‹ Voyage de l'Atlantique au Pacifique [microforme]Chapitre 31 sur 93 · SE PRESS · texte numérisé non relu

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que les Indiens, à qui nous les avions achetés, n'eussent la fantaisie d'essayer de nous les reprendre. 1 n'est pas rare, en effet, qu'ils aient les plus vifs remords de s'être séparés de leurs chevaux et que, pour mettre leur conscience en repos, ils se les restituent. Mais la nuit fut paisible ; et, le jour étant venu, nous primes quelques heures de repos avant de nous mettre en route.

Chemin faisant nous rencontrâmes souvent les marques des travaux faits par 12 castor à des époques éloignées de nous, lorsque sa race était nombreuse et puissante. Entre autres, dans un endroit, il y avait une longue chaîne de marais qu'avait causés un endiguement construit à travers un ruisseau, qui dès lors avait cessé d’exister 1.

À un endroit nommé les Collines des Serpents (Snake Hills), nous regagnâmes la Saskatchaouane; et comme, à partir de là, la route gauche n'était plus qu’un sentier pour les bêtes de somme à travers la forêt, nous nous disposâmes à franchir la rivière pour reprendre la route carrossable qui suit la rive méridionale. Cette entreprise nous embarrassa d’abord; car la rivière était large et profonde, et nous ne voyions pas dans le voisinage d’arbres propres à faire un radeau, Mais les talents de l’Assiniboine ne furent pas longtemps en défaut. Il construisit un frêle châssis avec du saule vert, attaché par des bandes de cuir; il couvrit le tout d’une peau de bison cousue à petits points et bien graissée à tous les trous. Ce léger canot avait un mètre quatre-vingt-deux centimètres en longueur, soixante centimètres de large et autant de profondeur. Baptiste fit l'office de passeur et transporta en sûreté tout le bagage de l’autre côté. Ensuite vint le tour de Cheadle. Son poids énorme, joint à

1. Il faut prendre ici la seconde carte pour suivre la route des voyageurs. — J.-B,

celui de Baptiste, fit enfoncer le fréle esquif jusqu'au bord, I fallut attacher à un côté une bûche pour enpêcher le canot de chavirer. Puis on tenta l'aventure. Le moindre balancement faisait entrer dans l'embarcation l'eau, qui y pénétrait déjà rapidement à travers la peau perméable dont elle se composait. Cheadle suivait avec angoisses les progrès de l'enfoncement d'un des vaisseaux les plus fragiles auxquels un mortel ait jamais confié sa vie, L'infiltration de l'eau augmentait; à l'extérieur, l’eau montait aussi ; déjà elle avait l'air d'être plus haute que les bords. Or il faisait presque nuit. La perspective de couler à fond devenait si imminente que le passager s'en alarmait de plus en plus. Enfin la rive fut atteinte, mais juste à temps, car l'eau se précipitait par-dessus les bords.

Milton passa ensuite. Le reste demneura en arrière pour eflectuer, le lendemain matin, le transport des chevaux et des charrettes. Ces dernières traversèrent d’une façon aussi simple qu'aisée, Un des brancards de chacune d'elles ayant été attaché au moyen d'une corde à la queue d'un cheval, les animaux furent mis à l'eau; on poussa derrière eux les charrettes et, comme elles étaient tout à fait en bois, elles flottaient dans leur position ordinaire, et les chevaux les tiraient sans difhiculté en nageant.

Après avoir rechargé les charrettes, nous reconnûmes à l'essai que la berge avait trop de raideur pour que les chevaux pussent la gravir en les traînant. Cependant nous n'avions aucun harnais de rechange pour atteler un second cheval à une voiture; en conséquence, nous dûmes y remédier, comme on le fait dans Ce pays, en attachant une Courroie de la queue d'un cheval à un brancard de la voiture. Puis il fallait avoir soin de partir en douceur, afin de ne pas disloquer les vertèbres de la queue de notre animal. Voilà comment, avec l'aide de Milton et du jeune Assini-

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DE L'ATLANTIQUE AU PACIFIQUE 157 boine, montés en postillons sur les chevaux de volée, et grâce aux cflorts réunis des autres qui poussèrent à la roue, nous surmontâmes avec succès nos diflicultés.

Comme à l'ordinaire, avant d'être arrivés à Edmonton, nous avions épuisé nos provisions. Il est vrai qu'il y avait des volailles sauvages et des œufs en si grande abondance que nous ne manquions jamais de nourriture, D'ailleurs, ni Baptiste ni la famille assiniboine n'étaient difliciles sur la qualité des œufs ; méme, pour dire la vérité, ils préféraient ceux où 1es poulets avaient déjà pris un certain développement. Cette friandise qu'ils recherchaient, ils la tiraient de la co quille, et, la tenant par l'aile ou par la patte, ils la laissaient tomber dans leur bouche, à peu près comme nous mangeons les asperges.

