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presque autant que nous en savions nous-mêmes. [| n’ignorait n! leur personne, ni leur demeure, ni leur fortune ; familles, espérances, goûts, particularités : rien ne lui échappait, et il nous apprenait ce qu’il en pensait. Tout ce qu'il avançait était exact, et nous avions beau l’interroger le plus adroitement que nous pouvions, nous ne réussissions pas à le prendre en défaut. Enfin il voulut nous raconter l’histoire de sa vie aventureuse.
Au sortir de l’université, il s'était destiné au barreau et s’était mis à écrire dans les journaux. Ensuite il était parti pour l'Inde, et avait publié un journal à Lahore. Un an ou deux après, il était revenu en Angleterre. Trouvant difficile de s’y faire une position, il avait suivi le conseil d’un de ses vieux amis de collége, établi dans la Louisianne, et y était allé chercher fortune. Bientôt il y avait obtenu une place de secrétaire chez un riche planteur, et y avait quelque temps mené une vie pleine d’aisance et d'espoir. Mais les vicissitudes de sa carrière n'étaient qu’à leur début. La guerre civile entre les Etats du Nord et du Sud ayant éclaté, le paisible M. O’B... avait été tiré de ses rêves de repos ec de sécurité par le bruit et la confusion des préparatifs militaires. Déjà fort alarmé par cette perspective des hostilités, il ne cessait pas d'espérer qu’on le considérerait comme exempté du service. Mais un jour son ani le planteur était venu à lui, plein de joie et d’émotion, et, lui donnant une cordiale poignée de main, lui avait tenu ce langage : « Mon cher M. O’B..., permetic-moi de vous offrir mes félicitations de tout mon cœur sur l’honneur qu'on vient de vous faire : vous avez, à l'unanimité, été élu capitaine de la garde nationale. »
Le nouveau capitaine s'était senti frappé d'horreur. Son imagination n'apercevait plus que les baïonnettes effilées dirigées contre son abdomen, et que le
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coupant des sabres jetant des éclairs en descendant sur son crâne ; ses oreilles effrayées entendaient déjà le sifflement des balles et les explosions des canons et des fusils ; il n'avait plus sous les yeux que les blessures, les spasmes de l’agonie, et la mort. Balbutiant quelques remerciments qui parurent au méridional assez froids pour ia circonstance, il échappa à son ami désappointé et fit secrètement des préparatifs d’évasion. La nuit même, il prit le peu d’argent qu'il avait sous la main, et, abandonnant tout ce qu'il possédait d’ailleurs, il se mit à fuir l'honneur qu'on lui destinait. Il réussit à passer les frontières, et, parvenu dans les États du Nord, il y obtint une place de professeur classique dans un collége. Mais c'était une institution qui n'avait d’autres fonds que les souscriptions volontaires. Elle tomba sous la pression de la guerre ; on en réduisit le nombre des professeurs
et la position de M. O’B... descendit à vau-l'eau. li jeta l’ancre quelque temps près de Saint-Paul, dans le Minnesota, puis il se rendit au fort Garry, avec l'intention de fonder une école dans l'établissement de la Rivière Rouge. Or les métis, se souciant médiocrement du grec et du latin, n’apprécièrent pas, comme ils méritaient de l'être, les talents de M. O'B.... Celui-ci avait donc vu échouer son projet académique, et après être demeuré quelque temps dans la vallée de la Rivière Rouge sans occupation, il avait pu, grâce à la bonté du vétéran des missionnaires de cette région,
de l’archidiacre Cockran, se procurer les moyens de tenter un voyage à travers les montagnes, et à la recherche, sur la côte du Pacifique, d'une société plus convenable à sa vocation.
