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du lac. Bientôt, Kînémontiayou accablé par la liqueur qu’il avait bue, engourdi par l'intensité du froid, devint incapable de marcher et se mit à ramper sur les mains et sur les genoux. Avant d'avoir franchi le lac, il était tombé ivre-mort, couché dans la neige, où il ronflait lourdement. Miscouépémayou, au comble de la douleur et de l’effroi, sut trouver encore quelques ressources. [1 ie réveilla de force et, moitié le trainant moitié le conduisant, il l’amena dans un bouquet de bois sur le bord du lac. Tandis que l'enfant se hâtait de ramasser des branches et d'allumer du feu, le père retombait là dans son lourd sommeil. Alors son fils l’enveloppa dans ses couvertures, l’étendit le long du feu et passa les interminables heures d= la nuit à entretenir avec un soin piein de piété la flamme du bienfaisant foyer. Tout grelottant, à moitié gelé, 11 n’enleva pas une seule couverture à son père qui ne pouvait plus se mouvoir. Il le veilla filialement, heure par heure, jusqu’à ce que le soleil eût accompli une partie de sa course. Enfin, l'homme sortit de son sommeil, dégrisé, sans 2ccident, et reprit sa route vers sa maison.
Après le départ du Chasseur et de son fils, nous eûmes la liberté d'aller tranquillement nous reposer. Dans la matinée, nous dépêchâmes, vers le lac Poisson-Blanc, le Loup, porteur d’un message pour ce vagabond de Kinémontiayou; nous y essayions de le rappeler à ses devoirs. La journée s'écoula sans nouvelles ni de l’un ni de l’autre, et, le soir, nous tinmes conseil ensemble sur Le parti qui nous resterait à prendre si nous étions abandonnés à nos propres ressources. L'homme avait remporté toute la viande qu'il avait eu l'intention de nous offrir, et notre provision de pemmican baissait déjà. Ce fut donc avec un vrai soulagement que, le lendemain matin, nous vimes arriver le coupable Chasseur accompagné par
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le Loup et par son fils, et ramenant une nouvelle charge de viande d’élan. Le père et le fils n'avaient atteint leur demeure que longtemps après que le Loup y était arrivé, dans la nuit, et se trouvant de fait trop épuisés pour se remettre immédiatement en route. Kinémontiayou était plein de repentir; et nous pressant les mains avec ardeur il s’écriait qu'il avait été «non droit », c’est-à-dire qu’il avait eu tort; mais il nous assurait que c'était la première fois de sa vie qu'il avait agi si grossièrement et que jamais plus il ne recommencerait. Nous fimes volontiers la paix et tout se trouva de nouveau rassérené.
Le 10 février, Cheadle partit avec le Chasseur ct son filsemmenant deux traîneaux à chiens. L'ancienne trace s'était effacée, si bien qu’en pleine campagne on ne pouvait plus la distinguer. Il fallut donc recommencer à fouler la voie en marchant avec les raquettes. La neige avait alors près de trois pieds, ct cette profondeur obligeait les deux hommes à aller en avant de façon que la trace fût assez foulée pour supporter le poids des chiens et de leurs traincaux. Partout où la vieille trace était apparente, on retrouvait les empreintes du wolverène qui l'avait suivie vers la plaine. Les malheureux tremblaient donc pou. leur cache, et comme ils voyaient chaque jour que le wolverène n'avait pas cessé de suivre la piste, le Chasseur , en montrant les empreintes, s’écriait : « Toujours ce maudit wolverène! nous ne trouverons plus un morceau de viande! »
[ls s'attendaient donc à avoir du mauvais temps à passer; car, suivant toute apparence, ils ne trouveraient guère de bisons, et, dans ce cas, leur seule chance serait de s'en retourner promptement à la Belle-Prairié, qu'ils pouvaient regagner en trois jours. Cependant, comme le Chasseur pénétrait dans un petit bois près du lac, il eut la joie de découvrir la trace d’un
bison. L'animal avait passé en courant bon train, poursuivi probablement par quelque chasseur, et sa piste était de la veille. Kînémontiayou ordonna donc de faire une halte, tandis qu'il pousserait en avant une reconnaissance dans la prairie ouverte. Peu après, il revenait avec la bonne nouvelle qu'il avait vu cinq taureaux paître dans les environs.