Le 14 mai, nous étions en vue d’Edmonton tft, C'est un fort agréablement situé sur la falaise élevée, qui domine au nord le cours de la Saskatchaouane septentrionale. La barque de la Compagnie ne tarda pas à venir nous prendre et nous reçûmes des logements dans le bâtiment, où le négociant en chef, M. Hardisty, déploya en notre faveur toute sa politesse et son hospitalité.

L'établissement d'Edmonton est le plus important du district de la Saskatchaouane; il y réside un facteur en chef, qui a la direction de tous les postes inférieurs. Edmonton possède un moulin à vent, une lorge et un atelier de charpentiers. On ” construit et on y répare les bateaux qui font annuellement le voyage de la factorerie d'York, dans la baie de Hudson; on y fabrique les charrettes, les traîineaux et les har-

1. On trouve dans le Tour du Monde (1860, I, p. 288, une vue du fort Edmonton, qui est très-bonne pour faire comprendre les descriptions qu'on a rencontrées précédemment de ces constructions élevées par la Compagnie de la Baie de Hudson, — J,-B,

nais, ainsi que tous les objets quelconques dont le besoin se fait sentir pour le trafic de la Compagnie entre ses différents postes. Le blé y est magnifique, les pommes de terre et les racines y poussent aussi merveilleusement bien que dans la vallée de la Saskatchaouane. Le fort est habité par une trentaine de familles dont les membres sont engagés au service de la Compagnie, et un corps considérable de chasseurs est perpétuellement employé à fournir de la viande à l'établissement.

Près du lac Saint-Alban, à une quinzaine de kilomètres au nord d'Edmonton, se trouve une colonie d'hommes libres, c’est-à-dire de métis qui ont quitté le service de la Compagnie. Elle est dirigée par an prêtre catholique. Puis, à une soixantaine de kilomètres plus loin, dans l’ouest, est une colonie plus ancienne encore, celle du lac Sainte-Anne, ayant les mêmes caractères, mais des habitants plus nombreux.

Dès notre arrivée, M. Hardisty nous apprit que cinq ours gris avaient attaqué une bande de chevaux appartenant au prêtre qui réside à Saint-Alban, et avaient poursuivi deux cavaliers, dont l’un, fort mal monté, n'avait échappé au danger qu’en jetant derrière lui son bonnet et ses vêtements, que l'animal s’était amusé à déchirer en morceaux. Le prêtre avait résolu d'organiser une grande chasse pour le lendemain. Nous résclûmes d’être de la partie. En conséquence, après avoir mis en bon ordre nos fusils et nos revolvers, nous montâmes à cheval au point du jour du lendemain, et nous partîmes avec Baptiste pour Saint- Alban. Cette petite colonie consiste en une vingtaine de maisons bâties sur le penchant d’un coteau que baignent un petit lac etune rivière !, On passe celle-ci sur

1, Le lac Saint. Alban et la rivière de l'Esturgeon, entre lesquels est située 11 mission catholique. Cette rivière est un affluent de gauche de la Saskatchaouane septentrionale, — J.-B.

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un bon pont de bois, qui est le seul monument de son genre que nous ayons vu dans le territoire de la baie de Hudson. La maison du prêtre est un joli édifice blanc, entouré d'un jardin touchant à la chapelle, à l’école et au couvent des nonnes, Le bon père, M. Lacome, se tenait debout en avant de sa demeure quand nous arrivâmes; nous lui fûmes immédiatement présentés et nous lui demandâmes où en était la chasse à l'ours projetée. Il nous recut avec une politesse cordiale, nous dit que le jour de la chasse n'était pas encore fixé; mais que son intention était de précher le dimanche suivant une croisade contre les maraudeurs ; on arréterait alors le jour où les métis se réuniraient pour cette expédition.

