadle qui ne quittait pas son malade. Ce retour fut aussi fatigant qu’ennuyeux. Du matin au soir retentissaient les hurlements des chiens et les cris de leurs conducteurs. Les traineaux versaient incessamment, parce qu'ils donnaient contre une souche ou glissaient sur le penchant d’un co- (eau ; et tandis que nous nous efforcions de les soule-
ver et de les redresser, les chiens se couchaïient tranquillement, regardant autour d'eux sans nous aider en rien. Si le conducteur, hors de lui-même, s’élan. çait le bâton à la main pour punir, les chiens se li. vraient à des efforts désordonnés qui ne faisaient qu'empirer la situation, puis ils retombaient dans leur attitude passive dès qu’on recommençait à relever le traineau. Tout ce temps, le malheureux Milton ke passa lié, immobile, à moitié enseveli sous la neige, Il se remettait pourtant, malgré toutes ces difficulté et tous ces inconvénients, et, quand nous rentrâmes à la maison après un rude voyage de trois journées et demie, il était presque guéri.
Nous fûmes agréablement surpris à notre arrivée de trouver que les femmes avaient réussi à rendre notre hutte propre et bien rangée; mais elles avaient consommé tout ce que nous leur avions laissé et se trouvaient parfaitement disposées à fêter dignement la viande que nous avions rapoortée. Heureusement que nous avions serré sous clef un peu de farine ; c’était, à l'exception de la viande de bison, tout ce qui nous restait de nos provisions.
Les [ndiens retournèrent à leurs demeures, emportant pour eux la plus grande quantité de notre viande fraîche ; mais le Chasseur s'engageait à revenir dans
une semaine nous prendre pour faire une nouvelk | excursion dans les plaines. Nous fûmes donc très |
étonnés en le voyant, le troisième jour, arriver en compagnie de Miscouépémayou et de Kékékouarsis, pour nous informer qu’i. ne leur restait plus rien à manger.
Nos provisions se composaient alors de quelques li
vres de viande et d’une poignée de farine. Les Indiens |
nous apportaient vingt-deux poissons, en ayant laissé treize à leurs familles. Evidemment cette provision était insuffisante jusqu'à l'absurdité pour entreprendre
son part tem La eure mai refus insta vore pond conse par | Qu poiss au b
ent trannous aïder me, s’élanhiens se lie faisaient aient dans it à relever Milton le as la neige, s difficultés rentràmes journées et
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vers les plaines une excursion de cinq jours, sans avoir la certitude d'y trouver aucun bison. Nous décidâämes donc, comme le moyen le plus sûr d’éviter la disette, que nous irions chercher du pemmican à Carlton.
Comme Milton était dans l’incapacité d’entreprendre un voyage, il fut convenu qu'il resterait à la maison et que Cheadle partirait pour le fort. On fit un partage égal des denrées, et Cheadle se mit immédiatement en route avec les [ndiens.
Le premier jour, ils avancèrent rapidement et ils eurent l'espoir assuré d'atteindre Carlton le lendemain. Néanmoins le froid était tel que les Indiens refusèrent de faire un pas de plus, malgré toutes les instances de Cheadle. Ils se mirent à cuire et à dévorer leurs quelques poissons jusqu’à l’après-midi, répondant à ses reproches, et même à ses conseils de conserver un peu de nourriture pour le lendemain, par leur éternel « À quoi bon? »
Quand ïls eurent tout consommé, excepté deux poissons, Cheadle réussit à les faire marcher; mais, au bout de quelques kilomètres, ils lui déclarèrent que c'était trop dur, faisant allusion à la rigueur du froid, et ils établirent leur bivac pour la nuit. On n'avait pas encore fait la moitié de la route. Toutes les provisions étaient déjà épuisées. Comme ils virent que Cheadle était dans une véritable colère, les In-
" diens se levèrent avant le jour, sans s'inquiéter autre- … ment qu'ils eussent une soixantaine de kilomètres à } faire avec l'estomac vide, et sans avoir pitié de leurs
malheureux chiens qui, depuis deux jours, n'avaient pas mis un seul morceau de nourriture sous la dent. Cheadle se comportait autrement. Se traînant péniblement jusqu’à midi sur ses raquettes, il éprouvait, par suite du vide de son estomac, une sensation si désagréable que peu à peu il se courbait en deux. Cette attitude excitait souvent l’hilarité de Miscouépé-
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mayou, qui s’amusait beaucoup à lui crier : « Allons vite, allons vite ! » Il n’y avait d’autre remède à ces mi. sères que de persévérer à marcher en avant. Enfin, à la brune, ils arrivèrent au chemin bien foulé qui commence à peu près à huit kilomètres du fort. On ôta les raquettes dont on chargea les traîneaux ; les chiens, flairant le terme de leur voyage, partirent au galop, et Cheadle lui-même, tout à coup remis de ses fatigues, étonna fort ses compagnons, en courant leur tête et en arri ant le premier à Carlton.