Ces bisons se tenaient dans un espace ouvert et d’un accès difficile. Il était pourtant si nécessaire d’en tuer un qu'on décida que le Chasseur s’avancerait seul vers eux, tandis que Cheadle et Miscouépémaÿou se tiendraient à couvert sous le bois. Ils se glissèrent jusqu’à la lisière de la prairie et se mirent à épier avec anxiété les mouvements du Chasseur et des bisons Ceux-ci continuaient à paître tranquillement lorsqu’une bouffée de fumée et le bruit du fusil de l’Indien annoncèrent la mort de l’un d’eux. Les quatre autres prirent la fuite.
Tout à coup les spectateurs de cette scène intéressante eurent l’étonnement de voir un autre nuage de ‘umée et d'entendre le bruit d’un second coup de fusil. Évidemment ce coup avait été tiré par quelqu'un qui attendait à l'affût le passage de ces animaux, et, en eflet, un homme s’élança bientôt en pleire poursuite. Cheadle et le jeune Indien, sortant sans retard de leur cachette, conduisirent les traîneaux dans un bouquet d’arbres plus voisin du bison qui venait d'être abattu, et dressèrent immédiatement leur bivac.
A la nuit, ils avaient achevé de dépouiller la bête, lorsque leur compagnie se trouva augmentée par l'arrivée d’un Indien, vêtu de peaux, chaussé d’une énorme paire de raquettes et qui avait l'air fort sauvage. C'était un Sauteur, nommé Gaytchi Mohkémarn ou le Gros Couteau. Il nous apprit qu'il était arrivé, de la Montagne-du-Bois, ce jour même dans
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0 les plaines, et qu'il guettait les cinq bisons, les seuls 0 qu'il eût vus, lorsqu'il avait aperçu Kinémontiayou 4 qui rampait vers eux. IL avait blessé deux de ceux oui avaient passé devant lui; mais la nuit était arrivée avant qu'il les eût attrapés, et il était revenu sur ses pas.
Depuis deux jours il n'avait pas goûté de nourriture, et il avait, à plusieurs kilomètres de là, quitté sa squau et ses enfants dans la même situation. Il fut longtemps à se rassasier de notre viande fraîche ) cten prit à son aise, sans essayer de rien porter à sa “! malheureuse famille. Les gens qu'il avait laissés à la ! Montagne-du-Bois étaient dans une grande détresse ! faute de nourriture. Etakh-ékouhp un mois auparavant était descendu dans la plaine pour se procurer de la viande ; mais, depuis lors, on n’en avait plus entendu parler. Treemiss, nous dit-il, avait aussi con- © sidérablement souffert et n’avait pu obtenir aucune 4 provision à Carlton où il se trouvait alors. Enfin, il nous donna peu d'espoir de rencontrer d’autres bisons, car, ajouta-t-il, on assure de tous côtés qu'ils ont disparu.
Le lendemain matin, Gaytchi Mohkémarn partit à la recherche des bêtes qu'ii avait blessées ; Kinémontiayou alla examiner notre cache et voir s’il trouverait d'autre gibier; Cheadle et son jeune compagnon de- + meurèrent au camp, pour couper du bois et préparer … la viande.
Le soir, le Chasseur était de retour. A sa grande sur- « prise, il avait trouvé notre cache intacte. Le wolverène " n'avait suivi notre piste que jusqu’à seize cents mètres … de rot endroit, car il avait eu peur de s’exposer ainsi « cn pays ouvert,
Plus tard, Gaytchi Mohkémarn apparut, étant cou- … vert de sang et apportant une langue. Les quatre bi- … sons étaient tombés sous ses coups. Il ne pensait pas Ô
qu'il y en eût d'autre dans un rayon de cent soixante kilomètres. Cheadle eut la louable prudence de lu acheter immédiatement deux de ces animaux pour quelques livres de munitions et un peu de tabac.