[l était parti avec la bande des émigrants canadiens dont nous avons déjà parlé; mais ceux-ci avaient apparemment reconnu qu'il était aussi exigeant qu'inuüule, et l’avaient abandonné à Carlton. De jà al avait
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été transporté par les bateaux de la Compagnie qui remontaient à Edmonton. Mais ses nouveaux hôtes l'ayant pris en grippe avaient refusé d’aller avec lui plus loin que le fort Pitt. Abandonné à cette place, il avait été plus tard conduit à Edmonton avec un convoi de charrettes. Déjà il y était depuis près d’une année quand nous l'avons rencontré. Il ne pouvait ni avancer ni reculer, et se trouvait dans un dénûment complet. Cependant les officiers du fort lui témoignaient toute espèce de bonté et l’entretenaient de vivres et de tabac.
Après avoir achevé son histoire, il exposa l’objet réel de sa visite. Il nous demandait la permission de nous accompagner jusque dans la Colombie Britannique. Son incapacité ne nous aurait pas fait hésiter à l’admettre en notre société, si ce voyage n'avait pas été extraordinaire ou si nous avions eu à notre disposition tous les moyens de nous procurer un nombre suffisant d'hommes et de chevaux, avec des provisions en conséquerice. Mais, la situation rendant fort peu dés'rable son addition à notre troupe, nous priâmes M. {)B... de nous laisser réfléchir quelque temps. [l avait passé l'hiver chez quelques mineurs qui s'étaient bâti une cabane à quatre cents mètres d'Edmonton. Leur départ au printemps l'ayant laissé dans l'isolement, il avait mené une vie pleine d’anxiétés, toujours redoutant les loups qui venaient chaque soir hurler dans son voisinage, et les ours gris qu'on savait n’étre pas éloignés. IL nous assura que le soin de sa sécurité s'opposait à ce qu’il restât plus longtemps à cette cabane, qu’on avait construite près de quelques saules, fréquentés, disait-on, par ces dangereux animaux, et il établit son domicile sous une de nos charrettes.
Alors il se prétendit attaqué d’une oule de maladies qui réclamaient quotidiennement l'attention du
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docteur et qui lui servaient à renouveler sa proposition. Au bout de quelques journées, pendant lesquelles il avait subi toutes les conséquences d’une active médication, il finit par avouer que sa maladie était imaginaire, et qu'il l'avait inventée seulement pour avoir un prétexte d’entrevues particulières, Cheadle eut la malice de se venger en refusant de le croire; et, lui affirmant qu'il était sérieusement atteint il l'obligea d’absorber une t rrible dose de rhubarbe et de magnésie.
Après quelques jours de résistance, nous fûmes vaincus par ses importunités et nous l’acceptâmes dans notre société, malgré les remontrances presque insurgées de Baptiste et de l’Assiniboine. M. O'B... nous remercia, mais nous assura que nous avions de fait agi dans notre propre intérêt ; il nous félicita sur la sagesse de notre détermination, car il nous serait d'une grande utilité sans nous coûter aucun gage.
Cependant M. Hardisty et les autres officiers d’Edmonton s’efforçaient de nous faire renoncer au dessein de passer par le col de la Tête Jaune, affirmant que la saison n'était pas encore assez avancée et que les rivières, enflées par la fonte des neiges de montagnes, couleraient à pleins bords. Ils nous disaient que la plupart des cours d’eau étaient des torrents écumeux, remplis de roches, très-dangereux à franchir, excepté à l'automne quand les eaux sont basses; que la région à l’ouest des Montagnes Rocheuses était, autant qu'on le pouvait savoir, inhospitalière, hérissée de rochers, couverte partout de forêts impénétrables ; que même, si nous descendions le Fraser au lieu d'essayer de gagner le Caribou, nous trouverions cette rivière pleine de rapides et de tourbillons où les canotiers les plus experts avaient souvent péri. Quant au passage connu sous les nems divers de col Leather, de Jasper House, du lac Cowdung, de
la Cache de la Tête Jaune 1, il avait été jadis employé parles voyageurs de la Compagnie de la baie de Hudson comme un portage ? de l'Athabasca au Fraser; mais il se trouvait aujourd’hui abandonné depuis longtemps, à cause des diflicuités insurmontables que présentait la navigation du dernier fleuve.