Le lendemain, tout étant prêt pour retourner immédiatement au secours de Milton, on s’aperçut que Kinémontiayou se trouvait dans un état d'ivresse complète. Vers midi il s'était assez remis pour que l'on partit, avec sa promesse de marcher en toute hâte. Il avait même grande honte de sa conduite, il s’en repentait, mais surtout parce qu'il avait fait la foli: d'échanger un beau couteau de chasse, auquel il tenait beaucoup, contre une tasse à thé pleine de rhum.
Après le départ de ses amis pour Carlton, Milton avait passé plusieurs jours dans une ennuyeuse solitude, augmentant à l’aide de son fusil sa maigre subsistance. [Il avait fini par penser que la société de Kékékouarsis vaudrait encore mieux pour lui que de n’en avoir aucune. Îl avait donc chaussé ses raquettes et s'était mis en marche pour le lac au Poisson-Blanc. Là il avait trouvé moins à vivre que chez lui. Le poisson avait été bientôt épuisé et ion ne pouvait} suppléer que par un des animaux, martre, foutereau ou loutre, que Kékékouarsis prenait de temps en temps dans ses trappes, ou par des perdrix ou des lapins qu abattait Milton ; mais ce gibier commençait à disparaître du voisinage immédiat et la nécessité de l’abstinence devenait fort désagréable, quand le Chasseur et son fils arrivèrent enfin avec le pemmican qu’envoyait Cheadle.
r : « Allons de à ces miit. Enfin, à 1 foulé qui di fort. On ineaux ; les >artirent au remis de ses | courant À n.
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Après son retour, Kinémontiayou s’en alla dans la forêt à la chasse de l'élan. Il n’eut aucun succès durant plusieurs jours. Alors il rentra pour adresser une invocation solennelle au Manitou, afin qu'il béniît sa prochaine tentative.
Avant le jour, Kinémontiayou partit, et le soir, il revenait plein de joie, car sa prière avait été parfaitement exaucée, puisqu'il avait tué deux élans. Cet animal est sacré. Il faut en avaler immédiatement plusieurs portions, comme la poitrine, le foie, les rognons et la langue ; le reste doit être consommé en un seul repas. Les femmes n’ont pas le droit de goûter à la langue, et les chiens n’en peuvent manger aucun des restes, qui doivent être détruits par le feu. Le Chasseur avait apporté à sa maison la meilleure partie de l'animal, et Milton eut le plaisir d’y prendre sa part d'un grand festin. On découpa les morceaux de choix et on les jeta dans le feu en exécution des promesses faites au Manitou, tandis que les hommes chantaient, battaient les tambours et faisaient sonner la crécelle. Ensuite tous mangèrent autant qu’ils le purent.
Cheadle était resté à Carlton pour y attendre la venue du courrier qui arrive une fois par hiver du fort Garry, et qui apporte les lettres en destination de Carlton et des autres forts situés plus loin. Naturellement nous avions l'espérance de recevoir une grande quantité de lettres en réponse à toutes celles que nous avions envoyées en Angleterre et dont nous n'avions pas encore entendu parler jusqu'ici. Notre désappointement fut donc extrême lorsque, le courrier étant arrivé du fort Garry, on ne trouva dans sa boîte aucune lettre adressée à quelqu'un de nous. Désormais il nous fallait attendre jusqu’au retour de La Ronde, pour voir s’il nous en viendrait par son entremise.