Le P. Lacome était un homme extrêmement intelligent, et dont la société nous parut fort agréable. Bien que Canadien français de naissance, il parlait l'anglais avec beaucoup de facilité, et les métis admettaient qu'il savait mieux qu'eux le langage des Cries. Il nous pria de descendre chez lui et d’y dîner, ce que nous acceptâmes avec plaisir. Nous le suivimes donc dans sa maison, qui ne se composait que d’une chambre de réception au rez-de-chaussée avec une chambre à coucher au-dessus. L’ameublement consistait en une petite table, avec une paire de chaises grossières. Les murs étaient ornés de quelques gravures coloriécs, parmi lesquelles se trouvaient les portraits de Sa Sainteté le Pape et de l'évêque de ia Rivière Rouge; plus un tableau, où des anges à l'air matériel et stupide arrachaient de fort jolies saintes aux flammes du purgatoire. Après un excellent diner, composé de soupe, de poissons, de viande sèche et de légumes délicieux, notre hôte nous mena visiter l'établissement. Il nous fit voir plusieurs fermes très-présentables, ayant de fertiles champs de blé, de grands troupeaux de chevaux et de gras bétail. S’étant voué à l'œuvre d'amé-

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liorer l’état de ses ouailles, il avait fait venir, à grands frais pour lui, des charrues et d’autres instruments d'agriculture à leur usage, et maintenant il s'occupait à construire un moulin à blé qui serait mis en mouvement par des chevaux. Il avait bâti une chapelle et établi des écoles pour les enfants des métis. Le beau pont que nous avions traversé était dû à son esprit d'entreprise. En somme, cette petite colonie était l’établissement le plus florissant que nous £ussions rencontré depuis notre départ de la Rivière Rouge. Il faut donc reconnaître que les prêtres catholiques l’emportent beaucoup sur leurs frères protestants par l'influence qu’ils exercent et par l'élan qu'ils donnent à leurs missions. Sans aucune crainte du danger ni des privations, ils ont fondé des établissements à La Crosse, à Saint-Alban, à Sainte-Anne, et à d’autres endroits isolés au fond des forêts. Ils y ont réuni près d'eux les métis et les Indiens, et leur ont enseigné, avec un incontestable succès, les éléments de la religion et de la civilisation. Les missionnaires protestants, au contraire, demeurent inactifs, se réconfortant dans les faciles jouissances de l'établissement de la Rivière Rouge, et croyant avoir comblé la mesure de leurs devoirs lorsqu'ils ont fait par hasard une visite à l’un des postes les plus voisins.

Ii vint aussi à Edmonton une compagnie des mineurs qui avaient lavé de l'or au ruisseau de la Boue Blanche (White Mud Creek), situé à quatre-vingts kilomètres environ, vers la source de la Saskatchaouane. Leur chef était un Kentuckien nommé Love. Il rapportait un petit sac de belle poudre d’or, et nous assura que chaque homme avait déjà, depuis le commencement de l'été, recueilli 2,250 fr.

M. Hardisty nous a conté un épisode de la vie de la frontière qui avait eu lieu près du fort Benton, poste de commerce établi par la compagr'ie américaine

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des fourrures sur le Missouri, dans le pays des Pieds- Noirs. Un jour, un Crie aventureux et solitaire était arrivé à pied à Benton. Peu après lui, apparut une troupe de Pieds-Noirs à cheval. Ayant découvert la présence d'un de leurs ennemis, ceux-ci exigèrent hautement qu'on le leur livrât pour le torturer et pour le scalper. Le commerçant qui commandait le fort voulait sauver la vie du Crie ; mais il avait peur de refuser de le rendre, car les Pieds-Noirs étaient nombreux, bien armés, et avaient été admis dans l’intérieur de la palissade. Après avoir longtemps discuté, il réussit à faire accepter la convention suivante : l’homme blanc s’engageait à garder près de lui le Crie durant un mois, au bout duquel les Pieds-Noirs viendraient le réclamer au fort; on lâcherait alors le prisonnier en Jui donnant cent mètres d'avance sur ses ennemis, qui promettaient de ne le poursuivre qu’à la course et sans autres armes que leurs couteaux.

Les Pieds-Noirs étant partis, le Crie fut immédiatement soumis à un système d'entraînement. Pour augmenter ses forces, on le nourrissait de fraîche viande de bœuf, autant qu'il en voulait; pour accroître sa vitesse, on lui faisait deux heures chaque jour parcourir à toutes jambes l’enclos du fort.

Quand le mois fut expiré, les Pieds-Noirs, fidèles à la convention, reparurent à Benton. On serra leurs chevaux à l’intérieur, ainsi que toutes leurs armes, excepté les couteaux. Puis la victime désignée, sous l'escorte de tout l'état-major de la place, qui était monté à cheval pour faire respecter les conditions acceptées, fut conduite à la distance vouiue. Le Crie fut mis à cent mètres de ses sanguinaires ennemis, qui ressemblaient à des loups attendant une proie. Au signal donné, l’Indien partit; les Pieds-Noirs prirent la chasse avec d’effroyables hurlements. D'abord leur meute gagnait rapidement. La terreur

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