Quant à la nature du pays situé à l’ouest des montagnes et quant à la route que les émigrants canadiens s'étaient proposé de suivre, r. ‘us ne pûmes pas apprendre grand'chose.
Cependant le métis français André Cardinal, qui leur avait servi de guide, nous informa qu’en arrivant à la Cache de la Téte Jaune, sur le Fraser, au versant occidental de la grande chaîne, la bande s'était divisée ; les uns avaient descendu le Fraser sur de grands radeaux, les autres avaient tourné au sud, en quête de Ja rivière Thompson. Cardinal les avait suivis jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la branche principale de la Thompson du nord, où les avait conduits un Indien chouchouap de la Cache; puis il ajouta que, coinme les Israélites dans l'antiquité, ils avaient, du haut d’une éminence, aperçu la terre promise, les hauteurs du Caribou qui se dessinaient à l'horizon. Dans un nouvel interrogatoire, cependant, il ne nous fit que des réponses embarrassées et contradictoires. Ilavoua, par exemple, que l’Indien ne connaissait que par ouï-dire l'existence du pays de l'or, et qu'il
1. Voir la description du col de la Cache de la Tête Jaune dans le chapitre suivant, — J.-B.
2. On appelle portage l'endroit où, d'un golfe à l’autre, d’une rivière à l’autre, on porte les embarcations et les bagages, comme l'ont fait sur la terre gallo-française probablement les Phéniciens et certainement les Normands, On peut, dans Ice Tour du Àionde (1862, Il, p. 137; mais surtout 1860, I, p. 278 et 281), voir les descriptions de ceux qu'il faut franchir pour passer du bassin de l'Océan Atlantique dans celui des mers Polaires, entre le lac Supérieur et le lac de ia Pluie, — J.-B.
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n'avait pas; visité la région désignée comme celle que cherchaient les émigrants. Enfin, il n'était pas sûr que ceux-ci eussent l'intention d'essayer d'arriver au Caribou en ligne directe, ou de s'y diri, ar le fort Kamloups ! sur la Thompson. Cependant il nous remit un tracé de la route jusqu’au point où il l'avait quittée; c'était assez exact, excepté pour les distances respectives.
Outre la grande bande qu'André Cardinal avait guidée à travers les montagnes, un autre parti de cinq aventuriers avait quitté Edmonton à la fin de l'automne de la même année 1862, avec l'intention de se procurer des canots à la Cache de la Tête Jaune, et de descendre le Fraser jusqu'au fort George ?.
Personne ne savaït alors ce qu'ils étaient devenus.
A l'exception du col de la Rivière de la Paix, quiest fort loin vers le nord, toutesles autres routes à travers les Montagnes Rocheuses, du moins celles qu’on connaît jusqu’à ce jour, sont au sud du col de la Cache de la Tête Jaune, et communiquent avec la vallée supérieure de la Colombia et avec celle de son affluent, la Koutanie.
L'espoir d’être retiré des déserts de la Saskatchaouane, si contraires aux études classiques et aux habitudes paisibles, et celui d’être transporté au milieu des hommes plus civilisés qui habitaient la Colombie Britannique, rendaient M. O’B... parfaitement insensible aux craintes que devaient inspirer les difficultés de ce long voyage. Cependant, si les périls que pouvait présenter un pays inconnu ne lui causaient aucune frayeur, malgré le défaut d'une route et l'absence d’un guide , il sentait la
1. Au confluent des deux Thompsons, près du Jac Kamloups; ce lieu est appelé fort Thompson dans la carte de la page 2706 du Tour du Monde, 1860, I. — J.-B.
2,2 Au confluent de la rivière Stuart et du Fraser, — J.-B,
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