Après cette déconvenue, Cheadle, bien qu’il ne rapportât aucune nouvelle agréable, n'eut plus qu’une
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pensée, de revenir auprès de Milton le plus tôt possible. Il eut quelque difficulté à se procurer les moyens de transport nécessaires, car le froid était de-
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verser une campagne ouverte sans avoir un traîneau pour porter une ample provision de couvertures et de vétements. Enfin un métis anglais, nommé Isbister, s'offrit à l'accompagner avec son attelage de chiens, pourvu qu’il consentit à voyager avec une rapidité qui permit au guide d’être de retour à Carlton dans trois jours, afin de se joindre à une bande de chasseurs qui partait pour les prairies.
L'offre fut acceptée avec reconnaissance, et à midi le départ avait lieu. Le vent du nord soufflait avec une extrême âpreté, et le thermomètre descendait à 30 degrés au-dessous de zéro. Le chemin n'était pas mauvais, quoiqu'il n’eût pas assez de dureté pour qu'on pût s’y passer de raquettes; la neige d'ailleurs s'y amoncelait rapidement. Les chiens filaient avec leur traîneau légèrement chargé, et Isbister et Cheadle s'efforçaient de les suivre, s’élançant sur leurs chaussures, avec un mouvement de côté et d’autre et un balancement de bras assez semblable à ceux des patineurs.
Malgré de pareils efforts, malgré un grand nombre
. de chemises de flanelle, une chemise de cuir, une
autre de molleton et par dessus tout un gros collet d'Inverness, Cheadle se sentait gelé en plusieurs endroits, aux bras, aux jambes et à la figure. Lorsqu'on s'arrêta pour bivaquer la nuit dans un groupe de sapins, Cheadle ne put pas battre le briquet, et même ce fut avec peine qu'Isbister en vint à bout. Ils firent un feu considérable; ils se couchèrent en ajoutant à leurs vêtements deux couvertures et deux robes de bison; et cependant ils ne purent ni avoir chaud ni rester longtemps sans être avertis, par la douleur de leurs
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orteils à moitié gelés, qu'il leur fallait se relever pour entretenir le feu. Les chiens se glissaient en frissonnant le long de la couche, du haut en bas, et comme leur maitre passèrent une nuit sans repos. Cette nuitlà le thermomètre marqua 38 degrés au-dessous de zéro, ce qui fut le plus grand froid qu’on éprouva cet hiver; mais une année précédente, le thermomètre avait descendu jusqu’à 45 degrés.
Le lendemain matin, ils repartirent au pas de course et parvinrent à notre hutte avant la nuit.
A l’arrivée de Cheadle et d’Isbister, la hutte se trouvait vide, car Milton était encore au lac du Poisson- Blanc; mais, en traversant celui de la Belle-Prairie, les voyageurs avaient remarqué des empreintes étrangères qui se dirigeaient vers la maison et ils en restaient intrigués. Bien plus, la cheminée étant encore chaude et l'eau n'étant pas gelée dans la bouilloire, quelqu'un évidemment était entré chez nous.
Lorsque Isbister eut fait manger les chiens et eut lui-même soupé à i âte avec du pemmicar et du thé, il convertit son traîneau en une espèce de carrioie ou de traîneau à voyageur. Puis il s’y assit, en s’enveloppant bien de couvertures et de fourrures, et deux heures après son arrivée, il repartait pour Carlton. Ses chiens coururent jusqu'à onze heures du lendemain matin et firent ainsi deux cen: vingt-cinq kilcmètres en moins de quarante-huit heures; et la dernière centaine sans aucune halte pour se reposer ni pour manger.