Le lendemain (saytchi Mohkémarn pensa qu'ii était temps de se mcttre à la recherche de sa femme qui devait n’avoir rien pris depuis quatre journées. Après déjeuner, il partit pour lui porter un peu de viande. Quant à nous, nous passâmes le reste du jour à décou. per les animaux que nous avions achetés la veille, Le lendemain, Gaytchi Mohkémarn était de retour, ame. nant sa femme et un traîneau avec quelques effets, || allait camper auprès des animaux qu’il avait tués et nous avertissait qu’un grand nombre d’Indiens étaient en route pour le rejoindre. Tousse mouraient de faim, car ils n'avaient pas mangé depuis plusieurs jours,
Effectivement, durant cette journée, nous vime arriver des Peaux-Rouges, famille après famille. C'é.
tait une vraie cavalcade de spectres ambulants. Le |
hommes, maigres et blafards, marchaient devant des chiens cadavéreux, qui n’avaient littéralement que les os et la peau, et tiraient après eux des traîneaux aussi à jour, aussi vides qu’eux-mêmes. Les femmes et les enfants composaient l’arrière-garae. À l'honneur des hommes, il est bon de noter que ces êtres faibles étaient en meilleur état, même assez potelés, et que les femmes faisaient un étrange contraste avec les formes décharnées de l’autre sexe. Bien que les squaus indiennes et leurs enfants soient tenus, il est vrai, dans une dure sujétion, et que ce soit en général sur elles que tombe toute la fatigue des grosses besognes, elles ne sont pas mal traitées, Leurs souffrances et leurs privations sont moins grandes que celles des hommes
L'Indien est constamment occupé à chasser pour procurer de la nourriture à sa famille. En temps dt disette, il part sans emporter aucune provision pou
cent soixante dence de lui 1imaux pour le tabac.
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lui, et souvent il marchera plusieurs jours de suite, du matin au soir, sans rencontrer aucun gibier. S’l en trouve, il se charge de viande qu'il rapporte péniblement à la maison; alors; tant que dure l'abondance, il se considère comme ayant des droits au repos le plus complet pour se remettre de ses fatigues.
A mesure que nos misérables affamés arrivaient, nous les invitions à s’asseoir près du feu. Ils affectaient une gaieté que leurs traits démentaient. Ils fumaient, ils plaisantaient, sans laisser voir qu'ils convoitassent la viande étalée sous leurs yeux et en se gardant de rien demander à manger. Nous nous hâtâmes de faire cuire de la viande et de leur offrir à chacun ur bon repas. Ils le consommèrent avec le calme et la dignité de gens trop bien élevés pour montrer aucune avidité; mais, à la vérité, ils ne laissaient pas une bouchée de ce qu'on leur servait.
Au milieu de ses hôtes, le Chasseur était dans toute sa gloire. La plupart étaient pour lui de vieilles connaissances. Lorsqu'ils eurent mangé, il provoqua au jeu trois jeunes gens, les dandies de la troupe.
Les joueurs s’asseyent en face l’un de l’autre, les jambes croisées, et la capote ou ia couverture étendue sur les genoux. Le jeu consiste en ceci : un des joueurs cache dans ses mains deux petits objets, comme une vis de baguette à fusil ou un morceau de fil de laiton; les adversaires essayent de deviner ce qu’il a dans les mains. Celui qui cache fait de son mieux pour tromper les autres. Il tient ses mains dans un mouvement continuel; tantôt les réunissant, tantôt les mettant sous la couverture qui recouvre ses genoux, tantôt les plaçant derrière son dos. Entre chaque changement, les mains sont exposées au choix des adversaires qui les examinent avec soin, avec passion, et qui généralement sont longs à se décider.