Cependant Cheadle demeurait emprisonné au fort Milton. L'exercice inaccoutumé auquel il venait de se livrer avait raidi ses membres endoloris, l’usage des raquettes l'avait rendu boiteux, et c’est à peine s'il pouvait se traîner lentement pour vaquer aux soins indispensables de couper du bois et de faire la cuisine. Le soir, comme il était fort tristement assis,
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seul au coin du feu, la porte s'ouvrit et donna passage à un métis français qui ressemblait beaucoup à un Indien. Il s’assit, fuma, et se mit à causer une heure ou deux. Il avait laissé sa loge et sa famille à une dizaine de kilomètres, et chassait à la trappe. Quand l'heure en fut venue, Cheadle servit à souper un peu de pemmican; alors le visiteur justifia pleinement le sobriquet qu'il portiit de Mahaygun ou le Loup, par la voracité avec laquelle il mangea. Il raconta ensuite qu'il n'avait pris aucune nourriture depuis deux jours. La veille, il avait visité notre hutte, allumé du feu, fait fondre un peu de neige dans la bouilloire et avait attendu longtemps, espérant toujours le retour de quelqu'un. Enfin il s’en était allé, sans toucher au pemmican qui était à sa portée sur la table. Son histoire était incontestablement vraie, comme tous les indices le prouvaient et puisque le pemmican était resté intact. Le lendemain, il partit en emportant quelques provisions pour sa squau. Il était fort reconnaissant de l'assistance qu’on lui avait donnée et promettait de revenir bientôt avec sa femme, qui laverait et raccommoderait tous nos vêtements pour s'acquitter de nos bontés envers eux.
Cheadle était alors à peu près remis des fatigues de son récent voyage. Il chaussa donc ses raquettes et partit pour aller chercher Milton chez les Indiens au lac du Poisson-Blanc. Ses chaussures pourtant le faisaient tellement boiter qu’il eut de la peine à accomplir avant la nuit cette promenade d’une quinzaine de kilomètres. En ouvrant la porte de la hutte, il aperçut la vieille squau qui, poêle en main, faisait frire le pemmican du soir. Tous l’accueillirent avec joie. Milton s’ennuyait fort de vivre avec les sauvages, et les Indiens sont toujours portés à donner de bonne grâce l’hospitalité à l’homme blanc. Le Chasseur et Miscouépémayou étaient dehors pour aller
na passage coup à un une heure ille à une pe. Quand er un peu inement le Loup, par iconta enepuis deux allumé du Juilloire et s le retour toucher au e, Son hise tous les nican était emportant it fort redonnée et
e, qui laents pour
fatigues de aquettes et Indiens au tant le faie à accomquinzaine a hutte, il ain, faisait irent avec les sauvadonner de . Le Chaspour aller
chercher et rapporter la viande d’un élan que le premier avait abattu. Nous rentrâmes à la maison le lendemain, en faisant dire aux deux Indiens de venir nous rejoindre aussitôt que possible.
En arrivant à la hutte, nous y trouvâmes le Loup (Mahaygun) et sa femme déjà installés. La femme était agréable, propretté, et s'était mise sans retard à laver et à raccommoder nos hardes. Pendant ce temps, nous, y Compris son mari, les seigneurs de la création, nous la regardions faire, en fumant et en discutant les nouvelles apportées de Carlton; nous nous demandions pourquoi nous n’avions recu aucune lettre et nous faisions des projets pour l'avenir. La jouissance d’un jour de repos complet après une rude besogne est immense et nous la goûtions dans toute sa plénitude, Au bout de deux jours, Kinémontiayou ct Miscouépéma you firent leur apparition. Ils nous apportaient une charge de viande d’élan, que nous trouvâmes délicieuse, après n'avoir si longtemps eu à manger que du pemmican, manquant de farine et, ce qui était la plus grande des privations, n'ayant presque plus de thé.
Le Chasseur et le Loup se reconnurent pour de vieux amis qui ne s'étaient pas vus depuis plusieurs années, et ils fraternisèrent tout de suite d’une manière étonnante. Le premier réclama immédiatement une demi-pinte de rhum, que Cheadle lui avait promise pour récompense à l’époque de nos circonstances critiques, s’il rapportait avec promptitude les provisions à Milton. La dette fut donc payée et les deux amis ne tardèrent pas à devenir fort gais et à entonner leurs chansons. De temps à autre, ils venaient nous serrer la main et nous certifier que nous étions des seigneurs de prem sr ordre. Kînémontiayou partageait de bonne foi sa liqueur avec son camarade. Quand elle fut épuisée, Mahaygun se leva, nous fit
un discours où il exposait dans les termes les plus flatteurs sa reconnaissance pour l'hospitalité que nous avions exercée envers lui; il le terminait en nous assurant qu'il était honteux vraiment de nous demander une nouvelle faveur. Cependant, d'autre part, il avait près de lui son cher ami Kînémontiayou, l'ami de son cœur, son camarade fidèle, qu'il n'avait pas rencontré depuis tant d'années. Cet ami venait de lui donner généreusement du rhum. Comment pou: rait-il reconnaître une pareille politesse? IL n’y en avait qu'un moyen. Lui offrir du rhum à son tour? mais il ne le pouvait qu'en nous en demandant. Il était donc sûr que nous ferions droit à sa requête et que nous l'excuserions, car il ne voyait pas d'autre façon de résoudre la difficulté où il se trouvait placé.
Comme nous avions été fort touchés de l'honnêteté de cet homme qui, presque mourant de faim, avait respecté nos provisions lorsqu'il avait visité notre hutte en notre absence, nous consentimes à lui faire cadeau d’une quantité de liqueur égale à celle qui avait été remise au Chasseur ; mais en exigeant la promesse solennelle qu’aucun d'eux n’en demanderait davantage. Alors la débauche tourna à la folie. Tous deux chantaient, parlaient, nous pressaient les mains à la ronde, et nous élevaient jusqu'aux cieux dans leurs louanges. Le pot absorbé, ils commencèrent à nous importuner pour avoir plus de liqueur. Nous leur rappelâmes qu'ils s'étaient solennellement engagés à se tenir pour satisfaits de ce qu'ils avaient déjà recu. Le Loup reconnut la justesse de nos remontrances; mais Kinémontiayou n'était plus capable d’entendre la raison. Il n'eut même pas l’air de comprendre qu'il eût pu se soumettre à un pareil engagement. La timbale à la main, il allait de l’un à l’autre, marquant avec son doigt sur le métal la hauteur qu'il se contenterait d'obtenir. Nous eûmes la fermeté de lui
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en refuser méme une goutte, ct, comme nous persévérions, à mesure qu'il voyait diminuer ses chances de succès, il abaissait la marque indiquée par son doigt; enfin il jura qu'il se contenterait si seulement on lui versait de quoi recouvrir le fond de sa timbale. Les heures se passaient ainsi. Il ne se lassait pas de nous solliciter; nous ne nous fatiguions pas d'opposer des refus à ses importunités. Cheadle finit par lui reprocher assez rudement sa mauvaise foi. Sur ce, Kinémontiayou tira son couteau de sa ceinture, saisit Cheadle au collet et, lui appuyant la pointe sur la poitrine, il s'écria: « Ah! si j'étais un Indien des plaines, comme je vous percerais le cœur, puisque vous osez me refuser. — Oui, lui répondit Cheadle avec un admirable sang-froid ; c'est justement cela; vous ne ferez rien de pareil, parce que vous n'êtes pas un Indien des plaines. Ceux des bois ne sont pas des brigands. » Il touchait la corde sensible, Kinémontiayou le relâcha immédiatement; mais il observa avec hauteur qu'il reconnaissait s'être beaucoup trompé dans la bonne opinion qu’il avait eue de nous; notre avarice le dégoûtait au point qu'il brisait tout rapport désormais, et qu’il allait immédiatement retourner chez lui. En effet, malgré les vives sollicitations de Miscouépémayou, il quitta la hutte en chancelant, et se mit à atteler ses chiens à son traineau,
On était alors au milieu de la nuit, la neige tombait à gros flocons, et le froid était extrême. Bien que le Chasseur eût parlé avec une langue encore assez libre, il ne pouvait guère plus se tenir debout, et ce ne fut que grâce à l'assistance forcée de son fils qu’il réussit à mettre son traîneau en état. Alors il partit sans dire un mot, en compagnie de Miscouépémayou, que la mauvaise conduite de son père avait jeté dans une véritable affliction. Leur chemin traversait un bras
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