Pendant tout ce temps, les batteries d'instruments
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ni les chansons ne cessent ; les joueurs remuent leur corps en mesure et se baissent ou se lèvent en cadence, Le résultat de chaque coup, gain ou perte, est noté par une entaille sur un bâton : chaque entaille re. présente un enjeu.
Ce jeu dura toute la moitié du jour, avec une éner. gie, avec un intérêt qui ne faisait défaut à personne ni aux joueurs ni aux spectateurs. Enfin le Chasseur gagna aux autres tout ce qu'ils avaient, excepté leurs fusils et leurs couteaux ; cependant les visiteurs se re. tirèrent sans avoir l’air le moins du monde abattu par leur mauvaise fortune.
Derrière eux restèrent un Indien et sa squau. La taille de l’homme était gigantesque, plus de six pieds; les os de sa forte charpente ressortaient à tous les angles et à tous les joints, etses muscles pouvaient deve. nir le sujet d’une étude, tant le défaut de graisse les faisait apparaître.
Il avait été défiguré en se battant avec un ours gris |
qui, d'un coup de patte, lui avait arraché un œil écrasé le nez et fait sauter les dents. Sa misère paraissait absolue. Littéralement, il avait perdu au jeu tout ce qu'il possédait, hormis sa femme, son enfant et un chien efflanqué. À eux tous, ils n'avaient plus une bouchée à manger. L’homme était sans fusil, sans munition, sans couteau, sans raquette ; il ne lui restait rien de ce qui est nécessaire au chasseur.
Deux jours durant, ce pauvre diable resta au bivac de Cheadle, mangeant du matin au soir. Jamais ses gencives édentées ne se reposaient. Il consommait non-seulement tout ce qu’on lui donnait, mais il s’attribuait tranquillement tous les rebuts qu'on faisait dégeler au feu pour les chiens.
Néanmoins lorsque, deux jours plus tard, nous reprimes la route de la Belle-Prairie, il demeura près du feu, assis avec sa femme, très-content de son sort
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Di; L’ATLANTIQUE AU PACIFIQUE 117
et occupé à faire cuire sa seule provision, la tête d’un bison. Suivant toutes les apparences, il était destiné à périr bientôt de froid ou de faim; et cependant, vers la fin de l'hiver, il vint nous surprendre à notre hutte, aussi hideux et aussi maigre qu'auparavant, mais ayant toujours l’air plein de santé et de courage.
Nous avions alors plus de viande qu'il ne nous en failait pour l'instant, même sans toucher à celle qui était dans la cache; on en confia une partie à Gaytchi Mohkémarn et, pour emporter le reste, on ajouta à notre convoi un petit traîneau et deux chiens qui furent loués. Après avoir chargé nos véhicules de tout
.ce qu'ils pouvaient contenir, on reprit la route du logis.
La trace était assez bonne, mais la lourdeur du train rendait le voyage fort ennuyeux.
À la descente des hauteurs, il fallait pour retenir et guider le traîneau que le conducteur se couchât dessus, la face en bas, étendant ses jambes en arrière, et fit pour ainsi dire l'office d’un frein en enfonçant, autant qu’il le pouvait, ses pieds dans la neige. À une pente très-rapide qui dévalait de plusieurs centaines de mètres dans un lac situé au pied, il arriva que le convoi atteignit le faîte avant que Cheadle eût eu le temps de se mettre en posture de frein. Son traîneau fila, glissant vite, plus vite que les chiens ; le tout roulant les uns par-dessus les autres, dans une succession de culbutes, jusqu’à ce que, pêle-méle, il fût parvenu en bas, Les chiens y restaient gisants, embarrassés dans leurs harnais et abattus par la lourdeur du traîneau, qui semblait avoir dû briser tous les os de leurs corps, tant il les avait lourdement cognés dans leur chute prolongée. Cependant ces pauvres bêtes n'avaient pas de blessure, On mit, ilest vrai, pas mal de temps à les tirer d'embarras et à replacer tout en ordre sur le chemin. Le voyage d’une iournée se composait ainsi d’une perpétuelle alternative de difficultés et de désastres.
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